‹ Discours et conférences [microforme]Chapitre 23 sur 53 · MONSIEUR LE PRESIDENT, MESDAMES, MESSIEURS · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE PRESIDENT, MESDAMES, MESSIEURS

Il y a quatorze siècles, an roi barbare, vairqueur par l'invocation du Christ, se faisait baptiser avec trois mille de ses soldats. Et cet événement devenait l'un des plus grands faits de l'histoire, Il y avait eu jusqu'à ce moment dans les Gaules des Gaulois, des Gallo-Romains, des Franes, Ce jour-là une nation nouvelle surgissait du baptistère de Reims, la France chrétienne naissait sous la bénédiction de Saint-Rémi, et recevait, dans la personne de Clovis, une vlorieuse investiture,

Depuis cette date mémorable, elle a occupé dans l'histoire une place immense ; elle ax exercé une action toujours profonde et souvent décisive,

elle à provoqué tour à tour l'admiration, l'amour, la crainte, quelquefois la haine, mais jamais l'in. différence,

Appelé à proposer tn toast à la France, au milieu de cette splendide manifestation patriotique, je ne puis me défendre d'un certain embarlas, C'est à cette noble nation que le Canada doit l'existence ; Inais, depuis que nos destinées ont été désunies, elle a éprouvé bien des transformations et suivi parfois des impulsions qui semblaient augmenter encore ]a distance entre elle et nous. Cependant, Messieurs, je me hâte de le dire, nous ne devons point, lorsque nous pensons à la France ou que nous parlons d'elle, nous emprisonner dans le cadre étroit d'un moment où d'une impression uniques, La France, ce n'est pas un régime, que ce régime se nomme monarchie, empire, ou république ; la France, ce n'est pas un homme, que cet homme s'appelle Louis XIV, Mirabeau on Napoléon ; la France ce n'est pas une époque, que cette époque soit celle des héroïques croisades, de l'éblouissant dix-septième siècle ou de la fabuleuse épopée militaire qui marqua le début du dix-neuvième, Non, ce ne sont là que quelques-uns des aspects multiples sous lesquels elle s'est successivement manifestée. La France, c'est une grandiose entité nationale, douée par Dieu des dons les plus magnifiques, des facultés les plus merveilleuses,

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et vivant à travers les siècies, d'une vie intense et ardente dont les rayonnements ont souvent ébloui le monde, et dont parfois les tressaillements l'ont fait trembler.

Cette vie de la France, il faut la contempler dans son ensemble, si l'on veut en avoir une idée juste, Il faut gravir la montagne pour embrasser d'un vaste coup d'œil son histoire quatorze fois séculaire, pour voir s'aceuser nettement son relief général et se dégager les traits saillants de sa véritable physionomie. Et lorsqu'on fait cela, Messiours, lorsqu'on se place à cette hauteur pour la considérer, on onstate que la France à été l'une de ces gr nations providentielles qui oceupent une 40e choisie dans les annales de l'humanité, On constate que, malgré ses faiblesses et ses fautes, malgré ses heures d'égarement et de coupable aberration, elle a été dans le monde le chevalier de Dieu, le héraut de la vérité, l'apôtre de la foi, le gluive vivant de la justice, le porte-flambeau de la civilisation chrétienne, On admire ses exploits guerriers, Mais plus encore son génie clair et pénétrant, ses as pirations idéalistes, et cette flamme d'enthousiasme généreux qui lui à fait accomplir tant d'actes sublimes. Ah! cette histoire de notre vieille mère-patrie, combien l'on aime parfois à S'Y réfugier, à s'y plonger, comme dans ane onde for-

titiante et salutaire où se retrempent les espoirs fatigués et se ravive la confiance hésitante,

Un grand orateur a dit: “Que la France est difficile à juger ! C'est pour nous surtout que cette parole est vraie, I] nous est plus difficile qu'à toute autre nation de juger la France avec cette impartialité froide qui est un des attributs de la justice, Son sang bouillonne dans nos veines, Elle à été la more de notre nationalité, elle est restée la mère de nos intelligences. Ses vieil. les chansons ont bercé nos premiers Sommeils, et, en apprenant notre histoire, nous y avons tronvé pendant un siècle et demi le prolongement de la sienne, Nous allons puiser sans cesse aux sources intellectuelles que son génie a fait jaillir, et nous essavons de suivre la trace lumineuse de ses maitres immortels, dans nos faibles efforts pour nous élever vers les sommets lointains de la beauté littéraire et artistique. Quoique nous ayons été séparés d'elle par la volonté de Celni qui dirige les événements et les peuples, quoique tout lien politique soit À jamais rompu entre elle et nous, quoique nos destinées soient irrévocablement différentes des siennes, nous lui sommes restés attachés par toutes les fibres de notre cœur. Et voilà pourquoi, au lieu de Ja juger, dans ses vicissitudes et ses fluctuations, avec Ja calme assurance de l'impassible critique, nons subissons profondément et Souvent douloureu-

itistél

sement le contre-coup de ses émotions, de ses luttes et de ses perturbations. Nous souffrons quand elle souffre, nous nous réjouissons quand elle prospère, nous exultons quand elle triomphe, nous gémissons quand elle semble déserter ses voies traditionnelles et abdiquer sa vocation historique, Que voulez-vous, nous l'aimons ! Et cest précisément quand elle nous attriste davantage que nous sentons Surtout combien elle nous est chère. Car la pierre de touche de Fac mour, c'est la somme de douleur que peut intliger l'être aimé.

Je disais tout à l'heure que la France ne doit pas être considérée simplement dans une époque. Qu'est-ce que quinze ans, qu'est-ce vingt-cinq ans dans la carrière d'un peuple ? Pas plus qu'une heure dans la vie d'un homme, Au lendemain d'Azincourt, on put se demander Si la nation

rançeaise m'avait pas à jamais perdu son indépendanee nationale. Le roi de France était devenu le roi de Bourges, pendant que le roi d'Angleterre était couronné dans Paris. Sombres jours ! crise terrible, qui ressemblait aux altres de la mort! Mais à ce moment une petite paysanne de France, une humble bergère de Domrémy entendait des voix mystérieuses Ini commander “de faire cesser li grande pitié qui était au cœur * de sa patrie. Elle imposait aux princes et aux capitaines la foi en Sa mission, ar-

borait sa virginale bannière, sauvait Orléans assiégé, culbutait les envahisseurs, et conduisait triomphalement à Reims le roi de Bourges, que le double sacre de la victoire et de l'onction pontificale refaisait vraiment roi de France. Franchisséz maintenant trois siècles et voyez cet au: tre spectacle, La terreur règne à Paris, et de là s'étend comme un nuage sanglant sur toute Ja France, La guillotine abat les têtes les plus hautes et les plus saintes, et dans Notre-Dame profanée une tourbe hurlante fait monter sur lan tel % le marbre vivant d'une chair publique." Grand Dieu ‘dans quel abîme de sang et de bouc vi done Seffondrer le peuple * christianissime." Attendez, Messieurs, détournez vos recards de 1593. Onze ans sont écoulés, nous somines en ISO4. Voici de nouveau Notre-Dame, mais Notre- Dame puritiée et déployant une splendeur et une Pompe qu'ont à peine connues ses plus beaux jours, Au milieu d'une foule immense, Où se pressent les généraux, les magistrats, les hauts di gnitaires, les représentants de toute les élites sociales, apparaît le prestigieux vainqueur d'Arcole, des Pyramides et de Marengo ; et dans la personne de ce héros fatidique, plus grand qu'AlexXandre et César, la France nouvelle, née des ruines de l'ancien régime écroulé sous le souftle de Dieu, vient recevoir Ja bénédiction du vieil. lard qui représente jici-bas Jésus-Christ, le roi

jnumortel des peuples. Ah oui, l'histoire ren-

ferme de tragiques leçons, nutis elle contient aussi des pauses ou l'enseignement du passé à

presque l'accent d'une promesse d'avenir.

Messieurs, Lacordaire, qui fut un urand moine

et un grand Français, à dit un jour: “Le son

que me rend la France est le son d'un peuple qui

marche vers Dien par des chemins Couverts ot détournés ; quelquefois, il revient sur ses pas et semble fuir ce qu'il cherche, mais le chemin se redresse et l'emporte.”

Messieurs, qu'il en soit ainsi, maintenant et à jamais ! Que le chemin de la France, aux heures douloureuses où elle semblerait se détourner du but divin. se redresse toujours à temps et l'emporte vers la vérité, la justice et la liberté. Ah! si nos faibles accents pouvaient parvenir jusqu'à elle à travers l'espace immense, nous lui crierions: “O mère ! mère de nus aieux, de notre enfance nationale et de notre virilité intellectuelle ! nous t'aimeons, tu le sais, et jamais nos Voix ne se sont jointes à celles qui t'ont jeté l'anathème. Eh bien, nous t'en conjurons, ne te laisse pas en lever le glorieux diadème que les siècles ont posé ur ton front. Reste fidèle à tes wloires, à tes traditions, à ton histoire. Et en conservant cette primauté morale qui Ca faite urande et forte, conserve nous cette fierté enthousiaste avec l-

quelle nous nous sommes toujours prox iamés tes enfants.”

Pendant les guerres de la Vendée, quand on disait aux paysans du Bocage que Louis XVI avait été exécuté, que Louis XVII agonisait, et que la rovauté était morte en France, ces obscurs héros, courant à la bataille, répondaient par ce eri de loyalisme invincible: “Vive le roi, quand même ! Messieurs, vous avez peut-être entendu dire, vous avez peut-être lu que la France chrétienne se meurt, que la France chrétienne est morte. À cette parole poignante, quelque chose se déchire, quelque chose se révolte en nous ; notre cœur saigne, nous sentons le besoin de Jeter au vent du ciel une dénégation éperdue, et ce cri d'opinitre espoir jaillit de nos lèvres : Vive li France, quand même ! Vive la France, prétresse de Pidéal ! Vive la France, propagatrice de la vérité ! Vive la France, soldat de la justice! Vive la France apôtre ! Vive la France martyre! Vive la France, qui verse son or et son Sang Sur toutes les plages, et qui fait flotter jusqu'aux confins du monde le drapeau de la civilisation et de l'Evangile !

Messieurs, à la France, patrie de nos aïeux !

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