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LA VIERGE MARIE ET LE CANADA

DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS MARIAL DE QuÉBEC,

Eminence,(1)

Mesdames, Messieurs,

Les hommes au coeur héroïque, à l’âme trempée de vaillance' et de foi, qui vinrent implanter sur nos rives la civilisation chrétienne, étaient les fils d’une nation vouée au culte de Marie. Les anciennes chroniques françaises exprimaient cette noble allégeance dans une éloquente formule: Regnum Galliae, regnum Mariae. En effet, il était bien le royaume de Marie ce pays si imprégné de croyance et si vivifié de sève religieuse, qui, à travers les siècles, avait édifié d’admirables sanctuaires en l’honneur de la Vierge, à laquelle la ferveur d’un âge chevaleresque avait décerné le nom si poétique et si doux de “Notre-Dame.” Notre- Dame! C’était l’acclamation dont retentis-

(l) Son Eminence le cardinal Rouleau, archevêque de Québec.

saient, aux jours solennels, ces chefs-d’oeuvre de granit qui s’appelaient Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Chartres, Notre-Dame de Rouen, Notre-Dame de Reims, et tant d’autres temples fameux dont la France était magnifiquement parsemée, et dans lesquels s’incarnait l’âme de la patrie.

Ce culte de Marie, si cher à nos lointains ancêtres, ils ne pouvaient manquer de s’v montrer fidèles ceux que les desseins providentiels allaient faire les découvreurs et les fondateurs d’une France nouvelle en Amérique. Nous en. trouvons la manifestation saisissante dans quelques-unes des pages les plus émouvantes de notre histoire.

Ouvrons la relation du second voyage de Jacques Cartier. L’audacieux explorateur s’est enfoncé jusqu’au coeur d’un continent inconnu, en remontant le cours incertain d’un fleuve aux vastes flots, encadrés de monts altiers et de forêts profondes. Lui fermant la voie du retour, la saison rigoureuse a emprisonné pour de longs mois ses frêles navires. Il est là, avec sa poignée de marins, perdu au fond d’un pays barbare, et séparé du monde civilisé par l’hiver boréal et l’infranchissable espace. Loin, bien loin de la France si douce et tant aimée, il se voit menacé du plus tragique destin. Ses équipages, éprouvés par le climat glacial, sont at-

teints d’un mal cruel. La mort plane sur les rives de Cabir-Coubat et multiplie ses victimes. En même temps, l’hostilité traîtresse rôde autour du campement funèbre, et les sauvages guerriers de la bourgade prochaine, enhardis par la détresse des envahisseurs blancs, trament de sinistres projets. Qui pourra dépeindre l’horreur d’une telle situation? L’héroïque capitaine est-il donc condamné à périr sans gloire sur cette plage fatale, et la téméraire aventure va-t-elle se terminer par une de ces funestes catastrophes dont est jalonnée l’histoire des peuples? Dans une telle extrémité, quel secours attendre? Dans un si redoutable péril, d’où viendra le salut?

11 viendra de celle que la vieille foi bretonne a tant de fois invoquée et dont elle a si souvent éprouvé la protection toute-puissante. Jacques Cartier appartient à une nation qui croit au surnaturel. Et il se tourne vers la Notre-Dame que tous les marins de France connaissent et vénèrent, Notre-Dame de Rocamadour. Ecoutez plutôt le récit naïf et touchant de la Relation: “Notre capitaine, voyant la pitié et maladie ainsi émue, fit mettre le monde en prières et en oraisons et fit porter une image et remembrance de la Vierge Marie contre un arbre, distant de notre fort d’un trait d’arc, le travers des neiges et glaces, et ordonna que le diman-

che en suivant l’on dirait au dit lieu la messe, et que tous ceux qui pourraient cheminer, tant sains que malades, iraient à la procession, chantant les sept psaumes de David avec la litanie, en priant la dite Vierge qu’il lui plût prier son cher enfant qu’il eût pitié de nous; et la dite messe dite et chantée devant la dite image, se fit le capitaine pèlerin à Notre-Dame, qui se fait de prier à Rocquemadour, promettant y aller si Dieu lui donnait la grâce de retourner en France.’’ Quel admirable tableau! Et quelle est captivante cette apparition de la Vierge, qui se dresse ainsi, majestueuse et douce, au seuil même de notre histoire !

Ah! nous la retrouverons souvent encore. Jacques Cartier va revoir la France sous l’égide de Notre-Dame. Les vicissitudes de sa carrière et de son pays mettront un terme à ses courses transatlantiques. Mais, après trois quarts de siècle, la route qu’il aura tracée sera suivie par un autre Français au coeur intrépide, qui, à la gloire du découvreur, joindra celle du fondateur. Champlain reprendra l’oeuvre de Cartier. Et, plus heureux que l’illustre malouin, il parviendra à jeter dans le sol laurentien la semence d’une nation. Hélas! que la germination sera pénible et que la croissance sera précaire! Un moment, la pauvre plante paraîtra irrémédiablement déracinée. Québec

verra le drapeau d’Albion prématurément arboré sur son promontoire. Et, pendant trois ans, on pourra se demander avec angoisse si la Nouvelle-France n’est pas morte, avant presque d’avoir vécu. Mais non, l’âme du fondateur ne saurait se soumettre à l’évanouissement de son rêve glorieux. Il multipliera ses démarches auprès des puissances de la terre. Et surtout, au-dessus de celles-ci, il fera monter son suppliant appel vers les puissances du ciel. Et ce sera encore la Vierge Marie qui recevra le voeu d’où surgira la résurrection de la France laurentienne. Champlain implore Notre-Dame. Dans sa foi ardente et sa piété filiale, il lui promet un titre nouveau. Si le Canada est rendu à la patrie française, le fondateur érigera en l’honneur de la Mère de Dieu une chapelle qui portera le beau nom de “Notre-Dame de Recouvrance”, Marie agréera ce voeu. La recouvrance s’accomplira. Le sanctuaire votif, humble devancier de notre basilique, sera la première église paroissiale de Québec. Et le vocable expressif, sous lequel son souvenir nous sera conservé, redira à tous les âges l’efficace action de Marie dans l’orientation de nos destinées nationales.

Cette action protectrice, ce bienfaisant patronage, vont recevoir bientôt une consécration éclatante. Trois ans après que le Père de la

Nouvelle-France aura rendu à Dieu sa grande âme de fondateur et d’apôtre, un acte solennel décrétera la souveraineté de Marie sur la France et sur le Canada. L’année 1638 verra s’inscrire dans les annales de notre ancienne mèrepatrie, et dans les nôtres, un acte mémorable: le voeu de Louis XIII. Le roi de France, dans un admirable mouvement de reconnaissance et de foi, va mettre son royaume et tous ses Etats sous la protection spéciale de la Vierge Marie. “Nos mains n’étant pas assez saintes pour présenter nos offrandes à la pureté même, déclare le roi, nous croyons que celles qui ont été dignes de la porter les rendront hosties agréables; et c’est chose bien raisonnable qu’ayant été médiatrice de ses bienfaits, elle le soit de nos actions de grâces. A ces causes, nous avons déclaré et déclarons que, prenant la très sainte et très glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre royaume, nous lui consacrons particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets, la suppliant de nous vouloir inspirer une sainte conduite, et défendre avec tant de soin ce royaume contre l’effort de tous ses ennemis que, soit qu’il souffre le fléau de la guerre, ou jouisse de la paix que nous demandons à Dieu de tout notre coeur, il ne sorte point des voies de la grâce qui conduisent à celles de la gloire.” Saluons avec une

émotion respectueuse ce geste royal. Ah! malgré ses ombres, elle était grande et glorieuse l’époque où les chefs de nation savaient accomplir de tels actes !

A la noble voix de son roi, la Nouvelle-France s’empressa d’unir la sienne. Nous en trouvons l’attestation dans ce texte du Père Lejeune “Nous offrîmes à Dieu, dit-il, une action sainte en actions de grâces et pour une marque que la Nouvelle-France reconnaissait avec son roi la Sainte Vierge comme la dame et protectrice de sa couronne et de tous ses Etats.” Regnum Galliae, regnum Marias! Désormais, nos annalistes pourront dire à leur tour: Regnum Novae-Franciae , Regnum Marias; la Nouvelle- France est le royaume de Marie.

Ce règne de la Vierge sur notre pays sera bientôt l’objet d’une proclamation nouvelle. Un groupe d’hommes, animés de la plus noble inspiration religieuse et patriotique, décide de fonder dans l’île de Montréal un établissement, qui sera comme le boulevard avancé de la Nouvelle- France. Signalons, parmi les plus illustres d’entre eux, M. Olier, fondateur et premier supérieur de Saint-Sulpice, M. de Bretonvilliers, M. de la Dauversière, M. de Fancamp, et, primas inter pares, celui que la Providence leur envoya subséquemment pour être l’âme et la tête de leur généreuse entreprise, Paul de Cho-

medey, sieur de Maisonneuve. Le 3 février 1641, après avoir entendu la messe à Notre- Dame de Paris, et communié de la main du vénérable M. Olier, ils jettent les bases de leur association. Et leur premier acte est de déclarer “qu'on prendrait possession de rîie \ue Montréal) au nom de la très Sainte Vierge, qui en serait toujours regardée comme la première et véritable maîtresse; et qu’avec la permission du Roi, on y bâtirait, le plus tôt qu’il serait possible, une ville en son honneur sous le nom de- Ville-Marie. ’ ’

Elles arrivaient à une heure providentielle,, cette fondation et cette proclamation nouvellede la souveraineté de Marie. Notre pauvre Canada entrait dans une période de crises. La colonie, presque sans défense, était en proie à la dévastation. Le péril iroquois, grandissant tous les jours, mettait en question l’existence même de notre petit peuple naissant. Les pionniers du sol devaient braver la mort pour aller tracer dans les champs les sillons nourriciers où germeraient les moissons nouvelles. Nos établissements épars étaient sans cesse menacésd’incursions sanglantes. Les féroces guerriers des cinq cantons venaient lever des chevelures, jusque sous le canon de nos forts. La situation semblait désespérée. Le Père Ragueneau écrivait dans la Relation de 1650: “Ce pays n’a

pu subsister que par miracle. Les habitants attribuent leur conservation au recours extraordinaire qu’ils ont eu à la Sainte-Vierge, dont il y avait un oratoire dans chaque maison; l’un était dédié à Notre-Dame de Lorette, l’autre à NotrefiDame de Liesse, les autres à Notre- Dames-des-Vertus, de Bon-Secours, de Bonne- Nouvelle, sous lesquels on honore la Sainte Vierge en divers lieux de la chrétienté.”

La barbarie iroquoise finira par être domptée au prix d’héroïques efforts. Mais d’autres périls succéderont à celui-là. L’invasion étrangère menacera à plusieurs reprises de porter à la Nouvelle-France un coup mortel. En 1690, une flotte bostonnaise, armée d’une redoutable artillerie et portant deux mille hommes de troupes, viendra faire pleuvoir ses boulets sur Québec. Jamais encore notre pays n’aura subi un aussi redoutable assaut. Sans doute, Frontenac, l’intrépide vétéran des guerres européennes, tiendra vaillamment tête à l’orage et répondra à l’ennemi audacieux “par la bouche de ses canons.” Mais pourra-t-il triompher dans une lutte inégale? Ses moyens de défense sont si insuffisants. La pénurie des munitions et des approvisionnements pourrait à elle seule déterminer un désastre. Dans un si terrible danger, encore une fois l’âme canadienne appelle au secours sa souveraine protectrice. Voyez-vous.

•cet étendard s’agiter dans la brise au sommet du clocher de Notre-Dame? c’est la bannière de la Sainte-Vierge que l’on arbore et qui jette vers le ciel son invocation fervente. Et ce nouveau Labarum porte dans ses plis la victoire. Repoussé le long des berges de la rivière Saint-Charles, l’ennemi se rembarque sur sa flotte avariée, après sept jours de siège, en laissant aux vainqueurs son drapeau amiral comme le plus glorieux des trophées. Un longcri d’allégresse et de reconnaissance s’échappe de toutes les poitrines canadiennes. Le Te Deum retentit sous les voûtes de nos églises. Dans les rues de Québec délivré — Kebeca liber ata — on porte en triomphe l’image de la Vierge. Et l’on dédie à Marie libératrice l’église de la Basse-Ville, sous le titre de Notre- Dame de la Victoire.

Cependant, les marins britanniques ont appris la route du Saint-Laurent. Vingt-et-un ans après l’échec de Phipps, une flotte plus formidable encore remonte notre fleuve pour venir s’emparer de Québec. L’amiral Walker commande une escadre de quinze vaisseaux de guerre et de soixante-neuf transports, portant plus de sept cents canons et seize mille soldats et matelots. En même temps, Nicholson s’avance d’Albany vers le lac Champlain, c’est-à-dire vers Montréal, avec une armée de quatre mille

six cents hommes. A ce coup, c’en est fait assurément dejla Nouvelle-France. Et Lord Bolingbroke, le secrétaire d’Etat de la reine Anne, s’écrie, avec un accent d’exultation: “Nous sommes maîtres de toute l’Amérique Septentrionale. ’ ’

Non, Milord, pas encore! Sans doute, humainement parlant, la Nouvelle-France est perdue. Et l’on peut à bon droit entonner d’avance à Londres, à Boston et à la Nouvelle-York, l’hosanna de la victoire. Mais les défenseurs du Canada, outre leur indomptable courage, ont pour eux une arme puissante, celle de la prière. De nos monastères et de nos communautés, de nos églises et de nos foyers, les supplications ardentes montent vers le ciel. Ecoutez une de nos grandes moniales canadiennes, la mère Juchereau de Saint-Ignace, supérieure de l’ Hôtel- Dieu de Québec: “Nous continuâmes, dit-elle, à prier Dieu et la très Sainte-Vierge de combattre pour nous . Nous faisions tour à tour des

communions, des pénitences et des pratiques de

dévotion . Tous les gens de bien s’efforcaient

d’obtenir, par leurs prières^ et par leurs larmes, la délivrance de ce fléau.” A Montréal, disons mieux, à Ville-Marie, les invocations ne sont pas moins ferventes. La sainte recluse, Mademoiselle LeBer, s’écrie : “Non, ma soeur, la très Sainte-Vierge aura soin de ce pays; elle

en est la gardienne, nous ne devons rien craindre.” Puis, de ses mains, elle fabrique un étendard sur lequel est peinte l’image de la Vierge Marie, et elle y inscrit ces paroles: “Nos ennemis mettent leur confiance dans leurs armes, mais nous mettons la nôtre au nom de la Reine des Anges que nous invoquons. Elle est terrible comme une armée rangée en bataille; sous sa protection, nous espérons vaincre nos ennemis.” Et la bannière, bénite par M. de Belmont, est remise à M. de Longueuil, qui s’en va disputer à Nicholson la route de Montréal.

Cependant, les jours, les semaines s’écoulent, et l’ennemi ne paraît ni dans le Saint-Laurent ni sur le lac Champlain. Du côté de cette dernière frontière, le danger semble bientôt conjuré, sans qu’on puisse en conp rendre la cause. Les ennemis, au lieu de poursuivre leur mouvement, ont battu en retraite, ont démoli leurs camps et détruit leurs magasins. Dans le fleuve, pas une voile n’est signalée. Le gouverneur Vaudreuil a ordonné aux habitants des côtes de dénoncer l’approche de la flotte anglaise par des feux allumés de proche en proche sur les hauteurs. Mais les falaises restent sans flammes et ne transmettent aucune alarme. Pourtant, la puissante armada est partie de Boston dès le 30 juillet. Qu’est-elle devenue? Que faitelle? Oii est-elle? Le mois d’août fait place

à septembre et l’on reste en proie à la même torturante incertitude. Soudain, des vaisseaux de France paraissent devant Québec. Ils ont remonté sans encombre le Saint-Laurent, libre de navires ennemis. La grande escadre a-t-elle disparu dans les airs? Enfin, au mois d’octobre, on apprend la tragique et rassurante vérité. Le 2 septembre, dans une nuit de tempête, où les éléments se sont déchaînés avec fureur, une partie de la flotte anglaise est allée se briser sur les écueils écumants des Sept-Iles. Plus de mille marins et soldats ont péri dans les flots. La plage sinistre est jonchée de cadavres, de canons, de boulets, de fusils, d’agrès et de débris de toutes sortes. Consterné et démoralisé par cet effroyable désastre, l’amiral Walker a refusé de poursuivre une entreprise déjà si funeste. Et l’armada, naguère exultante de confiance et d’orgueil, a fui ces funèbres parages, où la main de Dieu a fait descendre sur elle un voile de deuil et de désespoir.

A cette étonnante nouvelle, le Canada tombe à genoux dans un élan de reconnaissance. Encore une fois, la protection divine s’est manifestée pour notre pays. Encore une fois, la grande médiatrice a détourné de nous le plus imminent péril ! Et la gratitude débordante de nos pères se manifeste par des transports de joie, par des chants pieux, par des cérémonies

solennelles. Mais ils veulent davantage, ils désirent que leur reconnaissance envers la Vierge Marie soit perpétuée et transmise dans ia pierre aux générations qui les suivront. Et ils érigent, par souscription publique, un nouveau portail à l’église de la Basse-Ville, dont le vocable “Notre-Dame de la Victoire” deviendra désormais celui de “Notre-Dame des Victoires.” En même temps, les dames de Ville-Marie font construire en l’honneur de la Sainte Vierge une chapelle qui portera le même nom glorieux.

A cette longue période de guerre et d’alarmes, que nous venons d’évoquer, vont maintenant succéder pour la Nouvelle-France quelques années de paix, durant lesquelles elle pourra refaire ses forces et se préparer aux vicissitudes futures. Mais ce ne sera là qu’unetrêve bienfaisante. Car, vous le savez, l’histoire de notre pays, pendant cent cinquante ans,, a été une histoire de combats et d’épreuves. Après un quart de siècle, de nouveau les nuages vont s’amonceler à notre horizon. La nation rivale n’a pas renoncé à ses desseins de conquête. Bientôt vont se multiplier les signes avant-coureurs de la crise suprême. Et pendant que les chefs de la colonie française s’efforcent de préparer la défense, les âmes pieuses supplient notre céleste souveraine de ne pas-

abandonner ses sujets. Laissez-moi vous redire ce que l’on chantait dans notre vieux et cher monastère des Ursulines de Québec, en

Soutenez, grande Reine,

Notre pauvre pays;

Il est votre domaine,

Faites fleurir vos lis.

L’Aniglais, sur nos frontières Porte ses étendards;

Exaucez nos prières,

Protégez vos remparts.

Cette poésie simple et touchante dépeignait bien la situation de notre pays à ce moment. L’Anglais portait ses étendards sur nos frontières. Malgré une écrasante disproportion de forces, pendant quatre ans, Montcalm, ses lieutenants et ses soldats retardent l’issue fatale. Des victoires inespérées couronnent leur valeur. Nos temples retentissent encore des hymnes d’actions de grâces. Après Chouaguen, Mgr de Pontbriand ordonne une procession où l’on porte la statue de la très Sainte Vierge. D’autres succès suivent celui-là. En 1757, c’est la prise du fort George. En 1758, c’est la bataille de Carillon, dont le nom brille d’un si vif éclat dans nos annales. iSi l’on en croit la tradition, à cette journée fameuse, une bannière de la Vierge flotte au-dessus de nos retranchements, devant lesquels vient se briser l’effort

de l’ennemi. Cependant, pour nous servir de la belle expression de Lacordaire, ce ne sont plus là que “des victoires blessées à mort.” Suivant les vues mystérieuses de la Providence, l’heure de la séparation d’avec la nation mère a sonné pour nous. Montoalm tombe au champ d’honneur. Levis illumine notre agonie d’un dernier reflet de gloire. Puis, c’en est fait. Le Canada devient britannique et s ’oriente vers de nouveaux destins.

Toutefois, si la souveraineté politique de notre pays a changé de royal titulaire, une autre souveraineté est restée incommutable. C’est celle de la Vierge Marie. La Nouvelle-France a vécu comme entité politique. Mais le Canada catholique subsiste, et il a conservé son auguste reine. Regnum Canadense, regnum Mariael

Cette royauté de Marie, elle va s’affirmer de plus en plus, à mesure que s’accroîtra l’action de nos énergies nationales. Suivez les progrès de notre race pendant les périodes apaisées qui succèdent à notre épopée glorieuse et à son dénouement douloureux. Ils marquent simultanément les progrès du culte de Marie. Après un temps d’arrêt, durant lequel il nous a été donné de panser nos blessures, nous sommes entrés dans un mouvement d’expansion territoriale qui nous a fait agrandir notre domai-

ne, de l’Ouest à l’Est, et du Sud au Nord. Nous» avons poussé nos colonies agricoles dans les cantons nouveaux qui bordent les Etats voisins. Nous avons envoyé de nombreux essaims vers les provinces atlantiques et la Baie-des-Chaleurs. Franchissant enfin la haute barrière des Laurentides, nous sommes allés fonder des paroisses, bientôt florissantes, sur les plateaux fertiles, dans les vallées propices et autour des lacs limpides de notre territoire septentrional. Et partout, nous avons proclamé notre allégeance fidèle à la Mère de Dieu. Ils sont innombrables nos centres nouveaux, qui, suivant l’exemple de nos établissements anciens, arborent comme un drapeau le nom vénéré de Marie. Les Notre-Dames surgissent de toutes parts. L’explorateur peut saluer tour à tour Notre- Dame des Laurentides, Notre-Dame des Neiges, Notre-Dame des Bois, Notre-Dame du Lac, Notre-Dame des Pins, et tant d’autres, pendant que nos vieilles seigneuries se parent avec fierté des noms de Notre-Dame de Liesse, de Notre- Dame de Bon Secours, de Notre-Dame du Mont Carmel, de Notre-Dame de Grâce, de Notre-Dame du Bon Conseil, de Notre-Dame de Foy, de Notre-Dame de Lorette, de Notre-Dame du Sacré-Coeur, de Notre-Dame des Anges, de Notre- Dame de la Merci, vocables pieusement évocateurs des gloires et des bienfaits de la Vierge.

En même temps, au fond des institutions séculaires où se maintiennent nos plus saintes traditions, au sein de nos monastères où fleurissent dans l’ombre et le silence tant d’admirables vertus, d’autres Notre-Dames, Notre-Dame du Grand Pouvoir, Notre-Dame de Toutes Grâces, Notre-Dame de Protection, pour en nommer simplement quelques-unes, rappellent sans cesse la diversité merveilleuse des attributs et des prérogatives de Marie.

Notre culte marial, nous avons fait en sorte qu’il s’enrichisse encore des nouveaux fleurons ajoutés sous nos yeux à la rayonnante couronne de notre Reine. Lorsque le grand pape qui porta le nom de Pie IX proclama le dogme de l’immaculée Conception, nous voulûmes que la fête patronale de notre université naissante fût celle du jour où cet incomparable privilège devint un article de foi. Et quand, sur les bords du gave pyrénéen, l’apparition de Marie Immaculée vint faire jaillir sur le monde, de la roche de Massabielle, une source intarissable de prodi ges, spontanément et instantanément les sanctuaires à Notre-Dame de Lourdes se multiplièrent sur notre sol.

Cette fidélité à la Vierge, dont le voeu de Louis XIII a fait la souveraine du Canada, qui nous dira ce qu’elle a valu de bienfaits à notre nationalité? Lorsque tant de sombres pronos-

tics pouvaient faire présager notre annihilation finale, n’avons-nous pas raison de croire que nous devons à la protection de Marie notre survivance et notre ascension constante vers la liberté civile et religieuse1? Oui, sachons le proclamer, c’est à notre maternelle médiatrice que nous devons notre préservation, c’est à elle que nous devons notre salut, c’est à elle que nous devons toutes nos victoires.

Il était donc souverainement juste que nous en fissions l’attestation solennelle. Et nous sommes sûrs d’être l’interprète de cet auditoire en nous inclinant devant la haute inspiration d’où sont nées ces incomparables manifestations mariales, qui nous permettent de faire monter vers le trône de la Vierge très sainte le cri de notre reconnaissance nationale.

O Marie ! mère de nos âmes et protectrice de notre race, ô Marie ! souveraine du Canada catholique, daignez agréer le renouvellement du voeu que nos pères déposaient naguère à vos pieds! Comme eux, après trois siècles, nous saluons en vous notre Reine, et nous vous jurons une fidélité inviolable. Recevez nos serments. Bénissez-nous, exaucez-nous, vous nous avez fait triompher de bien des périls dans le passé. Continuez-nous votre maternel secours dans les épreuves dont notre avenir ne saurait être exempt. Et, pour couronner ces fêtes, où

nous avons voulu vous manifester avec éclat notre culte, notre amour et notre foi, laissez-nous vous décerner un titre qui résume pour nous tous ceux dont on vous honore sur notre terre canadienne : Notre-Dame du Canada, protégeznous !

NOTRE CULTE MARIAL

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