EN SEPTEMBRE
Excellence (1)
Mesdames et Messieurs,
Le 12 juin 1929, au cours d’une séance solennelle tenue dans la grande salle de l’université Laval, à Québec, un prince de l’Eglise, dont la voix, liélas ! est maintenant muette, prononçait les paroles suivantes: “Sur le sol de notre province, nombreux déjà sont les congrès réunis pour glorifier le Dieu de l’Eucharistie, congrès régionaux et diocésains. Nous avons eu même l’honneur d’un congrès international. Ces solennelles assemblées ont offert au Christ, vivant mais sacramentellement caché sur nos autels, le public hommage de la foi et de l’amour de notre peuple. Après les hommages rendus au Fils n’est-il pas dans l’ordre d’adresser à sa Mère Bienheureuse la louange de notre admira-
(l) Son Excellence, Monseigneur A. Cassulo, délégué du Saint-Siège au Canada.
DISCOURS BT CONFÈRENCES
tion, les témoignages de notre reconnaissance et les manifestations de notre confiante piété?”
Répondant à cet appel de l’éminentissime cardinal Rouleau, du docteur, du pasteur et du père dont, nous pleurons encore la perte, les inoubliables manifestations du premier congrès marial canadien se succédèrent pendant quatre jours dans la vieille cité de Québec. Et ceux qui ont eu le bonheur d’y assister en ont conservé un fidèle et émouvant souvenir.
Après deux ans, la même filiale dévotion envers la Vierge-Mère déterminait la convocation de ce nouveau congrès marial, auquel nous avons l’honneur et la joie de participer. Mais le grand coeur qui en a conçu le dessein a cessé de battre. Cependant, n’en doutons pas, l’âme de l’illustre cardinal est avec nous, elle plane sur nos assemblées, durant ces jours solennels, elle prend part à ces fêtes, dont elle a eu la noble inspiration, en choisissant même le lieu qui en verrait le magnifique déploiement.
Ce choix pouvait-il être plus heureux? Ne convenait-il pas que ce deuxième congrès marial eut lieu à Sainte-Anne, dans cette paroisse dédiée à la bienheureuse mère de la Vierge Immaculée? Oui, il était particulièrement convenable que la fille suréminemment glorieuse fût exaltée à ce foyer maternel. Depuis longtemps, d’ailleurs, Marie, notre reine et notre mère, y
était l’objet cl’un culte spécial. N’est-ce pas sur le flanc de cette pittoresque montagne, dont le seul aspect évoque en nos coeurs tant de chers souvenirs, qu’elle trône depuis trois quarts de siècles, et qu’elle reçoit l’hommage de nombreuses générations écolières et sacerdotales? Aujourd’hui toute cette vénération, toutes ces prières, toutes ces invocations, tous ces voeux vont se renouveler et se centupler dans l’acolamartion pleine de ferveur et d’enthousiasme de toute une religieuse population.
C’est pour nous un devoir bien doux que de revenir en ces lieux aimés pour saluer notre mère, pour lui demander de bénir nos jours déclinants comme elle bénissait naguère nos jeunes années, et pour lui offrir une fois de plus la publique affirmation de notre allégeance et de notre amour.
Je n’entreprendrai pas ce soir d’énumérer tous les titres de la Mère de Notre Sauveur à notre vénération et à notre culte. D ’autres voix plus éloquentes et plus autorisées que la mienne vous l’ont dit et vous le disent mieux quo moi. A leurs accents, nous sentons notre foi s’aviver et notre confiance s’accroître encore. Elles nous rappellent que Marie est la grande médiatrice, la médiatrice universelle, que son divin fils a voulu qu’elle soit la distributrice de toutes ses grâces. Du haut du Calvaire, la mon-
tagne sacrée de l’immolation et du triomphe messianique, il l’a instituée la mère de l'humanité. Et d’elle on peut dire, en modifiant l’appellation, ce qu’on a dit de Notre Sauveur lui-même : Nemo tam Mater!
Ce cri de reconnaissance filiale, combien de fois les générations chrétiennes et les peuples chrétiens n’ont-ils pas eu raison de le faire entendre à travers les siècles, depuis l’avènement du christianisme dans le monde. Cette mère, dont la bonté n’a d’égale que sa puissance, a été la protectrice de l’Eglise naissante. Elle l’a fait triompher des persécutions sanglantes, et plus tard elle a écarté de sa route le péril redoutable des hérésies insidieuses. N’est-ce pas sous son égide qu’au cinquième siècle le concile d’Ephèse, dont ce congrès a pour objet de commémorer le quinzième centenaire, anathématisait les erreurs de Nestorius, et proclamait par la bouche du grand saint Cyrille, la gloire et les privilèges de la Vierge co-rédemptrice. Qu ’iî nous soit permis de faire écho à cette émouvante acclamation: “Nous vous saluons s’écriait le saint docteur, nous vous saluons, ô Mère de Dieu! ô Marie! trésor auguste, lumière de l’Eglise, couronne de la virginité, sceptre de l'orthodoxie, temple indissoluble, Mère et Vierge par qui est béni dans les saints Evangiles celui qui vient au nom du Seigneur! Nous vous
saluons, ô vous qui, dans votre sein virginal, avez enfermé celui qui est immense et incompréhensible ! vous par qui la sainte Trinité est glorifiée et adorée, la croix célébrée et adorée dans tout l’univers ; vous par qui la créature déchue est élevée au ciel; vous par qui la création entière, asservie aux idoles, parvient à la connaissance de la vérité; vous par qui le saint baptême et l’onction de l’allégresse sont accordés aux fidèles; vous par qui les églises ont été fondées dans tout l’univers, et par qui les nations sont amenées à la pénitence ! En un mot, vous par qui le Fils unique de Dieu s’est levé à l’Orient, comme la lumière de ceux qui étaient assis à l’ombre de la mort; vous par qui les prophètes ont prédit et les apôtres annoncé le salut aux nations ; vous par qui les morts ressuscitent, et par qui les rois régnent au nom de la Trinité sainte.”
Depuis cette date mémorable du Concile d’Ephèse, l’éloquente salutation du patriarche d’Alexandrie s’est répercutée de siècle en siècle, à mesure que se manifestaient les prodiges de miséricorde opérés par la puissance et la maternelle bonté de la Vierge. Lorsque le flot tumultueux et destructeur des invasions barbares venait submerger le vieux monde romain; lorsque le monde nouveau surgi du cataclysme se reconstituait péniblement au milieu des cri-
ses et clés conflits ; lorsque l’âge moderne voyait la chrétienté se déchirer et se désagréger ; lorsque les révolutions venaient faire crouler les trônes et bouleverser les peuples, toujours l’action tutélaire de la Mère du Christ se faisait sentir pour adoucir les maux, soutenir les courages et réparer les ruines. Tour à tour souverains et sujets, princes et pontifes, peuples et individus, proclamaient ses bienfaits et lui dressaient des autels. “Des églises sans nombre se sont élevées en son honneur, écrit un auteur catholique. Des cathédrales aux proportions grandioses, Notre-Dame de Chartres, Notre-Dame de Paris, et tant d’autres, lui ont été dédiées. Quelle église de village n’a pas un autel érigé à Marie, comme si le culte du Sauveur était incomplet quand celui de sa mère n’y est pas réuni? Quels émouvants concerts se font entendre d’un bout de l’univers à l’autre pour célébrer la Vierge! Sous toutes les formes, sur tous les tons, Marie est exaltée, bénie et invoquée. Les graves théologiens établissent dans leurs savants traités les droits incontestables de ses privilèges. Les docteurs et les prédicateurs consacrent leur génie à les faire connaître au monde. Les écrivains mystiques nous introduisent dans le sanctuaire de ses vertus et les proposent à notre imitation. Les poètes chantent sa gloire, sa miséricorde, sa puissance et ses mira-
clés. Après le nom sacré et adorable de Jésus, nul autre nom n’a inspiré autant d’écrits que le nom à jamais vénéré de Marie.”
L’âge où nous vivons semble avoir été spécialement remarquable par les manifestations de la miséricordieuse puissance de la Sainte Vierge, et de la vénération reconnaissante des peuples. Louis Veuillot décernait naguère au dixneuvième siècle le titre de “Siècle de Marie.” Les apparitions de Pontmain, de la Salette, de Lourdes, les innombrables bienfaits et les éclatants prodiges qui ont confondu l’incrédulité et réjoui l’âme des croyants, pouvaient bien justifier ce beau titre. Notre vingtième siècle ne mériterait-il pas le même honneur1? Malgré ses défaillances et ses égarements, lui aussi il a voulu proclamer la gloire et la souveraineté de Marie. Et il a vu naître ces congrès mariaux qui décernent à la Mère du Christ la plus juste des apothéoses. Dieu merci, notre cher Canada a fait entendre sa voix dans ce grand concert de la piété mariale. En ce moment menu, réunis dans ce temple, nous faisons monter vers le trône de notre reine et de notre mère l’attestation du culte de la nation canadienne.
Et comment ne le ferions-nous pas? Pour quel peuple la Vierge Marie s’est-elle montrée plus maternelle que pour le nôtre? Qui, plus justement que nous, pourrait loi adresser cette
parole: Nemo tam mater! Au cours des séances du congrès de Québec, il y a deux ans, on rappelait quels liens étroits unissent le Canada français à la Vierge toute puissante. Eiie entre dans notre histoire, dès l’origine, avec le voeu de Jacques Cartier, durant le cruel hivernage de 1535. Elle nous y apparait encore avec le voeu de Champlain et l’érection de Notre- Dame de Recouvrance, de ce sanctuaire dédié à 1 ’lmmaculée-Conception, deux cent dix-sept ans avant que le dogme en fût proclamé par l’Eglise. Rappelons encore, à l’honneur du père de la Nouvelle-France, un trait singulièrement émouvant. Dans son testament, il déclarait instituer la “Vierge Marie pour son héritière”, léguant à notre Dame de Recouvrance une somme de trois mille livres. Telles étaient la foi ardente et la piété mariale de ce grand homme.
Nous prolongerions indûment ce discours si nous voulions relever dans nos annales tous les témoignages de la vénération de nos ancêtres, des fondateurs de notre peuple, envers la très Sainte Vierge. En 1639, c’est la première procession du 15 août, fête de l’Assomption, en exécution du voeu que Louis XIII a fait, l’année précédente, pour consacrer son royaume et tous ses sujets à la très Sainte Vierge. En 1640, c’est le Père Vimont qui écrit, dans ce style
simple des Relations: “Les principaux habitants de ce nouveau monde, désireux de conserver la bénédiction du ciel, se sont rangés sous les drapeaux de la Très Sainte Vierge à l’honneur de laquelle ils entendent, tous les samedis, la sainte messe, et prêtent l’oreille aux discours qu’on leur fait des grandeurs de cette princesse.” Et c’est encore le même Père qui annonce que la mission des Hurons a été placée sous le vocable de Sainte-Marie ou Notre- Dame de la Conception, et qui ajoute: “Les obligations générales et particulières que nous avons à cette grande Princesse du ciel et de la terre font qu’un de nos plus sensibles déplaisirs est de ne lui pouvoir témoigner assez de reconnaissance.” En 1655 c’est M. de Maisonneuve qui crée à Villemarie une confrérie militaire appelée “les soldats de la Très^Sainte- Vierge.” En 1665, c’est Mgr de Laval qui érige et crée la confrérie du Saint scapulaire de Notre-Dame du Mont-Carmel dans l’église paroissiale de Québec, “dédiée à Notre-Dame sous le titre de Son Immaculée Conception.” En 1668, c’est la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation qui s’écrie: “Je me sens puissamment fortifiée de la protection de la Sainte Vierge, qui est notre divine Supérieure.” En 1671, c’est l’intendant Talon qui se rend en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse, avant de reve-
nir mettre la dernière main à son oeuvre si féconde pour l’avenir de la Nouvelle-France.
Nous pourrions multiplier indéfiniment ces témoignages, qui se sont répétés à toutes les époques de notre histoire, et se sont poursuivis jusqu’à nos jours. Ce culte reconnaissant du petit peuple canadien était bien dû à la Vierge Marie. N’a-t-elle pas toujours été notre protectrice, et ne nous a-t-elle pas prodigué ses bienfaits ? Quand nous eu évoquons dans notre mémoire le nombre et la grandeur, nous devons faire effort pour arrêter sur nos lèvres cette parole peut-être présomptueuse: Non fecit taliter omni nationi. Dans tous les cas, ce qui ne saurait être excessif c’est l’impérissable souvenir de tous les actes de maternelle protection dont nous avons étéT’objet. Protection contre les hasards des flots; protection contre les rigueurs meurtrières des climats; protection contre la barbarie sanglante, durant les tragiques années que l’on a appelées notre “âge héroïque”; protection contre les flottes et les armées conquérantes; protection contre le péril peut-être plus redoutable qui menaça naguère notre entité nationale et notre foi religieuse r protection pour nos institutions, pour notre langue, pour notre liberté politique, pour notre race et notre église. Ah ! oui, si nous devons nous abstenir de faire entendre le Non fecit ta -
liter, nous avons bien le droit et le devoir d’entonner le Te Deum enthousiaste de la gratitude nationale.
Mesdames et Messieurs, me sera-t-il permis, en terminant, de me laisser aller à une réminiscence personnelle? Il y a un an, j’avais le bonheur d’assister à une imposante cérémonie religieuse, dans un des temples les plus augustes de l’univers, Notre-Dame de Paris. Et pendant que mon oreille ne prêtait qu’une attention distraite aux paroles de la liturgie sacrée, je dois confesser humblement que ma pensée aventureuse s’échappait dans une chevauchée à travers les fastes de la basilique huit fois séculaire. Là, sous ces voûtes majestueuses, s’étaient déroulées quelques-unes des scènes les plus mémorables de l’histoire française. Devant cet autel, avait prié saint Louis. Dans ce sanctuaire, Louis XIII avait consacré ses états et ses peuples à la Vierge sainte. Sur ces degrés, Louis XIV avait prosterné sa superbe grandeur. Dans cette enceinte, aux sombres jours de 1793, une tourbe vile avait osé introniser le culte de la déesse raison incarnée dans le “marbre vivant d’une chair publique.” Quelques années plus tard, scène plus consolante et plus noble, par ce merveilleux portail. Napoléon était entré “entouré de généraux et suivi de vingt victoires,” pour aller recevoir des
mains d’un pape la couronne impériale. Puis surgissaient d’autres souvenirs. Du haut de cette chaire, Bossuet devant le catafalque de Coudé, avait atteint le plus haut sommet de l’éloquence humaine en consacrant à la gloire du grand capitaine les restes d’une voix qui tombe et d’une ardeur qui s’éteint. Et Lacordaire avait jeté à son auditoire électrisé ce cri pathétique: “O mûrs de Notre-Dame, voûtes sacrées qui avez reporté ma parole à tant d’intelligence privées de Dieu, autels qui m’avez béni,
je ne me sépare point de vous . ” Toutes ces
évocations rapides remplissaient mon âme d’une indicible émotion, lorsque soudain, levant les yeux, j’aperçus devant moi une statue que je n’avais pas remarquée d’abord. C’était la statue antique et vénérable de Notre-Dame de Paris, oeuvre d’un artiste du quatorzième siècle. Et à ses pieds, mes regards se fixèrent sur une prière entourée d’un cadre d’argent: une invocation à Notre-Dame de Paris, invocation admirable et profondément émouvante. Pendant que je la lisais, avec des yeux humides, ma pensée, franchissant l’Océan, s’envolait vers notre vieux Québec, vers cette basilique qui est la nôtre, vers cette Notre-Dame qui est la nôtre, Notre-Dame de Recouvrante, Notre-Dame du Canada. Et je me disais : cette admirable prière, pourquoi ne la ferions-nous pas nô-
tre, aussi! Notre-Dame de Paris ne saurait nous en vouloir de lui emprunter sa prière pour Notre-Dame de Québec, pour Notre-Dame du Canada. La voici donc, avec les adaptations nécessaires, cette invocation éloquente, qui ne saurait détonner en ce congrès marial :
“Prosternés au pied de votre antique statue, ô Mère immaculée de Dieu, nous nous plaisons à vous saluer du nom de Notre-Dame du Canada. C’est dans cette vénérable basilique que, pendant de longues années, nos pères vous ont invoquée; les saints du Canada se sont agenouillés ici; c’est ici que la Nouvelle-France vous a été solennellement consacrée, à la suite du voeu d’un de ses anciens souverains. Cette église a été associée à toutes les joies et toutes les tristesses de notre nation; on y a célébré nos plus glorieux triomphes, on y a pleuré nos désastres. Aux jours de nos plus douloureuses épreuves, elle est restée silencieuse et déserte, et quand vous nous avez obtenu des jours meilleurs, notre peuple est venu de nouveau se mettre à vos pieds et vous reconnaître comme sa Mère et sa reine.
“O Notre-Dame du Canada, au nom de tous ces grands souvenirs, au nom du maternel amour que vous avez toujours eu pour la France nouvelle, nous vous supplions de conserver dans nos coeurs l’amour de Jésus-Christ et de son
Eglise. Défendez-nous de la contagion de l’impiété et du vice; faites que nous soyons toujours des enfants qui vous aiment! Donneznous des saints qui nous rendent la foi et la vertu des anciens jours.
“O Reine, ô Mère, à genoux devant votre image, à la place où les saints, nos pères et les protecteurs de notre Canada, vous ont si souvent invoquée, nous voulons prier comme eux, et surtout vivre et mourir comme eux. Exauceznous ! Ainsi soit-il. ’ ’