‹ Discours et conférences [microforme]Chapitre 33 sur 53 · IS · texte numérisé non relu

IS

APPLIED IMAGE ne

te et souvent troublante des événements, qui ne sont pas influencées par les préjugés ni les conflits contemporains, dont le regard, moins sollicité par les détails, saisit mieux les ensembles, la postérité est un tribunal dont les arrêts, enregistrés par l'histoire, sont sans appel ici-bas. Elle revise les jugements hâtifs, et annule les verdicts complaisants ; elle mesure les grandeurs et pèse les renommées ; elle abat les réputations mensongères et fait sortir de l'ombre injuste les noms trop longtemps oubliés ; elle découronne les fronts usurpateurs, et confère la revauté de la gloire aux vertus méconnues ; entin elle résume parfois, après des siècles, le sentiment commun des générations et consacre à l'immortalité, dans une éclatante apothéose, quelqu'une de ces figures rayonnantes que le Dieu des nations fait apparaître de temps à autre pour le bonheur et l'honneur de l'humanité.

Messieurs, en ce moment, ne sentez-vous pas comme moi que nous vivons l'une de ces henres augustes ; que nous accomplissons une de ces dédicaces séculaires ; que nous, la postérité canadienne du vingtième siècle, nous sacrons un grand homme et couronnons d'une auréole définitive, qui brillera à travers les siècles à venir, le front de François de Laval, de Montmorency, premier évêque de Québec et Père de ]a Nouvelle- France ?

Après toutes les fortes et éloquentes paroles que vous avez entendues, il me siérait mal de commenter par un long panégyrique la manifestation de piété nationale à laquelle nous avons la joie d'assister.

L'acelamation d'un peuple entier salue en Mgr de Laval un grand évêque et un grand citoyen. M'inclinant À mon tour devant cette haute et noble figure, je ne veux que rendre hommage, en quelques brèves et simples phrases, à la sublimité de son dévouement et à la grandeur de Son œuyre,.

Se dévouer, c'est se donner. De tous les dons que l'homme peut faire, le don de soi-même est le plus généreux, le plus magnifique et le plus rare. Se donner, s'immoler pour autrui, se sacrifier pour une cause, pour une idée, pour une croyance, pour un drapeau, cela s'impose à l'admiration. Lacordaire a dit: “Si vous tenez à connaître ce que vaut un homme, mettez-le à l'épreuve, et s'il ne vous rend pas le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui le couvre, détournez la tête et passez, ce n'est pas un homme.” Messieurs, approchez-vous sans crainte de Mgr de Laval, et ne passez pas ; car il rend le son du sacrifice avec une intensité puissante.

Il était issu d'une noble race ; sa lignée remontait jusqu'au premier baron chrétien ; aucun nom ne brillait en France, au dix-septième siècle,

d'un plus vif éclat que celui de Montmorency. Par sa naissance il pouvait aspirer aux dignités les plus éminentes, Eût-il voulu servir le roi dans les armées ou les conseils, toutes les avenues du succès S'ouvraient devant ses pas. Se fût-il déterminé, comme plusieurs hommes de son sang, à prendre place dans l'Eglise de France, Jes grandes charges ecclésiastiques seraient venues, Sns aucun doute, couronner à la fois ga valeur personnelle et l'illustration de sa race, Dans le monde comme dans le sanctuaire, sa noblesse ancestrale, la forte trempe de son esprit et de Son cœur, ses qualités et ses vertus lui enssent assuré la prééninence et les honneurs. A quoi un Montmorency ne pouvait-il pas prétendre, dans l'Eglise et dans l'Etat ? François de Laval n'avait qu'à se laisser perter par Son nom et ses facultés transcendantes pour atteindre une très haute fortune, Jamais époque n'offrit au mérite et au talent de plus éblouissantes perspectives. La France entrait dans cette periode presticieuse, Où la gloire des armes et celle des lettres, où les triomphes éclatants de la guerre et les splendeurs fécondes de la paix, allaient faire décerner à son roi et au siècle témoin de ces merveilles le titre de grand siècle et de grand roi. Avec Turenne et Condé, avec Colbert et Louvois, avec Corneille et Racine, avec Bossuet et Fénelon, avec Pascal et Descartes, avec Lesueur et Le-

brun, la France primait non seulement sur Îles champs de bataille, mais aussi dans la politique, dans l'administration, dans la poésie, dans l'éloquence, dans les arts ; et le monde subjugué s'inclinait malgré lui devant l'universelle primauté française. Toutes les gloires, toutes les grandeurs, toutes les lumières s'unissaient à ce moment pour faire de notre ancienne mère-patrie le chef-d'œuvre de la civilisation européenne, Au sein d'une telle société, dans le commerce de tant d'esprits cultivés, au milieu d'un si puissant essor de l'activité nationale, quelles nobles jouissances un homme comme François de Laval ne pouvait-il pas se promettre, à quel rôle utile et brillant n'avait il pas le droit de prétendre ?

Eh bien, non, Messieurs, il ne sera ni lun des ornements de la cour du grand roi, ni l'un des princes de la noble Eglise gallicane, I n'aura ni les dignités fastneuses, ni les titres pompeux. Il ne se distinguera ni dans les Académies, ni dans les solennelles assises du clergé français, Non ; mais à trente-sept ans il quittera la glorieuse France pour aller s'ensevelir au milieu des forêts et des glaces du Canadé lointain. Il dira adieu aux joies de la famille et aux char mes de l'amitié. I foulera aux pieds les intérêts légitimes et les espoirs permis, Et il traversera les mers pour venir ici combattre obscurément la barbarie, et jeter péniblement en terre, au mi-

ee Ca — | -

(LA RRESSTTENPEMAES NS tot

me

0 om

lieu des orages, la semence d'une chrétienté nouvelle dont il ne verra pas les providentiels accroissements,

Se dévouer, c'est se donner, avons-nous dit.

Et l'une des plus hautes formes du dévouement, c'est sans conteste Je don de sa vie, Mais ce don lui-même comporte des pradations. Donner sa vie dans une minute d'héroïsme, emporté par ce souffle des batailles qui fait frissonner les drapeaux et chanter les clairons, cela est sublime, sans doute, Mais donner sa vie À la lutte obscure, à l'effort ingrat, à Ja souffrance physique et à la douleur morale, à l'exil et au re-

Moncement de tout ce qui fait la douceur de vivre;

se vouer volontairement à la pauvreté, aux humiliations, à la calomnie, à Ja haine, et cela À chacun des instants qui composent un demi-siècle, c'est le plus haut sommet de l'héroïsme, Et ce sommet, Mgr de Laval en an gravi les pentes abruptes et s'y est maintenu jusqu'à son dernier soupir, Sans une minute de défaillance on de re cul, Il 'est donné tout entier, il s'est donné sans retour à une œuvre qui ne portait en elle aucune promesse de récompense humaine ou de satisfaction terrestre, IL est venu chercher ici, à travers l'Océan immense, et sur des rivages inconnus, des labeurs écrasants, des privations indicibles, des épreuves accablantes, des périls incessants, des contrariétés et des déceptions perpétuelles. Et

pour embrasser cette vie crucifiante, il a tourné le dos à une carrière qui pouvait être heureuse et douce, tout en restant sainte et bienfaisante. Quel a donc été le secret de cet acte d'oblation sublime, poursuivi pendant près de cinquante uns ? Le voici, Messieurs. Cet immense dévoueent prenait sa souree dans un immense amour.

Mer de Laval était consumé par cette flamme immortelle qui fait les saints et les héros, Il aimait, de toutes les énergies de son grand cœur, Dieu, les âmes et sa patrie. Dans le champ trop facile de la société française “son zèle se trouvait à l'étroit ; il avait besoin de se dilater, de se répandre, de se communiquer ; il Jui fallait de l'espace. Dieu lui avait donné des ailes d'apôtie. Et c'était bien l'accent de la passion apostolique qui vibrait dans ce cri poussé par lui quelques semaines après son arrivée dans son humble vicariat: “Mon sort est bien heureux et le partage que m'a fait le Seigneur est bien digne d'envie. Quoi de plus beau que de se dévouer, de se dépenser tout entier pour le salut des âmes." Cette sainte ardeur qui l'embrasait S'unissait en Jui à un profond amour de la patrie. Mais quelle était la patrie de Mgr de Laval ? Ne vous étonnez pas de cette question, Messieurs. Sans doute, ce descendant des Montmorency conserva toujours le culte filial de la vieille terre française où dormaient ses aïeux. Mais dès qu'il

se te

eût épousé la misérable fortune de la pauvre Nouvelle-France, de cette nation embryonnaire dont les vagissements se perdaient dans le murmure éternel du vaste St-Laurent, sa patrie, sa vue patrie, la patrie de son élection et de sa dilection suprêmes, ce fut le Canada. Oui, cette frêle petite colonie, toujours expirante et tonjours chancelante, ravagée tantôt par Ja famine meurtrière et tantôt par l'incursion dévastatrice, menacée tour à tour par la guerre extérieure et par la discorde intérieure, en butte à tous les périls, à toutes les épreuves et à tous les désastres, il l'aima d'une surhumaine tendresse, [ laima plus encore que cette belle et radieuse France à laquelle l'unissaient cependant tant de Tiens sacrés, Il l'aima passionnément, il se donna totalement à elle et ne se reprit jamais I voulut y vivre et y mourir Et chaque fois qu'il en fut séparé, son âme ressentit véritablement les angoisses de l'exil. Ecoutez cette aspiration émouvante qu'il fait entendre durant un de ses Séjours en France: “Je retourne au Canada comme au lieu où mon cœur est inséparablement attaché, de sorte que, quand je serais assuré de mourir sur Ja mer, je nm'embarquerais." Et prêtez encore l'oreille à ce urémissement pathétique qui lui échappe, en un moment où il se voit retenu malgré lui loin de son cher Québec: “Cest une blessure et une plaie qui

sera difficile à guérir et qui apparemment durera jusqu'à la mort, à moins qu'il ne plaise à la Divine Providence qui dispose des cœurs, apporter quelque changement à l'état des affaires... J'espère néanmoins en la miséricorde de mourir en Canada quoique j'aie bien mérité d'étre privé de cette consolation.”

Elle lui fut donnée, au grand évêque, cette con solation tant désirée. Il mourut à quelques pas d'ici, dans cette ville et dans ce pays auxquels il avait prodigué, durant presque un demi-siècle, sa sollicitude zèle et ses bienfaits. Et si, avant qu'il. oirât, le divin Maître voulut faire violence à son humilité et lui laisser entrevoir son œuvre dans la lumière où devait la contempler l'avenir, l'illustre mourant put se dire qu'il n'avait pas en vain lutté et souffert, Cette œuvre, elle apparaissait déjà belle et féconde, et dans ses proportions présentes on pouvait sûrement deviner ses développements futurs. Mer de Laval avait établi ici la hiérarchie eatholique, l'une des institutions les plus augustes qu'il y ait au monde ; et hier, au milieu de l'inoubliable spectacle dont nous avons été les témoins émus, nous avons salué, comme nous saluons encore aujourd'hui avec bonheur, les vigoureux rameaux issus de la tige plantée par ui, il x a plus de deux siècles, sur le roc de Québec. Il avait organisé parmi nous le clergé catholique; et cette

me mm +

force religieuse et sociale, qui nous a rendu dans le passé tant d'inappréciables services, est devenue l'un des plus puissants éléments de notre existence et de notre grandeur nationales. I] avait fondé le Séminaire de Québec ; et, malgré les récents désastres qui en avaient compromis l'essor, cette maison bénie renfermait un germe de vitalité qui l'a fait croître et progresser, en répandant autour d'elle les elartés de la science et de la foi, jusqu'au jour où elle à atteint son zénith par la création de notre grande université catholique et française, si fière de rappeler dans son nom la mémoire vénérée de l'immortel fondateur, Il avait fait surgir de la forêt la Paroisse canadienne : et les établissements paroissiaux érigés et baptisés par Jui sur les rives du grand fleuve, comme autant de foyers d'ex- Pansion colonisatrice et civilisatrice, allaient rayonner sans cesse, se multiplier à l'infini, enfanter de nouveaux centres de population, et donner naissance, par leur accroissement prodigieux, à de nouvelles subdivisions civiles et ecclésiastiques. Il avait tra aillé à fortifier la fa- Mille canadienne en Ja formant à Ja piété, au respect, à la pratique des vertus chrétiennes : et nos heureux foyers devaient conserver À travers les âges la salutaire empreinte de cette discipline traditionnelle, Il avait bravé les plus hautes inimitiés pour combattre la criminelle exploita-

tion de la passion alcoolique, dont il avait au moins enrayé, S'il n'avait pu en supprimer les ravages ; et les générations successives ont glorifié son apostolique courage et reconnu en lui un héroïque champion de la dignité humaine, de la morale publique et de l'ordre social.

Tous ses efforts, toutes ses luttes, tous ses traaux, tous ses sacrifices, ont marqué nos destinées de leur impérissable sceau, Tous les sillons creusés par sa robuste main ont vu jaillir de leur sein une moisson glorieuse, Il a été l'un de ces hommes élus de Dieu, dont la pensée et les conceptions se prolongent au-delà de la mort, et qui continuent d'exercer leur action puissante sur un pays et sur une race, lorsque des siècles ont déjà passé sur leur tombe. Oui, ne craignons pas de le proclamer, Mur de Laval à été grand ; car ce qui fait la grandeur d'une vie, ce n'est pas la grandeur de la scène où elle se ment, ni le bruit dont elle fait retentir l'atmosphère contemporaine, C'est le caractère, c'est l'intelligence, c'est le cœur, c'est l'âme, ce sont les idées, les desseins et les actes.

Honneur donc à ce grand semeur d'œuvres, de doctrines et de vertus ! Honneur à l'évêque et au patriote, à l'apôtre et au fondateur ! La nation canadienne dont il fut le Père lui devait cette apothéose. Il prend aujourd'hui possession solennelle d'un Panthéon où nulle profanation

0 ce M

ne viendra troubler la sérénité de sa gloire, Et ce temple d'immortalité, qui ne sera, jurons-le, jamais désaffecte, ni outragé par aucune intrusion flétrissante, c'est l'âme nationale, dont la reconnaissante vénération a voulu se manifester, par la pierre et le bronze, dans une incarnation grandiose. Mgr de Laval ocenpera désormais, en cet endroit évocateur de tant d'émouvants Souvenirs, la place que lui a préparée l'élan généreux de tout un peuple. Il planera dans l'es pace, en face de cette nature majestueuse qui ravit si souvent ses regards, de ce vieux Séminaire qu'il a si ardemment aimé, de cette cathédrale historique où sa bonche à tant de fois annoncé la parole de vie, Puisse sa main paternelle étendue sur nos têtes x faire descendre À jamais la bénédiction et l'amour : puisse-t-elle verser à flots sur notre peuple la prospérité, la concorde et la paix.

PRONONCÉ POUR LA RÉCEPTION DE SIR FRANÇOIS LANGELIER, COMME MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA, LE 22 JUILLET 1908

Page 1