‹ Discours et conférences (volume 3)Chapitre 4 sur 16 · SUR LA LOI DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

SUR LA LOI DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE

Prononcé au Conseil législatif LES 2 ET 3 MARS 1899.

Honorables messieurs,

Nous voici encore une fois appelés à discuter une loi d’instruction publique. Cette grande question est plus que jamais à l’ordre du jour. Elle préoccupe tous les esprits élevés, elle éveille la sollicitude des penseurs et des hommes d’action, des économistes et des apôtres, elle provoque les études et le dévouement de quiconque a le souci de la grandeur nationale. Dans cette chambre, elle sera traitée, j’en suis convaincu, comme elle l’a déjà été, sans parti pris, sans passion, sans préjugés, à la lumière de la raison, des principes, de l’expérience et du patriotisme.

En entrant dans cette discussion, ma première parole' Messieurs, sera une parole de satisfaction. Le bill qui nous est soumis cette année diffère du bill qui nous était soumis l’année dernière en un point essentiel. L’innovation qu’une majorité d’entre nous avait jugée anti-progressive, désastreuse et absolument inadmissible, la création d’un ministère de l’instruction publique, est dispa-

rue du projet. Et je dis que nous, qui avons voté contre cette innovation, nous avons le droit d’en éprouver une satisfaction profonde; non pas une vaine satisfaction d’amour-propre, non pas une stérile satisfaction de partisans politiques, mais la satisfaction intime et grave du citoyen qui est sûr d’avoir accompli son devoir et rendu service à son pays. Je me réjouis donc du fond du cœur de ce changement qui s’est produit, sinon dans la pensée, au moins dans l’action du gouvernement. Libre au cabinet de jeter des fleurs sur la tombe de ce ministre, mort avant d’avoir vécu; libre à tel ou tel membre de l’administration de dire que le bill de l’an dernier était meilleur que celui-ci, d’en appeler à l’avenir, et de nous laisser entrevoir pour plus tard la réalisation du rêve évanoui. Le fait acquis est là, et c’est un fait immense: le ministère de l’instruction publique est abandonné. Il est abandonné parce qu’on s’est aperçu que cette réforme tant prônée, au lieu d’être une mesure progressive, était un mouvement rétrograde; il est abandonné, parce que l’opinion publique s’est montrée à son égard hostile ou indifférente. Il est abandonné, et je salue avec joie cet abandon, car je ne suis pas de ceux qui désirent voir leurs adversaires faire le mal pour avoir le plaisir de les dénoncer et de les combattre.

Cependant, de ce que l’erreur capitale du bill de l’an dernier est disparue du projet actuellement soumis à cette chambre, il ne s’en suit pas que ce

projet soit une œuvre sans reproche. Bien loin de là, Messieurs, je crois malheureusement pouvoir démontrer qu’au vice disparu ont succédé d’autres vices et que la mesure du gouvernement est encore entachée de fautes d’omission et de commission, qu’il est nécessaire de combattre.

Mais, tout d’abord, permettez-moi de signaler un fait qui se dégage des deux essais de législation scolaire tentés par le gouvernement l’année dernière et cette année; et ce fait, c’est l’avortement pitoyable de la campagne bruyante, menée dans une certaine presse et par une certaine école, au sujet de la question de l’instruction publique. Pendant deux ou trois ans, cette presse et cette école ont fait retentir les échos de leurs clameurs. Suivant ces dénonciateurs farouches, nous faisions une tache d’ombre au firmament lumineux de la Confédération; nous étions la province ténébreuse et rétrograde; tout était à refaire du haut en bas de notre système scolaire. Et voilà qu’au lendemain des élections du 11 mai 1897, un gouvernement libéral venait, dans une large mesure, donner raison à ces déclamations en présentant un projet de loi destiné, disait-on, à régénérer notre système. Sans doute, ce projet allait pénétrer jusqu’au cœur de la question, apporter des remèdes spécifiques aux maux dont souffrait notre instruction primaire, contenir des dispositions destinées à relever le niveau des études, à rectifier les programmes, à fortifier le professorat, à améliorer la tenue

des écoles? Erreur, illusion bientôt dissipée; le gouvernement de la réforme annoncée avec tant de fracas nous apportait tout simplement une refonte de nos lois scolaires, préparée par d’autres que par lui, et contenant les améliorations de détails que l’expérience avait suggérées au conseil de l’instruction publique. Forcés de descendre des généralités verbeuses pour entrer dans le domaine du réel et du pratique, ces ambitieux novateurs, au lieu de trouver devant eux un champ inculte où pourrait se donner carrière leur ardeur expérimentale, se voyaient en présence d’un champ fertile déjà couvert d’une abondante moisson. C’était une déception cruelle; et pour masquer cette impuissance lamentable à laquelle ils se voyaient ridiculement condamnés après tant de paroles sonores, ils jetèrent à ceux qui les entouraient, et surtout à ceux qui les poussaient, cette proposition malfaisante: la création d’un ministère de l’instruction publique.

On sait quelle fut la triste fortune de ce détestable expédient. Arrêté dans sa marche, le gouvernement s’est recueilli. Il a remis au creuset son œuvre mutilée. Il a eu un an pour mûrir davantage sa pensée. Il a pu solliciter de nouvelles lumières, s’entourer de nouvelles informations, se livrer à de nouvelles études. Et au bout de douze mois que nous apporte-t-il? Un bill comme celui de l’an dernier, à peu de retouches près, une refonte pure et simple de nos lois scolaires. Nouvel aveu d’im-

puissance, que le gouvernement s’efforce, encore une fois, de masquer, en inscrivant sur son projet de loi, au lieu de son ministère condamné, cette pompeuse et trompeuse affiche: gratuité et uniformité des livres.

Donc, incapacité d’innover dans le bien, de réformer dans le bon sens du mot, et en même temps esprit d’envahissement et d’empiètement, tendance pernicieuse à usurper pour l’Etat des pouvoirs et un rôle qui ne doivent pas être les siens: tel est depuis deux ans le caractère déplorable de la politique ministérielle sur cette question de l’instruction publique.

Je vais m’efforcer, honorables messieurs, de faire ressortir ce double caractère en montrant d’un côté ce qui est dans le bill et ne devrait pas y être, et de l’autre côté ce qui n’est pas dans le bill et devrait y être.

Et d’abord, comme l’année dernière, le gouvernement veut mettre la main sur la nomination des inspecteurs d’école. L’article 76 du projet dit: “ Le lieutenant gouverneur en conseil peut nommer des inspecteurs pour les écoles publiques choisis parmi les personnes qui possèdent les qualités prescrites à l’article 78 de cette loi”. L’ancienne loi (article 1942 des statuts refondus) disait: “Le lieutenant gouverneur peut nommer, sur la recommandation de l’un ou de l’autre des deux comités du conseil de l’instruction publique, un ou plusieurs inspecteurs d’écoles publiques”. On a

supprimé les mots: “sur la recommandation de l’un ou l’autre des deux comités du conseil de l’instruction publique.” De plus on a également supprimé l’article 1940 des statuts refondus qui disait: “Les inspecteurs d’écoles, les professeurs, directeurs et principaux des écoles normales, les secrétaires, les membres du bureau d’examinateurs sont nommés ou destitués par le lieutenant gouverneur en conseil, sur recommandation des comités catholique romain ou protestant, selon que ces nominations ou destitutions concernent les écoles catholiques romaines ou protestantes.” Enfin l’article 30 du projet actuel dit: “Le lieutenant gouverneur peut, en tout temps et chaque fois qu’il le juge nécessaire, annuler les nominations qu’il a faites et faire de nouvelles nominations à la place de celles qu’il a annulées.”

De tout cet ensemble savamment combiné de suppressions et d’additions, il résulte que la nomination et la destitution des inspecteurs d’écoles vont dépendre virtuellement du gouvernement, au lieu de dépendre, comme jusqu’ici, du conseil de l’instruction publique. Sans doute, il faudra que les inspecteurs d’écoles soient choisis parmi ceux qui rempliront les conditions énoncées à l’article 78, c’est-à-dire qui seront âgés de vingtcinq ans au moins, qui auront obtenu un brevet de capacité ou diplôme d’académie ou d’école modèle, qui auront enseigné au moins pendant cinq ans, qui n’auront pas quitté l’enseignement depuis plus

de cinq ans, enfin qui auront subi avec succès un examen, conformément au règlement adopté à ce sujet par l’un ou l’autre des comités du conseil de l’instruction publique. Mais, étant donné l’accomplissement de ces conditions, le gouvernement pourra nommer qui il voudra. Il arrache au conseil la prérogative que la loi lui avait sagement accordée. Il rejette avec mépris la recommandation, la désignation qui étaient le droit du conseil. Il s’affranchit de cette entrave salutaire. Il veut être le maître des inspecteurs, avoir le droit de les nommer et de les destituer à son gré. Il entend que dorénavant l’inspectorat soit entièrement sous sa main. Eh bien, messieurs, je dénonce cette modification comme un empiètement mauvais. Avec notre système de gouvernement de partis, mieux vaut cent fois les inspecteurs d’école sous la juridiction impartiale du conseil de l’instruction publique que sous celle du gouvernement. La politique est absente du conseil de l’instruction publique; elle règne trop souvent en souveraine dans le conseil des ministres. En donnant la nomination des inspecteurs au gouvernement, sans recommandation du conseil, vous vous exposez à avoir fréquemment des nominations faites uniquement en récompense de services politiques. Vous aurez des politiciens-inspecteurs, des hommes qui auront politiqué avant d’être nommés et qui politiqueront après. A l’heure actuelle, parmi tous ceux qui ont subi les examens voulus par la loi et les

règlements, le conseil choisit presque à coup sûr les meilleurs sujets; entre plusieurs aspirants de mérite égal, au point de vue de la compétence intellectuelle, il choisit presque infailliblement celui que recommandent en outre d’autres qualifications d’un ordre encore plus élevé: qualités de caractère, qualités religieuses et morales, au sujet desquelles le témoignage et l’appréciation des évêques, chefs des différents diocèses, sont d’un poids décisif; — je parle ici spécialement du comité catholique. Qui ne voit combien ce mode de nomination est supérieur à celui qu’on désire lui substituer?

Ce que le gouvernement veut, on l’a dit ailleurs, c’est du patronage. Or, le patronage en cette matière n’est pas désirable. Si vous transformez les inspecteurs d’écoles en simples employés publics, vous leur enlevez quelque chose de leur dignité, de leur autorité, de leur légitime indépendance. Vous les exposez à devenir parfois, dans l’exercice de leurs devoirs délicats, des instruments politiques. En un mot, au lieu d’élever la fonction, vous la rabaissez, au lieu d’augmenter son efficacité, vous l’amoindrissez. Voilà le résultat inévitable de cet empiètement du gouvernement sur les pouvoirs du conseil de l’instruction publique dans la nomination et la révocation des inspecteurs d’écoles.

Il y a deux autres dispositions du projet de loi où les tendances envahissantes du gouvernement

se manifestent d’une manière encore plus grave. Ce sont celles auxquelles j’ai fait allusion tout à l’heure, celles qui servent d’enseigne au bill et qui se rapportent à l’uniformité et à la gratuité des livres d’écoles. Ici il faut bien s’entendre. Les deux articles dont je parle ne semblent pas, à première vue, avoir toute la portée qu’on leur donne. En voici le texte:

“ 546. — Le lieutenant gouverneur en conseil peut acquérir pour la province le droit de propriété des livres, cartes géographiques, et autres publications quelconques, approuvés par l’un ou l’autre des comités du conseil de l’instruction publique.”

“ 547. — Le lieutenant gouverneur en conseil peut distribuer gratuitement aux élèves des écoles, sous les conditions qui pourront être imposées, des livres ou séries de livres, cartes géographiques, etc., choisis parmi ceux approuvés par l’un ou l’autre des comités du conseil de l’instruction publique conformément aux dispositions de l’article 56 de cette loi.”

L’article 56 est le suivant:

“ 56. — Chacun des deux comités peut approuver les livres de classes, cartes, globes, modèles ou objets quelconques utiles à l’enseignement pour l’usage des écoles de sa croyance religieuse, et, quand il le juge à propos, retirer l’approbation qu’il a donnée.”

Ces articles, pris en eux-mêmes, ne paraissent

pas sujets à beaucoup d’objection. Avoir le droit d’acquérir des livres approuvés par le conseil de l’instruction publique et de les distribuer gratuitement dans les écoles, cela ne paraît pas un privilège bien exorbitant. Mais quelle est la pensée du gouvernement? La voici telle qu’elle a été exposée avec autorité par un ministre. Le gouvernement veut avoir le droit d’imposer dans toutes les écoles élémentaires de la province un livre unique qu’il distribuera gratuitement. Il veut que l’uniformité des livres serve de corollaire à la gratuité des livres. Ici, je demande à la chambre la permission de citer ce passage d’un discours prononcé par un membre du gouvernement:

“ Le bill résout aussi l’importante question de l’uniformité des livres. C’est là une question qui a été beaucoup discutée et au sujet de laquelle il y a bien du pour et du contre. Nous croyons l’uniformité des livres nécessaire et nous pensons y arriver par la distribution gratuite des livres, tel que mentionnée à l’article 544.

“ C’est l’intention du gouvernement de choisir parmi les livres actuellement approuvés une série qui serait la même mise en usage dans toutes les écoles de la province; et ces livres seront fournis gratuitement à tous les élèves. Les livres étant les mêmes partout, nous arrivons par là même à l’uniformité des livres dans nos écoles.”

Donc, dans l’intention du gouvernement, le projet de loi décrète l’uniformité absolue des livres

de classes, au moins pour les écoles élémentaires. Or, c’est là une question bien débattue et qui ne devrait pas être tranchée à la légère. Dans mon humble opinion, honorables messieurs, l’uniformité absolue des livres d’écoles ne devrait pas être décrétée, parce qu’elle est contraire au progrès, contraire à la justice et contraire à la liberté.

Elle est contraire au progrès. Dans le domaine des intelligences comme dans le domaine des corps, la variété est une des lois de la nature. Tous les esprits n’ont pas la même trempe, la même tournure, le même vol. Ils ne sont pas tous coulés dans le même moule. Ils se développent rarement dans les mêmes milieux et sous les mêmes influences. Il s’ensuit que leurs manifestations sont diverses dans l’ordre scientifique, artistique ou littéraire. Ouvrez un concours à cent ou deux cents hommes d’étude. Vous aurez à coup sûr un certain nombre d’ouvrages excellents, dont 20 ou 30 peut-être seront à peu près d’égale valeur, mais se recommanderont chacun par telle ou telle qualité spéciale.

Cette diversité féconde dans les œuvres de l’intelligence est l’une des forces et l’une des gloires les plus incontestables des sociétés civilisées. Bossuet et Racine, Shakespeare et Newton, Leibnitz et Humboldt, Cuvier et Arago, Chateaubriand et de Maistre, Lamartine et Veuillot, orateurs, penseurs, poètes, savants, écrivains sublimes, ont at-

teint les plus hauts sommets où le génie de l’homme puisse planer. Et cependant quelles étonnantes différences, quelles frappantes oppositions, quels merveilleux contrastes ne trouvons-nous pas dans leurs écrits immortels! C’est de cette variété multiple d’aptitudes et de travaux que sont nés, dans le cours des âges, les inventions, les découvertes, l’accroissement des connaissances et des lumières. Ce qui est vrai dans le domaine des arts, des sciences et des lettres, ne l’est pas moins dans celui de l’enseignement. Là aussi la variété des modes enfante l’amélioration des résultats. La concurrence des méthodes et des manuels produit le perfectionnement pédagogique. Telle grammaire de mérite supérieur paraît aujourd’hui, parce que telle autre grammaire relativement très bonne, a paru, il y a deux ou trois ans; et c’est ainsi que le mieux succède au bien et que le progrès s’accomplit. Pourquoi donc venir déclarer la guerre à cette variété qui est une loi de la nature humaine? pourquoi venir proclamer dans l’école primaire le règne du livre unique qui écarte aujourd’hui le livre aussi bon et peut-être demain fermera la porte au livre meilleur. . . L’uniformité absolue des livres est une mesure contraire au progrès.

Elle est contraire à la justice. Beaucoup de professeurs ont écrit d’excellents manuels. Des hommes qui ont blanchi dans le professorat, d’autres qui ont conquis par le travail une maturité précoce, ont mis le meilleur de leur intelligence dans tel

ou tel ouvrage scolaire, destiné à l’enseignement de la jeunesse. Ils retirent de leur œuvre une modeste et légitime rémunération. Soudain le gouvernement s’en vient décréter la suppression de tous ces livres pour y substituer son fameux livre unique. Il tarit un revenu honnêtement gagné; il rend infructueuse une propriété honorablement acquise; il crée sans nécessité un monopole en faveur d’un individu ou en sa propre faveur; il se sert des deniers publics pour paralyser une industrie privée. Il dépasse son droit, il sort de ses attributions, il viole la justice.

L’uniformité absolue des livres est contraire à la liberté. De quel droit l’État viendrait-il imposer à un père de famille le livre qui servira à instruire son enfant? De quel droit viendrait-il imposer à une municipalité scolaire le livre qui seul devra entrer dans l’école? Le choix des livres ne doit pas appartenir à l’État. Nous comprenons qu’un corps comme le conseil de l’instruction publique soit chargé d’approuver les livres et les séries de livres parmi lesquelles les commissions scolaires, qui veulent recevoir une subvention officielle, feront leur choix. Mais, sous ces conditions qui garantissent la valeur des livres et constituent une direction éclairée, le choix définitif reste aux commissaires ou aux maîtres, et la liberté n’est point confisquée par 1 arbitraire. La liberté! on en parle beaucoup de nos jours, on écrit son nom partout, on se réclame de son drapeau.

on se pare de ses couleurs, on essaie bien souvent d’exploiter au profit d’une cause la noble passion que ressentent pour elle les âmes généreuses. La liberté, elle a servi de thème à bien des livres décevants et à bien des discours trompeurs. La liberté, elle a été, en théorie du moins, l’idole de ce dix-neuvième siècle qui va bientôt finir. Et cependant lorsque le penseur ou l’historien jette un coup d’œil sur le théâtre mouvementé des événements contemporains, bien des fois son regard s’arrête avec tristesse sur des crimes commis contre la liberté. Monarchies et républiques, rois et dictateurs, parlements et congrès, en un mot l’État, sous quelque forme qu’il se présente, l’État moderne s’est trop souvent rendu coupable de cet attentat. Il a violé la liberté des individus, il a violé la liberté des familles, il a violé la liberté des corporations, il a violé la liberté de l’Église. Et ce qui est remarquable, c’est que les plus audacieuses entreprises contre la liberté ont été trop de fois commises par des hommes qui avaient toujours à la bouche l’évangile du libéralisme. Voilà ce qui faisait dire à Jules Simon; “C’est en vérité un beau spectacle que nous donnent à toutes les époques les libéraux qui ont peur de la liberté.” Avoir peur de la liberté, ce n’est peut-être pas le cas des ministres actuels; mais violer une liberté légitime, ils le font certainement par la loi qui nous est soumise. Non, non, je ne reconnais pas à l’État le droit de dire aux enfants de ce pays: vous appren-

drez la lecture dans un seul livre et ce sera mon livre; vous apprendrez la grammaire dans un seul livre, et ce sera mon livre; vous apprendrez l’histoire dans un seul livre, et ce sera mon livre; vous apprendrez la géographie dans un seul livre, et ce sera mon livre; vous apprendrez la morale dans un seul livre, et ce sera mon livre. Je ne veux pas de votre syllabaire d’État, de votre grammaire d’État de votre histoire d’État, de votre géographie d’État, de votre morale d’État. Je m’insurge de toutes mes énergies contre cette prétention tyrannique, contre ce monopole insolent, contre ce servage intellectuel et ce nivellement despotique, qu’on veut infliger à nos générations étudiantes, à notre jeunesse canadienne.

J’espère avoir réussi à indiquer quels graves principes sont en cause dans cette question de l’uniformité absolue des livres.

Je pourrais citer bien des autorités à l’appui des considérations que je viens d’exposer à cette honorable chambre. Un écrivain d’une haute expérience en cette matière, M. Rapet, inspecteur général de l’instruction primaire en France, a écrit au sujet de l’uniformité de l’enseignement, dans un livre intitulé “Plan d’Études”:

“L’ensemble de ce travail a mis, ce nous semble, hors de doute qu’une réglementation uniforme de l’enseignement dans toutes les écoles est aujourd’hui impossible. Elle ne pourrait avoir lieu sans faire violence aux individus, et, par conséquent.

sans nuire au progrès de l’enseignement. Mais indépendamment de cette considération dont tout le monde reconnaît la valeur, il est une foule d’obstacles à rétablissement d’une uniformité qui est pourtant le rêve de quelques personnes. . .

“L’état général de l’instruction n’est pas le même dans nos différentes provinces, il ne comporte donc pas encore partout les mêmes développements; il y a d’ailleurs des besoins locaux auxquels on doit avoir égard. Les maîtres et les maîtresses se trouvent en outre les uns et les autres, pour des raisons qu’il est inutile de rappeler, dans des conditions tellement différentes, qu’il serait impossible de leur imposer le même enseignement. Toutes ces différences s’affaibliront sans doute avec le temps, et, sans arriver jamais à une uniformité absolue, qui est une chimère, et qui serait un obstacle au progrès si on pouvait jamais la réaliser, on peut espérer que nos écoles finiront par se rapprocher de plus en plus de l’unité, qui est avec raison dans les désirs de l’administration. Défions-nous en attendant de cet amour de l’uniformité qui comprime le zèle et étouffe toute spontaniété, en faisant violence aux esprits parce qu’il veut tout faire entrer dans le même moule. Etablissons dans l’ensemble l’unité qui est indispensable dans un système destiné à régir un pays comme la France, mais sachons accepter dans les détails la variété qui est à la fois un indice et un élément de vie et d’activité.”

Cette question de Tuniformité des livres a déjà été discutée dans notre province. Dès 1877, monsieur Chandonnet, ancien principal de l’Ecole Normale Laval, la traitait incidemment dans un travail d’assez longue haleine sur nos lois scolaires: “Une mesure qui amène l’uniformité des livres d’école, pour tout le pays, disait-il, tue la concurrence, détruit l’émulation, décourage le talent, établit infailliblement le règne fatal de la médiocrité. Toutes les intelligences seront coulées dans le même moule; elles en auront les perfections, mais les imperfections aussi sans presqu’aucun moyen d’augmenter les premières ou de guérir les secondes.”

Nous avons en outre sur ce sujet l’opinion d’hommes bien compétents, de membres du corps enseignant eux-mêmes. A la 106ème réunion des instituteurs de la circonscription de l’école normale Laval, tenue le 27 janvier 1894, l’uniformité des livres de classe fut discutée: la chambre me permettra de citer quelques extraits du compte-rendu de cette assemblée que j’emprunte à “L’Enseignement Primaire,” du 15 février de cette année:

“Monsieur Laçasse demande à monsieur Lefebvre si en Europe l’uniformité des livres existe?

“Monsieur Lefebvre: Plusieurs gouvernements ont tenté cette réforme, mais sans succès. L’idée est sans doute magnifique, mais elle n’est pas réalisable. En France où la centralisation scolaire

est à peu près parfaite, runiformité des livres n’existe pas, on n’a jamais pu opérer cette réforme. Ici il nous faut d’abord des programmes: alors on fera des livres conformes à ces programmes.

“Monsieur Laçasse désapprouve complètement le projet, car en le mettant à exécution on commettrait de criantes injustices et le succès des écoles n’y gagnerait rien. L’uniformité des livres est désirable dans une institution; dans les autres cas il vaut mieux ‘laisser toute liberté à ceux qui se sentent la force de publier des livres: libre au conseil de ne pas approuver ces livres.

“Monsieur Toussaint croit qu’une telle réforme ferait plus de mal que de bien à la classe enseignante, car un changement complet de livres bouleverserait les maîtres, les maîtresses et les élèves.

“Monsieur Prémont ne partage pas cet avis, mais il n’entrevoit pas la possibilité d’obtenir l’uniformité des livres classiques d’une manière absolue. Ce n’est pas ce qui presse le plus dans notre province: on devrait commencer par encourager convenablement les instituteurs et les institutrices qui font leur devoir.

“M. T. Tremblay est en faveur de ce projet qu’il préconise longuement.

‘ M. Magnan: l’uniformité des livres offre de grands avantages et de très grands désavantages: 1° le concours proposé permettrait à bien des talents ignorés de se faire jour: 2° les primes et les

bénéfices réalisés par la vente des livres profiteraient directement aux instituteurs et aux institutrices en augmentant leur traitement; 3° l’uniformité des livres amènerait l’uniformité des méthodes pédagogiques et probablement l’amélioration des procédés d’enseignement; 4° la question économique aurait tout à y gagner.

“D’un autre côté: 1° l’uniformité des livres tuerait l’initiative personnelle. Lorsqu’une série de livres aura été adoptée indéfiniment, personne he songera à étudier, ou à faire profiter les autres de ses talents, de son travail et de son expérience. On aura donc imposé une barrière au génie, mis des bornes à l’intelligence. Les générations d’instituteurs et d’institutrices qui nous suivront se verront d’avance marquées d’incapacité; 2° On ne pourrait mettre la loi de l’uniformité en force sans commettre de graves injustices envers les auteurs dont les livres sont actuellement approuvés; 3° Cette nouvelle loi serait-elle plus applicable que celle qui existe déjà et qui décrète l’uniformité par municipalité?

“Ce qu’il y aurait de mieux à faire, ce serait: 1° De mettre à exécution, d’une manière sérieuse la loi déjà existante; 2° Choisir avec la plus grande sévérité les nouveaux livres classiques et reviser sérieusement l’ancienne liste de manière à jeter au panier tous les manuels qui ne sont pas conformes aux règles de la méthodologie; 3° Indiquer les principes pédagogiques qui doivent présider à

la cçmposition de tout livre de classe laissant à chaque auteur une grande liberté dans l’exécution du plan. Ainsi, il y aurait uniformité de méthodes, mais diversité d’application.

“Monsieur Lefebvre est d’avis que l’instituteur doit être libre de se servir de l’outil de son choix: tout ce qu’on peut exiger de lui, c’est qu’il se conforme aux programmes. Du moment que les résultats désirés sont obtenus, on n’a pas à s’inquiéter de la route qui a été suivie. Avant de songer à l’uniformité des livres, que l’on nous donne des programmes clairs, détaillés et accompagnés de conseils pédagogiques.

“M. J. B. Cloutier ne croit pas le projet réalisable. Les ennuis de toutes sortes qu’occasionnerait un changement radical de livres, ne seraient pas compensés par une somme égale de bons résultats.”

Il ressort évidemment de toute cette discussion une condamnation pratique de l’uniformité des livres par la conférence des instituteurs.

Mais voici une autorité encore plus haute. Le comité catholique du conseil de l’instruction publique a repoussé énergiquement ce système. En 1880, la législature adopta une loi où se trouvait la clause suivante:

“Sur cette liste (la liste des livres approuvés par le conseil de l’instruction publique) il ne devra être inscrit qu’un ouvrage par matière d’enseignement, ou deux dans le cas où l’un serait élé-

mentaire et l’autre plus complet pour les classes avancées, et nul autre ouvrage ou livre ne sera en usage dans les écoles.”

C’était pratiquement établir l’uniformité des livres. Le comité du conseil de l’instruction publique s’émut de cette législation. Et dans sa séance du 21 octobre 1880, à laquelle assistaient Nos Seigneurs les archevêques et évêques Taschereau, Laflèche, Langevin, Duhamel, Fabre, Racine, (de Sherbrooke), Moreau, et Racine, (Chicoutimi), les honorables messieurs P. J. O. Chauveau, Jetté, Routhier, MM. P. S. Murphy, le docteur Painchaud, et l’hon. M. Ouimet, surintendant, les résolutions suivantes furent unanimement adoptées:

“Considérant qu’à sa dernière session la législature de cette province a passé un acte dans lequel ont été introduites des clauses concernant ce conseil et l’approbation des livres à l’usage des écoles;

“Considérant que ces clauses ont été introduites sans que le surintendant ni les membres de ce conseil aient été consultés, ou aient eu occasion de faire connaître leurs objections;

“Qu’il soit résolu que le comité catholique de ce conseil présente une humble requête à la dite législature, à la prochaine session, lui représentant: ,1° Que dans l’opinion de ce conseil l’adoption d’un seul ouvrage pour chaque branche d’étude dans toutes les écoles de même degré présente des difficultés insurmontables dans la pratique;

2° Qu’elle tend à froisser les communauté reli- ' gieuses dont plusieurs ont d’excellents ouvrages propres à leurs classes; à nuire considérablement aux auteurs dont les ouvrages sont déjà approuvés, aussi bien qu’aux libraires qui en ont beaucoup à vendre, et qui d’ici à un an, sont exposés à des pertes considérables et immenses par la défense d’employer dorénavant ces livres dans les écoles de la province; à étouffer la louable émulation qui devrait exister entre les diverses institutions d’éducation pour le choix des meilleurs ouvrages; à arrêter les efforts vers le progrès et l’amélioration des livres et des méthodes;

“3° Qu’une mesure d’une telle sévérité n’a encore été adoptée dans aucun pays, à ce que croit ce comité. En France,' en Belgique, en Prusse, etc., il est laissé une pleine liberté de choisir entre les divers ouvrages approuvés pour chaque matière.

“4° Que si la trop grande multiplicité d’ouvrages peut offrir peut-être des inconvénients, il est encore plus dangereux de tomber dans l’excès contraire en en restreignant le nombre à un seul pour chaque branche.

“5° Que ce comité a déjà passé des règlements obligeant à ne se servir dans chaque école que d’un seul et même livre pour chaque classe d’élèves;

“6° Qu’il est à propos de tenir compte de la préférence que l’on peut avoir dans les différentes parties de la province pour certain ouvrage plutôt que pour tel autre, l’appréciation des livres

étant une chose bien délicate, qui dépend de beaucoup de circonstances de lieux et de personnes;

“7° Que l’adoption d’un seul ouvrage pour chaque matière donnerait naissance à un monopole odieux et peut-être à des spéculations scandaleuses.”

Ces résolutions furent proposées par Monseigneur l’évêque de Rimouski, — un ancien principal d’école normale, auteur d’un excellent traité de pédagogie, — appuyées par Monseigneur de Montréal, et adoptées “nomine contradicente.” C’est-à-dire que des hommes éminents et compétents comme Monseigneur Taschereau, comme Monseigneur Langevin, comme l’hon. Monsieur Chauveau et tous leurs collègues se prononçaient péremptoirement contre l’uniformité des livres. En présence d’une manifestation aussi imposante, les dispositions de la loi 43-44 Victoria, chapitre 16, restèrent lettres mortes, jusqu’à ce qu’elles fussent formellement rappelées par la loi 51-52 Victoria, chapitre 56, et remplacées par l’article suivant:

“Les sections 8, 9 et 10 de l’acte 43-44 Victoria, chapitre 16 sont remplacées par ce qui suit:

“Chacun des deux comités doit préparer et réviser de temps à autre la liste des livres de classe, cartes, globes, modèles, ou objets quelconques utiles à l’enseignement;

“La liste des livres approuvés doit être revisée tous les quatre ans,*et les changements qui y sont

faits doivent être publiés par le surintendant dans la “Gazette Officielle” de Québec;

“Tout livre d’école rayé de la liste ne peut être exclu de l’enseignement avant une année à compter de la date de la révision de la liste.”

L’uniformité absolue des livres d’école, contraire au progrès, à la justice et à la liberté, a donc été condamnée par des écrivains très compétents, par les représentants du corps enseignant, par le conseil de l’instruction publique, et par cette législature elle-même. Elle n’existe ni en France, ni en Belgique, ni en Allemagne, ni en Angleterre, ni aux Etats-Unis. Pourquoi donc le gouvernement de cette province veut-il nous imposer ce régime étroit et exclusif? . . . C’est, nous dit-on, pour obvier à un inconvénient dont souffrent bien des familles. Souvent lorsqu’un enfant change d’école par suite du changement de domicile de sa famille, ses parents sont obligés de lui acheter de nouveaux livres parce que ceux qu’il avait ne sont pas en usage dans la nouvelle école où il entre. De là, des dépenses inutiles et relativement très onéreuses pour les familles dont les ressources sont précaires.

J’admets immédiatement que cet inconvénient peut se produire et qu’il est opportun d’y remédier dans la mesure du possible et du raisonnable. Mais pour y remédier il ne faut pas violer les principes essentiels ni sortir du droit. Le conseil de l’instruction publique s’est préoccupé de ce grief.

dont il a été saisi, et il s’est efforcé d’y porter remède. A sa séance du 9 mai 1895, il a adopté la résolution suivante; “Que ce comité n’étant pas prêt à adopter le principe de l’uniformité des livres, le rapport (il s’agissait d’un rapport du souscomité des livres de classe) soit référé au souscomité, avec instruction de l’étudier de nouveau, et de faire rapport quant aux moyens à prendre pour n’avoir dans les écoles que les meilleurs livres, et restreindre autant que possible la diversité des livres dans les écoles d’un même district.” Ceci avait pour objet d’arriver à rendre moins fréquents les changements de livres d’école; et pour mettre à exécution cette idée, le conseil introduisit dans son projet de refonte des lois scolaires, l’article suivant;

“214. Il est du devoir des commissaires et des syndics d’écoles d’exiger que dans les écoles sous leur contrôle, on ne se serve que de livres autorisés par l’un ou l’autre des comités du conseil de l’instruction publique, selon le cas, et déterminer pour chaque matière de l’enseignement, parmi les livres ainsi autorisés un ouvrage ou une série d’ouvrages qui doit être le même ou la même pour toute la municipalité, et qui seuls peuvent être employés dans ces écoles.”

Ainsi, d’après cet article du projet, on établissait l’uniformité des livres dans les limites d’une municipalité, ce qui est bien différent de l’uniformité décrétée pour tout un pays. On donnait aux

commissaires d’école, à Montréal ou à Québec, par exemple, le pouvoir de déterminer l’usage d’un livre uniforme pour chaque branche dans toutes les écoles sous leur contrôle. De cette manière l’enfant de l’ouvrier qui changerait de quartier ne serait pas obligé d’acheter de nouveaux livres en entrant dans une nouvelle école. Seulement, comme on voulait respecter tous les droits, on ajoutait, dans cet article 214 du projet de refonte, le paragraphe suivant: “Cependant, dans le cas d’engagement de membres d’une institution ou corporation enseignante se servant de livres ou séries de livres approuvés, les commissaires ou syndics pourront permettre dans les écoles confiées à ces institutions ou corporations enseignantes l’usage de tels de ces livres ou séries de livres.”

Ce paragraphe avait pour objet de protéger la liberté des congrégations enseignantes. En un mot, le conseil de l’instruction publique, tout en n’admettant pas le principe de l’uniformité absolue des livres, allait aussi loin que possible dans la voie d’une uniformité restreinte, afin de venir en aide aux familles pauvres. D’autre part, il introduisait dans la loi une disposition destinée à sauvegarder les droits légitimes des congrégations enseignantes. Je ne dis pas que tout cela fût parfait, que tout cela fût l’idéal; mon goût personnel et l’étude que j’ai faite de la question m’inclineraient plutôt vers une liberté plus grande, sauf, bien entendu le contrôle de l’autorité compétente

au point de vue religieux et moral. Mais je dis que cet article 214 du projet de refonte était une solution raisonnable d’un cas difficile, un “modus operandi” dicté par le désir de faire disparaître un sujet de plainte dont assez souvent on ne saurait contester le bien fondé.

Eh bien, qu’a fait le gouvernement?

Par l’article 215 de son bill, il a mutilé l’article 214 du projet de refonte préparé par le conseil. Il a retranché le paragraphe destiné à sauvegarder les congrégations enseignantes. Ici nous touchons à une question très grave et qui demande à être traitée avec la plus absolue franchise. Il y a dans la province de Québec un grand nombre de congrégations religieuses d’hommes et de femmes, qui se consacrent à l’enseignement, non pas seulement à l’enseignement secondaire, mais à l’enseignement primaire. Plusieurs de ces congrégations ont leurs livres, leurs manuels, leurs méthodes qui sont des éléments constitutifs de la formation pédagogique qu’elles donnent à leurs membres, dans leurs juvénats. Et, après leur temps d’épreuve, ces instituteurs et institutrices congréganistes enseignent naturellement avec les livres et d’après les méthodes de leurs instituts. Il est manifeste que l’État n’a aucun droit sur les constitutions, les règlements, la direction pédagogique de ces congrégations. Mais quelle sera sa position s’il décrète l’uniformité absolue des livres dans toutes les écoles élémentaires?

Il y a dans la province une multitude d’écoles subventionnées, tenues par des frères des Écoles Chrétiennes, par des frères Maristes, par des frères de St-Viateur, par des frères du Sacré-Cœur, par des sœurs de Charité, par des sœurs de la Congrégation, par des sœurs du Bon Pasteur, par des sœurs Marianites, par des sœurs de la Providence, etc., etc.

La plupart de ces congrégations ont leurs livres et leurs manuels auxquels elles tiennent. Que cela vous convienne ou non, c’est un fait auquel vous ne changerez rien, et qui a pour lui la consécration de la discipline, du temps et de l’expérience. Maintenant, je suppose que votre loi est adoptée; vous avez lancé l’ukase décrétant votre chère et inflexible uniformité, vous avez fait préparer votre phénomène, ce fameux livre unique et uniforme qui doit enfanter tant de merveilles, et vous allez l’imposer à toutes les écoles subventionnées. Oui; mais voici cinquante écoles, cent écoles, deux cents écoles, et des plus importantes, où depuis des années des instituteurs et des institutrices congréganistes distribuent l’enseignement pour le plus grand bien des enfants et à la plus grande satisfaction des familles. Ils ne voudront pas de votre livre unique et uniforme. Et alors, qu’allezvous faire? Allez-vous ordonner aux commissions scolaires, sous peine de perdre la subvention officielle, de chasser les Sœurs et les Frères de nos écoles? Allez- vous avoir l’audace d’entrer dans

cette voie de tyrannie et d’ostracisme? Allez-vous avoir le triste courage d’assumer ici le rôle de ces potentats au petit pied qui, ailleurs, ont provoqué tant de luttes déplorables et accumulé tant de ruines? Je vous le demande, qu’allez-vous faire? Il vous faudra avancer ou reculer: or, dans le premier cas, vous serez odieux, dans le second cas, vous serez ridicules. Persécution ou capitulation, voilà où vous allez avec votre projet.

Mais à côté de l’uniformité des livres, il y a dans le bill qui nous est soumis la gratuité des livres. Suivant l’expression d’un ministre “l’uniformité nous permettra d’atteindre un autre but: la gratuité des livres de classe.” La gratuité, c’est un beau mot, un mot sonore et populaire qui fait bien dans un discours et qui figure bien dans un projet de loi. Je comprends que le gouvernement s’en soit emparé, je comprends qu’il ait jeté à l’opinion cette idée séduisante de gratuité qui, de prime abord, ne saurait être qu’agréable à la foule. Mais il faut avoir le courage d’aller au fond des choses, même au risque de dissiper des illusions flatteuses. Je vais donc examiner cette question de la gratuité des livres telle que le gouvernement l’a posée, au point de vue du droit naturel et de l’économie politique.

Au point de vue du droit naturel, je dis que l’État sort de son rôle et de ses attributions en s’imposant la charge de fournir aux enfants les livres de classe. Le rôle naturel de l’État consiste

à faire dans l’intérêt général ce que ne peuvent faire aussi bien que lui ni les individus ni les familles. Les fonctions qui peuvent être remplies parfaitement par les individus ou les familles ne sont pas, ou du moins ne peuvent être que par exception des fonctions d’État. C’est ce que Montalembert faisait excellemment ressortir dans ce passage d’un de ses discours: “Que nous a enseigné la sagesse politique des générations passées; elle nous a enseigné que l’État ne devait intervenir que là où les particuliers ne pouvaient pas agir mieux que lui, aussi bien que lui, ou sans lui; que l’État n’était pas le tuteur et le professeur perpétuel des citoyens; qu’il était uniquement leur protecteur, leur défenseur, et, dans certains cas, leur serviteur; que, partout, ce que les citoyens pouvaient faire aussi bien que lui, il ne devait pas y toucher.” Monseigneur Freppel énonçait le même principe quand il s’écriait dans une discussion budgétaire: “C’est une vérité de sens commun qu’en matière civile et commerciale . . . l’État ne devrait entreprendre que ce que les particuliers et les associations naturelles ou libres ne peuvent faire par leurs seules forces. L’État usant de ses pouvoirs militaires administratifs, judiciaires, exécutifs, pour le profit de la chose publique, rien de mieux; encore une fois, c’est sa véritable fonction; mais l’État banquier, l’État professeur, l’État maître d’école, l’État commerçant, l’État industriel, l’État manufacturier, l’État comédien ou tra-

gédien, l’État imprimeur” — et vous me permettrez d’ajouter, messieurs, l’État fournisseur de livres d’école — “rien de tout cela n’est dans la nature des choses, rien de tout cela ne correspond à une idée saine et correcte.”

Fournir un alphabet ou une petite histoire sainte à son enfant, après lui avoir fourni la nourriture, le vêtement, les premières notions religieuses, n’est-ce pas là un des devoirs élémentaires du père de famille, un de ces devoirs que tous les pères à peu d’exceptions près, peuvent remplir et que presque tous remplissent? Et dès lors, en vertu de quel principe l’accomplissement de ce devoir si simple deviendrait-il une fonction de l’État? Si l’État prend sur lui de faire ce que le père doit faire, ce qu’il peut faire, ce qu’il fait, en règle générale, sans l’intervention du pouvoir public, l’État est dans le faux, il empiète sur la famille, il assume un fardeau qui ne lui incombe pas, il viole le premier des principes essentiels qui doivent servir de règle à son action. Et ici, que l’on ne se méprenne pas sur ma pensée. J’admets parfaitement que l’État supplée à l’insuffisance, à l’indulgence des parents trop pauvres. Cela est conforme au principe que je viens d’exposer. Comme l’a écrit un auteur très compétent, le Rév. Père Rouvier, jésuite, dans son livre remarquable intitulé: “La révolution maîtresse d’école: ” “c’est au père, c’est à lui et à la mère qu’incombent le droit et le devoir de façonner l’intelligence et le cœur

du petit être auquel ils ont donné la vie, ... si les ressources leur manquent absolument, nous comprenons qu’au sein d’une société civilisée et chrétienne, l’État leur vienne en aide, . . . mais nous ne pouvons pas admettre qu’il aille au-delà; car dans ces cas l’État ne supplée plus le père de famille, il supplante, il prend complètement sa place, et cela ne doit pas être, sous peine de détruire l’économie de la famille.”

Donc, que l’État consacre une fraction quelconque de son budget à l’achat de livres scolaires pour les enfants dont les parents trop pauvres ne peuvent leur en fournir eux-mêmes, il n’y a rien à redire. C’était l’idée qui avait inspiré le gouvernement de l’honorable M. Flynn dans la rédaction de sa loi sur l’instruction publique, 60 Victoria, chapitre 3, section 3. Mais décréter qu’on va grever le budget d’une somme suffisante pour fournir des livres à tous les enfants, aux enfants des riches comme aux enfants des pauvres, c’est une absurdité, c’est un excès, c’est une faute contre les lois constitutives de toute société bien ordonnée, c’est véritablement du communisme officiel et du socialisme d’État.

C’est de plus une injustice. Voici un père riche, valant quinze mille, vingt-cinq mille, cinquante mille dollars, et voici, à côté de ce capitaliste, un pauvre père, un ouvrier qui gagne péniblement sa vie et celle des siens. En présence de ces deux hommes de ressources si différentes, qu’allez-vous

faire? Vous, État, vous allez prendre dans le trésor public, auquel contribuent les pauvres comme les riches, vous allez prendre de l’argent pour donner des livres à l’enfant du riche qui n’en a pas besoin, au même titre que vous allez en prendre pour donner des livres à l’enfant du pauvre qui gagne à la sueur de son front un pain souvent trempé de larmes. C’est-à-dire que, le pauvre contribuant pour sa part au revenu public, vous allez le faire contribuer, dans une proportion quelconque, à payer des livres pour l’enfant du riche. C’est exactement ce que l’illustre M. LePlay, l’éminent auteur de “La Réforme sociale,” dénonçait dans ce passage relatif à la gratuité de l’enseignement; “Quant à la gratuité, disait-il, elle est contraire au principe qui commande au citoyen de pourvoir par leur propre initiative aux besoins de la vie privée. Il est d’ailleurs inexact d’appeler gratuit un service rétribué par l’impôt, et s’il convient à tous égards, que le riche paye volontairement l’enseignement du pauvre, il n’est pas admissible que le pauvre, toujours atteint en quelques points par le fisc, contribue malgré lui aux frais de l’instruction du riche.”

Mais, à ce point de vue, le projet que nous discutons est encore plus mauvais qu’il ne paraît au premier abord. En effet, si l’on en croit les déclarations ministérielles, l’intention du gouvernement est de fournir les livres pour les écoles élémntaires seulement; les écoles modèles et acadé-

miques sont excluses de cette distribution. Or, j’attire sur ce point l’attention de la chambre: en général, dans notre province, à l’exception des grands centres, par une anomalie singulière ce sont les enfants de la classe la plus pauvre qui fréquentent les écoles modèles, et ce sont les enfants de la classe la plus à l’aise qui fréquentent les écoles élémentaires. J’invoque ici le témoignage de tous ceux qui, comme moi, ont grandi dans une de nos paroisses rurales. L’école modèle est l’école du village, les écoles élémentaires sont les écoles des divers rangs de la paroisse. Maintenant, tous ceux qui ont vécu à la campagne savent que, généralement, dans nos villages se trouvent surtout les artisans, les ouvriers, les journaliers; à part sept ou huit notables, un médecin, un notaire, quelques marchands, la population de nos villages est composée de gens qui gagnent au jour le jour et péniblement un médiocre salaire. Tandis que, dans les autres arrondissements, vous rencontrez les cultivateurs, dont un grand nombre ont de belles terres, qui leur permettent d’élever aisément leur famille. Eh bien, que veut faire le gouvernement? Il a déclaré, par la bouche d’un de ses membres, qu’il n’entend donner des livres gratuitement qu’aux enfants des écoles élémentaires, c’est-à-dire aux plus riches, à l’exclusion des enfants qui fréquentent les écoles modèles, c’est-à-dire des plus pauvres. Combler les riches au détriment des pauvres: voilà le projet du gou-

vernement dans toute sa beauté!

Passons maintenant au point de vue économique. Notre budget est en déficit chronique. Nous avons eu un déficit de deux cent trente-neuf mille dollars l’an dernier; nous avons en perspective un déficit de quatre cent mille dollars pour l’année courante, et un autre déficit de trois cent mille dollars pour l’année prochaine. Or, avec des finances aussi délabrées, le gouvernement s’en vient tranquillement nous annoncer qu’il va ajouter cinquante-cinq mille dollars à nos dépenses annuelles. C’est le chiffre qu’un membre du gouvernement a donné comme estimation probable. Mais ce chiffre est un leurre. Il est bien commode de venir mettre devant une chambre des calculs aventureux, faits dans le cabinet, avec la détermination d’arriver n’importe comment à un chiffre minimum et d’établir le bon marché quand même.

Laissons de côté ces estimations officieuses faites sur commande et qui ne tiennent compte d’aucune des causes qui contribueront nécessairement à augmenter le prix de revient de ces livres faits pour le gouvernement.

Soyons pratique et calculons suivant les données du bon sens et de l’expérience. Il y a actuellement deux cent quatre mille enfants dans nos écoles élémentaires. (Rapport du surintendant de l’instruction publique, 1898, page 23).

Vous voulez fournir ces deux cent quatre mille

enfants de livres de classe. Eh bien, parlez-nous du “système concentrique” aussi vaguement que vous voudrez, affichez la prétention d’être économes tant qu’il vous plaira, j’affirme que vous, gouvernement, dans les conditions où vous êtes placé, vous ne pourrez vous en tirer à moins de cinquante centins par tête, soit, cent deux mille dollars de dépenses ajoutées à votre budget'en déficit. Et encore, je suis modéré. Où allez-vous prendre cet argent?

Ah! je connais d’avance la réponse; et ici j’arrive à la dernière partie des observations que je voulais soumettre à la chambre. Cet argent, on va se le procurer en détournant de sa fin légitime le fonds spécial de cinquante mille dollars qui a été créé en 1897 par le gouvernement dont j’avais l’honneur de faire partie, (Statuts 60 Victoria, chapitre 3) . Ce fonds spécial était destiné à encourager les instituteurs et institutrices en leur accordant des primes, à secourir les municipalités pauvres, à solder les dépenses des conférences pédagogiques données aux instituteurs et institutrices par les inspecteurs d’écoles, à suppléer à l’insuffisance du fonds de pension des instituteurs, etc. Tous les amis de l’éducation avaient applaudi à la création de ce fonds spécial et à la destination qu’on lui attribuait. Déjà cet^acte du gouvernement commençait à produire les plus heureux fruits. Le surintendant de l’instruction publique disait dans son rapport de l’année dernière: “Jus-

qu’à l’an passé, plusieurs suggestions importantes faites par les comités du conseil de l’instruction publique et par les inspecteurs d’écoles étaient restées sans effet à cause de l’insuffisance des crédits accordés annuellement pour les fins de l’éducation. La somme de cinquante mille dollars ajoutée, l’année dernière, aux allocations ordinaires, a permis d’adopter certaines mesures dont les résultats ne sont pas encore complètement connus, mais qui devront avant peu de temps produire de bienfaisants effets.

“D’abord par le moyen de cette somme de cinquante mille piastres, l’octroi annuel accordé aux municipalités pauvres a été doublé, c’est-à-dire que de dix mille piastres qu’il était, on l’a élevé à vingt mille piastres. Cet appoint, d’un grand secours pour nombre d’écoles, a été accueilli avec joie par les pères de famille dont les ressources pécuniaires peu considérables les contraignaient à trop de sacrifices pour l’instruction de leurs enfants.

“Une somme de quatorze mille piastres a été mise à la disposition de mon département pour être donnée comme gratification aux instituteurs et institutrices laïques qui se sont le plus distingués dans l’enseignement et se sont le plus fidèlement conformés aux règlements du conseil. Elle leur a été distribuée par montants de trente piastres et de vingt piastres suivant leurs mérites respectifs; c’est-à-dire que cinq pour cent des mieux

notés dans chacun des districts d’inspection de la province ont reçu une gratification de trente piastres, et cinq pour cent une gratification de vingt piastres.

“Une autre mesure adoptée durant la dernière année par le comité catholique est celle des conférences pédagogiques, qui ont remplacé à l’automne la première visite des inspecteurs aux écoles de leurs circonscriptions. Le manque de formation pédagogique de beaucoup de titulaires d’écoles rendaient ces conférences nécessaires. Elles ont été préparées et publiées au nombre de quatre pour l’usage des conférenciers. Les instituteurs et les institutrices ont donc été réunis par les inspecteurs d’écoles à l’endroit le plus central de chaque municipalité pour entendre des conférences, et leurs dépenses pour assistance à ces réunions vont être payées à même l’allocation de cinquante mille piastres, dont j’ai parlé.”

Eh bien, ce fonds qu’on avait commencé à appliquer avec tant d’efficacité, ces cinquante mille dollars dont l’emploi pour les fins indiquées dans le rapport du surintendant pouvaient produire un si grand bien, le gouvernement veut les détourner au profit de son projet chimérique et funeste. Déjà un journal ministériel, “Le Soleil”, avait fait pressentir ce dessein, il y a quelques mois. “Chaque année, disait-il, il est voté une somme de cinquante mille piastres pour venir en aide aux écoles primaires. On emploie ce montant à assister

Jes municipalités pauvres, à acheter de nouveaux livres placés sur le marché, etc. Si le gouvernement laissait accumuler ces cinquante mille piastres pendant seulement deux ans, il en aurait peutêtre assez pour faire imprimer à un quart de million chacun des livres à être mis entre les mains des enfants et qui seraient dans l’intervalle préparés avec soin par les pédagogues les plus compétents.”

Ce qui n’était qu’une conjecture est devenue une certitude depuis la réponse que le gouvernement a faite à une interpellation durant le cours de cette session. Voici la question et la réponse:

“Par monsieur Tellier: — 1° Le gouvernement a-t-il fait la distribution pour l’année courante (1898-1899), de la somme de cinquante mille piastres, votée par l’acte 60 Victoria chapitre 3, pour les fins d’éducation élémentaire? 2° Dans l’affirmative, cette somme a-t-elle été entièrement dépensée? 3° Dans la négative, quel montant a été ainsi dépensé?

“Réponse par l’hon. M. Robidoux;— 1° Non. 2"" Non. 3° Aucun montant.”

Ainsi donc le gouvernement a pris sur lui d’arrêter la distribution de ces cinquante mille piastres. Cette mesure qui avait fait naître tant d’espérances, que les inspecteurs d’écoles avaient accueillie avec enthousiasme dans leurs rapports, que les membres du corps enseignant avaient saluée comme une radieuse aurore et la promesse

de jours meilleurs, que les pauvres municipalités de la province avaient bénie parce qu’elles y voyaient le salut et la régénération de leurs écoles en détresse, cette mesure bienfaisante, le gouvernement en suspend l’application, s’il n’y renonce pas pour toujours, et cela, afin de se jeter dans une aventure néfaste et anti-progressive.

Je proteste pour ma part contre cette politique du gouvernement. Avant d’acheter des livres pour les enfants dont les parents ont lés moyens de leur en fournir, il y a bien d’autres choses à faire dans l’intérêt de l’instruction publique. Et voilà précisément ce que je reproche au cabinet. Il fait ce qui n’est pas nécessaire, ce qui est plutôt nuisible, et il ne fait pas ce qui est urgent. Demandez à tous ceux qui ont quelque compétence en ces matières, quel est le plus sûr, le plus efficace, le plus puissant facteur du progrès dans l’instruction primaire. Est-ce le programme d’études? Certes un bon programme est important, mais il ne crée pas la science. Est-ce le local de la classe, son aménagement, son matériel? Rien de tout cela n’est à négliger, et on dédaigne trop ces moyens de succès dans nos municipalités; mais ce n’est pas encore le principal. Est-ce le choix des livres? Sans doute, le livre est un des éléments du progrès scolaire, et c’est avec raison qu’on s’efforce d’avoir les meilleurs manuels, les meilleurs traités: mais enfin le livre n’est qu’un outil, il n’est que le ciseau du sculpteur, l’instrument de l’artis-

te. Le sculpteur, l’artiste, l’âme de l’école, celui sans qui elle serait stérile et infructueuse, celui qui lui communique la lumière et la vie, c’est le maître.

Le maître, l’instituteur, voilà le facteur essentiel du progrès dans l’oeuvre sacrée de l’éducation. C est le maître qui fait l’école. N’ayez pas de programme, ou ayez un programme défectueux; n’ayez qu’un local mal aménagé, mal équipé; ayez des livres inférieurs, ou même n’ayez pas de livre du tout; tout cela sera bien malheureux et multipliera les difficultés de l’œuvre. Mais si vous avez un bon maître, un maître instruit, compétent, dévoué; en dépit de ces déplorables lacunes, tout est sauvé: vous aurez une bonne école. Là-dessus tout le monde est d’accord. Tous les écrivains qui ont écrit sur ces sujets, quels que soient leurs principes et leurs nuances d’opinion, sont unanimes à proclamer cette vérité. “Le personnel enseignant, tout est là, lisons-nous dans “l’Enseignement primaire,” du premier juin 1897. C’est en l’organisant sur des bases rationnelles et pédagogiques que nous parviendrons à améliorer notre système d’enseignement primaire. Le bon maître fait la bonne école: tout le reste de la question scolaire repose sur des détails.”

Voici, sous une autre forme, la même idée exprimée par un écrivain pédagogique français, monsieur Michel Bréal: “Jusqu’à présent le livre était le personnage essentiel de la classe, et l’insti-

tuteur n’était que le commentateur du livre. C’est au contraire par la bouche du maître que les enfants doivent d’abord connaître les règles.”

Ecoutez maintenant monsieur Guizot: “ Tous les soins, tous les sacrifices seraient inutiles si nous ne parvenions à procurer à l’école publique reconstituée un maître capable, digne de la noble mission d’instituteur du peuple. On ne saurait trop le répéter, tant vaut le maître, tant vaut l’école elle-même. Et quel heureux ensemble de qualités ne faut-il pas pour faire un bon maître d’école? un bon maître d’école est un homme qui doit savoir beaucoup plus qu’il n’en enseigne, afin de l’enseigner avec intelligence et avec goût; qui doit vivre dans une humble sphère, et qui pourtant doit avoir l’âme élevée pour conserver sa dignité de sentiment et même de manières sans laquelle il n’obtiendra jamais le respect et la confiance des familles; qui doit posséder un rare mélange de douceur et de fermeté, car il est l’inférieur de bien du monde dans une commune, et il ne doit être le serviteur dégradé de personne; n’ignorant pas ses droits, mais pensant beaucoup plus à ses devoirs; donnant à tous l’exemple, servant à tous de conseiller, surtout ne cherchant pas à sortir de son état, content de sa situation, parce qu’il y fait du bien, décidé à vivre et à mourir dans le sein de l’école, au service de l’instruction primaire, qui est pour lui le service de Dieu et des hommes.”

Enfin laissez-moi vous citer encore une parole

de Monseigneur Dupanloup: “Parmi les fonctions sociales, écrit-il, il n’en est pas de plus grande, de plus importante au bonheur des hommes, et par conséquent de plus digne du respect et de la reconnaissance universelle que celle des instituteurs de la jeunesse.” Eh bien, puisque la fonction d’instituteur est une des plus importantes, au point de vue social, puisque “tant vaut le maître, tant vaut l’école elle-même,” puisque “le bon maître fait la bonne école” il est évident que si l’on veut améliorer l’école, il faut améliorer le maître. Au-dessus de la question des programmes, au-dessus de la question des maisons d’école, audessus de la question du matériel scolaire, au-dessus de la question des livres, au-dessus de tout cela, il y a la question de l’instituteur. Or, ce point principal, ce point essentiel, ce point urgent et pressant, je demande au gouvernement: où est-il dans votre loi? Je parcours votre bill, je cherche dans ses divers titres, dans ses divers chapitres, dans ses divers articles, et je n’y trouve rien pour les instituteurs. Rien pour leur protection, rien pour leur encouragement, rien pour l’amélioration de leur sort! Vous vous occupez du livre qui n’est que l’outil, et vous ne vous occupez pas du maître qui est l’ouvrier, qui est l’artiste; vous suspendez le paiement des primes, des gratifications aux instituteurs et institutrices qui ont le plus de mérite, pendant que vous entreprenez de donner des livres à des enfants qui n’en ont pas

besoin. Vous allez plus loin, au lieu d’essayer à améliorer le sort des maîtres et maîtresses, vous leur enlevez la protection que le conseil de l’instruction publique avait introduite dans le projet de l’an dernier. Vous supprimez la disposition relative à la fixation d’un minimum de salaire.

L’insuffisance des salaires de nos instituteurs et institutrices, voilà véritablement le plus grand obstacle au progrès de notre instruction primaire. Comment veut-on que celle-ci se perfectionne si notre personnel enseignant reste stationnaire au point de vue de la compétence? Et comment veuton que le niveau de notre corps enseignant s’élève si ses membres ne trouvent pas dans la carrière professionnelle une rémunération suffisante? Nos instituteurs et institutrices ne sont pas suffisamment payés, voilà le cri que l’on entend de toutes parts. On ne peut songer à garder dans l’enseignement des instituteurs compétents, à quatre-vingt dollars par année, ni des institutrices compétentes à cinquante dollars par année.

Je lisais dernièrement à ce sujet un excellent article dont la chambre me permettra de lui donner un extrait:

“Je reçois quelquefois des lettres d’institutrices. Celles qui m’honorent de leur confiance, jusqu’à me laisser pénétrer un peu dans l’intimité de leur vie m’ont permis de constater dans l’organisation des écoles primaires un monde d’abus.

“S’il existe une classe de parias ou d’esclaves au

sein de notre civilisation sereine, c’est bien celle des pauvres filles qui se sont vouées à la carrière de renseignement.

“Je ne trouve personne à leur comparer dans le nombre des malheureux de toutes sortes sur lesquelles s’exerce la conventionnelle compassion publique. Les servantes de nos maisons sont des rentières auprès d’elles et l’on ne peut s’empêcher de féliciter les jeunes filles de la campagne qui dans l’obligation de gagner leur vie choisissent la meilleur part en sacrifiant un peu de leur fierte pour se mettre en service. A celles-là, il n’est pas ma aisé de trouver quelque bonne famille où elles seront traitées avec égard et chez qui elles jouiront des commodités inconnues à la vie des campagnes. En outre, étant logées, nourries, blanchies, pour peu qu’elles soient économes, il leur est possible d’épargner la presque totalité des cent ou cent cinquante piastres que représente la somme annuelle de leurs gages.

“Si, par exemple, deux sœurs ont adopté chacune l’un de ces genres de vie, de quel œil d envie, celle que son ambition a poussée à la conquête du diplôme, ne doit-elle pas regarder l’autre, plus ru che qu’elle à la fin de l’année, sans avoir subi 1 epreuve de son métier ingrat, de ses accablantes responsabilités, de ses humiliantes, de ses cruelles privations.

“Sait-on, en effet, que le salaire d’une institutrice varie de soixante à cent et quelques piastres.

Et qu’à même cette misérable pitance elle doit pourvoir à son habillement, à l’entretien de l’école et à sa nourriture — ou à sa disette si l’on veut? C’est de la barbarie et l’urgence du cas me semble appeler l’intervention, sinon de la “Société protectrice des femmes et des enfants”, au moins du gouvernement.

“De pareils honoraires, il faut l’admettre, c’est la gêne, sinon la misère. Or, voilà deux choses bien incompatibles avec la dignité de l’emploi d’institutrice, sans compter les risques habituels d’une vie misérable. Il faut plus que de l’abnégation pour persister dans une carrière aussi ingrate.”

Toute notre presse a applaudi à cet article écrit par madame Dandurand, une de nos femmes-auteurs les mieux connues. Le mal qu’elle signale est réel, il est indéniable, il demande un prompt remède. Le système de primes et de gratifications, aux meilleurs instituteurs et institutrices était un pas dans la bonne voie. La fixation d’un minimum de salaire était un autre moyen de venir en aide au corps enseignant. Cette mesure était demandée depuis longtemps. Dès 1856, dans son premier rapport, M. Chauveau sollicitait le gouvernement “de fixer le minimum de salaires des instituteurs et institutrices.” Depuis cette époque cette question a toujours été agitée.

On lit dans le rapport du surintendant pour l’année mil huit cent quatre-vingt: “Une des premiè-

res réformes que j’ai demandées est l’augmentation du traitement des instituteurs ... la seule manière de trancher la question est de fixer un minimum de traitement.”

Le 28 janvier 1893, à la 103e réunion de la conférence des instituteurs de la circonscription de l’école normale Laval, sur proposition de M. Magnan, appuyée par M. J. Ahearn, il fut résolu;

“Qu’un minimum de salaire devrait être fixé par la loi pour chaque classe d’instituteurs et institutrices des écoles primaires sous le contrôle des commissions scolaires;

“Que l’association des instituteurs de la circonscription de l’école normale Laval prie respectueusement les honorables membres du comité catholique du conseil de l’instruction publique de recommander au gouvernement de présenter une loi dans ce sens à la législature aussitôt que possible.” Cette motion fut adoptée à l’unanimité.

Au congrès des inspecteurs d’écoles à St-Hyacinthe en 1895, la résolution suivante fut adoptée: M. Vien propose, secondé par M. Dupuis: “Que ce congrès est d’opinion qu’un minimum de traitement pour les instituteurs et les institutrices devrait être fixé, et il prie les comités du conseil de l’instruction publique de prendre cette réforme en leur plus sérieuse considération à leur prochaine réunion.”

Enfin, dans sa séance du 20 mai 1897, le comité catholique du conseil de l’instruction publique

UK)

adopta, sur proposition de Thon. M. Masson, cette résolution;

“Que ce comité fixe un minimum de traitement pour les instituteurs et institutrices et que la subvention scolaire soit retranchée à toute municipalité qui ne se conformera pas aux règlements adoptés à cet effet et que ce minimum soit fixé à cent piastres en sus de toutes charges ou avantages attachés à l’école.”

Le gouvernement actuel sanctionna cette résolution par un arrêté du 13 septembre 1897. Et le bill présenté par le gouvernement l’an dernier, reproduisant en ce point le projet de refonte préparé par le conseil, contenait cet article: “208.— Le lieutenant gouverneur en conseil pourra fixer le minimum des traitements qui devront être payés aux instituteurs dans les diverses municipalités scolaires.” Cette disposition provoqua une explosion de joie dans le corps enseignant. C’était une ère nouvelle qui s’ouvrait pour nos instituteurs. Mais hélas! cette joie fut de courte durée. Quelques semaines s’étaient à peine écoulées et l’on apprenait que le gouvernement, reculant devant la peur de l’impopularité, avait rescindé son arrêté du 13 septembre et que, la fixation du minimum n’était pas sanctionnée par le conseil exécutif.

Vainement le comité du conseil de l’instruction publique revint à la charge dans sa séance du 11 mai dernier. Vainement il adopta les résolutions suivantes, proposées encore par l’honorable M.

DISCOURS ET COÜTFÉRENCES

Masson: “Que ce comité recommande de fixer un minimum de traitement pour les instituteurs et institutrices et que la subvention scolaire soit retranchée à toute municipalité qui ne se conformerait pas au règlement qui sera adopté à ce sujet. Que ce minimum soit fixé à $100, en sus de toutes charges et avantages attachés à leurs écoles. Que ce règlement ne soit pas appliqué aux écoles pauvres et réputées telles par ce comité.” La dernière partie de cette résolution avait pour objet de faire disparaître une objection raisonnable, et d’exempter les municipalités trop pauvres pour payer $100 à leurs maîtres et maîtresses d’écoles. Tout cela fut inutile. Cette résolution ne fut pas sanctionnée par le gouvernement, elle resta lettre morte et à l’heure qu’il est, dans notre province, il y a de riches municipalités qui reçoivent des subventions officielles et qui payent impunément à leurs malheureuses institutrices un salaire moins élevé que celui d’une cuisinière de bonne maison.

Voilà comment le gouvernement, qui veut décréter la gratuité des livres, traite le corps enseignant de notre province. Et l’on parle de réforme, d’avancement et de progrès! C’est une indigne moquerie. La première réforme à opérer, c’est la réforme de la condition misérable des instituteurs et institutrices. Et le gouvernement actuel n’a pas eu le courage de la poursuivre. Il a eu peur des préjugés, il a eu peur des récriminations, il a eu peur de l’égoïsme et de la parcimonie révoltés de

certaines municipalités scolaires, et il a honteusement battu en retraite. Entre l’amélioration du corps enseignant, qui est d’importance primordiale et de nécessité urgente, et la distribution gratuite de livres uniformes, qui est anti-progressive et anti-économique, mais qui peut flatter la foule, il a choisi la mesure populaire et sacrifié la mesure salutaire. Ce n’est pas de cette manière, que le progrès peut s’accomplir, ce n’est pas ainsi que l’on enseignera au peuple ses devoirs en matière d’éducation. '

Et maintenant. Messieurs, j’ai terminé l’examen de ce projet de loi. Le gouvernement s’y montre sous deux aspects: tendance à empiéter, et impuissance à réformer. Tendance à empiéter, manifestée par la main mise du ministère sur l’inspectorat, par l’uniformité décrétée contrairement au progrès, à la justice et à la liberté, par la gratuité des livres qui est une violation des vrais principes et une exagération anti-économique des fonctions de l’État. Impuissance à réformer, rendue visible et éclatante par la pitoyable reculade du gouvernement dans la question du minimum de salaire.

La tendance à empiéter est grave, elle constitue un symptôme alarmant et que l’on ne doit pas mépriser. En matière d’éducation, l’État moderne a été trop souvent un usurpateur et un despote. Non content d’aider et de suppléer, il a voulu envahir et absorber. Il importe de réagir contre cet esprit dominateur et de contenir l’État dans les limites

de son action légitime et rationnelle.

L’impuissance à réformer est instructive; elle démontre quel danger il y aurait à mettre l’éducation sous le contrôle absolu d’un ministère toujours prêt à faiblir, à tergiverser, à vaciller, à lâcher pied, et à faire volte-face au premier souffle d’impopularité.

Après avoir examiné les vices et les lacunes du projet qui nous est soumis, une seule chose me rassure, au moins dans un certain sens: si ce bill est adopté dans son intégrité, le gouvernement, d’ici à un an, aura été forcé de reconnaître lui-même la stérilité de son œuvre. En effet, cette loi rétrograde, cette loi injuste, cette loi oppressive, est aussi, heureusement, une loi boiteuse et inapplicable. Le gouvernement va s’apercevoir qu’au lieu de se laisser guider par la pure lumière des principes, il s’est laissé égarer par les feux follets trompeurs des expédients. Il va constater que ce qu’il poursuit en ce moment, ce n’est pas un progrès, mais une chimère, et que les utopies, si elles peuvent avoir quelque fortune dans un discours, sont fatalement vouées à l’avortement dans les faits. Quant à ceux qui ont lutté pour maintenir cette grande cause, cette cause sainte de l’instruction populaire en dehors du choc des passions et du conflit des intérêts, ils n’ont pas à regretter leurs efforts. Au contraire, encouragés par un premier succès ils continueront à pousser le cri: “la politique hors l’école,” et à combattre les combats

du progrès dans l’éducation, avec ce mot d’ordre et sous les plis de ce drapeau.

Avant de reprendre mon siège, je dois déclarer que je ne m’opposerai pas à la deuxième lecture de ce bill. Que le gouvernement fasse passer sa loi, qu’il l’inscrive dans les statuts et qu’il tente de l’appliquer. C’est là que je l’attends.

Page 1