MONSIEUR LE MARQUIS DE LEVIS ET A MONSIEUR LE MARQUIS DE NICOLAY
Messieurs,
La province de Québec que vous visitez en ce moment, et qui était autrefois le cœur de ce vaste pays qu'on appelait la Xouvelle-France, la province de Québec a une devise dont elle est tière et qu'elle aime à graver au fronton de ses monuments et de ses palais. Cette devise n'a que trois mots : " Je me souviens " ; mais ces trois mots, dans leur simple laconisme, valent le plus éloquent discours. Oui, nous nous souvenons. Nous nous souvenons du passé et de ses luttes, du passé et de ses leçons, du passé et de ses malheurs, du passé et de ses gloires. Et il était le fidële interprète de ce culte du souvenir, ce poëte canadien, Cromazie, le plus grand de nos bardes patriotiques, lorsqu'il nous adressait ces vers que vous me pardonnerez de vous citer :
Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux Où, seuls, abandonnés par la France, leur mère, Nos aïeux fléfcnfJaient son nom victorieux. Et voyaient devant eux fuir l'armée étrangère?
Regrettez-vous encore ces jours de Carillon Où, sous le drapeau blanc enchaînant la victoire, Nos pères se couvraient d'un immortel renom. Et traçaient de leur glaive une héroïque histoire ?
En vous redisant cette poétique apostrophe, à laquelle notre peuple tout entier pourrait répondre : je me souviens, je vous ai priés de me pardonner cette citation parce qu'elle vous faisait entendre, à vous fils de la France contemporaine, un écho de notre plainte filiale envers laFrance du XVIIP siècle, oublieuse des enfants qui luttaient, souflfraient et mouraient pour elle, sur les plages lointaines de l'Amérique. Mais qu'ai-je besoin de m'excuser? S'il y avait en France, en 1759, des philosophes de boudoir et des poètes de cour qui se moquaient de nos " quelques arpents de neige ", il y avait aussi des preux qui venaient les arroser de leur sang, il y avait des héros qui venaient les défendre de leur glaive, il y avait des capitaines qui venaient les illustrer de leurs exploits. Et je me hâte de prononcer le nom que tout le monde a dans le cœur et sur les lèvres, et de vous dire : héritiers et descendants de Lévis, vous êtes des nôtres ; durant les jours épiques de 1758, de 1759 et de 1760, vous étiez ici au champ d'honneur dans la personne de votre grand aïeul ; nos souvenirs sont donc vos souvenirs, nos malheurs sont vos malheurs, et vos gloires sont nos gloires. Vous pourrez parcourir d'un œil assuré les pages de nos historiens et de nos poètes : le reproche ne vous y atteint pas et la reconnaissance enthousiaste est votre seul partage.
Soyez les bienvenus parmi nous, Messieurs, et ne vous étonnez pas que votre présence produise une si vive émotion. Elle rajeunit, pour ainsi dire, de plus d'un siècle et quart, le Canada français. Elle donne comme une figure et une réalité vivantes au fantôme aimé du passé. Elle évoque à nos yeux ravis
Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux. Elle fait renaître soudain et rayonner à nos regards
cette époque héroïque
Où, sous Montcalm, nos bras victorieux Renouvelaient, dans la jeune Amérique Les vieux exploits chantés par nos aïeux.
Elle fait surgir de leur cadre historique ces scènes dramatiques et grandioses.
Où la voix de Lévis retentissait sonore.
Elle fait briller, en particulier, d'un nouvel éclat, elle met dans une lumière plus actuelle ce nom qui est votre couronne et notre orgueil : Lévis !
N'est-ce pas toute une épopée qui revit lorsqu'on le prononce? Lévis, c'est Chouaguen, Saint-Sacrement, Carillon, Montmorency et Sainte-Foye ! Lévis, c'est l'héroïsme tenant la fortune en échec, et changeant peut-être nos destinées, si la valeur et le génie de l'homme pouvaient balancer les décrets de Dieu ! Lévis, c'est le drame pathétique des derniers jours de la Nouvelle-France, c'est la victoire reconquise aux champs mêmes de la défaite, c'est la gloire illuminant d'un rayon suprême le régime expirant, et
déposant, comme un germe de vie, dans le tombeau où notre peuple semble descendre, ces garanties tutélaires qui vont en faire le berceau de nos franchises et de notre grandeur futures.
Voilà ce qui constitue, suivant nous, le titre original et magnifique de votre illustre aïeul à l'impérissable gratitude du peuple canadien. En effet, le 28 avril 1760, ce que le héros de Sainte-Foye semait de sa main victorieuse, dans les sillons historiques deux fois rougis et fécondés du sang des braves, ce n'était pas la mort, c'était la vie; c'était autre chose que des cadavres de soldats, de miliciens et de sauvages, c'étaient la foi, l'honneur et la liberté d'un peuple. Semence généreuse dont notre siècle a vu mûrir les immortelles moissons, et qui a fait de Lévis plus que le héros du passé, le sauveur de l'avenir.
Votre nom, M. le marquis de Lévis, est donc l'un des plus puissants anneaux de la chaîne infrangible qui nous unit à la France. Loyaux sujets et sujets heureux de l'Angleterre, nous n'en conservons pas moins l'amour de la noble nation qui nous a enfantés à la civilisation et à la foi chrétiennes. Et, durant votre séjour parmi nous, notre fierté et notre joie seraient que vous eussiez un peu l'illusion de la patrie française. Autrefois nous étions la îTouvelle-France. On nous dit que les rôles sont changés, que la France nouvelle est en Europe et que la vieille France est ici. ]^ous acceptons volontiers cette interversion et nous consentons à à être, en Amérique, la vieille France. Non pas,
sans doute, au point de vue de ces formes sociales et politiques qui sont susceptibles de modification suivant l'action du temps et la marche des siècles. Mais nous consentons à être la vieille France par ce qui constitue surtout l'âme d'un peuple : par la foi, par l'attachement aux institutions religieuses et nationales, par la fidélité aux antiques traditions qui ont fait la force et la grandeur de la fille aînée de l'Eglise.
Cette France-là, Messieurs, cette France chrétienne qui est la nôtre, nous savons qu'elle vous compte parmi ses plus illustres représentants. Et c'est un titre de plus que vous avez à la respectueuse sympathie du Cercle catholique de Québec, dont tout le programme et toute l'ambition sont de marcher de loin sur les traces des œuvres analogues (\ue des catholiques éminents ont fondées dans votre pays.
Nous vous remercions cordialement de la visite que vous avez bien voulu nous faire avec les personnes distinguées qui vous accompagnent. Et nous vous prions de croire que ce jour comptera, pour notre société, comme l'un de ces jours fortunés que les anciens marquaient d'une pierre blanche afin d'en commémorer l'heureux souvenir.