MONSIEUR LE PRESIDENT, MESDAMES, MESSIEURS
La fondation de l'Institut canadien de Lévis est un événement notable, et je m'empresse d'ajouter un événement heureux, dans l'histoire de cette ville pittoresque et progressive. Une association comme celle-ci devient naturellement un centre de ralliement intellectuel. Elle saura sans aucun doute, développer dans son milieu le goût de l'étude,—dont nous avons tant besoin,—créer une atmosphère propice à l'éclosion des talents, favoriser la production des travaux littéraires ou historiques, substituer ainsi des distractions nobles et. utites, à des distractions d'un ordre moins élevé ; et, à tous ces titres, elle exercera certainement une influence éminemment bienfaisante dans la communauté lévisienne. Je sa-
1—Cette inauguration avait lieu dans ‘la salle des séances littéraires au collège de Lévis Outre un public nombreux, les professeurs et directeurs du collège, et les élèves des classes supérieures y assistaient.
lue done sa naissance avec une joie SYMmpat hique, et j'entrevois POUr Sa carrière un présage de succès et d'honneur dans l'heureuse cireons. tince qui lui donne Pour premier berceau cette Maison déjà si glorieuse, ce collège illustre parmi no plus illustres institutions d'enseignement se- Condaire, qui brille au front de Lévis comme le Plus radieux joyau de sa couronne,
Appelé à porter sur les fonts baptismaux de lat Manifestation Publique ce dernier né de nos instituts littéraires, J'ai pensé ne POUVoir mieux faire que de venir, sans Prétention, sans recherche et saps apprét, causer avec Vous littérature. Mais, dans ce Vaste domaine, de qui où de quoi Gtuser ? En ce moment OÙ la littérature malsaine fait tant de ravages dans les rangs de notre jeu- Hesse, où la critique semble AVOir presque univer. Sellement Perdu le sens de ses devoirs et de ses responsabilités, j'ai pensé qu'il ne serait Pis inutile de fixer votre attention pendant quelques instnt Sur un grand écrivain Catholique dont toute la vie à été nn Combat contre les eMpoison- NeUTS d'âmes, et Spécialement çur la parie de SON Œuvre consacrée à 14 critique littéraire, Nous étudierons done, si Vous voulez bien me Kuivre, cet illustre publiciste, dans son rôle de juge des “uvres de l'esprit, Et cette causerie aura pour Sujet: Louis Veuillot. critique Üittéraire. Nous y trouverons, me SeMble-t-il, double profit. D'ad-
mirables modèles de style passeront sous nos veux, en même temps que de fortes pensées, des préceptes et des doctrines éminemment propres à épurer notre goût, à éclairer et rectifier notre jugement, donneront un substantiel aliment à notre intelligence.
L'œuvre de Louis Veuillot est immense, Pexdant plus de quarante ans il a tenu la plume de journaliste, et il à été incontestablement le maitie du genre, Que d'écrits éloquents, spirituels, étincelants de verve, que d'études savoureuses, que de brillantes polémiques contiennent ses vingt-deux volumes de Hélanges. Ce recueil forme une véritable encyvelopédie politique, religieuse et littéraire, Mais on n'y trouve pas tout Louis Veuillot. Il a été de plus romancier, historien, poète satirique, lyrique et didactique, épistolier, et à lui plus qu'à tout autre on pourrait appliquer le terme de polygraphe, si utilement employé maintenant par les rédacteurs de catalogues, Dans tous ces divers genres Louis Veuillot a manifesté avec éclat son génie littéraire. Et c'est avec raison que Jules Lemaître à écrit de lui: “On sait et on convient qu'il fut un remar-quable écrivain, est-on persuadé qu'il est de tout premier rang, et par l'importance des idées qu'il a traduites, et par la perfection de ia forme ? Entre les écrivains qui comptent, Veuillot me paraît celui qui est le mieux dans la tradition de la lan-
230 DISCOURS ET CoN FÊÉRENCES
eue, tout en restant un des plus libres, des plus Personnels, I] L'apprit le latin q ‘à vingt-cinq US, Mais il était DoUrri de la moelje de nos clas- Siques,., Au reste, une Souplesse incroyable, Une eXtième diversité de ton et d'accent, — qe. Puis la manière concise, à petites phrases courtes CL SüVoureuses, et depuis la façon lice, serrée, PressSante du stvle démonstratif, Jusqu'au stvle largement Périodique de l'éloquence épandue et Jusqu'à Ja grâce inventée et non analvsab'e de l'expression Proprement Doétique, Bref il me Semble avoir toute la Samme, et ]a grace, et Ja force ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours AUSSI la belle transparence, Ja clarté lumineuse et sereine.”
De tous les senres que cet incomparable maitre à abordés, il n'en est guère où il ait plus ex- Cellé que dans l1 critique Dttéraire,
Mais avant de le Constater en étudiant son œuvre, demandons-nons ce que c'est que ]n critique.
Un écrivain éminent, qui l'a Magistralement P'atiquée, l'a définie comme Suit: “L'objet de la critique est de juger, de classer, d'expliquer les Œuvres littéraires et artistiques... Sa fonction EE d'agir sur l'opinion, sur les auteurs eux-mé.
DISCOTRS ET CONFÉRENCES 231
mes et. sur la direction générale de la littérature et de l'art.”
Analyser les ouvrages de l'esprit, les commen: ter, en apprécier la valeur intrinsèque ou compatrative, en étudier les lois, en Signaler les beautés et les défauts, tel est, en termes généraux, le rôle de la critique littéraire, Si l'on veut maintenant faire des distinctions et des elassifications, nous croyons qu'il faut subdiviser la cri tique en deux grandes catégories: la critique théorique et la critique subjective. La première s'occupe surtout des lois, des préceptes de Ta composition littéraire, Aristote, duns sa Rhétorique, Longin, dans son Traité du sublime, Horace, dans son Epitre «ur Pisons, Boileau, dans son {rt poétique, La Bruyère, dans son chapitre des Ourrages de l'esprit, pour ne parler que des classiques, ont fait de la critique théorique. La critique subjective étudie les œuvres et les auteurs, afin de constater dans quelle mesure ils se conforment aux lois du goût et du beau, ou jusqu'à quel point ils s'en écartent.
Louis Veuillot était merveilleusement préparé aux deux genres de critique par son talent naturel et par ses études, Tien peu d'écrivains ont eu le don littéraire au même degré, Il avait l'esprit vif, pénétrant, toujours en éveil, et plein de cette curiosité intellectuelle sans laquelle la eritique ne saurait exister. Son amour de l'étude,
252 DISCOURS Er CONFÉRENCES
Une véritable Passion pour 14 lecture, Quelques judicieux Conseils, et un labeur acharné, Supplé. érent heureusement chez Jui à l'instruction collégiale que la pauvreté de ses parents ne lui per. Mit pas de recevoir, Nous trouvons dans Sa C'onfession litténire, à Un intéressant ‘perçu de la formation qu'il se donna :
“Tusqu'à vingt-quatre Ans, écrit-il, Je n'avais lu avec Plaisir que des écrivains Modernes. J'ad. Mir fort AR Michelet, Madame Sand, méme M. Janin et quelques autres. J'aimais les vers de M, de Lamartine : je Savais Par cœur ceux da AL. Iugo, Quant à M. Béranger, il ne n'a Ja- MAN plu d'aucune Manière ni PAT aucun côté ; et je le tenais POUr ün jumeau de M, Scribe, Mais HOS anciens ‘tuteurs, je ne Jes goûtais Pas et je ne les Jisais PAS. J'habitais Une petite ville où ils n'étaient £uère connus que de nom, notre cercle de jeunes SDS, quoique l'on SY piquât de littérature, faisait plntot état de leg Mépriser Dans la vérité, peu d'entre nous étaient nés pour ravir à ce beau Parnasse s je ne dis Pas, bien Eltendu, comme auteurs, je dis Comme Simples tuditeurs, 1] Y faut les mêmes qualités naturel. les et acquises que Pour se plaire à Ja bonne com.
pagnie, Nous étions assez loin, et nous admirions que ces “perruques” se tinssent en si haute renommée, Avee les préfaces romantiques du temps, nous pensions que Part d'écrire, comme l'art de penser, s'était Singulièrement perfection: né depuis 1789 ; nous estimions que nos contemporains le portaient au merveilleux. TT y à un âge où Je bruit plait plus que la musique, et l'acidité des fruits verts plus que la saveur des fruits mûrs."
Or, un jour, Louis Veuillot vit arriver un eamarade parti pour faire son tour de France, et qui avait dans son sac de voyage Gil Blas, lan. vre si connue de Lesage, “Comment dit Veuillot à son ami, tu lis cela.—Je le relis, reprit l'autre, et je le trouve toujours plus charmant." 1] en dit tant qu'ils se mirent à lire ensemble ce vieux roman du dix-septième siècle, L'esprit de bon aloi, la grâce du style, l'observation fine et vraie, ravirent Louis Veuillot, “Gil Blas, dit-il, est un mauvais livre, plein de misanthropie, avec du venin contre la religion, L'œuvre n'est pas
vraiment honnête et ce qui n'est pas vraiment honnête n'est pas vraiment beau... Restait le charme: immédiatement il me dégoûta de la faconde moderne, du roman d'intrigue, du roman de thèse, du roman de passion, de tout cet absurde et de toute cette emphase que j'avais tant aimés... Je formai naturellement le dessein de
ges. . Pad Es man LES
234 DISCOURS gr CONFÉRENCES
reUre nos classiques, Tout MY plut, ef ce fut Un grand bonheur POUE moi, par Ja Sülubre ji. Pression qi me resta dans l'esprit et dans Je (RTDTE Intellectuentoment et moralement, Je me Placais dans des courants qui CMportaient ben. COUR de miasmes dangereux et qui {Pportaient berteonp de bons #ermes,!"
Louis Venillot ça Ponge done vec délices dans Je dix Septième sicele. I] COMMENCA par Jos Poetes Sa bPréférence fut d'abord POUr Corneille, et dans Corneille Pour le Ci. 1] ouvait “uns le lingagre, dans la Passion, ans l'aventure, une eur indicible,” Plus tarq donna Je Premier l'ittié à Polvencte, Puis ce furent Racine, Lafon taine, Molière, La Bruvère, Madame de Névioné, Saint-Simon, etc, Tonus ces écrivains du grand Siècle Jui ätbpprirent à réecherehog Pat-dessus tout lt clarté, Ja Correction, Ja Propriété des termes, Il léMonta ensuite Jusqu'au Seizième Siècle af fréquent Amvot, Rabelais et Montaivno, Puis il redescendit Jusqu'au ixXhuitiome Siècle où ji] ue se plnt Luêre, ax Un dévont ue cette épo.
que, en littérature Comme en tont le reste," écrivit.il.
Après cette longue et fructnense EXCUrSion à [TAVers Jos Siècles écoulés, Louis Veuillot l'evint aux Modernes I] l'pportait da Son Com- Merce intime avec nos Classiques une rare Scion. ce de Ja lingue, un goût rectifié, le sens de la pré.
és;
DISCOURS ET CONFÉRENCFS 235
cision, de la régularité, de Lt simplicité. Son jugement s'était affermi et il était mieux en état de peser à leur juste poids les œuvres con temporaines. Le chapitre de confession Tittérai. re que nous avons déjà cité nous donne une idée d'ensemble de ses appréciations sur les auteurs illustres du dix-neuvième siècle, En quelques traits rapides il signale leur force et leur faibles
se, Victor Hugo et Alfred de Musset sont des artistes, nés pour la grande poésie. Malheurensement lun est sans suite, Fautre sans goût.
Lamartine a l'ampleur et la douceur du flot poétique, Quel jet de poésie méme en prose ! Quel le richesse d'images! Pourquoi fautil que trop souvent tout cela n'aboutisse qu'à un bruit stérile. La page consacrée à Châteaubriand est dure, trop dure peut étre: SChäteaubriand a te nu une grande place, mais ce n'est pas mon homme, Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain tels que je les aime, c'est presque l'homme de lettres tel que je le hais. L'homme de pose, l'homme de phrase, toujours affairé de sa pose et de sa phrase, qui pose pour phraser, qui phiase pour poser, qu'on ne voit jamais sans
pose, qui ne parle jamais sans phrase." À
1—La rigueur de cette appréciation est bien tempérée dans l'article magnifique où, quinze ans plus tard, Louis Veuillot porta um jugement d'ensemble sur la carrière et l'oeuvre de Châteaubriand. (“Derniers Mélanges", vol, IT, p. 545.)
Toutes ces lectures, tontes ces études solitaires de Louis Veuillot, fécondées par les dons hors ligne que lui avait départis la Providence, firent de cet enfant d'artisan, de ce pauvre clere d'avoné qui gagnait d'abord vingt sous par jour, l'un des lettrés les plus complets, l'un des stylistes les plus admirables de son temps. C'est ainsi qu'il acquit la sûreté qu COUP d'œil, l'acuité du discernement, le sentiment de la juste pro- ; portion, que l'on a remarqués chez Jui chaque fois qu'il à abordé la critique littéraire,
mess ne ,
La ur LES