‹ Discours et conférences [microforme]Chapitre 26 sur 53 · Mgr C. A. Marois protonotaire apostolique. vicaire · texte numérisé non relu

Mgr C. A. Marois protonotaire apostolique. vicaire

général de Québec,

Mais à côté de ces grandes étapes de l'humanité, il y a pour les individus, les sociétés et les œuvres, des moments de transformation, de rénovation, qui marquent vraiment le point de départ d'une période dans leurs souvenirs et leurs annales. Quelques modestes que soient ces individus, ces sociétés et ces œuvres, l'action qu'ils exercent dans leur sphère reçoit alors une impulsion plus vigoureuse, prend un développement plus large, se manifeste dans un essor plus hardi. Les premières difficultés sont vaincues, les premiers obstacles sont franchis, des perspectives agrandies s'ouvrent devant leurs énergies décuplées. Ils entrent dans une ère nouvelle,

C'est ce qui arrive en ce moment à plusieurs œuvres québecquoises, dont l'existence s'est dérobée jusqu'ici dans l'obscurité d'une humble bienfaisance, L'heure du plein jour a sonné pour elles, et l'inauguration de cette salle, de cet édifice rajeuni et orienté vers des horizons auxquels ilne semblait pas destiné, fera certainement épeque dans leur carrière et dans leur histoire.

Quelles sont ces œuvres ? Je ne me propose ni d'en faire la revue, ni d'en faire l'exposé. Les unes sont consacrées à la prière et à l'édification mutuelle ; les autres à la mise en comman des études et des aspirations en vue de l'action catholique et nationale, Celle-ci a pour objet la charité corporelle qui soulage l'indigence, celle-là

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cette cité d'un ordre peut-être supérieur qui offre à l'esprit et au cœur une nourriture substantielle et saine, Toutes vont trouver sous ce toit, avec une installation plus commode, des facilités plus grandes pour accomplir leur noble mission. Cette mission, quelle que soit la forme spéciale sous laquelle elle se présente, peut se résumer ainsi :agir sur les intelligences en les éclairant ; sur les volontés et sur les cœurs, en les groupant eten les disciplinant pour le bien.

Eclairer les intelligences ! C'est 1à particulièrement ce que se propose l’une des œuvres auxquelles je viens de faire allusion: celle de “l'Apostolat des bons livres,” qui a créé au milieu de nous la “Bibliothèque du Sacré-Cœur.” Je ne voudrais pas blesser des humilités qui n'aspirent qu'à se dérober aux regards de la foule. Mais, sans déchirer aucun voile, il me sera bien permis de rendre un juste hommage à cette œuvre admirable, qui constitue, dans toute la force de l'expression, un bienfait publie. Oui, un bienfait publie ! Fonder une bibliothèque qui ne contienne que des livres où la vérité est enseignée, où la morale est respectée, où la vertu est exaltée, où le mal et l'erreur sont flétris, c'est conférer à sa ville, à ses concitoyens, à son pays, un inappréciable bienfait.

Mesdames et Messieurs, vous êtes tous convaincus comine moi de l'importance des bons livres,

Mais, ni les uns ni les autres, nous ne sommes peut-être assez pénétrés de la nécessité pressante, urgente, Vitale, de combattre le fléau des lectures mauvaises, et d'encourager, de pratiquer sans reche l'apostolat des bonnes lectures. T1 y a là une question sociale, nationale et religieuse, qui s'impose impérieusement à nos réflexions, À notre sollicitude et à nos résolutions,

Vous avez sans doute réfléchi plus d'une fois à la formidable puissance du livre. Et vous avez souvent constaté par votre propre expérience quelle action extraordinaire il pouvait exercer sur notre pensée et sur notre cœur. Dans le silence du recueillement et de l'attention, il vous parlait son éloquent langage. Il présentait à votre esprit des idées ingénieuses et originales, il les développait avec un art captivant, il en faisait sortir des uéductions convaincantes. Et votre entendement, d'abord saisi par la clarté de l'exposition, entrait peu à peu dans le courant d'idées de l'auteur, se pliait à ses raisonnements, subissait Son influence, et acceptait ses conclusions, Une autre fois, c'était votre cœur qui se sentait remué par un récit attrayant, par des descriptions d'une réalité merveilleuse, par des analyses d'âme émouvantes. Et, sous la touche savante de l'écrivain, l'admiration, l'enthousiasme, la colère, la pitié, la tendresse et la douleur, se succédaient dans votre Ame. Rappelez-vous

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tel jour, telle nuit, telle heure, où votre cœur à battu plus vite, où votre poitrine s'est soulevée, où votre gorge s'est serrée, où votre regard a bril lé, où votre paupière s'est humectée de larmes, sous l'émotion poignante d'une lecture qui allait vous faire tressaillir jusque dans les profondeurs les plus intimes de votre être. O puissance mystérieuse, puissance évocatrice et créatrice de sen: sations et d'impressions, puissance magique et parfois irrésistible du livre, qui d'entre nous pe l'a pas ressentie? Je ne crains pas de l'affir. mer, S'écr'e le Père Félix, si la parole en géné. ral est la plus grande puissance dans l'humanité, la plus grande puissance de la parole elle-même, cest le livre, c'est.à-dire la parole écrite, la parole qu'on emporte avec soi el age, que l'on enferme avec soi dans Ta eh ore, que lon écoute le soir avant de dormir, que Fon pose sous son chevet pendant le Sommeil, et qu'on retrouve le matin au réveil, comme le preinier ami qui vous parle, pour donner des conseils, vons révéler des mystères, et S'offrir encore pour vous accompagner au chemin dans la traversée du jour qui recommence ; le livre, cette éloquence qui ne se tait ni jour ni nuit, qui retentit à lorient com me elle retentit à l'occident, qui à la faculté de se ressuxciter sans cesse, pour parler aux âmes

qui l'écoutent, avec une puissance toujours pareille et toujours égale à elle-même."

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Cette influence du livre est un Heu commun de la vie, Vous la découvrirez dans toutes les classes et dans toutes les sphères, à tous les âges et dans toutes les situations. Vous retrouverez dans l'imagination vierge de l'enfant la trace capricieuse du récit fantastique qu'il déchiffrait hier de son regard novice, Vous noterez dans le Tan: gage, dans la tournure d'esprit, dans les aspira tions du jeune homme, Fécho des lectures ardentes qui ont fait vibrer son âme, Vous surprendrez dans le regard, dans les conversations, dans les impulsions de la jeune fille, la répereussion des pages brûlantes qui tout à l'heure empour: praient ses joues, Vous saisirez dans la mentalité de ce professionel, de cet écrivain, de cet homme publie, le prolongement et comme le cachet des livres qui ont été les éducateurs de sa pensée et les habituels compagnons de sa vie,

Ah la puissance du livre, l'histoire de bien des carrières et les souvenirs de bien des familles en portent l'ineffaçable empreinte. Pourquoi tel jeune homme, dont l'adolescence, par ses fleurs précoces, promettait à sa maturité des fruits abondants et savoureux, semble-t-il frappé tout à coup d'une stérilité honteuse ? Le goût des lectures frivoles à tué chez lui Famour du travail, et le commerce des lectures mauvaises, en gâtant son cœur, a tarien Jui la source des énergies viriles. Pourquoi telle jeune fille, grandie dans un

milieu chrétien, au lieu d'être le charme, la poésie, la consolation du foyer, en devient-elle sou: duin l'épreuve et la douleur, et semble-t-elle, pur les chimériques écarts de son esprit et les funestes inelinations de son caractère, vouée à toutes les déceptions et à tous les nanfrages ? Le manu: vais livre, le livre faux, le livre pervers, a accon pli son œuvre fatale, et déposé, dans les germnations du printemps, la larve meurtrière des fé condes efllorescences dont se serait couronné l'été,

La puissance du livre ! Ni vous consultez l'his. toire, vous verrez qu'elle s'exerce non seulement

“es individus et sur les familles, mais qu'elle J + souvent un rôle décisif dans l'orientation intellectue!!e des sociétés, et dans les événements qui affectent la vie des peuples, Nous sommes au dix-septième siècle. Un homme, grandi dans l'étude, à parcouru une partie de l'Europe en recherchant partout des lecons de sagesse, et il rentre dans Son pays, la France, l'esprit chargé de théories et de systèmes, Au milien de ses méditations et de ses spéculations scientifiques, il à conçu le plan d'une vaste révolution intellec. tuelle, La vieille philosophie, d'après lui, a fait trop grand état du principe d'autorité comme moven de parvenir à la possession du vrai. La scolastique, maîtresse des écoles, n'a pas laissé assez de jeu à la liberté et, si l'on peut S'expri-

mer ainsi, à l'autonomie de l'esprit humain. I] faut le débarrasser de ses humiliantes lisières, l'affranchir de toutes les notions préconcues, et le faire partir du doute systématique pour s'élancer d'un vol sans entraves À la conquête de la vérité Le Discours sur la Méthode apparaît soudain comme un météore dans le firmament intellectuel, et apprend à la France et à l'Europe le nom désormais fameux de Descartes, Aussitôt le mende philosophique s'émeut. D'ardentes controverses éclatent. Les acclamations se heurtent aux anathèmes, L'approbation et la contradiction <Sentre-choquent dans une formidable ba: taille, dont l'enjeu est la direction de la pensée huinaine, Enfin, le cartésianisme l'emporte, et Sa victoire prépare l'avènement du ratioenalisme, que la foi Sincère de Descartes eût répudié, mais qui sortait de son système comme une conséquence naturelle et logique. Du doute systématique naît 1 critique sans frein qui engendre le scepticisme, Et voilà pourquoi les libres-penseurs medernes ont toujours salué en Descartes un précurseur, dont le livre, audacieusement novateur dans un âge d'autorité, a fravé la route à ce qu'ils appellent fastueusement l'émancipation de la raison humaine,

Un siècle S'est écoulé. L'esprit français a subi des transformations profondes. Les doctrines

traditionnelles sont obscurcies ; de nouvelles

théories politiques et sociales aspirent À détrôner les anciennes ; de toutes parts les intelligences Sont en ébullition, Au milieu de la fermentation des opinions, un petit livre voit le jour. Il à pour auteur un homme pauvre, bizarre dans son caractère, dépravé dans ses mœurs, solitaire et Sauvage dans ses habitudes, un homme dont l'orgueil agressif à soulevé la puissante cabaie de tous les premiers écrivains de l'époque. Mais cet homme est un sophiste éloquent, il parle une langue pleine de mouvement et de coloris, et le petit livre où il enseigne ses trois dogmes de l'égalité universelle, de la souveraineté du peuple et du droit absolu de l'Etat, devient le catéchisme de tous les raisonneurs politiques. Kes prin cipes S'infiltrent dans les intelligences de toute une génération, Un quart de siècle plus tard une formidable explosion fait voler en éclats l'ancien régime, La vieille société française s'écroule au milieu d'un fracas tragique. On fait table rase du passé, et quand il s'agit de bâtir un nouvel édifice social, voilà que l'on retrouve dans la pensée, dans les concepts politiques, dans les discours et les décrets des recenstructeurs accourus de tous les points de la France, les formules, les idées et les sophismes du petit livre, qui avait pour titre le Contrat Social et pour auteur Jean-Jacques Rousseau.

La révolution a fait son œuvre. Comme un

cvelone dévastateur, elle à bouleversé l'ancienne France et déraciné des institutions plusieurs fois séculiires. L'antique et glorieuse église oallicane n'a point échappé à la tourmente, Nes iministres ont confessé leur foi sur l'échafaudet dans l'exil La religion est proscrite, les temples sont fermés, lorsqu'ils ne sont pas souillés par des profinations sacrilèges on livrés on schisme et à lapostasie, L'orthodoxie et la fidélité à lFEglise sont devenues crimes d'Etat L'ème francaise va t-elle done s'abîimer dans les ténèbres de l'incrédulité et de l'athéisme pratique, on bien detrôner à jamais le Christ qui aime les Franes. pour je remplacer par je ne sais quel simulacre de déité affublé du titre d'Etre Suprême ? Non, Messieurs, en dépit des bourreaux, des proseriprteurs et des sectaires, le christianisme n'est pas mort en France. Lorsque l'heure des réparations nécessaires aura sonné, un homme de génie comprendra que la société ne peut se reconstituer si la religion en reste bannie, Il fera cesser le deuil des églises, il commandera aux cloches de reprendre lt vieille chanson dont les accents ineffables ont bercé tant de générations d'ancétres, il conviera les pontifes à entonner de nouveau sous les voûtes des cathédrales purifiées le vieux credo de la foi nationale,

Mais un demi-siècle de philosophisme antireis eux, couronné par dix ans de saturnales in

pies, ont accumulé bien des ténèbres autour de la vérité et de la beauté du christianisme. La restauration officielle du culte ne produira tout son effet que si, en même temps, les intellicences Sont éclairées et les cœurs remnés. La Providence va pourvoir, Elle suscite un écrivain dont ja carrière mouvementée a déjà subi bien des orages, et que la douleur 4 rapproché de Dieu. Et an moment où Napoléon Bonaparte, le jour de Pâques 1802, inaugure dans Notre- Dame en liesse le Concordat fameux qui refait de la France une nation catholique, Châteaubriand publie ce Gévie du Christionisine qui rtvive Si puissamment le sentiment religieux, que toute la France veut Tire, et qui, maluré «es taches, reste l'une des plus belles apologies Tittéraires de la religion chrétienne. Ce livre célébre à vraiment donné le branle à bien des intelligences et à bien des âmes incertaines de leur voie, à cette heure matinale du dix-neuvième Siècle naissant. Et l'on ne saurait Ini refuser la gloire d'avoir déterminé une renaissance chrétienne, dont l'influence s'est manifestée à la fois dans le domaine de la conscience, dans celui de la vie Sociale, de la littérature et des arts. L'histoire et l'expérience de tous le- jours con-

courent done à nous convaincre de la puissance du livre pour le mal comme pour le bien.

Quelle bienfaisante action le bon livre n'exer-

ce-til pas ! I est à travers le monde le héraut de la vérité. En histoire, en morale, en religion, il est le professeur, le docteur, le prédicateur universel, qui distribue le vrai aux intellisences avides de le connaître. I explique le passé, il aide à comprendre le présent, il éclaire les routes de l'avenir. Il apporte des solutions justes et rationnelles aux problèmes dont se préocecupent les esprits qui savent penser. [Il imprime dans les âmes les principes de l'équité et du droit. Le bon livre ne se borne pas à illuminer les intelligences ; il élève, il fortifie, il échaufte les cœurs 5 il les arrache à l'égoisme, % Ja bas sesse des instinets grossiers, à l'exelusivisme des intérêts purement matériels, et il y fais germer l'idée du sacrifice, la passion du dévouement, l'enthousiasme du beau, les généreuses aspirations vers ce qui est noble, vers ce qui est bien, vers ce qui est grand.

J'en appelle à vos souvenirs, Mesdames et Messieurs: combien de fois ne vous êtes-vous pas sentis meilleurs après la lecture d'un bon livre ? A l'une de ces heures d'incertitude intérieure, de lassitude morale, qui sont si fréquentes dans la vie, vous avez rencontré sur votre route cet ami discret et sûr ; vous avez ouvert votre oreille à sa voix sympathique ; et peu à peu vous vous êtes senti consolé, raffermi, animé d'une confiance et d'une vaillance nouvelles

da

pour reprendre votre marche parfois bien ardue dans le sentier du devoir et de l'honneur,

Au milieu de l'âge tourmenté et troublé que nous traversons, le bon livre est devenu plus que jamais une nécessité intellectuelle et morale. Que de questions complexes <e posent devant nous à chaque instant ! Que de théories multiples, très souvent contradictoires, et parfois également plausibles, sollicitent l'adhésion de notre jugement irrésolu ! On dirait que Je cervean de l'humanité subit une immense fermentation. De toutes parts, la négation et l'affirmation sont aux prises. Religion, histoire, philosophie, économie politique, sociologie, tous ces divers domaines de l'activité intellectuelle sont autant de champs clos où les idées s'entre-choquent. Jamais la pensée humaine n'a été anssi disputée, aussi tiraillée que de nos jours, par le conflit des doctrines et le combat des systèmes, En dehors du dogme où, grâces en soient rendues à Dieu, nous avons pour nous guider une autorité infaillible, comme il est facile de s'égarer dans le ]abyrinthe des opinions! Et que d'esprits, animés de la noble passion du vrai, se trouvent souvent désorientés et accablés du sentiment de leur impuissance, dans la recherche des solutions justes et précises dont ils ont soif !

D'autre part, notre âge de confusion intelleetuelle est en même temps un âge de désorganisa-

tion morale, Les conditions nouvelles de la vie familiale et de la vie sociale offrent des périls et des Sujets d'angoisse qui n'existaient pas au méme degré autrefois. Un souffle d'indépendance, d'émancipation, de licence, a passé sur toutes les têtes et sur toutes les classes. L'impatience du frein, le mépris de la règle, l'avidité de Ia jouissance oùt fait sentir ici comme ailleurs Jeur dis- Soivante influence, Les notions du juste et de l'injuste, du convenable et de ce qui ne l'est pas, du permis et de l'illicite, sont lamentablement obseureies Et voilà pourquoi, dans des milieux où l'on devrait espérer tort autre chose, l'on est trop souvent surpris d'entendre formuler, avec la sérénité de l'inconscience, des axiomes de sr gesse mondaine absolument immoraux. Les jusements sont faussés, les cœurs sont gâtés, les caractères sont sans rectitude. Une sorte de brume tiède et étoutfante semble envahir notre atmosphère intellectuelle et morale. Ah : oui, nous avons besoin de bons livres: de livres Iumincux pour chasser les ténèbres ; de livres où le vrai ravonne avec des elartés victorieuses : de livres où les principes religieux et sociaux s'imposent avec l'autorité de l'évidence ; de livres où resplendisse la beauté du devoir fortement accompli, de lt justice et de l'ordre aftirmés, de la raison dominant la fantaisie, et. de la vertu terras- Sant la passion ; de livres, en un mot, qui soient

l'antidote efficace et permanent de ceux dont les pages sont saturées d'un poison meurtrier pour les esprits et pour les cœurs.

Mesdimes et Messieurs, Y songeons-nous suffi- Samment à ce danger perpétuel d'empoisonnement intellectuel et moral dont toutes les Sociétés, nôtre ne sait pas exception, hélas !—<ont menacées do nos jours ? Malheureusement non.

Nous assistons en Spectateurs trop inconscients, ou trop complaisants, au désastreux envahissement de notre pays par les mauvais livres, Et cependant le péril grandit tous les jours et sans cesse multiplie ses ravages,

On a prétendu que, seulement en France, il se publie tous les ans environ un million de volnmes,—T S'agit ici, bien entendu, du nombre des exemplaires—Sur cette effrovable masse de livres, dont le chiffre confond l'imagination, combien sont inoffensifs, combien sont simplement anodins, combien sont d'une inspiration louable, comiien sont absolument irréprochables, combien Sont vraiment excellents ? Pour tout homme d'expérience et de bonne foi, qui a quelque lecture et quelque notion du mouvement de la librairie française, la réporse est navrante. Dans ce flot tumultueux et incessamment renouvelé de livres et de brochures qui vient déferler jusque sur nos rivages, les ouvrages mauvais sont la règle, les ouvrages entièrement bons sont l'excep-

tion, Et que l'on ne crie pas à l'exagération et à l'outrance, En notre âme et conscience, nous aftirmons comme absolument et rigoureusement certaine la proposition que nous venons d'énoncer.

Sans doute tons ces livres mauvais ne le sont pas de li même manière ni au même degré. Il y à les livres de critique et de discussion doctrinale, dans lesquels le doute est enseigné sans détours, où insinué perfidement ; qui attaquent la foi chrétienne avec le sarcasme et la négation brutules, où avec les dehors respectueux d'une controverse courtoise et SYmpathique ; qui tendent à énerver la croyance par des distinctions snbtiles, des hypochèses insidieuses, une érudition factice, des altérations ondoxantes de l'enseigne. ment traditionnei. Il y a les livres historiques ILENSONLErS, OÙ la vérité est insolemment et audacieusement travestie, et. les livres historiques fallacieux, où le faux, cotoyant le vrai, finit par le dénaturer et par plonger l'intelligence dans une confusion Jamentable, Il Ya les ouvrages de eritique littéraire où l'on ne tient. compte que de la forme, où la théorie funeste de l'art pour l'art est enseignée, et au moyen desquels, en semblant faire bon marché de la portée morale, on habitue le lecteur sans défiance À faire abstraction du fond, pour considérer et apprécier Surtou l'exécuton dans les œuvres de l'esprit.

Iyales livres d'imagination qui glorifient la passion, qui justifient les faiblesses du cœur, qui poétisent et idéalisent les dérogations au devoir familial, au devoir social et au devoir religieux. I y en a d'autres qui, sans dogmatiser, racontent et peignent librement les divagations, les écarts, les scandaleux excès où se laissent choir les héros et les héroïnes, esclaves des illusions de leur cœur et des entraînements de leurs sens,

N'oublions pas ici les romans soi-disant PSychologiques, qui, sous prétexte de peindre des états d'âme, nous étalent, méthodiquement toutes ies misères, toutes les souillures intimes, toutes les putréfactions morales que peuvent recéler les abîmes de la conscience, sans se préoccuper des miasmes délétères et contagieux qui se dégagent de leurs savantes et minutieuses analvses,

Il existe un autre genre de livres dont on ne saurait admettre la parfaite innocuité. Ce sont les romans à thèse, dont l'intention est bonne, dont l'idéemère est louable, mais dont l'exécution est dangereuse, s'agit de combattre telle idée, telle erreur sociale, telle injustice légale, Mais pour atteindre ce but, on promène le lecteur on la lectrice à tra- Vers toute une série de scènes scabreunses, de si-

tuations risquées, de drames passionnels, qui laissent dans li: + une impression déprimante et troublante. D'autant plus que souvent le côté

doctrinal de ces œuvres n'est pas suffisamment solide et convaincant, et ne fait pas resplendir la vérité morale, sociale et religieuse, de elartés assez triomphantes pour éclipser Je flamboiement de la passion brûlante que l'on à allumée sous Nos Veux, Detels livres, —dont les Morts qui par lent du Vicomte de Vogué, et Le Dirorce de Paul Bourget, pourraient être considérés comme des IVpes,—on peut en louer l'intention sincère, mais, quoi qu'on en dise, il faut en cireonserire et en limiter la lecture, Qu'en France on les considère, Si l'on veut, comme excellents pour la plupart des lecteurs. [ei, ne l'oublions Pas, nous ne sommes pas en France, nous vivons dans une toute autre imbiance, notre jeunesse ne grandit pas dans la méme atmosphère, nous n'avons ni les mêmes meurs, ni les mêmes idées, ni les mêmes coutumes, ni les mêmes problèmes que nos cousins français.

Fabuserais de votre patience, Mesdames et Messieurs, si J'entreprenais de décrire toutes les variétés de mauvais livres dont nous sommes menacés, À jet continu, l'imprimerie vomit tous les jours sur le monde des milliers d'œuvres pernicieuses, qui, comme autant de projectiles meurtriers, vont semer la mort dans les intelligences et dans les cœurs, Sitel livre n'est pas impie, il est immoral, S'il n'est pas immoral dans sa thèse,

il l'est dans son exécution, dans ses descriptions,

dans ses peintures, N'i est ni iipie, ni immo: ral, il est souvent faux dans sos idées, dans ses üppréciations ; il est frondeur, il est sceptique, il bat en brèche les traditions, les principes, les institutions les plus respectable.

Oneriera peut-être au rigorismeà la défiance et à la crainte excessive, Hélas ! je voudrais que ce tableau ne fût pas vrai ; mais il ne l'est que trop, il est l'expression exacte de la réalité, Je le de- Mithde à tous ceux qui savent réfléchir, Un livre qui Souille l'imagination, est-ce un bon livre ? Un livre qui trouble le cœur, est-ce un bon livre ? Un livre qui jette la confusion dans l'esprit, estceun bon livre? Un livre méme, qui, sins être immoral ni irréligieux, regorge d'idées fansses, de notions illusoires et chimériques sur les choses de la vie, est-ce un bon livre ? Non, non, ces livres dont je viens de faire une énumération rapide et incomplète, tous ces livres sont de Mauvais livres, des livres trompeurs, des livres dissolvants, des livres corrupteurs, véhicules de microbes plus redoutables que ceux de ces maladies au vol sinistre dont l'ombre seule fait trembler les peuples.

Et ces livres, Mesdames et Messieurs, ils font courir à la société canadienne un péril immense

et imminent. Ouvrez les veux, jetez autour de Vous Un regard attentif. Vous les trouverez partout, dans la bibliothèque du professionnel, sur

l'étagère de la femme du monde, dans la mansarde de l'étudiant, sous l'oreiller de la jeune fille, et jusque sur la table de plus d'une famille chrétienne,

Romans licencieux, poésies sensualistes, comédies fortement décolletées, œuvres de critiques sophistique où d'histoirs untaisiste, tout cela nous arrive, tout cela nous envahit, tout cela nous pénètre, tout cela circule, tout cela se lit, tout cela S'absorbe, tout cela laisse sa trace limentable dans les esprits et duns les cœurs, Je le dis avec une douleur profonde, il existe dans notre société canadienne un éclectisme, un laisser-aller etfrovables au point de vue des lectures, Il faudrait pleurer des larmes de sang sur les ravages causés parmi nous par la littérature frivole et dépravée, J'ai déjà mentionné les tristes avortements de carrière, les désolants naufrages dont elle est responsable. Mais que ne faudraitil pas dire de ses funestes effets au point de vue Social et national. D'où viennent tant d'idées fausses, de conceptions erronées, de sophismes étonnants, que l'on entend exposer tous les jours sur les sujets les plus graves, dans notre milieu si catholique ? D'où viennent ce facile abandon des principes chrétiens, cette désertion graduelle de nos me’lleures traditions et de nos plus sages coutumes, cette tendance aux innovations fà-

cheuses dans les habitudes sociales, ce relâche-

ment de l'esprit de famille, cet afaiblissement de l'autorité paternelle et de l'autorité religieuse, que tous les observateurs Saguces remarquent avec une patriotique tristesse ? D'où viennent ce détachement du P'issé, cet esprit nouveau et pernicieux, ces manières nouvelles et Moins distinguées, ces mœurs nouvelles et moins dignes ? En grande partie des lectures frivoles, doute. ses, où franchement mauvaises, dont notre socié. té est saturée, Sons cette influence désastreuse, SOUS Cette poussée persistante et néfaste, In mentalité canadienne, faite de respect, de mgularité, d'attachement aux traditions, cette mentalité d'ordre supérieur que nous 1enjons de nos nobles aïeux, elle est en train de se déformer, de se transformer, de se dénaturer déplorablement.,

Mesdames et Messieurs, ce n'est Pas ün sermon que j'ai la prétention de faire en ce moment, A Dieu ne plaise que je veuille empiéter sur le domaine de ceux qui ont mission de guider nos âmes, Nen, je parle comme un homme du monde qui regarde et qui écoute, qui entend et qui voit, qui observe et qui constate, Je parle comme un Canadien qui aime passionnément son pays et sa race, et qui voudrait conjurer un effroyable péril dont ils sont menacés, Et ce sont les justes alarmes d'un patriotisme effrayé de l'avenir qui m'ont arraché l'avertissement ému que j'ai osé vous faire entendre.

Mais détournons nos regards de ces sombres perspectives, et ramenons-les sur les légitimes motifs d'espérance qui ne nous Sont pas refusés,

L'expansion, le développement de la bibliothoque dont je vous parlais ar début de cette conférence, est Sans conteste un consolant présae,

La création d'une bibliothèque publique est toujours en soi une entreprise périlleuse. Etant donnés li multiplicité des mauvais livres, le défaut de critérium des sens du monde en général, et la division des OSPrits, il est Presque fnpossi ble, à moins d'un concours de circonstances très Spéciales, que li fondation d'une bibliothèque pra blique, civique où autre, n'ait pas pour résultat d'établir un fover d'infection intellectuelle et mérale plus où moins actif. C'est lt une vérité à laquelle trop d'honnètes £ens ne réfléchissent pas Suffisiniment., Pour qu'une bibliothèque publique Soit bonne et sans dangers, il faut qu'elle Soit fondée par des personnes compétentes, aux Principes Sûrs, à Ja science suffisante, et que ces PETSONREeS el aient et en conservent la direction incontestée, Or qui voudrait prétendre que Ja Compétence parfaite, la sûreté absolue des principes, la science adéquate, l'unité et Ja continu: té de direction, peuvent présider à la créa on et à l'administration des bibliothèques publiques, dans la plupart des cas ? Le {CINDS mé manque pour développer cette pensée, Et je me hâte di

déclarer que la bibliothèque de *TApostolat des bons livres” réunit toutes les varanties de sécuvite. ep même temps que toutes les conditions d'intért Elle se recommande par la variété, eussi bien que par l'excellence des livres, On scout NY procurer les œuvres des plus grands écrivains, des maitres immortels de la pensée et du lingare, de ceux qui élèvent, qui nourrissent, qui fortifient à la fois l'intelligence et Je cœur. Les goûts les plus divers + trouveront satisfaction : critique, poésie, histoire, biographie, voyages, ro- Rns ON V rencontre tous les genres, représentés par les ouvrages les plus attravants et les meilleurs. (est donc avec raison que j'ai décerné, CD CommMenÇant, à ceux qui ont fondé cette œuvre admirable, et qui Sy dévouent sans reläche, le titre de bienfaiteurs publics.

Mesdames et Messieurs, au début de cette conférence, je résumais ainsi lt mission des diver- SES SSOCRITIONs qui vont désormais se rénnir sous ce toit: agir sur les intelligences en les éel:tirant, SUI les volontés et sur les CŒœurs, en Îles Sroupant et en les disciplinant pour le bien. Dans cette dernièvs catégorie se classent naturellement certaines confréries pieuses dont il ne n'appartient pas de vous entretenir, Mais ilest une ao: ciation d'un autre genre à laquelle je ne puis m'empêcher d'adresser un cordial salut avant de descendre de cette estrade, C'est l'association de

la jeunesse Catholique, dont une branche est établie à Québec Jdépuis plusieurs Mois

Son objet est digne d'admiration et de sympathie, Ces Väillants jeunes SeRS Se proposent de Se réunir pour étudier, et le bnt de leurs études, c'est de se Préparer aux luttes de l'avenir, c'est d'acquérir Jes connaissances, la science, l'entraihement, c'est de développer et d'asseoir forte. ment dans leur intelligence et dans leur cœur les doctrines et les COnViICtions qui leur permettront de défendre victorieusement, “avant tout, pardessus tout, et contre tous, les Principes du catholicisme et a tradition du Canada français.” Devant un tel Programme, un si haut dessein, un si noble idéal, nous Sentons notre Cœur battre d'espoir et un enthousiaste bravo Jailit spontanément de notre âme. Ah !s;j notre jeunesse canadienne entre dans cette Yoie d'honneur, de Ja. beur fécond, et de vertu généreuse, si elle veut écouter l'appel et suivre l'exemple de cette élite Qui la convie aux inirépides efforts, si elle corres- Pond à sa vocation Magnifique, j'entrevois pour notre nationalité, Pour notre race, bien des jours de prospérité, de érandeur et de s'oire, Jeunes SES, qui, dédaigneux des Plaisirs vulgaires et des basses SoÏicitations, élevez vos regards vers les Sominets, vos intellivences Vers le vrai, et vos âmes vers le bien ; qui voulez SCFULEr d'avance les graves problèmes nationaux et SOCiaux que

vous aurez peut-être à résoudre demain lorsque l'heure de l'action directe aura sonné pour vous ;

jeunes gens qui voulez devenir des hommes, soyez bénis de Dieu et de la Patrie !

Et maintenant, Mesdames et Messieurs, puisie clore cette trop longue conférence sans me faire votre interprète pour remercier les RAR. PE Jésuites du courageux dévouement qui les a poussés à créer parmi nous ce nouveau et puissant foyer de lumière, de char ité, d'apostolat mutue »], d'édification chrétienne, de propagande catholique, d'action religieuse et nationale ! Qu'ils me Dérmettent de violenter leur humilité et de leur dire: honneur à vous, successeurs et héritiers des Lejeune, des Lialemant, des Brébeuf, des Jogues, des DeQuen, de tant d' apôtres et de héros ! Dans un âge pacifique et t ‘anquille, vous continuez ici, Sous une autre forme et par d'autres voies, l'œuvre qu'ils avaient commencée au milieu d'une époque de sang et de feu : la Intte pour Ja vérité, pour le règne de Jésus-Christ dans les À âmes, dans les intellisences, dans jies institutions et dans les mœurs, Honneur à vous! Le ( Canada français, dont la dramatique histoire à consacré la gloire de vos devanciers, reconnaît en vous les diones continuateurs de cette lignée illustre, parce qu'il voit votre âme animée du même zèle, et votre cœur consumé de la même flamme apostolique.

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