‹ Discours et conférences [microforme]Chapitre 36 sur 53 · LT · texte numérisé non relu

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Sons... C’est malheureux qu'on n'ait pas plus tôt établi les sociétés de tempérances.”

Ce tableau fidèle montre bien l'étendue du Mal fait alors à notre PAYS par les boissons alcooliques. L'ivrognerie était devenue une véritable plaie sociale, Elle s'attaquait à toutes les classes : elle étendait ses ravages À la ville Comme à la campagne ; elle devenait une mena. ce pour notre avenir national. Nos chefs spirituels s'en émurent, Ils Poussèrent un cri d'alar. me, et à leur appel on vit Surgir du sein de notre clergé des hommes au CŒur apostolique, qui organisèrent 11 guerre à l'ennemi dont les attaques étaient pour nous si redoutables. En même temps, par une coïncidence Providentielle, et comme pour renouer la chaîne des traditions anciennes, un évêque français, poussé vers nos ri- “ages par le contre-coup des vicissitudes politiques de notre vieille mère patrie, venait mettre au service de la cause antialcoolique sa vivante éloquence, Le nom de Mer de Forbin-Janson, évêque de Nancy, immortalisé par l'añmirable oraison funèbre de Lacordaire, est resté cher au Canada français, et l'on voit encore aujourd'hui le portrait du prélat missionnaire occuper une place d'honneur dans un grand nombre de mai- SONS Canadiennes,

Parmi notre Propre clergé, trois hommes surtout prirent la tête de la croisade contra l'intem-

pérance, Ce furent messieurs Quertier, Mailloux, et un autre dont mes lèvres se refusent à prononcer le nom, entouré depuis d'une célébrité douloureuse. M. Mailloux était un prêtre d'une vertu austère, Homme de doctrine et d'œuvres, il se dévona spécialement à ia prédication en faveur de la tempérance , qu'il travailla aussi à établie par de nombreux écrits. Quant à M.

Quertier, on m'excusera de parler de lui avec un accent plus intime et plus ému. I] fut le curé de ma paroisse natale, et je revois encore dans mes souvenirs d'enfance ce grand vieillard au regard étincelant et à la longue chevelure blanche, dont la puissante personnalité avait quelque chose de saisissant et de dramatique. M.

Quertier avait une nature ardente et impétueuse, qui eût pu faire de lui un redoutable agitateur populaire, si la vocation religieuse n'eût tracé sur son front l'onction du sacerdoce. C'était une âme d'apôtre dans un organisme de tribun. Ce fut lui qui arbora la croix, l'humble croix de bois noir, comme le drapeau qui devait conduire à la bataille les soldats de la tempérance, Sous le choc de sa parole entraînante, on vit des multitudes d'hommes se lever, saisir d'une main ferme cette croix, symbole auguste de notre rédemption, et jurer devant Dieu d'être sobres jusqu'à leur dernier jour. Des milliers et des milliers de nos concitoyens s'enrôlèrent

dans cette chevalerie nouvelle. La campagne de ternpérance prit un développement admirable, Les sociétés de la croix se multiplièrent, et de tous côtés le démon de livrognerie dut battre en retraite Honneur aux Quertier, aux Mailloux, à tous les missionnaires dévoués qui consacrèrent leur zèle à cette grande œuvre de rénovation et de salut IIS ont été des bienfaiteurs publies, et notre société canadienne leur doit une impérissable gratitude.

Cette magnifique croisade se poursuivit pen dant plusieurs années au milieu du dernier siècle. Après cette période de combats héroïques, on put croire que les victoires remportées étaient décisives et qu'il était permis de déposer le harnais de guerre, Mais si le fléau était enravé le germe n'en était pas détruit. Lentement l'alcool recommença son œuvre d'infiltration et de dissolution, Peu à peu il regagna une partie du ierrain perdu, et reconquit quelques-unes des positions dont il avait été chassé. Des succès locaux lui redonnèrent de l'ambition et de 'audace. I élargit le champ de ses opérations, Bref après un demi siècle, on constata avec stupeur que la question de l'alcoolisme se dressuit devant nous plus grave et plus alarmante que jamais, qu'elle constituait encore un péril social et qu'une action énergique s'imposait aux directeurs de notre peuple. Encore une fois la vigi-

lance et le patriotisme de nos évèques égalerent la grandeur et limminence du danger, D'un commun accord ils organisérent la troisième croisade antialeuolique, Dans tous les discèses ils nomimeérent des missionnaires charrés de précher la temyprérance et de refaire les cadres de la grande armée de la croix, qu'une paix trop longue avait atfaiblis, Et, cette fois, devant une Situation peut-étre plus critique, et sentant le besoin d'ébranler plus vivement l'opinion, ils tirent appel à la coliaberation laïque, atin de démontrer à tous que la lutte contre l'alcoolisme Nest pas seulement d'intérét religieux, mais qu'elle est aussi d'intérèt social et national.

La nouvelle croisade, Messieurs, se ponrsuit Sous Dos regards depuis plusieurs années déja. Ce premier congres de tempérance en marque lune des phases I2s plus importantes, Elle à produit, Dieu merci, des résultats appréciables et consolants, La vente des liqueurs fortes est plus restreinte et plus judicieusement reglementée. Les abus qu'elle entraine sont mieux réprimes, Les lois préventives et restrictives sont mieux appliquées ; et surtout l'opinion publique est plus éclairée et moins pre ipte à se laisser abuser par les préjugés et les sophismes, dont sont prodigues les souteneurs impudents où hypocrites des cabarets et des buvettes. Nos populatious comprennent que l'alcoolisme est leur

plus redoutable ennemi: l'ennemi de la santé physique, l'ennemi de la santé morale, l'ennemi de l'intelligence et du cœur, l'ennemi de la famille, l'ennemi de l'ordre matériel et de la sécurité publique. Et elles renouvellent à la croix le serment de sobriété qu'avaient prêté leurs pères.

La croix de tempérance ! Messieurs, vous l'avez vue, comme moi, suspendue aux murs de la maison de famille, entourée d'honneur et de respect. Elle est là depuis de longues années, témoin du passé, gardienne du présent et sauvegarde de l'avenir. Elle a vu g dir et se disperser plus d'une génération peut-êrre, et devant elle, chaque jour, des têtes diversement nuancées par la main du temps se sont inclinées dans la prière, Elle est le palladium du foyer. Les êtres et les choses peuvent Y disparaître et S'y succéder, mais la croix demeure, Elle ne quitte un moment sa place consacrée dans le vieux logis, qu'aux jours où la mort vient. y allumer ses lugubres flambeaux. Elle S'en va alors étendre ses bras tutélaires au dessus du cercueil autour duquel les cœurs brisés s'épanchent en des accents de douleur et de foi. Puis, quand a sonné l'heure du dernier départ, elle sert, elle aussi, de la maison dont elle n'a pas franchi le seuil depuis vingtcinq, trente où quarante ans ; elle précède le triste convoi, Comme pour tracer au mort qu'on escorte la route de l'immortalité. Et quand le

service funèbre est terminé, quand l'orgue a fait entendre ses derniers gémissements, pendant que l'église chante dans son admirable liturgie l'ego sum resurrectio et vita, Va croix, compagne fidèle le celui qui n'est plus, le conduit jusqu'au cimetière, au bord de la fosse où il va dormir son dernier sommeil. Mais là elle s'arrête. Son œuvre est terminée pour celui qui est parti ; elle va recommencer pour ceux qui restent. Et la croix de bois noir rentre au foyer en deuil, héritage auvuste et sacré que la mort transmet à la vie, et qui passe ainsi de génération en génération, comme pour assurer la perpétuité de la tradition familiale: quasi cursores vita lompada trolnunt.

Messieurs, au début de la grande Révolution française, lorsque l'Assemblée constituante com mençait à démolir pièce à pièce la vieille France, pour réédifier, sur les ruines de l'ancien régime, un nouvel édifice social, elle s'attaqua un jour au patrimoine séculaire de l'Eglise, fondé par la munificence des rois et des peuples. Au cours du débat mouvementé provoqué par cette proposition, un député de l'Auvergne monta à la tribune, et, après un discours plein d'une éloquence véhémente, abrupte et pittoresque come les montagwnes Ge sa province, il jeta à la majorité cette parole qui produisit une sensation immense:

“Vous voulez enlever aux évêques leur croix d'or, ils prendront une croix de bois ; c'est une croix

de bois qui a sauvé le monde." Messieurs, la croix pectorale de nos premiers pasteurs, hommage habituel d'une religieuse piété filiale, brille en sûreté sur leur poitrine, gardée par le respect et la vénération populaires, Et, de même, les croix d'or, d'argent où de bronze qui se dressent dans nos sanctuaires, sur nos tabernacles où sur le fronton de nos temples, ne tomberont jamais, d'en ai la ferme assurance, sous les coups de démolisseurs stupides et sacrilèges, Mais quand toutes ces croix—ce qu'à Dieu ne plaise— devraient être broyées un jour dans quelque tourmente sociale, la croix de bois restée au mur de nos chaumières suffirait à sauver la patrie canadienne, Car cette croix de bois, elle est à la fois un symbole et une promesse. Elle est un symbole de foi au Christ sauveur, qui à racheté l'humanité et qui peut ressusciter les peuples. Elle est une promesse de fidélité à sa doctrine de lumière et de vie, une promesse de sobriété, de courage, de vertu et d'honneur.

Messieurs, cette humble et auguste croix, cette croix de tempérance, ces deux pauvres morceaux de bois peints en noir, saluez-les toujours avec un religieux respect et une émotion patriotique, et dites-leur dans vos cœurs l'O crur are de la &ratitude et de l'espérance. Ils sont la plus forte assise de notre nationalité. Sur eux reposent nos meilleurs espoirs d'avenir, Par ce signe, par ce

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Labarum sacré, non seulement nous vaincrons l'effroyable fléau social de l'alcoolisme, mais nous ferons triompher la concorde, la justice et la paix et fleurir les vertus viriles qui assureront la prospérité et la grandeur de notre Canada bien-aimé.

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