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judaïsme et christianisme. 331

livres saints. C'est ici, à vrai dire, la cause de l'usage que Jean Ghrysostome combat comme un abus des plus graves, ce Je sais bien, dit Ghrysostome, ce que vous allez me répondre. Vous me direz que c'est là que se trouvent la Loi et les prophètes. » Les chrétiens ne pratiquaient pas assez la Bible hébraïque, et ils avaient le sentiment que les juifs en étaient les vrais gardiens.

Mais ce ne sont plus là que des traces de la communauté primitive, car la séparation devient de plus en plus profonde. Nous entrons dans le moyen âge, les barbares arrivent, et alors commence cette déplorable ingratitude de l'humanité, devenue chrétienne, contre le judaïsme. C'est toujours ainsi que les choses se passent : quand on travaille pour l'humanité, on est sûr d'être volé d'abord et, pardessus le marché, d'être battu. (On rit. — Applaii' dissements.)

Le monde avait pris la vérité religieuse au judaïsme, et il traite le judaïsme de la manière la plus cruelle. Ce n'est cependant pas dans la première moitié du moyen âge que se passent les faits les plus déplorables. A cette époque, il y a malveillance; cela est hors de doute; mais il n'y a pas encore de persécutions organisées, ou du moins il y en a peu. Les croisades donnent le signal des mas-

sacres de juifs. La scolastique aussi contribua beaucoup à envenimer les choses.

La théologie chrétienne venait de s'organiser en une espèce de science, où la révélation était en quelque sorte encadrée dans les syllogismes de la dialectique d'Aristote. Un des côtés les plus faux de cette scolastique, c'était de chercher et de trouver partout des erreurs. Nous avons de ces énumérations d'erreurs qui remplissent des volumes, et souvent, parmi ces prétendues erreurs condamnées, il y a de très bonnes choses. Dans cette fureur de condamnations théologiques, on songea que le Talmud devait renfermer les erreurs les plus graves. Les renégats s'en mêlèrent et se firent dénonciateurs. Alors on instruit le procès du Talmud (1248); on le brûle, et, comme dit mon savant maître, M. Victor Le Clerc, dans son Discours sur rhistoire littéraire de la France au xiv' siècle : (( On brûlait le Talmud, et quelquefois le juif avec le Talmud. » {Rires et applaudissements.) C'est le temps des persécutions abominables, des autodafés comme celui de Troyes en 1288.

A la fin du xiii* siècle, la fiscalifcé de Philippe le Bel vint tout perdre. On commençait à s'occuper de grandes choses ; mais il fallait de l'argent, et, à cette époque, on se procurait de l'argent par de

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DÎen mauvais moyens. La spoliation des juifs se présenta tout d'abord. C'est un des actes les plus fâcheux de l'histoire de France. Jusque-là, la France avait été une terre relativement tolérante pour Israël; et, si quelque chose résulte du travail que nous avons inséré dans VHistoire littéraire de la France sur la situation des juifs en France au moyen âge, travail dont je me plais à rapporter tout le mérite à M. Neubauer, c'est qu'avant la fin du XIII' siècle les juifs exerçaient exactement les mêmes professions que les autres Français. C'est à la suite des tristes événements dont nous venons de parler que se fait la distinction des professions entre israélites et non-israélites. On force les israélites à mener un genre de vie différent de celui des autres. La vie de l'israélite devient une vie de séquestration, de proscription. Or c'est une loi historique que la société qui condamne une partie de ses membres à une vie à part est la première victime de ces mesures maladroites ; car une des conséquences de la proscription, c'est, jusqu'à un certain point, de créer un privilège pour le proscrit. On le soustrait aux charges: on le condamne aux professions qui ne sont que lucratives. C'est ainsi qu'on a presque forcé l'israélite à être riche. Dans cette société du moyen âge, au moins

à partir de la fin du xiiv siècle, Tisraélite n'a plus qu'une profession libre, celle qui consiste à s'enrichir, si bien qu'il y a là un cercle vicieux des plus singuliers. Le moyen âge reproche à l'israélite la profession même à laquelle il Ta condamné. Il lui a enlevé la culture de la terre, il lui interdit l'exercice de toutes les professions onéreuses, et il trouve mauvais que l'israélite profite de ce qu'une telle situation a de lucratif. C'est un sophisme des plus déplorables.

Ce fait de la dévolution aux juifs des affaires d'argent et de finances au moyen âge était, du reste, la conséquence de leur situation en dehors du droit canonique. L'Église, au moins en France, professait alors sur l'usure les idées les plus exagérées et les plus fausses. Les doctrines des casuistes sur la question de l'intérêt de l'argent rendaient presque toutes les affaires impossibles à la société chrétienne*. Pour faire la moindre opération d'argent, il fallait employer des personnes qui ne fussent pas soumises au droit canon. L'usure (et on était usurier par le fait de tirer le moindre profit d'un placement), l'usure, dis-je, était un crime

1. Voir le mémoire de M. Jourdain sur les commencements de l'économie politique dans les écoles du moyen âge, dans les Mém. de VAcad. des inscr. et belles lettres, t. XXYIII, 2^ partie.

ecclésiastique; l'usurier ne pouvait tester, n'était pas enterré en terre sainte, sa famille était notée d'infamie, si bien que les chrétiens étaient absolument exclus des opérations de banque et même d'assurance et de commerce. C'est donc le moyen âge qui est lui-même coupable de ce qu'il a reproché aux israélites.

N'insistons pas sur ce triste spectacle. Arrivons à une époque plus consolante, à ce xviu' siècle qui a proclamé enfin les droits de la raison, les droits de l'homme, la vraie théorie de la société humaine, je veux dire l'État sans dogme officiel, l'État neutre au milieu des opinions métaphysiques et théologiques : c'est ce jour-là que l'égalité des droits a commencé pour les juifs. C'est la Révolution qui a proclamé l'égalité des juifs avec les autres citoyens dans l'État. {Vifs et unanimes applaudissements.)

La Révolution a trouvé ici la solution vraie avec un sentiment d'une justesse absolue, et tout le monde y viendra. (Assentiment général.)

Et qui mieux que le peuple juif. Messieurs, pouvait accepter une pareille solution? C'était le peuple juif lui-même qui l'avait préparée; il l'avait préparée par tout son passé, par ses prophètes, les grands créateurs religieux d'Israël, qui avaient

appelé l'unité future du genre humain dans la foi et dans le droit.

Les promoteurs d'un tel mouvement, sont: d'abord l'ancien et authentique Isaïe; puis son continuateur du temps de la captivité, ce génie religieux hors de pair; puis les esséniens, ces poétiques ascètes qui rêvaient un idéal qu'on n'a pas encore atteint. Le christianisme a aussi puissamment contribué aux progrès de la civiHsation; or le christianisme, si admirable dans sa lutte contre les barbares, quand il cherche à maintenir quelque trace de raison et de droit au milieu des débordements de la brutalité, le christianisme, dis-je, n'était que la continuation de vos prophètes. La gloire du christianisme, c'est la gloire du judaïsme. Oui, le monde s'est fait juif en se convertissant aux lois de douceur et d'humanité prêchées par les disciples de Jésus. (Applaudissements.)

Et maintenant que ces grandes choses sont accomplies, disons-le avec assurance : le judaïsme, qui a tant servi dans le passé, servira encore dans l'avenir. Il servira la vraie cause, la cause du libéralisme, de l'esprit moderne. Tout juif est un libérai. (Assentiment général et applaudissements.)

1. Ceci s'applique naturellement aux juifs français, tels que les a faits la Révolution; mais nous sommes persuadés que tout pays

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Il l'est par essence. Les ennemis du judaïsme, au contraire, regardez-y de près, vous verrez que ce sont en général des ennemis de l'esprit moderne. {Nouvelles marques d'approbation).

Les créateurs du dogme libéral en religion, ce sont, je le répète, vos anciens prophètes, Isaïe, les Sibyllins, l'école juive d'Alexandrie, les premiers chrétiens, continuateurs des prophètes. Voilà les véritables fondateurs de l'esprit de justice dans le monde. En servant l'esprit moderne, le juif ne fait, en réalité, que servir l'œuvre à laquelle il a contribué plus que personne dans le passé et, ajoutonsle, pour laquelle il a tant souffert. (Mouvement.)

La religion pure, en un mot, que nous entrevoyons comme pouvant rallier l'humanité tout entière, sera la réalisation de la religion d'Isaïe, la religion juive idéale, dégagée des scories qui ont pu y être niêlées.

Vous avez donc bien fait, Messieurs, de fonder la société des études juives, qui mettra ces vérités dans une lumière toute particulière. Travaillons tous ensemble, car l'œuvre est commune. Je me

qui voudra renouveler l'expérience, renoncer à la religion d'État, laïciser la vie civile et pratiquer l'égalité de tous les citoyens devant la loi, arrivera au même résultat et trouvera d'excellents patriotes dans le culte Israélite comme dans les autres cultes.

suis quelquefois plu à rêver le jour où l'humanité, reconnaissante envers la Grèce, apporterait à l'Acropole d'Athènes les morceaux que tout le monde lui a volés. {On rit.) C'est un rêve qui ne se réalisera jamais. Eh bien, je rêverais au moins quelque chose d'analogue pour votre Parthénon. Votre Parthénon, Messieurs, c'est, je le veux bien, Jérusalem, cette ville unique et si hautement respectable; mais vous êtes idéalistes avant tout, et voire vrai Parthénon, c'est la Bible. (Applaudissements unanimes.)

L'étude, l'éclaircissement, l'explication de la Bible, voilà votre œuvre — à laquelle nous sommes heureux d'avoir été conviés. — Et quel plus bel hommage rendu à l'esprit d'Israël, que ce prodigieux travail de l'exégèse moderne, que ces innombrables recherches critiques, pour élucider, je ne dirai pas chaque phrase, mais chaque mot, mais chaque lettre de vos textes anciens?

Votre livre est une chose tellement unique dans l'humanité, que chacune des syllabes que vous avez écrites est devenue un sujet de bataille sans fin. (Rires et bravos.)

Le dictionnaire hébreu décide du sort de l'humanité. Il y a tel dogme qui repose sur une erreur d'interprétation de certain passage de votre Bible, sur une faute de vos copistes. Tel de vos anciens

scribes, par une de ses distractions, a décidé de la théologie de l'avenir.

Quand j'avais l'honneur d'être attaché au département des manuscrits à la Bibliothèque impériale, — la Bibliothèque nationale aujourd'hui, — je reçus la visite du célèbre docteur Pusey, homme respectable s'il en fut, et, comme on sait, très orthodoxe. Lorsque je lui eus remis les manuscrits arabes qu'il désirait consulter, il vit sur ma table le Thésaurus de Gesenius. Aussitôt sa figure se rembrunit, devint sévère, et il me dit : « C'est là un livre extrêmement dangereux, plein de rationalisme et d*erreurs. » {On rit.) Le lendemain, je reçus de lui une lettre de plus de dix pages, — que je conserve précieusement, — pour me démontrer qu'il ne fallait que des yeux pour voir les prédictions les plus claires du Messie dans le cinquante-troisième chapitre d'Isaïe.

Eh bien, c'est là votre gloire. Messieurs ; combien ce cinquante-troisième chapitre a-t-il déjà produit de volumes? Que n a-t-on pas écrit sur un certain pronom contenu dans ce cinquante-troisième chapitre? Que de recherches, que d'efforts pour déterminer si ce pronom lamo doit être pris au singulier ou au pluriel ! La foi d'une foule de gens a reposé sur la syntaxe de ce pronom lamo.

Ce sont là des subtilités; mais, en même temps.

ce sont autant d'hommages rendus à la grandeur de votre passé.

Travaillez donc, Messieurs, comme vous l'avez fait jusqu'ici, et veuillez bien accepter notre collaboration. (Très bien! Très bien! — Assentiment.)

Votre Bible, Messieurs, est le livre de l'humanité tout entière, c'est le document fondamental de l'histoire des développements successifs de l'idée religieuse dans l'humanité. (Vive adhésion et applaudissements prolongés.)

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