A M. DE LAMARTINE
Candidat à la Députation de Toulon et de Dunkerque.
Je me disais : Donnons quelques larmes amènes Au poète qui suit de sublimes chimères, Fuit les cités, s'assied aux bords des vieilles tours, Sous les vieux aqueducs prolongés en arcades, Dans l'humide brouillard des sonores cascades, Et dort sous l'aile des vautours.
Hélas ! toujours au bord des lacs, des précipices, Toujours comme on le peint devant ses frontispices, Drapant d'un manteau brun ses membres amaigris, Suivant de l'œil, baigné par les feux de la lune, Les vagues à ses pieds mourant l'une après l'une, Et les aigles dans les cieux gris.
Quelle vie ! et toujours, poète suicide, Boire et boire à longs flots une existence acide ; Ne donner qu'à la mort un sourire fané ; Se bannir en pleurant loin des cités riantes, Et dire comme Job en mille variantes : 0 mon Dieu ! pourquoi suis-je né ?
Oh ! que je le plaignais ! ma douleur inquiète Demandait aux passants : Où donc est le poète ? Que ne puis-je donner une obole à sa faim ! Et lui dire : Suis-moi sous mes pins d'Ionie, Là tu t'abreuveras d'amour et d'harmonie ; Tu vivras comme un séraphin.
Mais j'étoufiFai bientôt ma plainte ridicule ; Je te vis une fois sous tes formes d'Hercule, Courant en tilbury, sans regarder le ciel j Et l'on disait : Demain il part pour la Toscane, De la diplomatie il va sonder l'arcane Avec un titre officiel.
Alors je dis : Heureux le géant romantique Qui mêle Ezéchiel avec l'arithmétique !
De Sion à la Banque il passe tour à tour ; Pour encaisser les fruits de la littérature, Ses traites à la main, il s'élance en voiture En descendant de son vautour.
D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes, Tes Gloria Patri délayés en deux tomes, Tes Psaumes de David imprimés sur vélin ; Mais quand de tes billets l'échéance est venue, Poète financier, tu descends de la nue Pour régler avec Gosselin,
Un trône est-il vacant dans notre Académie, A l'instant, sans regrets, tu quittes Jérémie Et le char d'Elisée aux rapides essieux ; Tu daignes ramasser avec ta muni d'aï change Des titres, des rubans, joyaux [)étris de fange, Et tu remontes dans les deux.
On dit même aujourd'hui, poète taciturne, Que tu viens méditer sur les chances de l'urne ; Que, le front couronné d'ache et de nénuphar, Appendant à ton mur le cithare hébraïque, Tu viens solliciter l'électeur prosaïque, Sur l'Océan et sur le Var.
Oh ! frère, cette fois j'admire ton envie. Et tu pousses trop loin le dégoût de la vie : Nous avons bien permis à ton modeste orgueil D'échanger en cinq ans tes bibliques jaaroles Contre la croix d'honneur, l'amitié de VitroUes Et l'académique fauteuil.
Mais aujourd'hui, pour prix de tes hymnes dévotes Aux hommes de juillet tu demandes leurs votes. C'en est trop, l'Esprit-Saint égare ta fierté ; Sais-tu qu'avant d'entrer dans l'arène publique. Il faut que, devant nous, tout citoyen explique Ce qu'il fit pour la liberté ?
On n'a point oublié tes œuvres trop récentes, Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes, Et sur l'autel Rémois ton vol de séraphin ; Ni tes vers courtisans pour les rois légitimes, Pour les calamités des augustes victimes Et pour ton seigneur le Dauphin.
Va, les temps sont passés des sublimes extases, Des harpes de Sion, des saintes paraphrases ; Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho ; Va donc, selon tes vœux, gémir en Palestine Et présenter sans peur le nom de Lamartine Aux électeurs de Jéricho.
La pièce était mordante ; mais, cette fois, Barthélémy s'était attaqué à plus fort que lui. La réponse de Lamartine fut admirable de noblesse, de dignité
et d'éloquence, et compte parmi ses meilleures inspirations. La voici :
A NÉMÉSrS
Non, sous quelque drapeau que le barde se range, I^a muse sert sa gloire et non ses passions ! Non, je n'ai pas coupé les ailes de cet ange Pour l'atteler hurlant au char des factions ! Non, je n'ai point couvert du masque populaire Son front resplendissant des feux du saint parvis, Ni pour fouetter et mordre, irritant sa colère, Changé ma muse en Némésis !
D'implacables serpents, je ne l'ai point coiflFée ; Je ne l'ai pas menée une verge à la main. Injuriant la gloire avec le luth d'Orphée, Jeter des noms en proie au vulgaire inhumain. Prostituant ses vers aux clameur.s de la rue. Je n'ai pas arraché la prêtresse au saint lieu ; A ses profanateurs je ne l'ai pas vendue. Comme Sion vendit son Dieu !
Non, non : je l'ai conduite au fond des solitudes, Comme un amant jaloux d'une chaste beauté : J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes Dont la terre eût blessé leur tendre nudité ; J'ai couronné son front d'étoiles immortelles. J'ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour, Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes Que la prière et que l'amour!
L'or pur que sous mes pas semait sa main prospère N'a point payé la vigne ou le chanp du potier ; Il n'a point engraissé les sillons de mon père Ni les coflVes jaloux d'un avide héritier :
Elle sait où du ciel ce divin denier tombe. Tu peux sans le ternir me reprocher cet or ! D'autres bouches un jour te diront sur ma tombe Où fut enfoui mon trésor.
Je n'ai rien demandé que des chants à sa lyre, Des soupirs pour une ombre et des hymnes pour Dieu t Puis, quand l'âge est venu m'enlever son délire. J'ai dit à cette autre âme un trop précoce adieu : " Quitte un cœur que le poids de la patrie accable ! Fuis nos villes de boue et notre âge de bruit ! Quand l'eau pure des lacs se mêle avec le sable. Le cygne remonte et s'enfuit".
Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle, S'il n'a l'âme et la lyre et les yeux de Néron, Pendant que l'incendie en fleuve ardent circule Des temples aux palais, du Cirque au Panthéon ! Honte à qui peut chanter pendant que chaque femme Sur le front de ses tils voit la mort ondoyer, Que chaque citoyen regarde si la flamme Dévore déjà son foyer !
Honte à qui peut chanter pendant que les sicaires En secouant leurs torches aiguisent leurs poignards. Jettent les dieux proscrits aux rires populaires, Ou traînent aux égouts les bustes des Césars ! C'est l'heure de combattre avec l'arme qui reste ! C'est l'heure de monter au rostre ensanglanté. Et de défendre au moins de la voix et du geste Rome, les dieux, la liberté !
La liberté ! ce mot dans ma bouche t'outrage ? Tu crois qu'un sang d'ilote est assez pur pour moi, Et que Dieu de ses dons fit un digne partage, L'esclavage pour nous, la liberté pour toi ? Tu crois que de Séjan le dédaigneux sourire Est un prix assez noble aux cœurs tels que le mien, Que le ciel m'a jeté la bassesse et la lyre, A toi, l'âme du citoyen ?
Tu crois que ce saint nom qui fait vibrer la terre, Cet éternel soupir des généreux mortels Entre Caton et toi doit rester un mystère ; Que la liberté monte à ses premiers autels? Tu crois qu'elle rougit du chrétien qui l'épouse, Et que nous adorons notre honte et nos fers Si nous n'adorons pas ta liberté jalouse Sur l'autel d'airain que tu sers ?
Détrompe-toi, poète, et jjermets-nous d'être hommes ! Nos mères nous ont faits tous du même limon La terre qui vous porte est la terre où nous sommes, Les fibres de nos cœurs vibrent au même son ! Patrie et liberté, gloire, vertu, courage, Quel pacte de ces biens m'a donc déshérité ? Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage, Esaii de la liberté?
Va, n'attends pas de moi que je la sacrifie Ni devant vos dédains ni devant le trépas ! Ton Dieu n'est pas le mien, et je m'en glorifie : J'en adore un plus grand qui ne te maudit pas I La liberté que j'aime est née avec notre âme. Le jour où le plus juste a bravé le plus fort. Le jour où Jéhovah dit au fils de la femme : '* Choisis, des fers ou de la mort ".
Que ces tyrans divers, dont la vertu se joue, Selon l'heure et les lieux s'appellent peuple ou roi, Déshonorent la pourpre ou salissent la boue, La honte qui les flatte est la même pour moi ! Qu'importe sous quel pied se courbe un front d'esclave ? Le joug, d'or ou de fer, n'en est pas moins honteux ! Des rois tu l'affrontas, des tribuns je le brave : Qui fut moins hbre de nous deux ?
Fais-nous ton Dieu plus beau, si tu veux qu'on l'adore ; Ouvre un plus large seuil à ses cultes divers I Repousse du parvis que leur pied déshonore La vengeance et l'injure aux portes des enfers !
Ecarte ces faux dieux de l'autel populaire, Pour que le suppliant n'y soit pas insulté Sois la lyre vivante, et non pas le cerbère Du temple de la Liberté!
Un jour de nobles pleurs laveront ce délire ! Et ta main, étouffant le son qu'elle a tiré, Plus juste arrachera des cordes de ta lyre La corde injurieuse où la haine a vibré ! Mais moi j'aui-ai vidé la coupe d'amertume Sans que ma lèvre même en garde un souvenir ; Car mon âme est un feu qui brûle et qui parfume Ce qu'on jette pour la ternir.
Némésis était un tour de force qui ne pouvait durer toujours. An bout d'un an le pamphlet rimé cessa de paraître. Et quelque temps après on apprit que Barthélémy s'était rallié à ceux qu'il avait tant dénoncés. Cette palinodie lui valut bien des reproches cruels auxquels il répondit un jour par une pièce où se trouvait le vers fameux :
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
Méry avait abandonné sa collaboration avant la fin de l'année ; et, durant le reste de sa carrière, qui se termina en 1866, il écrivit surtout des romans dont la plupart sont peu recoramandables, malheureusement. L'œuvre capitale de Barthélémy, après Némésis, fut une excellente traduction de V Ei\éide. ri mourut en 1867, un an après son ami.
Je dois ici une mention h. Viennet, qui, né en 1 777, vécut quatre-vingt-onze ans, et publia d'assez bonnes satires sous la Restauration et sous le résine de Louis-
Philippe. Je ne dois pas non plus passer sous silence Amédée Pommier, l'auteur des Colères^ volume de poésies satiriques qui n'étaient pas sans mérite.
Sous le gouvernement de juillet, Auguste Barbier, Barthélémy, et Méry avaient été les principaux représentants de la satire et du pamphlet en vers. M. de Cormenin fut le principal pamphlétaire en prose de cette époque.
Né en 1788, reçu avocat en 1807 sous l'Empire, entré au Conseil d'Etat en 1810, il fit surtout, jusque vers 1830, une carrière administrative. C'est sous la monarchie de juillet que se manifesta avec éclat son talent de pamphlétaire. Elu député de la gauche, il attaqua la liste civile avec une verve extraordinaire dans une série de pamphlets qu'il signa du pseudonyme de Timon. Yoici un échantillon de son genre. C'est le début de sa brochure. Questions scandaleuses d'un jacobin, au sujet de la dotation du duc de Nemours :
" Il y a un certain lieu dans Paris qui est borné à l'orient par la grille du Carrousel, au couchant par le jardin de Lenôtre, au nord par la rue de Rivoli, au midi par la Seine. Ce lieu a nom les Tuileries.
" Or dans ce petit coin de Paris, bien petit, on traite résolument de jacobins tous ceux qui s'avisent de trouver que la liste civile, avec ses vingt-six millions, en louis neufs et reluisants au soleil, n'est pas déjà trop mal riche comme cela ; que le domaine privé, avec plus d'une centaine de millions, en a sa suffisance et plus que sa suffisance, et que c'est assez la mode, en France, qu'un père de famille bien nippé
et bien rente ne fasse point payer la dot de ses enfants par ses parents, voisins, amis et connaissances, et surtout par ceux qui ne sont ni ses parents, ni ses voisins, ni ses amis, ni ses connaissances.
" Je suis l'un de ces jacobins, jacobins pour vous servir, messieurs de la cour, et du fond de ma jacobinière, où je vis en compagnie de trente-trois millions de contribuables, tous mal pensants et mauvais payeurs, je suis assez osé, voyez cela, pour vous adresser maintes questions qui vont faire frémir les cœurs sensibles de la haute et basse livrée, et qui sont toutes, je l'avoue, plus impertinentes, plus effrontées, plus scandaleuses, plus incendiaires et plus infernalement logiques les unes que les autres.
" Entrons vivement dans l'affaire, car le temps presse, et vous avez hâte, on le sait bien, de palper la somme ".
En 1845, M. de Cormenin, considéré jusque-là comme appartenant à l'opinion la plus avancée, se jeta résolument dans la polémique relative à la liberté de l'enseignement, et publia, en faveur des catholiques et pour la défense des Jésuites, deux brochures : Oui et non et Feu ! Feu ! qui eurent un retentissement énorme.
C'est vers la même époque que Timon publia son livre des Orateurs, œuvre intéressante et originale dont plusieurs parties tiennent du pamphlet.
Le rôle de pamphlétaire de M. de Cormenin se termina en 1846. Depuis lors il se consacra à des œuvres de bienfaisance et à des travaux d'éducation. Il rentra au Conseil d'Etat sous le second
empire, et c'est dans ce poste qu'il mourut en 1868.
Nous arrivons à une époque où la satire et le pamphlet politique, ne pouvant élever la voix en France, à cause du régime préventif inauguré en 1852, durent passer la frontière. Ils n'en furent que plus violents et plus audacieux.
Le coup d'Etat de Louis - Napoléon au Deux- Décembre compta parmi ses victimes les plus célèbres et ses ennemis les plus implacables un grand poète dévoyé, Victor Hugo. L'auteur des Odes et ballades, après avoir été légitimiste en 1825, orléaniste après 1830, bonapartiste ardent en 1848, s'était transformé en républicain et démocrate par ambition vers 1850. Devenu l'un des porte- voix les plus sonores de la Montagne dans l'Assemblée législative il aspirait à un grand rôle politique, et rêvait de devenir président de la "République, lorsque le coup d'Etat vint détruire toutes ses espérances.
Déçu dans ses ambitions et réfugié d'abord à Bruxelles, puis à Jersey et enfin à Guernesey, il déversa dans deux livres de colère et de vengeance ses haines et ses fureurs contre le vainqueur du Deux- Décembre. Il écrivit en prose Napoléon le Petit, et en vers les Châtiments.
Ces deux œuvres sont d'inspiration mauvaise. Le poète s'y vautre dans l'injure et dans l'invective à outrance. D s'en prend à tout et à tous, à l'Eglise, à la magistrature, à l'armée. Il traîne dans la boue Pie IX, M^' Sibour, Montalembert, Louis Veuillot, tous ceux qui ont souri quand il parlait, ou n'ont pas applaudi quand il chantait, et il les joint dans
ses strophes furibondes à celui qui est le suprême objectif de sa rage : Louis-ÎTapoléon.
î^ous allons choisir quelques extraits de ces œuvres, où Victor Hugo, on est forcé de le reconnaître, a atteint parfois une puissance d'expression et une beauté de forme extraordinaires.
Il avait appelé pour la première fois Louis-Napoléon " Napoléon le Petit ", dans un discours à la tribune de l'Assemblée législative.
C'était au cours d'un débat sur la revision de la constitution ; et, à propos des tentatives de restauration impérialiste, dont on avait parlé devant la Chambre, Victor Hugo, essayant d'écraser le princeprésident en le comparant au triomphateur d'Austerlitz et de Friedland, s'était écrié : " Quoi ! après Auguste, Augustule ! Quoi ! parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit " !
' Ce surnom de Napoléon le Petit devint le titre d'un pamphlet en prose que le poète publia à Bruxelles aux premiers jours de son exil. 1\ l'écrivit en un mois, du 12 juin au 14 juillet 1852. M. Edmond Biré, un critique de haute valeur, le place au rang des meilleurs ouvrages de Victor Hugo, au point de vue de la forme. " Le pamphlet est admirable, dit-il. Ce qui manque à la plupart des œuvres du poète, c'est cette qualité que rien ne remplace et hors de laquelle il n'est pas de vraie grandeur, la sincérité. Dans Napoléon le Petite dans ces pages enflammées, furieuses, frénétiques, Victor Hugo a été sincère. Le poète n'est plus un écho ; sa passion
est une vraie passion, sa colère une vraie colère, sa haine une vraie haine. Aussi le livre est-il violent jusqu'à la rage, brutal jusqu'au cynisme, injuste jusqu'à la folie, mais violent, brutal et fou, il est vivant " !
Jugez vous-mêmes, Mesdames et Messieurs, de la vérité de cette appréciation. Voici la dernière page du pamphlet :
" Quoi ! c'est ce Bonaparte qui a fait cette ruine !
" Quoi ! c'est au centre du plus grand peuple de la terre ; quoi ! c'est au milieu du plus grand siècle de l'histoire que ce personnage s'est dressé debout et a triomphé !
" Se faire de la France une proie, grand Dieu ! ce que le lion n'eût pas osé, le singe l'a fait ! ce que l'aigle eût redouté de saisir dans ses serres, le perroquet l'a pris dans sa patte ! Quoi ! Louis XI y eût échoué ! quoi ! Richelieu s'y fût brisé! quoi ! Napoléon n'y eût pas suffi ! En un jour, du soir au matin, l'absurde a été le possible. Tout ce qui était axiome est devenu chimère. Tout ce qui était mensonge est devenu fait vivant. Quoi ! le plus éclatant concours d'hommes ! quoi, le plus magnifique mouvement d'idées ! quoi ! le plus formidable enchaînement d'événements ! quoi ! ce qu'aucun Titan n'eût contenu, ce qu'aucun Hercule n'eût détourné, le fleuve humain en marche, la vague française en avant, la civilisation, le progrès, l'intelligence, la révolution, la liberté, il a arrêté cela un beau matin, purement et simplement, tout net, ce masque, ce nain, ce Tibère avorton, ce néant !
" Dieu marchait, et allait devant lui. Louis Bonaparte, panache en tête, s'est mis eu travers et a dit à Dieu : " Tu n'iras pas plus loin !
" Dieu s'est arrêté.
" Et vous vous figurez que cela est ! et vous vous imaginez que ce plébiscite existe, que cette constitution de je ne sais plus quel jour de janvier existe, que ce sénat existe, que ce conseil d'Etat et ce corps législatif existent ! Vous vous imaginez qu'il y a un laquais qui s'appelle Rouher, un valet qui s'appelle Troplong, un eunuque qui s'appelle Baroche, et un sultan, un pacha, un maître qui se nomme Louis Bonaparte ! Vous ne voyez donc pas que c'est tout cela qui est chimère ! vous ne voyez donc pas que le Deux-Décembre n'est qu'une immense illusion, une pause, un temps d'arrêt, une sorte de toile de manœuvre derrière laquelle Dieu, ce machiniste merveilleux, prépare et construit le dernier acte, l'acte suprême et triomphal de la Révolution française ! Vous regardez stupidement la toile, les choses peintes sur ce canevas grossier, le nez de celui-ci, les épaulettes de celui-là, le grand sabre de cet autre, ces marchands d'eau de Cologne galonnés que vous appelez des généraux, ces poussahs que vous appelez des magistrats, ces bonshommes que vous appelez des sénateurs, ce mélange de caricatures et de spectres, et vous prenez cela pour des réalités ! Et vous n'entendez pas au delà, dans l'ombre, ce bruit sourd ! vous n'entendez pas quelqu'un qui va et vient ! vous ne voyez pas trembler cette toile au souffle de ce qui est derrière ! "
Apres la prose, les vers. Après Napoléon le Petit ^ les Châtiments^ publiés en 1853. Un critique éminent affirme que ce recueil est le chef-d'œuvre de Victor Hugo. Cet éloge n'est peut-être pas démesuré, mais il faut se hâter d'ajouter que bien des pages de ce chef-d'œuvre sont odieuses. Quelques citations vous en donneront une idée. Poursuivant toujours sa tactique de rapetisser Louis-Napoléon en évoquant le souvenir glorieux du grand empereur, le poète, dans sa pièce intitulée Toulon, fait un rapprochement entre le Toulon de 1793 où commença la fortune de Bonaparte, et le Toulon contemporain, ville connue des forçats. Et il fait sortir de ce rapprochement une foudroyante invective contre le créateur du second empire :