‹ Discours et conférencesChapitre 17 sur 18 · LE MANTEAU IMPÉRIAL · texte numérisé non relu

LE MANTEAU IMPÉRIAL

Oh ! vous dont le travail est joie Vous qui n'avez pas d'autre proie Que les parfums, souffle du ciel, Vous qui fuyez quand vient décembre, Vous qui dérobez aux fleurs l'ambre Pour donner aux hommes le miel.

Chastes buveuses de rosée, Qui, pareilles à l'épousée, Visitez le lis du coteau, O sœur des corolles vermeilles.

Filles de la lumière, abeilles.

Envolez-vous de ce manteau !

Ruez-vous sur l'homme ; guerrières !

O généreuses ouvrières.

Vous le devoir, vous la vertu, Ailes d'or et flèches de flamme.

Tourbillonnez sur cet infâme, Dites-lui : " pour qui nous prends-tu ?

" Maudit I nous sommes les abeilles !

" Des chalets ombragés de treille " Notre ruche orne le fronton ; " Nous volons, dans l'azur écloses.

" Sur la bouche ouverte des roses " Et sur les lèvres de Platon.

'' Ce qui sort de la fange y rentre,

" Va trouver Tibère en son anti-e,

" Et Charles Neuf sur son balcon,

" Va ! sur ta pourpre il faut qu'on mette

" Non les abeilles de l'Hymette

" Mais l'essaim noir de Montfaucon " !

Et percez-le toutes ensemble, Faites honte au peuple qui tremble, Aveuglez l'immonde trompeur, Acharnez-vous s^urJui, farouches.

Et qu'il soit chassé par les mouches Puisque les hommes en ont peur!

S'il s'agissait ici d'une étude complète sur Victor Hugo, il me faudrait parler de la pièce intitulée V Expiation, la plus forte de ce recueil, et l'une des plus admirables que le poète ait jamais écrites. Mais, comme il me faut abréger, je vais quitter les Châtiments après vous avoir cité quelques vers haineux contre Louis Veuillot, qui avait commis l'impardonnable crime de siffler autrefois l'orateur. Ecoutez en quel noble style celui-ci prend sa revanche :

Ce Zoïle cagot naquit d'une .Tavotte, Le diable — ce jour-là Dieu permit qu'il créât — D'un peu de Ravadlac et d'un i»eu «le Nonotte Composa ce gredinbéut...

Armé d'un goupillon, il entra dans la lice Contre les jacobins, le siècle et le péché, Il se donna le luxe, étant de la police, D'être jésuite et saint par-dessus le marché...

Regardez : le voilà I — Son journal frénétique Plaît aux dévots et semble écrit par des bandits. Il fait des fausses-clefs dans l'arrière-boutique Pour la porte du paradis.

Des miracles du jour il colle les affiches ; Il rédige l'absurde en articles de foi ; Pharisien hideux il trinque avec les riches, Et dit au pauvre : Ami, viens jeûner avec moi...

C'est ainsi qu'outrageant gloires, vertus, génies. Charmant par tant d'horreurs quelques niais fougueux. Il vit tranquillement dans les ignominies Simple jésuite et triple gueux.

Louis Veuillot répondit à cette diatribe misérable eu quelques ligues écrasantes de mépris, d'abord dans r Univers^ et ensuite dans les Odeurs de Paris.

" M. Hugo, dit-il, se rue en hémistiches comme s'il avait à venger contre moi quelque grief atroce et inouï. Il ne venge que sa vanité mortifiée d'auteur et de tribun. J'ai toujours parlé de lui comme d'un poète incomplet, d'un moraliste insuffisant et d'un comparse politique ridicule : rien de plus. J'ai ri avec tout le monde tantôt de ses vers, tantôt de son journal, tantôt de son congrès de la paix et de ses motions humanitaires, toujours de ses discours ; j'ai été indigné comme tout le monde de son habit de pair de France retourné en carmagnole . . . C'est

tout. On a dit de lui bien autre chose : il y a eu dans les journaux du temps bien des allusions que F Univers^ fidèle à ses habitudes, a dédaigné de ramasser, et je n'ai pas même tondu de ce pré la largeur de ma langue. Je n'ai donc jamais violé à son égard les lois du combat les plus connues et les plus admises, et c'est uniquement pour avoir été atteint de quelques épigrammes légitimes qu'il me travaille aujourd'hui de son stylet. . . Si j'avais eu le dessein de le faire souffrir, j'aurais bien réussi, puisqu'après des années mes piqûres lui cuisent encore. Mais il s'est trop gratté et je ne visais point à produire une telle inflammation. . . Pauvre glorieux de chiffon ! Comme la verge qui flagelle l'orgueil lai a fait vite et durement sou compte ! Il a reçu de Dieu le talent, des rois les honneurs, du peuple la popularité. Rien n'a profité dans ses mains ; il a tout perdu, et lorsqu'un semblant d'infortune lui permettait de rentrer en lui-même, d'envelopper au moins la ruine de son sort, il manque à cette dernière grâce, il déchire avec frénésie ce dernier manteau ; il se rend odieux et ridi(.;ule jusque dans le malheur ".

Je suis heureux, Mesdames et Messieurs, d'être arrivé à ce nom de Louis Veuillot, que le Cercle catholique de Québec a toujours entouré de sa fidèle admiration, et qui brille d'un éclat glorieux dans la littérature de notre siècle, au nom de cet incomparable écrivain qui a touché à tous les genres et qui a été maître dans tous, qui a eu la verve, la correction, le goût, l'esprit, la poésie, l'éloquence.

en iiu mot tout le clavier littéraire. Grand pamphlétaire, grand satirique, soldat de la plus sainte des causes, Louis Veuillot s'est servi pour la défendre des armes que tant de mécréants avaient employées pour la combattre. Il a été trop souvent parlé de lui à cette tribune pour que j'aie besoin de faire connaître son œuvre immense et merveilleuse. Je me bornerai donc à lui emprunter quelques citations caractéristiques.

Louis Veuillot a publié deux volumes de vers satiriques, les Satires et les Couleuvres. Ces vers ne forment, sans doute, qu'une partie accessoire de son ceuvre. Et cependant ils ont une incontestable valeur. La grande renommée du prosateur a jeté dans l'ombre ses réelles facultés poétiques. " Louis Veuillot, écrit M. Frédéric Godefroy, dans son Histoire de la littératwe fr an çaise,n' est pas assez apprécié comme poète. Sa place de combat, ses luttes, ses polémiques ardentes, le souvenir des coups reçus et des affections froissées ont fait prononcer contre lui des jugements personnels et injustes. En dépit de ces appréciations dictées par la rancune, par la passion ou par l'antipathie, nous ne craindrons point d'affirmer que les Satires de J^ouis Veuillot, sans avoir une supériorité absolue, une perfection sans tache, restent comme un des meilleurs ouvrages du genre, pour l'élévation morale des sentiments, la force ou la délicatesse de la pensée, l'énergie ou la finesse de l'expression ".

Le passage suivant de la pièce intitulée Préli-

minaire donne la note dominante de tout ce volume des Satires :

J'attaque sans scrupule, et je suis sans alarmes. L'adversaire est solide, il ne manque pas d'armes ; C'est un prince. Parmi ses intimes varlets. Quelques-uns ont du style... et beaucoup des stylets l Ils vont envenimer leurs flèches les plus sûres ; Mais trente ans j'ai bravé, j'ai cherché ces blessures,

Je sais qu'on n'en meurt pas Et dussé-je en mourir

Dussé-je ne laisser de moi dans l'avenir

Qu'un renom tout couvert de leur encre épaissie,

C'est mon devoir, voilà de quoi je me soucie.

Je les ai trop connus, ils m'ont trop tourmenté,

A tout ce que j'honore ils ont trop insulté ;

Contre Dieu, le bon sens, la grammaire et l'Eglise,

Ils ont trop à leur aise étalé leur sottise,

Trop menti, trop fourbi le sophisme insolent,

Trop abusé du vice et parfois du talent :

Je n'en peux plus ; il faut que mon cœur se soulage,

Et qu'à son tour ma main frappe et les endommage.

Il n'y a qu'à lire ce volume pour être convaincu que le poète a tenu parole, et que sa main a endommagé plus d'un contempteur de la vérité.

Mais c'est surtout en prose que Louis Veuillot a combattu. Un grand nombre de ses articles dans r Univers^ son EscUwe Vindex, son Fond de Giboyer, plusieurs chapitres de ses Libres Penseurs et de ses Odeurs de Paris sont des pamphlets dans la meilleure acception du mot. Que de pages étincelantes, que de traits inoubliables il a laissés dans ce genre ! Laissez-moi vous citer cette mise en scène de deux types, Greluche et Ravet, dans les Libres Penseurs :

" Greluche et Ravet se jalousent, quoique amis et

collaborateurs. — Ravet, dit Greluche, n'a que fort peu d'imagination, et point du tout de style. Je le plains d'écrire ; le pauvre gars tire vers l'hôpital. — Ce que je reproche à Greluche, dit Ravet, c'est qu'il est trop modeste : il copie tout le monde. Si quelqu'un a fait quelque chose d'un peu propre, on eu voit bientôt une imitation de sa main. Il prend jusqu'aux titres, et vous pouvez remarquer qu'il m'a volé celui de son dernier conte. Il aurait fait un excellent huissier ; mais il a voulu se mettre dans la littérature pour y mourir de faim.

" Ni Greluche ni Ravet ne daignent être jaloux d'un Gerbet ou d'un Moutalembert.

" Ils marchent. Le mal qu'ils faisaient naguère par corruption native, ils le font présentement par passion : c'est une joute entre eux à qui vomira contre la religion plus de sottises et d'injures, à qui révoltera ce qui reste d'honnêtes gens par des hardiesses plus sales. Hier Babouin proposait de canoniser Voltaire. Xon, dit Greluche, restaurons les autels de Mercure. Non, reprend Babouin, dressons un temple à Vénus meretrix. Babouin attaque les moines, Greluche outrage les religieuses. Babouin calomnie les Carmélites, Greluche bave sur les Soeurs de Charité. Greluche a une idée qu'il caresse et dont il ne parle à personne : il médite un roman où tous les personnages feront profession d'athéisme, et seront les plus honnêtes gens du monde. Babouin flaire ce beau projet, le vole à Greluche, et tâche de l'arranger en comédie. Ainsi Babouin renchérit

sur Grreluche. ainsi Greluclie sur Babouin. De leurs ordures ils couvrent des toises de papier. Revues, journaux, cabinets de lecture, théâtres en regorgent, en débordent, en crèvent. Greluche se nomme légion, Babouin se nomme légion. Il y a cinq cents Babouins à qui répondent cinq cents Greluches. ■Chaque Babouin a son aïeul, sa femelle et ses petits ; tout autant en a chaque Greluche. C'est chose réglée, il faut que le catholicisme succombe : les Babouins y ont engagé leur parole, les Greluches t'ont juré sur Fhonneur.

" Que je puisse leur payer un sou de plus par ligne, à 1' Univers, qu'ils ne reçoivent du journal où ils sont le plus payés, j'en fais des Capucins. Chacun d'eux m'apportera chaque jour un sermon, aussi long qu'il aura pu l'écrire. Ce ne seront que petits oratoires, dévots pèlerinages et bouquets spirituels. Babouin me demandera si l'on peut, sans blesser les oreilles pieuses, conter que le vertueux Léaudre recherche en mariage la pudique Lélie, et Greluche, m' offrant un travail raisonné contre Voltaire, me dira tout bas de prendre garde aux licences de Babouin. . .

" Une chose, entre beaucoup d'autres, qui porte à croire que Dieu n'a point peur des gens de lettres ; c'est qu'il ne donne à aucun catholique un sac d'écus et la pensée de faire de tous ces Diderots des chantres".

Voici une autre page du maître, extraite d'une •réponse adressée par lui au Siècle, qui l'avait accusé

de se constituer le détracteur des gloires de la France :

" De vos gloires ou des nôtres, lesquelles sont vraiment les gloires de la patrie ? Depuis le beau jour où la France apparut, première née de l'Eglise, l'épée de Clovis à la main, la main de saint Rémy sur la tête, jusque vers la moitié du XVIIP siècle, c'est-à-dire durant quatorze cents années, toutes ses gloires, presque sans exception, sont profondément catholiques et monarchiques ; et celles qui portent le moins cet auguste caractère en sont encore trop marquées pour vous, qui datez de l'encyclopédie et de la république, qui n'êtes ni catholiques, ni monarchistes, qui rêvez tout autre chose que le trône de saint Louis et l'autel de Bossuet. Vous ne pouvez pas recevoir ces gloires, et, quoi que vous disiez, vous ne les recevez pas. Vous rejetez ce qu'elles ont cru, vous difiamez ce qu'elles ont illustré, vous voulez abolir ce qu'elles ont établi. Vous êtes condamnés à renier tout le passé de la France. Vous êtes une France nouvelle, ou plutôt une France à rebours qui rompt avec ces grands ancêtres, et qu'à leur tour les ancêtres ne connaissent pas. Vous abjurez leurs principes, vous abjurez leurs croyances, vous abjurez leur histoire ou vous la profanez ; vous abjurez jusqu'à leur langue, et dans votre jargon emphatique et confus, comme en tout le reste, ce qui vous caractérise est le défaut le plus contraire à leurs qualités. Vous vivez d'emprunts faits à des plagiaires récents. Votre religion ou votre philosophie vient d'Allemagne ; votre politique vient d'Angle-

terre ; votre morale est encore à fabriquer ; votre littérature..., mais, pour avoir uue littérature, il faut d'abord avoir une langue : vous ne savez pas même ce que c'est qu'une littérature. Vous prenez M. Sue et M. Dumas pour des écrivains ; ce qui passe cette mesure, vous l'applaudissez sans doute, mais vous ne l'entendez plus et vous n'êtes plus en état de goûter ce qui reste de bonne littérature dans M. Béranger. J'en atteste tout ce qui sort de vos lourdes mains, et particulièrement l'article que vous aurez la simplicité d'écrire pour réfuter celui-ci. Il vous faut une littérature qui serve votre politique et qui lui ressemble : quelque chose de vulgaire et d'un peu clandestin, qui aille en bas, qui achève d'aveugler l'ignorance, qui achève d'envenimer la jalousie, qui fasse mépriser les supériorités spirituelles, haïr les supériorités sociales, détester toute subordination, perdre tout respect. Voilà pourquoi vous aimez tant Voltaire et Béranger, et encore plus M. Sue et vos autres feuilletonistes : tout ce qu'ils touchent, tout ce qu'ils gâtent, se détache de la vieille France, vient à vous, est pour vous. Vous régnez sur ces captifs de l'incrédulité religieuse, morale et civile ; vous les remplissez de vos idées, ils entendent votre langue, et c'est le mépris le plus absolu qui se puisse faire de toutes les gloires du nom français ".

Les pages de cette force abondent dans les Mélanges et les autres œuvres du grand écrivain.

Les Châtiments de Victor Hugo, les Satires et les Couleuvres de Louis Veuillot n'ont pas été les seules

poésies satiriques qui aient vu le jour durant la période de 1851 à 1870. Un autre poète, M. Victor de Laprade, a manié, à son heure, le fouet de la satire. Ses Muses d'Etat, publiées par le Correspondant en 1866, produisirent une vive sensation. On trouve cette pièce, avec d'autres du même genre, dans un volume intitulé : Poèmes civiques. M. de Laprade a aussi publié, en 1876, un autre recueil intitulé Trihuns et courtisans, qui procède de la même inspiration.

îTous arrivons maintenant au moment où la Lanterne d'Henri Eocbefort commença à éclairer de ses rayons sinistres les derniers jours du second empire. C'est en 1868 que cet écrivain conquit sa renommée de pamphlétaire. î^é en 1831, Henri, comte de Rochefort-Luçay, — car ce farouche démagogue est noble d'origine, — débuta dans les lettres comme vaudevilliste, fit du journalisme au Figaro et trouva définitivement sa veine quand il fonda, en 1868, sa Lanterne, dirigrée contre les hommes et les institutions de l'Empire. !N'ous ne nous appesantirons pas sur les écrits du lanternier. Ils dépassèrent en violence et en brutalité tout ce qu'on avait lu jusqu'alors. Quelques traits pris çà et là donneront une idée de sa manière :

" Le Courrier de V Intérieur est cité devant la police correctionnelle pour un article intitulé : Un chapitre inédit de Vhistoire du Deux- Décembre. Etrange paya que celui où l'on poursuit ceux qui racontent les deux-décembre et où on couronne ceux qui les font ".

" La statue équestre de ZSTapoléon III, représenté en César (rions-en pendant que nous y sommes), est l'œuvre de M. Barye. On sait que M. Barye est le plus célèbre de nos sculpteurs d'animaux ".

*' Mon opposition est systématique, je le reconnais, dit-il, mais il faut être juste, l'admiration du Constitutionnel ne l'est pas moins. Tant que plusieurs de nos dignitaires toucheront systématiquement 250,000 à 300,000 francs par an ; tant que M. Routier soutiendra systématiquement que l'expédition du Mexique est la plus grande pensée du règne (pas du règne de Maximilien, bien entendu) ; tant que les choses, enfin, me paraîtront marcher systématiquement mal, je répéterai systématiquement qu'elles ne vont pas bien ".

" On a vendu, l'autre jour, 92 francs un cheval qui fut l'un des plus brillants des écuries du duc de Morny. Devant ces 92 francs donnés pour le cheval, on frémit en songeant que le maître, qui nous a tant coûté, ne les a jamais valu ".

" ISTapoléon III choisit généralement le mois de janvier pour faire des promesses, et il garde les onze autres mois de l'année pour ne pas les tenir ".

Réfugié à Bruxelles en 1868, élu député en 1869^ et devenu directeur du journal la Marseillaise, la même année, Rochefort fit partie du gouvernement de la Défense nationale, le 4 septembre 1870, se compromit dans les événements de la Commune en 1871, fut emprisonné, puis déporté à îTouméa,s'évada et résida quelque temps à Genève et à Londres,

revint en France après l'aranistie en 1880, fonda V Intransigeant, journal radical et socialiste, déclara la guerre à ses anciens amis arrivés au pouvoir, parce qu'il les trouvait encore trop peu avancés pour lui, prit une part active à la campagne boulangiste, s'esquiva encore une fois pour ne pas être arrêté, fut condamné pour haute trahison, et demeure maintenant à Londres d'où il rédige son Intransigeamt avec une violence inouïe i. Suivant moi le talent d'Henri Rochefort a été grandement surfait. Il a du trait, mais il manque de souffle et d'éloquence. Quant à son œuvre, elle est d'un bout à l'autre ce qu'il y a de pire dans le mauvais.

Un écrivain bien supérieur à Henri Rochefort, c'est Edouard Drumont. Le directeur de la Libre Parole est un pamphlétaire de race, puissant dans l'invective, cruel dans l'ironie, éloquent et poétique à ses heures, très érudit et artiste jusqu'au bout des ongles.

Drumont a débuté dans les lettres avant 1870, mais il a rais du temps à percer, et sa grande renommée date surtout de sa France juive publiée en

J'ai déjà cité, à cette tribune, de copieux extraits de l'œuvre de Drumont. Je me bornerai donc à vous lire ici cette page finale de son livre Le secret de Fourmies :

" Tout a réussi aux malfaiteurs qui nous gouver-

1 — Depuis 1J*95, Rochefort est revenu rà Paris, en vertu de la loi d'amnistie qui fut votée vers cette époque.

nent. Ces hommes, qui traînent après eux un passé fangeux, qui ont comparu en police correctionnelle pour outrages aux mœurs, qui ont été mêlés à toutes les escroqueries de ces temps, semblent jouir d'une mystérieuse protection. On se sent confondu d'étonnement devant cette interruption absolue du fonctionnement de toute justice supérieure. Et dans ce Paris qui a vu tant de révolutions, dans ce Paris où chaque rue, chaque place vous rappelle l'écroulement de quelque régime qui se croyait affermi pour toujours, une voix semble dire de patienter, d'espérer, promettre qu'on verra des choses qui soulageront la conscience oppressée.

" Il y a du fil encore sur les quenouilles que filent les Parques, il y a des années encore à compter, même dans ce siëcle, et dans ces années il y aura un événement que nous ne parvenons pas à découvrir et qui changera tout. Les rufiâans qui sont aujourjd'hui dans des palais se réveilleront tout à coup au fond d'une prison, livrés à toutes les angoisses, en proie à toutes les terreurs, s'attendant aux plus aifreux supplices.

" C'est une certitude que l'on a et, à vrai dire, de cette certitude on ne pourrait dire ni le pourquoi ni le comment, et cependant on est sûr que cela sera, et l'on en est si sûr que c'est une idée qui rattache à la vie ; on serait fâché de partir avant d'avoir vu la fin de tous ces coquins. . .".

Il y a l>eaucoup de bon chez Drumont, mais ses ceuvres ne sont pas sans danger. Il incline trop vers le socialisme et ne respecte pas assez les hommes et

les institutions qui devraient être à l'abri de ses traits. C'est un esprit capricieux, chez qui l'impression domine le jugement. Dans ces derniers temps ses attaques passionnées contre le comte de Mun, contre M^ d'Hulst, contre le Souverain Pontife luimême lui ont fait beaucoup de mal, et ont nécessairement diminué son prestige auprès de l'opinion catholique.

Mesdames et Messieurs, nous voici parvenus au terme de cette causerie bien imparfaite. Mon seul but a été de faire défiler rapidement sous vos yeux les principaux satiriques et pamphlétaires français de notre siècle.

Chateaubriand, Paul - Louis Courier, Béranger, Barthélémy et Méry, Barbier, Cormenin, Victor Hugo, Loais Veuillot, Henri Rochefort, Edouard Drumont, voilà les écrivains que les historiens littéraires de notre époque classeront comme les plus illustres représentants de ce genre.

Vous avez pu constater que, dans ce groupe d'auteurs fameux, tous n'ont pas les mêmes titres à notre admiration et à notre sympathie. Chateaubriand a rendu d'incontestables services à la cause religieuse, mais il y a beaucoup de mélange dans son œuvre.

Cormenin a terminé sa carrière mieux qu'il ne l'avait commencée. Drumont n'est pas toujours un guide sûr. Quant aux autres. Barbier, Barthélémy et Méry n'avaient pas l'esprit chrétien ; Paul-Louis Courier, Béranger, Victor Hugo et Rochefort ont

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mis leur plume et leur talent au service des plus détestables causes, et il ne saurait y avoir de profit à les fréquenter assidûment. Les modèles que nous devons étudier, ce sont les œuvres des champions de la vérité, de ceux qui, comme Louis Yeuillot, n'ont cessé de combattre pour l'Eglise et la société chrétienne.

Ceux-là sont nos maîtres, ceux-là sont nos chefs, ceux-là doivent être nos inspirateurs, c'est chez ceuxlà qu'il faut aller chercher la lumière, la tactique, la doctrine et le style.

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