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DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS DE TEMPÉRANCE,; A QUÉBEC, LE 31 AOÛT

MESSEIGNEURS,

MESDAMES, MESSIEURS

Le sujet que l'on n'a demandé de traiter devant vous ce soir,—la croix de tempérance au Canada,—est très vaste. Il se prêterait à de nombreux et amples développements. Mais, dans une circonstance comme celle-ci, la mesure et la brieveté s'imposent, et l'auditoire ne désire, de même que l'orateur ne doit donner, qu'une simple esquisse et un rapide aperçu.

Si l'on entend par ces mots “la croix de tempérance” simplement le signe de ralliement adopté pour mener au combat les forces antialcooliques, on ne peut en faire remonter l'historique que vers le milieu du dix-neuvième siècle. Mais si l'on veut parler de l'idée, du principe, de la “use elle-même dont ce signe est aujourd'hui

CE — 1.—Sa Grandeur Mgr Bégin. archevêque de Québec, et Sa

Grandeur Mgr Roy, évêque auxillaire, et président du Congrès,

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le drapeau, le champ s'élargit et l'on peut se reporter jusqu'aux origines de notre histoire.

Lorsque les découvreurs et les fondateurs de notre pays prirent contact avec les aborigènes, ils rencontrèrent chez eux bien des vices et bien des pratiques condamnables, mais ils n'v trouvérent pas l'ivrognerie, Hélas ! cette passion fut un présent funeste de l'Europe à l'Amérique, des nations chrétiennes aux peuplades idolâtres, de la civilisation à la barbarie, Ce fut surtont l'amour du lucre qui inocula ce virus aux situvages de nos régions canadiennes. Et ce furent les effroyables ravages de l'alcoolisme, parmi les tribus avec lesquels nos aïeux entrèrent en relations, qui déterminèrent ici Ja première campa- #ne régulière contre ce fléau. Le trafic des four: rures était une source de fructueux profits. Et comme lon constata que l'eau-de-vie en était le médium le plus avantageux, que pour quelques barils de liqueurs fortes on pouvait obtenir des monceaux de pelleteries cotées très haut sur les marchés de l'Europe, la traite des boissons enivrantes devint promptement la pierre angulaire de ce commerce, Mais bientôt les premiers apÔtres de la Nouvelle-France, et les hommes que n'aveuglait pas la cupidité, en constatèrent les déplorables résultats. L'ivrognerie devenait pour les sauvages une passion furieuse, et la traite donnait naissance à des excès, à des désordres et

à des crimes dont gémissaient tous les gens de bien. Nos missionnaires ne reculèrent pas devant. le devoir qui sollicitait leur action, Ts combattirent de toutes leurs forces le meurtrier trafic, et firent appel à la coopération du pouvoir

La lutte en était à sa première phase, lorsque l'évêque illustre qui à mérité le nom de Père de la Nouvelle-France fit son apparition dans la colonie naissante. D'un ferme regard il saisit la situation, et son âme intrépide se résolut à un combat sans merei contre le fléan qui menaeait la jeune chrétienté confiée à sa pastorale sollieitude. La bataille fut longua et acharnée. Des intérêts multiples et puissants se liguaient pour défendre la traite. La raison d'Etat donnait la main à l'esprit commercial, la politique contractait alliance avec la cupidité, le préjugé accourait à la rescousse de la passion, et tout cela consituait une coalition formidable. Morseigneur de Laval éleva son courage à la hauteur des difficultés. Convaineu qu'il y allait du salnt de son troupeau, du bien publie, et de l'honneur du nom français, il mit en œuvre foute son énetwie pour faire prohiber la traite, où du moins pour l'entourer de restrictions et de limitations salutaires. Il dut se mesurer avec bien des adversaires ; d'abord et naturellement avec les trafiquants dont son zèle menaçait les gains illici-

tes ; puis avec le pouvoir civil, les gouverneurs, les intendants, et Colbert lui-même, le grand miuistre aveuglé. Il lui fallut un jour porter sa plainte éloquente et pathétique jusqu'au pied du trône,

Les arguties et les prétextes, alors comme aujourd'hui, ne manquaient pas aux tenants du trafic libre des liqueurs fortes. Il fallait favoriser le commerce, activer le mouvement des échanges, attirer à nous les nations sauvages et les garder dans l'alliance française, A cela le grand évêque répondait que l'intérêt commercial ne pouvait primer celui de l'humanité ; que la rai- Son d'Etat devait céder devant les prescriptions du droit naturel ; que, d'ailleurs, les quelques avantages matériels dérivés de la traite ne pouvaient entrer en ligne de compte avec les crimes et les désastres dont elle était cause ; qu'à côté de quelques milliers, voire même de quelques millions de livres qu'elle pouvait rapporter, on devait Supputer la valeur immense du labeur productif qu'elle enlevait à l'agriculture et aux métiers, et la désastreuse déperdition de force virile qu'elle infligeait à la colonie. Tant de fermeté, de raison persuasive, d'ardeur apostolique et de patriotique clairvoyance ne furent pas dépensées en pure perte, Tantôt vainqueur, tantôt vaincu, Monseigneur de Laval, s'il ne triompha pas aussi complètement que le méritait sa

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vaillance, réussit au moins à enrayer dans une large mesure le fléau de la traite st de l'ivrognerie. A cetitre, son nom doit être inserit en lettres resplendissantes au frontispice des annales de la lutte contre l'alcoolisme au Canada. Et les membres du Congrès de tempérance doivent saluer en lui, avee une enthousiaste admiration, le yrand ancêtre dont l'inlassable courage et l'inébranlable persévérance sont pour eux à la fois un enseignement et un exemple.

Avec l'épiscopat de Monseigneur de Laval, se termine ce que l'on peut appeler la première croisade antialcoolique dans notre pays. Nous devons maintenant franchir plus d'un siècle pour arriver à la seconde. Cela ne vent pas dire que, dans ce long intervalle, les p: rs du peuple et même des laïques dévoués ne ent pas de généreux efforts pour combattre l'abus des liqueurs fortes. Mais, dans ce rapide exposé, nous n'entendons mettre en lumière que les mouvements d'ensemble, les luttes organisées, les croisades.

Vers le milieu du dix-neuvième siècle, il y avait plus de quatre-vingts ans que le régime anglais avait succédé à notre ancien régime. Les ruines accumulées par la guerre et l'invasion étaisut depuis longtemps réparées. Le peuple canadienfrançais, après s'être replié sur lui-même, et à roir travaillé silencieusement, durant une longue pfriode, à cicatriser ses blessures, à refaire sa vi-

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AUeUT, Se sentait animé d'une vitalité féconde, Les vieilles paroisses commencaient à essaimer Pour ouvrir des issues an flot montant des uénérations nouvelles, Notre développement indus triel se faisait encore attendre, mais notre agriculture était en pleine prospérité, et dans nos Seigneuries, maintenant cultivées sur toute leur étendue, li merveilleuse fertilité d'un sol encore riche prodiguait sans se lasser de plantureuses Moissons, De tous côtés on voyait régner l'abondance, Et c'est de [à que vint l'appellation don. née par nos gens à cette période heureuse: “les bonnes années". Hélas ! toute médaille à un revers. Ces bonnes années devinrent bientét des années funestes, par les habitudes qu'elles en- “endrèrent. Laissez-moi céder ici la parole à lun de nos écrivains les plus éminents, à l'un de nos penseurs les plus originaux et de nos meilleurs peintres de mœurs. Dans ses Forestiers ct loyageurs —qui resteront l'une de nos plus fidèles et de nos plus intéressantes esquisses Canidiennes,— monsieur Joseph-Charles Taché à décrit comme suit la période que je viens de mentionner, C'est son père Michel, ce type original et

pris sur le vif, qu'il fait ainsi parler :

“C'était dans le temps des bonnes années CE à

Y avait plus de blé alors qu'il n'y a d'avoine a

jourd'hui ; les habitants de huit cents minots n'étaient pas rares, Mais un bon nombre abu-

DISCOUR® ET CONFÉKENCES ui e, suient devcete abondance, De. pensant qua thiitl- 1 ver, à boire et à s'amuser: ils crovaient que Ci

durerait toujours et n'avaient pas Fair a so

euper d'autre chose, Jai connu des habitants qui achetaient Me tonte de chum er un baril de 4 vin, pour leur provision de Pannes: la carafe et les verres avec les croriquolls x étaient toujours Que La tables tout le monde était invité ; on ne pouvait entrer dans tune maison sus prendre un coup. On avait méme fait un refrain que Île maitre de la maison chantait, dés que ses vis:

teurs faisaient mine de partir:

C'est pour cela qu'on dit aujourd'hui d'un homme ivre et sans raison: “IT est soûl comme dans les bonnes années.” Les fètes étaient pres: que continuelles, il n'y avait pour ainsi dire que dans les saisons des semences et dus récoltes qu'on travaillait, J'ai vu des habitants, pour nait Voir pas réparé les ponts des fossés de traverse dans la morte saison, jeter dans le fossé la première charge de gerbes pour passer les gerbes par dessus, Ca ne ne pouvait pus durer ; mais aussi plusieurs se sont ruinés, #1 si les vieux de ce temps-là revivaient, il v en a beaucoup qui trouveraient des faces étrangères dans leurs mai-

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