‹ Discours et conférences [microforme]Chapitre 34 sur 53 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

En souhaitant Ja bienvenue dans nos rangs à l'un de nos plus éminents magistrats et de nos plus savants jurisconsultes, qui n'a jamais cru devoir réclamer le titre d'homme de lettres, je ue me sens nullement embarrassé pour justifier, ou mieux, pour commenter notre choix, devant le publie intellectuel qui s'intéresse à nos travaux. Je me rappeile, en effet, que dès la fondation de cette Société Royale, en ISN2, notre section reçut officiellement la désignation suivante: “Section de littérature française d'histoire et de sujets connexes." Et je me dis aussitôt que, parmi ces sujets connexes à la littérature et à l'histoire, le droit vient se placer au premier rang.

On a beaucoup discouru sur les relations naturelles des lettres et de la science légale ? Elles se sont bien souvent prêtées un mutuel secours, et leur union a fréquemment contribué à édifier

ne ce ne 2

des gloires qui ont traversé les âges. Bornonsnous seulement, pour ne pas paraître péd:ntesque, à rappeler le souvenir de Cicéron, qui fut à la fois le plus grand avocat et le plus parfait écrivain de son époque, et dont l'antiquité elassique nous à légué les œuvres comme des modèles achevés de belle littérature. Cette alliance des lettres et du droit s'explique aisément. Le droit confine à l'histoire et à l'éloquenee. Mans cesse, en étudiant la science légale, on touche aux évolutions sociales et politiques à tavers lesquelles se sont établis les grands principes juridiques, et se sont lentement élaborés les codes. Sans cesse, aussi, en recherchant de quelle manière le droit a exercé son influence ur les événements publics et privés, on rencontre l'éioquence écrite ou parlée, à laquelle le jurisconsulte à dû demander sa force persuasive et sa puissance souvent irrésistible. Or, l'histoire et l'éloquence sont incontestablement des provinces de la littérature, et il n'en faut pas davantage pour établir la légitimité du sien qui unit ensemble le droit et les lettres.

Notre célèbre devancière, la plus illustre société littéraire qu'il y ait au mond», l'Académie française, l'a bien compris, puisque, depuis ses origines jusqu'à nos jours, elle à toujours élu quelques-uns des plus dignes représentants du barreau ou de la magistrature. De Patru à Bar-

boux, si l'on parcourt cette liste glorieuse où brillent les noms de Montesquieu, de Séguier, de Malesherbes, d'Aguesseau, de Portalis, de Berrver, de Dufaure et d'Edmond Rousse, on se convaine que les humanités et la jurisprudence au- ‘aient tort de laisser prononcer entre elles le divorce que certains esprits trop férus de terre à terre voudraient faire décréter. Ce divorce, Monsieur, vous n'en avez pas voulu. A l'exemple de plusieurs de nos membres les plus justement estimés du publie, vous avez cru que la culture littéraire est l'une des plus fortes assises sur lesquelles doive s'asseoir une carriere lésale qui ne limite pas son essor au fameux mur mitoyen. Et sans aspirer à faire précisément métier de littérateur, vous avez voulu être un lettré ! Vous avez longuement et assidüment fréquenté les maîtres de la pensée et du langage, qui ont fait la gloire des lettres françaises, et qui, dans tous les siècles et. à travers toutes les vicissitudes, ont conservé à notre ancienne mèrepatrie une sorte de magistère intellectuel tour à tour bienfaisant ou redoutable. C'est dans ce généreux commerce que vous avez conquis cette langue précise, correcte, d'une limpidité et d'une aisance si remarquables, qui vous a valu tant de SUCCès COMME avocat, comme professeur, comme conférencier et comme magistrat.

J'ai dit comme professeur. Me permettrez-

vous, ici, Monsieur, un souvenir personnel. Je fus l'un de vos élèves, Hélas ! il n'y paraît guère aujourd'hui, dira sans doute plus d'un auditeur, surpris de cette révélation démentie par les apparences, Mais il n'en est pas moins vrai qu'aux alentours de 1876 j'allais m'asseoir sur les banes de la faculté de droit, lorsque vous YF oceupiez la chaire avec une maîtrise et une supériorité reconnues de tous. Vous nous y donniez l'explication et le commentaire de notre code civil, vieux alors de dix ans à peine, et naturellement moins alourdi qu'aujourd'hui par la multiplicité des arrêts, où des plaideurs hargneux prétendent, à certaines heures réservées pour la malédiction classique, que s'accuse trop abondamment cette glorieuse incertitude de la loi, l'un des premiers lieux communs de la laneue légale qui ait surpris notre ferveur de lévites au seuil du temple de Thémis. Mes confrères et moi, nous goûtions beaucoup votre Cours, et ce qui nous y charmait surtout c'est que nous le comprenions si bien ! Comprendre la leçon, c'est la savoir, où à peu près. Et faire comprendre l'enseignement que l'on donne, n'est-ce pas l'une des conditions essentielles du professorat fructueux ? Nous allions done avec plaisir vous entendre, et l'heure nous semblait courte que nous passions à écouter votre commentaire des articles, donné avec une abondance épandue, une

prodigieuse fluidité verbale, une multiplicité de ariations explicatives sur le texte soumis à notre étude, qui nous en faisaient saisir le sens et la portée véritables, et nous permettaient de prendre autant de notes que pouvaient nous v incliner notre ardeur studieuse, ou notre crainte salutaire des examens trimestriels, Ce qui animait et vivifiait vos leçons, c'était la facilité copieuse, et la perpétuelle clarté de votre parole. La clarté, qualité maîtresse de tout bon style et de toute belle œuvre littéraire ! Cette faculté précieuse, trop fréquemment absente du livre, du discours ou de la leçon, elle semble bien facile à atteindre, aux veux du lecteur ou de l'auditeur inexpérimenté, qui jouit du plaisir de comprendre et le trouve tout naturel, sans se douter du labeur inposé à l'orateur et à l'écrivain par la recherche de la forme fumineuse et limpide, et par la lutte contre les obscurités insidieuses qui noient la pensée dans la brume. Cette facalté, nous n'y songions guère alors, mais nous l'avons compris depuis, vous l'aviez conquise par le travail.

Le travail, Monsieur, vous l'avez choisi comme le cher compagnon de votre vie, et laissez-moi le proclamer, il a été l'une de vos plus belles leçons. Vous avez vécu avoc les livres, et si votre merveilleuse mémoire nous donnait une nomenclature des ouvrages que vous avez, non pas

seulement effleurés du re,:ard, mais lus entièrement, nous en resteriors stupéfaits. Droit, histoire, philosophie, économie politique, science, poésie, éloquence, critique liuéraire, vous n'en uvez exclu aucun, et c'est ainsi que vous avez accumulé cette variété de connaissances qui se manifeste chez vous sans effort, chaque fois qu'on met, à contribution votre inépuisable obligeance. A l'heure où, après de brillantes études, vos talents vous ouvraient une carrière pleine de promesses, qui ne devaient pas être pour vous décevantes, vous n'avez pas Cru que vos premiers succès pouvaient vous dispenser de l'effort continu, de l'étude persévérante Admirable exemple que l'on me permettra de signaler à nos générations grandissantes, pour leur rappeler cette vérité que le travail intellectuel n'est pas seulement l'affaire d'une décade, mais qu'il doit être la règle, l'habitude, et le ressort de la vie entière,

Il est à regretter, Monsieur, que votre modestie ou vos trop absorbantes occupations ne vous aient pas permis de lier votre gerbe, et de publier en volume—je fais ici abstraction de vos importantes publications purement légales—les travaux divers dûs à votre plume, En parcourant nos journaux et nos revues, on en ferait une collection pleine d'intérêt et de saveur, où l'on verrait figurer en bonne place votre essai sur

Homère et l'Iliade, votre esquisse de Paris sous le second Empire, vos impressions de voyage intitulées Dir jours parmi les Canadiens français de la Nouvelle-Angleterre, et vos belles études d'économie politique, Dans ces morceaux divers, que le temps dont je dispose ici ne me permet pas d'analyser, on retrouverait les qualités distinctives de votre talent, la lucidité de l'exposition, la vivacité, la correction et le naturel du style.

Qu'il me soit permis d'exprimer un vœu, tout à fait de mise en ce moment ; c'est qu'un éditeur bien avisé eueille bientôt la tleur de votre panier littéraire, et donne à vos collègues le plaisir de faire ou de renouveler connaissance avec quelques-unes de vos meilleures productions.

Quoique nous n'ayons pas besoin d'une telle publication pour étayer les suffrages que nous vous avons donnés, nous sommes assurés que la Société Royale gagnerait un accroissement d'honneur à l'accroissement de réputation d'un de ses membres les plus nouveaux par l'élection, mais les plus anciens par le mérite.

Page 1