PRONONCÉE AU CERCLE CATHOLIQUE DE QUEBEC, LE 30 MARS
Monsieur le Président,
Messieurs, ^^ fc'\
Un écrivain célèbre a dit : Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire ! Cette parole peut être vraie si l'on veut parler de ce bonheur négatif et vulgaire qui consiste à ne pas aimer pour ne pas souffrir, à ne pas espérer pour n'être pas désabusé, à ne pas croire pour n'être pas trompé, et dont l'idéal serait de ne pas vivre pour ne pas mourir.
Mais, Dieu merci, ce n'est pas se as cet aspect que nous envisageons les choses. ^Je8 peuples qui n'ont pas d'histoire, ce sont les peuples qui n'ont pas vécu.. Heureux donc, dirons-nous, heureux les peuples qui ont une histoire, lorsque la vie nationale qu'elle raconte est une belle et noble vie, faite de grandes actions, de dévouements admirables, de luttes généreuses, de glorieux souvenirs ! A ce point de vue plus élevé, nous sommes un peuple heureux ; car nous avons une histoire féconde en sacrifices et en éclatants faits d'armes, où la vérité prend les proportions de la faole, où le réel coudoie le merveilleux,— histoire héroïque, originale, mouvementée, dramatique, palpitante d'intérêt. We&t-ce pas que nous avons raison d'en être fiers? Eh bien, cette histoire nous ne la savons pas assez. Cette mine d'une richesse incalculable, nous l'exploitons à peine ; nous puisons trop rarement à cette source qu'on ne saurait tarir. Et c'est ainsi que nous perdons une foule de leçons pratiques et d'enseignements précieux.
Je voudrais ce soir, Messieurs, tirer parti de ces enseignements et de ces leçons pour étudier avec vous, pendant quelques instants, nos traditions, notre situation et nos destinées comme peuple. C'est un sujet bien vaste ; aussi je compte avant tout sur votre bienveillance, et, pour ne pas faire fausse route, je veux m'inspirer de cette philosophie de l'histoire qui nous enseigne le passé, qui nous explique le présent, qui nous prophétise l'avenir.
Le passé : pour une certaine classe d'hommes, ce mot semble être synonyme de ténèbres et d'ignorance. Ils ont un mépris superbe pour tout ce qui avait cessé d'exister cinquante ans avant que l'aurore de la raison apparût à leur intelligence.
" Le passé, s'écrient-ils, c'est la nuit, c'est le fanatisme, c'est la tyrannie, c'est la superstition, c'est la barbarie. Pourquoi évoquer devant nous le spectre de ces époques ténébreuses où le moine était roi, où régnait l'intolérance, où l'asservissement des peuples ne le cédait qu'à la corruption dorée des grands ? Peut-être les institutions et le droit public de ce temps étaient-ils alors en harmonie avec le tempérament des nations. Mais le monde a marché ; des besoins nouveaux se sont révélés, des générations nouvelles ont surgi. Tout cet édifice vermoulu est tombé en poudre sous le souffle de l'esprit moderne. Qu'avons-nous maintenant à faire de la vieille science, de la vieille doctrine, de la vieille sagesse? A quoi bon sonder les abîmes des siècles écoulés, lorsque s'étend devant nos pas le vaste champ de l'avenir ? Ah ! c'est pour entendre la voix auguste des traditions séculaires, nous disent les apôtres de l'autorité. Mais, de grâce, qu'est-ce que la tradition ? si ce n'est la routine, si ce n'est une lourde chaîne avec laquelle le passé, sortant de son domaine, veut arrêter dan.-^ son essor le libre génie du présent." Voilà la thèse que soutiennent, de nos jours, un si grand nombre
de publicistes et d'hommes d'Etat : incompatibilité de la tradition et du progrès. Ils ne comprennent pas que le progrès ne consiste pas essentiellement dans le changement et dans la nouveauté.
Suivant la parole d'un grand orateur catholique, tout ce qui est nouveau n'est pas progressif et tout ce qui est changement n'est pas amélioration. Le progrès n'est pas le renversement, c'est le perfectionnement de ce qui existe. Que deviendrait un peuple chez qui il serait interdit à chaque génération de léguer son expérience et le résultat de ses travaux à la génération suivante ?
N'est-il pas évident qu'un tel peuple serait fatalement condamné à une enfance perpétuelle ? C'est en étudiant l'histoire de sa formation, de ses développements, de sa croissance, de ses luttes, de ses victoires, de ses désastres, de ses fautes même, qu'une nation peut parvenir à la vraie sagesse politique. Parce que le passé peut avoir connu des abus, des erreurs, des crimes, faut-il le bannir tout entier du présent? Faut-il confondre dans la même exécration ou dans le même oubli Constantin et Dioclétien, saint Augustin et Pelage, Charlemagne et Mahomet, Innocent III et Frédéric II, les splendeurs chrétiennes du moyen âge avec les ombres barbares de cette époque tant calomniée ? Faut-il méconnaître la grandeur du XVIP siècle parce qu'il y a des taches au soleil de Louis XIV ? Et devons-nous ignorer ce chef-d'œuvre qu'on appelle le discours sur l'histoire universelle, parce que Machiavel a écrit le livre du Prince? La seule énonciation de cette doctrine des
rationalistes en histoire suffit pour en faire toucher du doigt l'absurdité. îsTous pouvons la laisser aux radicaux de la République française, qui n'admettent pas le progrès et la raison au delà de 1789 et qui ne connaissent d'autre credo que la déclaration des droits de l'homme. Kous qui sommes catholiques, nous acceptons les enseignements de l'autorité légitime, que ce soit l'autorité religieuse ou l'autorité historique. -
Jetons donc un coup d'œil sur notre passé, et soyons sûrs d'avance qu'il n'est pas de ceux dont on doive rougir.
D'abord, quelles sont nos origines ? C'était au XVI* siècle. Un moine apostat venait de déchirer la robe immaculée de l'Eglise, sa mère, qui l'avait baptisé dans sa foi et nourri de sa parole. Son orgueil avait déchaîné sur le monde une tempête effroyable. Une foule d'intelligences perverses et de cœurs corrompus avaient répondu à son appel, pour propager par le glaive ou par la torche la doctrine désastreuse à laquelle il avait donné le nom fastueux de Réforme. Comme une superbe tour battue par les vagues en courroux, l'édifice antique de la catholicité était assailli avec une rage et une fureur incroyables. Mais l'Eglise ne redoutait rien. Elle avait pour elle une promesse immortelle, et, calme en son espérance et en sa vitalité surnaturelle, elle attendait la fin. Or voici ce qui arriva. Un jour, au milieu de ce déchaînement de toutes les haines et de tous les désordres, trois petits vaisseaux montés par quelques marins sous le commandement d'un
homme doué d'une âme généreuse, déployant leurs voiles à la brise du ciel, s'éloignèrent de cette terre d'Europe, où l'orgueil de l'esprit et la corruption du cœur préparaient de si formidables catastrophes. "TTne parole chrétienne et royale les avait envoyés, une main sacerdotale les avait bénis, et ils allaient vers une terre barbare où ils devaient être les messagers de la foi et de la civilisation. Le souffle de Dieu les poussa ; au bout de quelques semaines, ils abordèrent à une plage inconnue où se trouvait une bourgade indienne, et leur chef y planta une croix. Cette plage, c'était la plage de Ga?pé, c'est-à-dire c'était le Canada ; ces hommes, c'étaient des Français, nos pères ; ce chef, c'était Jacques Cartier. Jacques Cartier, prenant possession du sol au nom de son souverain en y plantant une croix, c'était la France monarchique et chrétienne, c'était la race française elle-même, qui, à la face du ciel, devant ce peuple enfant, en présence de cette nature superbe où la grandeur de Dieu éclatait dans ses œuvres, jurait de sauver ces âmes idolâtres, de civiliser ces tribus indiennes, de christianiser cette terre nouvelle, de combattre la force inique, d'être enfin, sur ce continent encore vierge, pionnier, apôtre et soldat.
Cette première scène de notre histoire suffit à elle seule pour nous faire connaître de qui nous descendons et quel est le sang qui coule dans nos veines. Parce que c'était une colonie catholique, une colonie missionnaire que l'on voulait fonder ici, on n'y envoya comme émigrants que des hommes choisis
et des femmes d'un caractère au-dessus de tout reproche. " La population qui émigra au Canada, " dit M. Rameau, n'a point eu pour origine, comme " plusieurs ont pu le penser, quelques aventuriers, " quelques hommes de hasard, quelques individus *' déclassés et enrôlés par l'Etat. /Ce fut l'immigra- " tion réelle d'un élément intégral de la nation " française, paysans, soldats, bourgeois et seigneurs ; " une colonie, dans le sens romain du mot, qui a " importé la patrie tout entière avec elle. Le fond " de ce peuple, c'est un véritable démembrement de " la souche de nos paysans français ; leurs familles, " cherchées et groupées avec un soin particulier, " ont transporté avec elles les mœurs, les habitudes, " les locutions de leurs cantons paternels, au point " d'étonner encore aujourd'hui le voyageur fran- *' çais : ce sont aussi des soldats licenciés s'établis- " saut sur le sol, officiers en tête, sous la protection " du drapeau : voilà les principes essentiels et origi- " naires de la population canadienne -'-^ Et ces familles dont parle M. Rameau, ces familles cherchées et groupées avec tant de soin, où allait-on les prendre ? Dans les provinces les plus morales, les plus laborieuses et les plus religieuses de l'ancienne France : le Perche, l'Anjou, le Poitou, la Saintonge, la î^orraandie et la Bretagne. Un grand nombre de ces immigrants étaient choisis et amenés ici par de saints prêtres ou de pieux laïques animés des plus pures inspirations de la religion et du dévouement. Je ne puis résister au plaisir de citer encore une fois M. Rameau. " Ils ne promettaient, dit-il,
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" ni succès, ni dividendes, pas même les satisfactions " de l'amour-propre ; ils montraient un devoir à " remplir, des contrariétés, des pertes à subir peut- " être, mais aussi de saintes et justes idées à mettre " en œuvre, et puis au bout, contentement d'esprit " et de cœur devant Dieu et devant les hommes. " C'est ainsi que l'on accomplit des grandes œuvres : " aussi dans ce siècle qui ne faisait rien, ces gens " firent quelque chose ; et tandis que la Société com- " merciale du Canada agonisait impuissante, ces " pauvres dévots fondèrent des villes et une nation ". Qu'ai-je besoin, d'ailleurs, d'accumuler les citations? Malgré les calomnies et les déclamations de quelques historiens fanatiques, l'histoire a prononcé sur ce sujet son jugement impartial.! Notre origine est exempte de souillure, la source d'oii s'est épanchée notre vie nationale est une source limpide, et le sang qui coule dans nos veines est le plus pur sang de cette France catholique que nous avons tant aimée et qui fut si longtemps la première nation du mondejA nous de justifier et de confirmer une fois de plus le proverbe qui dit : bon sang ne peut mentir.
Telle fut notre naissance, telles sont nos origines. Le berceau était modeste, et, quoique l'enfant fût de haute race, il n'était pas né vigoureux. La mèrepatrie ne se montra pas assez attentive à ce rejeton débile qui languissait de ce côté-ci de l'Océan, et ferma trop souvent l'oreille à ses vagissements, à ses demandes, à ses plaintes. Cependant, malgré tout, le Canada, fils de la France, grandit au milieu dos épreuves et des dangers de toutes sortes dont il
était entouré. Mais il lui fallut livrer de longs et pénibles combats, avant de parvenir à conquérir sa place au soleil des nations.
Je ne sais si je me trompe, Messieurs, mais il me semble que toute l'histoire de notre 4)ass6 peut se . ,ft^ résumer en/.quatre grandes luttes^ue nous avons dû ^./l'*'''^ livrer successivement, et qui ont été comme autant d'étapes vers notre état présent ; quatre luttes où se manifestent dans la lumière des faits, notre caractère, nos tendances, notre tempérament, notre vocation. ^ /Lq. première de ces luttes fut la lutte de la civilisa- J tion contre la barbarie^
' Nos pères devaient avant tout opérer le rachat des races indigènes, en les civilisant et eu leur faisant adorer le Christ. / Mais pour toute rédemption il faut une victime, il faut du sang, il faut des larmes, il faut le sacrifice librement accepté ; il faut l'immolation de l'homme pour que l'homme soit sauvé. Cette grande loi a été manifestée au monde dans l'Incarnation du Verbe, où Dieu revêtit la nature humaine pour que les souffrances et les mérites de l'Homme, devenus infinis parce qu'ils étaient en même temps les souftrances et les mérites du Dieu, pussent racheter l'humanité, j Comme le Christ s'est immolé, il faut que l'homme s'immole. ' Et c'est la gloire de l'humanité chrétienne de pouvoir entrer en communauté, par le sang et les larmes, avec son type immortel qui est l'Homme- Dieu. Cette loi de l'ordre spirituel n'est pas moins vr9,ie dans l'ordre temporel. Toutes les grandes œuvres qui ravissent l'admiration du monde sont
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nées dans le sacrifice, et c'est le propre des conceptions du génie de l'homme d'être enfantées dans la souiFrance.
Nos ancêtres, qui voulaient racheter les peuplades indigènes et fonder dans ce nouveau monde une nation civilisée, ne pouvaient se soustraire à cette loi, et ils avaient l'âme assez haute pour en comprendre la grandeur. Ils acceptèrent généreusement la lutte telle qu'elle s'offrait à eux. Pendant que sur la terre de France d'autres se disputaient la gloire, les honneurs, la fortune, qu'on y devenait comte, duc, maréchal, et que le clergé et l'Eglise, après les dévsastres de la Réforme, jouissaient d'une paix et d'une tranquillité relative,! ici on défrichait, on évangélisait, on mourait en silence. \
Des hommes dont la légitime ambition aurait pu prétendre à tout, des prêtres pleins de science et de vertu, s'ensevelirent au milieu de nos forêts vierges, combattirent la barbarie sur les bords du grand fleuve, rendirent le sol fécond, peuplèrent les solitudes, fertilisèrent de leurs sueurs et de leur sang cette terre qu'ils voulaient conquérir à la civilisation et à la foi ; et tout cela, sans gloire, sans faste, sans espérer d'autre récompense terrestre que la mort ou l'oubli. La mort, ils la rencontrèrent souvent et sous ses formes les plus terribles. Ils furent scalpés, brûlés vifs, torturés d'une manière atroce, ou bien s'éteignirent après une pénible carrière, minés par les souffrances et les privations. Mais l'oubli : ah ! Messieurs, c'est à vous de répondre. Ont-ils ren- ■contré 1 oubli ceux qui ont fait des premières pages
de notre histoire une véritable épopée ? î^on, non, nous ne les avons pas oubliés. îs'ous ne vous avons pas oubliés, héros de la religion et de la patrie, dont les grandes figures nous apparaissent environnées de l'auréole du martyre et du sacrifice. Nous ne vous avons pas oublié, illustre Laval, père de l'Eglise canadienne ; nous ne vous avons pas oubliés fondateurs, colonisateurs, capitaines, Charaplain, Maisonneuve, Iberville, Frontenac ; nous ne vous avons pas oubliés, généreux apôtres, Brébeuf, Jogues, DeXoue, Lalemant ; nous ne vous avons pas oubliées, nobles et saintes femmes, qui vous êtes appelées Marie de l'Incarnation et Marguerite Bourgeois ; nous ne vous avons pas oublié, illustre Dollard, qui avez fait de votre cadavre un rempart à votre pays. Vous êtes notre orgueil ; votre souvenir nous est cher ; nous vous aimons, nous vous admirons, nous vous vénérons, et tant qu'il y aura sur le sol d'Amérique des Canadiens- Français, votre nom sera glorieux et votre mémoire immortelle.
Les limites d'une conférence ne me permettent pas d'entrer dans le détail des prodiges accomplis par l'héroïsme et la foi de ces âmes d'élite. Vous savez. Messieurs, que leurs labeurs ne furent pas stériles : les Sauvages se convertirent et furent amenés à la vraie foi par la persuasion, la barbarie des Iroquois fut réprimée et châtiée, le sol produisit du blé, des villes naquirent là où il n'y avait que des bourgades, le jésuite détrôna le jongleur, le Christ triompha du Manitou, la terre eut des héros et le ciel eut des
saints. En l'année 1700, où se conclut la grande paix de Montréal, on put se flatter que la cause de la civilisation avait triomphé. Pendant quelques années, la colonie se recueillit et répara ses forces. Elle en avait besoin pour les épreuves qui allaient venir.
I^La seconde lutte, Messieurs, fut la lutte contre la domination britannicpie.j Plusieurs fois déjà les Anglais avaient lancé des expéditions contre le Canada, mais ces tentatives n'étaient qu'accidentelles et ne faisaient pas partie d'un plan arrêté d'avance. La dernière guerre eut un caractère nouveau. Ce fut une guerre de conquête préparée de longue main, pour laquelle on déploya des armements formidables et l'on mit en campagne des troupes plus nombreuses, à elles seules, que la population du Canada tout entière. Pour faire face à cet immense déploiement de forces, nous avions une poignée de soldats, des miliciens mal armés arrachés aux travaux des champs, une administration infidèle, presque pas de vivres ni de munitions. Et cependant, malgré tous ces désavantages, pendant trois années nous écrasâmes les armées anglaises, nous prîmes leurs forteresses, et nous inscrivîmes dans nos annales les noms de la Monongahéla, de Carillon et de William-IIenry. Mais les Anglo-Américains ne se découragèrent pas ; ils rallièrent leurs forces broyées dans trois campagnes successives, mirent en ligne de puissants renforts, et, en l'année 1759, pénétrèrent par trois points à la fois dans ce pays qui, suivant la belle expression de M. Rameau, semblait
être une forteresse vivante où chaque homme était un soldat. Le Canada abandonné par la Fraiice jne s'abandonna point lui-même, et fit une résistance héroïque. Tous les Canadiens de 12 à 60 ans s'enrôlèrent sous les drapeaux. Que pouvait cependant la valeur contre le flot sans cesse grossissant des légions ennemies ?
Dix-huit vaisseaux de ligne, dix-huit frégates et trente mille hommes furent envoyés contre Québec, sous le commandement de Wolfe, jeune général plein d'ambitieuses espérances. Il se lit battre à Montmorency ; mais à la fatale journée des Plaines d'Abraham, Montcalm à son tour fut vaincu et resta enseveli dans sa défaite comme Wolfe au sein de son triomphe. Québec capitula et vit tlotter sur ses murs le drapeau britannique. La fortune eut cependant en notre faveur un retour suprême.
Lévis gagna sur Murray la bataille de Sainte-Foye l'année suivante. Hélas ! ce fut le dernier sourire de la victoire. De nouveaux renforts arrivèrent aux Anglais ; ils inondèrent le pays de leurs bataillons innombrables, et les débris de notre armée renfermés à Montréal, durent subir la capitulation de 1760. ^^Nous étions donc écrasés sous le nombre ; mais de quel côté étaient la gloire et l'héroïsme, l'histoire le dira ; de même qu'elle dira que les vaincus arrachèrent aux vainqueurs ces garanties précieuses grâce auxquelles nous jouissons aujourd'hui-de j>lu8 de liberté religieuse que les catholiques de France.J Ne l'oublions pas. Messieurs, et souvenons-nous aussi que
le traité de Versailles a fait de nous un peuple cédé, et non pas un peuple conquis.
Toutefois, nonobstant notre héroïsme et les garanties obtenues, nous n'en étions pas moins passés sous la domination anglaise, et une troisième lutte devait nécessairement commencer pour nous. Nous avions '1\i fait reculer le flot de la barbarie, nous avions triomphé sur les champs de bataille ; qu'allions-nous devenir en face des épreuves et des persécutions politiques ?U^otre noblesse, nos fonctionnaires, nos négociants, nos lettrés, presque tous ceux qui avaient un nom, de l'influence, du prestige, de la culture d'esprit, étaient retournés vers les rivages de la vieille patrie. J La guerre avait rainé le pays, toutes nos forces vives s'y étaient épuisées. Les terres étaient -devenues incultes, les combats avaient décimé notre population virile ; nous restions sans direction, sans unité, saTis instruction, sans capitaux, en face d'un pouvoir militaire, d'une bureaucratie haineuse, d'une administration aux tendances envahissantes et autocratiques. Encore une fois, qu'allions-nous devenir? Allions-nous entrer dans la voie douloureuse suivie par l'Irlande et la Pologne ; allions-nous comme elles voir arriver pour nous la phase de l'agonie politique ; ou bien nous verrait-on lâchement abdiquer, oublier nos traditions, faire taire en nous la voix du sang, et nous endormir dans une paix honteuse, entre les bras de l'indifférentisme national ? î^on, Messieurs, grâce à Dion, tel ne fut pas notre sort. Le courage de nos përes ne faiblit pas au milieu de ce grand -désastre, de cette déroute ijénérale de la race fran-
çaise en Amérique, ^e drapeau fleurdelisé était parti, mais la croix était restée, et la croix c'est Ta force, c'est la victoiroT: TnTîo'c sigiw'vîncèY/ W[ehYil\2iit au front de nos églises ; nos ancêtres se groupèrent autour d'elle. Fermant l'oreille aux promesses coname aux menaces, ils se ramassèrent sur eux-mêmes pour réparer leurs forces ; ils retournèrent à la charrue qu'ils avaient laissée pour la carabine ; ils prièrent, ils espérèrent, ils se souvinrent, et opposèrent une masse impénétrable à toutes les tentatives d'anglicisation. Puis, lorsque la nationalité canadienne-française eut guéri ses blessures, lorsque, sous le soufiie du clergé, les collèges et les écoles, comme autant de citadelles, se furent multipliés sur la surface de notre pays, lorsque des générations nouvelles se furent formées aux combats de la plume et de la parole, nous prîmes tout à coup l'offensive. Les parlements retentirent de l'éloquence enflammée de nos orateurs, nos publicistes exposèrent au grand jour les plaies de l'oligarchie régnante, et livrèrent en pâtura à l'indignation populaire des abus et des iniquités qui firent pâlir les oppresseurs. La lutte fut longue et acharnée, les échos de Westminster en retentirent ; on vit même éclater au milieu de nous la guerre civile avec son triste cortège d'excès, de fureurs et de vengeances. Mais enfin le moment du triomphe arriva, fjfn jour~ le soleil radieux de la liberté se leva sur nos têtes ; la nationalité cana- W^^ dienne-française avait conquis le droit de se gouverner elle-même, et, après trois quarts de siècle de combat, on vit à la tote du gouvernement de ce paya
un premier ministre canadien-français, sir Hippolyte LafontaiueJ
Cette grande victoire, Messieurs, avait été précédée d'une autre. En même temps que nous combattions les empiétements de l'oligarchie britannique, nous eûmes à soutenir une épreuve peut-être plus dangereuse que toutes celles que nous avions subies jusque-là. Les colonies de la îs^ouvelle- Angleterre rejetèrent le joug de la métropole, se constituèrent en république, et, voulant nous associer à leurs nouvelles destinées, s'en vinrent nous tendre la main, et nous solliciter d'entrer avec elles dans le mouvement libérateur qui devait les conduire à l'idéal de l'état démocratique. La tentation était grande ; il s'agissait de rompre le lien qui nous unissait à un pouvoir despotique, de voir cesser cette politique de violence et d'exclusion dont nous étions l'objet, de rendre à l'Angleterre quelques-uns des maux qu'elle nous avait infligés ; on nous promettait les garanties les plus étendues ; et enfin, dernière et bien puissante séduction, le drapeau blanc de Carillon et de Sainte-Foye, flottait à côté de l'étendard étoile ; Lafayette et Rochambeau fraternisaient avec Washington, et nous pouvions croire qu'en prêtant main-forte aux Américains, nous combattions pour la France. Le moment était solennel ; nous avions entre nos mains nos propres destinées. Acceptionsnous le pacte que nous proposaient les Etats-Unis, le Canada allait se noyer au milieu de la démocratie américaine ; demeurions-nous loyaux, la conquête du pays devenait impossible et iious restions sous le
pouvoir monarcllique de l'Angleterre. Cependant le Canada hésitât Mais bientôt la voix de la tradition se fit entendre ; le clergé parla et nous signala le dangerjLes habitants des Etats-Unis étaient nos ennemis séculaires ; c'étaient eux qui avaient«fait preuve du plus grand acharnement dans la lutte contre le Oanada ; ils s'étaient montrés plus fanatiques et plus intolérants que les Anglais eux-mêmes, et leur avaient reproché, après la conquête, les concessions que ceux-ci nous avaient faites, l. En nous alliant au Congrès, nous nous perdioa*- au milieu des treize Etats confédérés ; en restant sujets britanniques, nous conservions l'avantage du nombre et de la cohésion, j Enfin notre tempérament social était monarchique, et nous ne comprenions pas cette langue nouvelle où l'on ne nous parlait que de droit et de liberté sans nous dire un mot du devoir et de l'autorité. Aussi l'instinct national l'emporta. Nous nous montrâmes fidèles au serment de notre allégeance. Un grand nombre de Canadiens prirent les armes pour repousser les envahisseurs, et, dans la nuit célèbre du 31 décembre 1775, sous les murs de Québec assiégé, nous fîmes essuyer aux soldats du Congrès une sanglante défaite qui conserva à l'Angleterre une de ses plus belles colonies. Plus tard, Messieurs, les Etats-Unis voulurent encore une fois nous conquérir et nous gagner à leur cause. Mais ils reçurent le même accueil, et la journée de Châteauguay leur prouva que nous étions bien de la race des soldats qui les avaient battus à Carillon. Cette fermeté et «ette énergie que nous opposâmes alors aux Améri-
cains, furent pour nous un immense bonheur ; car, 81 nous avions succombé, si nous étions devenus un des états de la grande République, nous ne serions peut-être plus qu'à demi français et catholiques, et nous aurions .certainement donné au monde une seconde édition de l'histoire louisianaise.
î^ous connaissons maintenant les quatre grandes luttes où se résume toute notre histoire j^ lutte contre la barbarie, lutte contre la conquête anglaise, lutte contre la persécution politique, lutte contre l'esprit démagogique et l'invasion américaino^ Chacune d'elles nous donne un enseignement, et nous apprend quel a été le caractère du peuple canadien dans le passé. i-N"ous avons été un peuple missionnaire et civilisateur, un peuple courageux et passionné pour son indépendance, un peuple jaloux de conserver sa foi, sa langue et ses institutions, un peuple loyal et fidèle à ses traditions. J Voilà ce que nous avons été dans le passé.
Que sommes-nous maintenant ? Sommes-nous les défenseurs ou les déserteurs de la tradition nationale ; continuons-nous ou détruisons-nous l'œuvre de nos pères ; est-ce au perfectionnement ou au renversement du glorieux édifice de la vieille patrie canadienne que nous travaillons? C'est ce que nousallons voir en étudiant notre état présent aussi rapidement que possible.
D-ISCOURS ET CONFÉRENCES 25
Je crois pouvoir affirmer, Messieurs, qu'à l'heure actuelle, le peuple canadien-français est un peuple catholique, un peuple moral, un peuple conservateur, dans le sens social du mot, un peuple autonome. Catholique et moral, parce que ses origines sont pures, et que sa jeunesse s'est écoulée, pour ainsi dire, sous la tutelle de l'Eglise ; autonome, parce que son héroïsme dans la lutte suprême lui a valu des garanties, et que sa persévérance et ses combats contre la persécution politique lui ont valu la liberté ; conservateur enfin, parce que sa sagesse et sa loyauté l'ont préservé du contact des doctrines américaines. îTous jouissons d'institutions locales qui nous permettent de faire chez nous ce que nous entendons, et l'utopie dangereuse d'une union législative ne se réalisera que lorsque nous l'aurons voulu. Comme race, nous formons une masse compacte sur les deux rives du Saint-Laurent ; l'élément anglais que renferme cette province est presque tout entier aggloméré sur une certaine partie du territoire, et ne peut agir, par conséquent, sur l'immense majorité de notre population. L'instruction primaire n'est pas absolument ce qu'elle devrait être, mais elle se perfectionne rapidement, et surtout elle se généralise. L'éducation supérieure est très répandue, j'allais dire trop répandue, et ceci est peut-être la cause de l'encombrement des carrières dont je dirai un mot tout à l'heure. Notre clergé est pieux et
zélé ; notre épiscopat est plein de dévouement et de science. ISTotre littérature commence à déployer ses ailes, et, se débarrassant petit à petit des langes de sa première enfance, elle aspire à prendre son essor vers les régions idéales. L'art, c'est-à-dire le beau splendeur du vrai, tend à se produire sous ses formes diverses, et nous possédons des artistes dont le nom n'est pas inconnu aux maîtres de la vieille Europe. En un mot, nous offrons à l'observateur le spectacle d'une civilisation qui n'est pas arrivée à son épanouissement complet, tant s'en faut, mais qui iî;randit, qui progresse lentement et qui renferme en elle des germes précieux auxquels il ne faut que la culture intelligente et la rosée du ciel pour produire des fleurs et des fruits. Cependant, Messieurs, il y a un ver rongeur à la racine même de cette civilisation.
Il est inutile de se le dissimuler, l'esprit du siècle est au milieu de nous : et ce qui caractérise surtout notre état présent, c'est la lutte entre cet esprit nouveau, d'autant plus dangereux que nous vivons dans une société mixte, et notre tradition nationale. Tous tant que nous sommes, nous sommes plus ou moins imbus de cet esprit. Nous l'avons respiré dans l'air, car il est semblable à ces miasmes délétères, qu'on ne voit pas, et qui apportent dans nos cités les maladies contagieuses. îsTous caressons tous, an fond de notre intelligence, une foule d'idées fausses que nous croyons fermement être autant de vérités incontestables, et il nous arrive tous les jours <le nous trouver, soudain, en face d'un sophisme
déguisé sous la figure honnête d'un principe érainemment catholique. iSTotre intelligence n'a pas cette trempe vigoureuse qui fait promptement distinguer le vrai du faux. Si nous lisons quelque part, par exemple, quelque perfide calomnie contre l'Eglise, ou si nous rencontrons sur notre route quelque vieille erreur historique rééditée pour la centième fois, nous nous troublons, nous nous disons : comment cela peut-il se faire? Ce qui nous manque évidemment, c'est d'abord une érudition sûre, et ensuite de fortes études philosophiques.
Il faut donc nous aifermir de plus en plus dans notre foi, et nous livrer autant que possible à des travaux intellectuels qui puissent éclairer notre jugement et nous rendre forts contre l'esprit du siècle. Remarquez bien, Messieurs, que par ce mot : l'esprit du siècle, je n'entends pas désigner le mouvement scientifique de notre époque ; je veux parLej.'da-c©ô principes erronés, qui ont pris naissance en 1789 et qui forment la base du droit public d'un trop grand nombre de nations, du rationalisme, du naturalisme moderne ; quant au radicalisme, il ne vaut pas l'honneur d'être nommé, ^et esprit, Dieu merci, ne règne pas au milieu de nous, mais il cherche à s'emparer des intelligences et à triompher de la tradition, ce qui serait le plus grand malheur qui pût nous arriverj Une des formes sous lesquelles il aspire à se manifester, est l'aft'aiblissement du respect au sein de notre société. Le respect est une des plus grandes choses qu'il y ait au monde ; le respect de la vertu, le respect du talent, le respect de l'autorité, le res-
pect de soi-même et le respect des autres, voilà ce qui élève les individus et voilà aussi ce qui élève les nations. î^ous devons donc veiller sur ce noble sentiment et prendre garde qu'il ne s'amoindrisse. Il commence à se répandre parmi nous une certaine mode qui consiste à traiter légèrement les choses les plas sérieuses, à rapetisser tout ce qui est grand, à ramener aux proportions vulgaires tout ce qui dépasse la mesure commune, à railler finement l'enthousiasme qui s'enflamme, l'admiration qui déborde, le cœur qui s'épanche, le courage religieux qui s'affirme. On trouve de bon ton un certain scepticisme mondain qui n'a rien de réel, mais qui n'en contribue pas moins à aftaiblir le respect. Il y a là un danger pour l'avenir.
Une autre source de décadence, c'est Ja situation particulière que nous occupons à l'égard de la France, qui agit sur nous si puissamment par sa littérature et par sa presse. En efFet, héritiers de la langue et du sang français, nous avons des aspirations qu'il nous est impossible de satisfaire. î^ous avons la chaleur, l'enthousiasme, le goût littéraire et artistique des Français d'Europe, et nous ne pouvons pas comme eux donner carrière à ces facultés brillantes, mais dangereuses. Notre civilisation ne correspond pas à nos désirs, à la perception vague que nous avons des splendeurs de l'intelligence et des arts qui font la gloire de la France moderne. Alors, impuissants à jouir ici des merveilles dont nous rêvons, nous nous élançons, à travers l'Océan, vers le théâtre même de cette civilisation supérieure
OÙ le génie de l'homme rivalise avec la nature, où la nature inspire et élève le génie de l'homme. Ifous nous précipitons, sans assez de discernement, audevant de tout ce qui peut nous apporter un reflet de ces splendeurs, un écho de ces harmonies. Et, laissant de côté les fortes études, les maîtres de la pensée et du style, les chefs-d'œuvre immortels que nous ont légués les siècles, nous dévorons avec avidité cette littérature facile, ces romans dangereux, ces ouvrages sans grandeur et sans substance que nous expédient des romanciers frivoles, des feuilletonnistes à tant la ligne, et des publicistes sans doctrine. Il n'est pas étonnant après cela que le sens moral se pervertisse, que le jugement se fausse, que la volonté s'énerve. / Heureusement le remède est à côté du mal ; nous recevons d'outremer des livres catholiques, des journaux catholiques ; c'est là qu'il faut puiser les renseignements indispensables à un homme instruit qui veut connaître son temp3..j
Enfin, Messieurs, pour en finir avec les ombres du tableau, nous avons cette plaie vive de l'encombrement des carrières, surtout des carrières libérales. Il grossit tous les jours le flot des jeunes gens intelligents, nourris de grec et de latin, saturés de littérature et de rhétorique, bacheliers en droit ou en médecine, qui, au sortir de nos collèges et de nos universités, au lieu du gracieux fantôme de la gloire et de la fortune qu'ils ont tant de fois entrevu dans leurs rêves de vingt ans, voient se dresser devant eux le spectre hideux de la misère et de
l'obscurité. Ils s'épuisent en efforts infructueux, ils gémissent sur leurs illusions perdues ; l'espace leur manque ; la concurrence les tue ; le nombre les écrase. Durant cette lutte stérile, ils s'aigrissent contre cette société qui ne leur donne pas ce qu'ils lui demandent ; et souvent, dans des intelligences faites pour le vrai surgissent de formidables sopbismes, dans des cœurs faits pour le bien s'amasse la lave brûlante des passions socialistes. Un tel état de cboses constitue un péril social qu'il faut de toute nécessité conjurer, en ouvrant de nouvelles issues, en frayant de nouvelles voies et en dirigeant, par tous les moyenSjts'ers l'agriculture, l'industrie, la colonisation, les arts mécaniques, vers tous les champs de l'activité humaine, ces énergies qui n'aspirent qu'à l'action et qui languissent dans l'inertie.
Voilà, MessieursJnos principales sources de faiblesse dans le présent : l'esprit moderne, l'affaiblis- )A^\^ sèment du respect, l'action de la littérature et de la presse incrédule qui nous viennent d'Europe, l'encombrement des carrières, iMais nous ne devons pas nous en effrayer. A l'encombrement des carrières, nous devons opposer les académies spéciales, les écoles d'agriculture, les écoles polytechniques, les écoles industrielles qui se chargeront de détourner, comme je l'ai dit plus haut, le flot qui menace d'envahir les carrières libérales. A l'action de la littérature et de la presse incrédule, nous avons la ressource de substituer l'action de la littérature et de la presse catholiques. Contre le souffle de l'esprit de 1789 et l'affaiblissement du respect, nous possédons, comme
DISCOURS ET COISIFÉRENCES 31
tou te-puissanteaax.i 1 iai re, rJEglise catholic[ue. Certes la partie est belle si nous le voulons, et notre situation peut encore faire envie à plus d'un peuple contemporain. /Kous sommes maîtres chez noua-, c'est-à-clire dans la province de Québec. N"os compatriotes protestants ont assez de garanties et de privilèges, pour que l'on puisse espérer les voir vivre en harmonie avec nousj Dans les lettres et les arts nous avons une supériorité incontestable, et Québec, qui, après tout, est une ville canadienne-française, est justement surnommé l'Athènes du Canada. En dépit de toutes les tempêtes et de toutes les embûches, nous n'avons pas renié jusqu'à présent notre tradition nationale.
Nous ne connaissons pas encore ce que c'est que les nouvelles couches sociales ; nous envoyons toujours des missionnaires jusqu'aux dernières limites de ce continent ; le nombre de nos institutions de charité va sans* cesse croissant ; enfin la foi catholique anime toutes les parties de notre corps social, comme la sève généreuse qui répand la vie et la force dans tous les rameaux du tronc qu'elle nourrit. D'autres peuples ])euvent être plus riches, plus populeux, plus industriels, plus puissants ; ils peuvent avoir plus de navires, plus de superbes édifices, plus de manufactures, plus de canons rayés ; mais nous avons la meilleure part. î^ous avons la paix sociale, nous avons l'ordre, nous avons la foi, nous avons la vraie liberté, la vraie égalité, la vraie fraternité.
' Vous voyez, Messieurs, que, malgré certaines ombres, notre situation actuelle est de nature à rendre fier un Canadien qui aime son pays. Maintenant, nous allons faire un dernier pas, et, nous souvenant de notre passé, considérant notre présent, nous allons tâcher de découvrir ce que peut être notre avenir.
L'avenir du Canada, Messieurs, sera ce que nous le ferons. Nous tisserons nous-mêmes la trame de nos destinées ; et il dépend de nous que notre pays apparaisse au monde couvert de pourpre ou de haillons, d'un manteau royal ou d'une casaque d'aventurier.
Quatre grandes questions embrassant toutes les questions secondaires, me paraissent renfermer pour nous le secret de l'avenir. [Ce sont : la question religieuse, la question nationale, la question économique et la question politique.^ , Débarrassons-nous immédiatement de la dernière, sur laquelle je veux être bref. Je suis de ceux qui croient à la durée de la Confédération et de nos institutions politiques actuelles, quels qu'en puissent être les inconvénients et les avantages. L'Angleterre, après avoir paru dévier pendant quelque temps de sa politique traditionnelle h l'égard de ses colonies, semble y être revenue définitivement, et avec raison, car là réside le secret de sa grandeur. Les Etats-Unis ont à résoudre chez eux trop de pro-
blêmes difficiles, ils renferment clans leur sein trop de germes de discorde et de dissolution, pour pouvoir de sitôt renouveler leurs anciennes tentativ&s contre le Canada. D'ailleurs ils ne paraissent pas y tenir et leurs ambitions sont maintenant tournées d'un autre côté. Quant à l'annexion, Messieurs, je ne crois pas, et vous ne croyez pas non plus, j'en suis sûr, que la merveilleuse épopée canadienne doive se terminer par ce dénouement vulgaire. Je ne crois pas que la Providence nous ait préservés presque miraculeusement de l'anéantissement comme race, nous ait fait triompher des invasions armées et des épreuves politiques, pour permettre que nous perdions notre influence et notre action nationales, en allant nous engloutir au nein de la grande famille américaine, comme un grain de sable au milieu des flots de rOcéan. Ce ne peut pas être là notre vocation ; et, même au point de vue purement humain,/ au point de vue do l'équilibre politique du monde,/ il n'est pas bon que cette puissance colossale de lâ république voisine demeure sans contre-poids en Amérique. Nous resterons donc autonomes et sujets britanniques tant que nous ne serons pas assez forts pour vivre de notre vie propre. Mais l'union législative?. . . L'union législative, Mestsieurs, ne pourra se faire malgré nous. Le temps ii'est plus où l'on réglait les destinées du Bas-Canada sans son aveu et sans sa coopération. Soyons sûrs d'une chose ; la province de Québec est une citadelle qui ne pourra succomber que ])ar la trahison de quelqu'un de ses défenseurs, ce qui, j'en suis sûr. ti'arrivera jamais.
^^ La question économique offre plus d'intérêt immédiat. Nous ne pouvons nier qu'à l'iieure actuelle nos concitoyens d'origine étrangère à la nôtre, les Anglais et les Ecossais surtout, semblent posséder plus que nous le génie de l'industrie et de la^péculation. Ils tiennent la tête du mouvement industriel et commercial en ce pays. Est-ce à dire que nous sommes une race inférieure et condamnée à dormir éternellement dans l'ornière de la routine ? Nous ne devons pas admettre cela. Rappelons-nous . que nous sommes français, que la France, en même temps qu'elle produisait Bossuet, donnait naissance à Colbert, et que les merveilles d t son industrie ont fait de tout temps l'admiration de l'univers.
Pourquoi serions-nous les déshérités du progrès, les frelons improductifs à qui resterait interdite l'entrée de la ruche dont nos concitoyens anglais seraient les abeilles diligentes ? Manquons-nous d'intelligence ou de vigueur ? Sommes-nous impropres au travail intellectuel qui prépare et combine, ou au travail corporel qui façonne et exécute ?£Non, les causes de notre infériorité présente, ce sont d'abord les luttes pour notre existence politique, qui pendant ./v^ 61 longtemps ont absorbe toute notre énergie, et '"'^ ensuite le manque presque absolu d'un enseignement j)ratique spécial.) Dans l'exécution des travaux, aux Etats-Unis et au Canada, c'est un fait acc^uis que les ouvriers canadiens sont les plus capables et les j)lus laborieux. Ayons donc des écoles spéciales, où les aptitudes individuelles puissent se développer
et recevoir une direction éclairée, et bientôt, au lieu d'être obligés de faire venir d'Angleterre nos ingénieurs, nous en aurons au milieu de nous qui construiront tout aussi bien nos chemins de fer et nos canaux ; au lieu d'aller chercher des industriels étrangers pour exploiter ici des richesses naturelles que nous admirons platoniquement, nous aurons enfin le spectacle rare de Canadiens-Français faisant valoir eux-mêmes les ressources de leur pays. On verra alors si notre race, même au point de vue matériel, est une race déchue.
iSTous marcherons peut-être plus letitement, mais aussi plus sûrement que nos voisins dans la voie du progrès. Nos chutes d'eau, nos rivières, nos chantiers de construction, nos usines, garderont ici tous les enfants de la patrie, donneront du travail à la classe ouvrière, et favoriseront la circulation' des capitaux. £îTous ne devrons pas oublier, toutefois, que notre vraie mission n'est pas là, que nous avons des intérêts d'un ordre plus élevé à faire prévaloir en Amérique, et que notre but, notre fin nationale n'est pas de bâtir des manufactures ni d'inventer des machines. Xous nous souviendrons aussi que nous sommes avant tout un peuple agricole ct^lonisateùr. Les travaux de la fabrique ne devront pas nuire aux nobl'es labeurs des champs, et il nous faudra nous efforcer de réaliser cette alliance féconde entre l'agriculture et l'industrie que Cobden avait en vue lorsqu'il écrivait ces mots : " Les intérêts agricoles sont ceux de toute la société, et vous ne pouvez leur
être plus préjudiciable.s que lorsque vous négligez les intérêts des fabricants qui consomment les produits des agriculteurs."
Cependant, Messieurs, ce serait pour nous peu de chose que d'avoir des institutions stables et de jouir d'une prospérité qui donnerait satisfaction aux intérêts matériels, si nous ne demeurions pas nous-mêmes, si nous perdions notre unité, si notre sang se transformait, et si, disant adieu à notre fierté, démentant toute notre histoire, abjurant le génie de notre race, nous ne savions pas résister à l'anglicisation Kous voici. Messieurs, en présence de ce que j'appelle la ■j'^ . (|uestion nationale, ou, si vous l'aimez mieux, la /question de savoir si nous resterons français par la langue et par le caractère, comme nous le sommes par le sang. Il y a actuellement un grand nombre de nos compatriotes qui tremblent pour l'avenir de notre nationalité, et qui se disent avec tristesse que fatalement, un jour ou l'autre, nous deviendrons eomplëtement anglais. Cette appréhension est-elle fondée ? Je ne le crois pas. Comment, le million de Canadiens - Français que renferme la province de Québec, devenir anglais dans un avenir quelconque ! Mais j songe-t-on ? Il faudrait pour cela que dans nos collèges les auteurs classiques fussent expliqués en atiglais, et que les chefs-d'œuvre impérissables de l'éloquence et de la poésie française cessassent d'exciter l'admiration passionnée de lajeunessc studieuse. Il faudrait que Corneille et Racine, Lacordaire et Monsabré, Chateaubriand et Lamartine, devinssent des inconnus pour ceux qui viendront après nous.
Il faudrait que de génération en génération on ne se transmît plus, avec la langue, l'admiration des grands poètes, la connaissance des grands penseurs, le goût du Beau littéraire, qui font la gloire de notre ancienne mère-patrie. Il faudrait que nous n'eussions pas de littérature, pas de presse, pas de chaire, pas de tribune, et nous avons une tribune, une chaire, une presse, une littérature qui sont éminemment françaises. Il faudrait que, dans l'immense majorité de nos districts où l'élément anglais ne peut pénétrer parce qu'il n'y a pas de place pour lui, les populations sans raison et sans cause se missent à parler l'anglais qu'elles ne savent pas et qu'elles ont peu d'occasions d'apprendre. Il faudrait, ce qui est encore plus impossible, qu'à un moment donné, de Gaspé à Iberville et du Lac-Samt-Jean à l'embouchure de l'Ottawa, il se trouvât toute une 2'énération de mères qui n'endormissent plus leurs enfants au son des chansons françaises. Or, je vous le demande, comment un pareil état de choses pourrait-il venir à se produire ?
Vous êtes des Canadiens-Français animés du plus pur patriotisme, vous parlez la langue de Racine ; eh bien, ce patriotisme, cette langue, vous les transmettrez à vos enfants. Ceux-ci, élevés par vous, instruits dans des collèges qui continueront votre œuvre, remettront à leur tour aux générations qui sortiront d'eux, le précieux dépôt qu'ils auront reçu de vous, et c'est ainsi que se continuera et se perpétuera notre tradition nationale. Mais, dira-t-on, le langage s'altère peu à peu, nous ne parlons plus
français. Si, nous parlons français. Nous faisons des anglicismes, par exemple. !Nous en ferons moins désormais.
Nous ne connaissons pas toutes les ressources de ce merveilleux instrument dont ont joué avec tant de perfection ces o:rands maîtres, Bossuet, Corneille, Joseph de Maistre, Louis Veuillot. Mais, en dépit de tout, la langue se maintient. Et parce que ceux d'entre nous qui s'occupent des aftaires publiques, les hommes de la finance, du commerce, de l'industrie, des professions libérales, en an mot nos classes supérieures doivent apprendre l'anglais et le parler lorsqu'il le faut, cela ne veut pas dire que nous courons à notre perte. Xous en serons quittes pour savoir les deux langues qui ont exercé le plus d'intluenee sur les destinées de l'Europe, et ce n'est pas là un si grand malheur.
D'un autre côté, notre littérature fait des progrès évidents. Nous av^ons des écrivains (trop rares hélas !) qui unissent l'élégance de la forme à la solidité du fond. Jamais la jeunesse n'a plus lu qu'aujourd'hui. Entrez dans la chambre de l'étudiant, vous verrez sur la table de travail, à côté de Pothier ou de Trousseau, les productions les plus remarquables de la littérature française. Tous les huit jours, le paquebot transatlantique nous apporte les journaux de Paris. Nous sifflons " l'Assommoir " de M. Zola. Nous accueillons avec enthousiasme la nouvelle du rejet de l'article 7, ce fils de l'intolérance républicaine en qui M. Jules Ferry avait mis toutes
ses complaisances. ^ En un mot, nous sommes imprégnés de l'esprit français. Et l'on voudrait que cet esprit disparût un jour, que ce mouvement s'arrêtât et que le torrent remontât vers sa source ! Impossible ; c'est il y a un siècle qu'il fallait angliciser le Canada ; aujourd'hui il est trop tard, nous sommes Français et pour toujours.
Eh bien, soit, s'écrieront peut-être quelques contradicteurs, mais n'est-il pas dangereux de recevoir ses inspirations d'un pays qui ne reconnaît pas le Ohrist comme son roi ? L'observation, Messieurs, n'est juste qu'à demi. j ï[ y a actuellement deux Frances : la France radicale et la France conserva- i-^ .^ ^
trice, la France incrédule et la France catholique, i^ r^^*\,„JIla France qui blasphème et la France qui prie. —""^^ Notre France à nous, c'est la secon<le.jCe n'est pas la France de Gambetta, de Clemenceau, de Jules Ferry, d'Edmond About et de Renan ; c'est la France de M^"' Pie, de Louis Veuillot, de Lucien Brun et d'Albert de Mun. Voilà notre patrie, la véritable patrie de nos intelligences, comme l'Eglise catholique est la patrie de nos âmes.
L'Eglise catholique. Messieurs, enfin nous voici de nouveau parvenus devant elle, après la course rapide que nous venons de fournir à travers les événements et les choses. ISTous l'avons saluée à notre
1 — En lisant ce qui précède et ce qui suit, le lecteur est prié de ne pas oublier que cette conférence était prononcée en 1880.
point de départ, nous l'avons rencontrée sur la route, nous la retrouvons encore au terme de la carrière. Quelle radieuse apparition ! quelle admirable physionomie ! quel heureux mélange de majesté et de bienveillance, de fermeté et de douceur, de justice et de charité. L'Eglise est une mère, a dit M. de Montalembert. Pour aucun peuple cette parole sublime n'est plus vraie que pour le nôtre. iSTotre naissance, notre éducation, notre salut dans les épreuves, nous lui devons tout. Maintenant que nous sommes parvenus à l'âge viril, trouvera-t-elle en nous des fils reconnaissants ? C'est la dernière question à laquelle nous ayons à répondre. (jSi nous tenons à notre autonomie, à la conservation de notre langue, à notre grandeur, à notre prospérité et à notre gloire dans l'avenir, nous devons continuer d'être avant tout un peuple croyant, l
Pourquoi le monde est-il si profondément troublé aujourd'hui ? Pourquoi ces scandales de la force écrasant le droit, ces honteux triomphes du vice, ces désastres de la vertu ? Pourquoi les rois tremblentils sur leurs trônes ? Pourquoi les diplomates demeurent-ils impuissants à résoudre les formidables problèmes qui sollicitent leur attention ? Pourquoi l'inquiétude et l'agitation dans toutes les sphères ? Pourquoi la haine en bas et la crainte en haut ? Pourquoi en pleine paix tant de soldats, tant de baïonnettes, tant de canons Krupp, tant de vaisseaux cuirassés ? Ah ! c'est parce qu'on a banni la foi des sociétés contemporaines, et que, la foi étant absente, il n'y a plus de principes, plus de convictions, plus de morale,.
plus de caractères, plus de subordination, plus de respect, plus de justice. Le doute dans les esprits et la corruption dans les cœurs, voilà la maladie mortelle dont sont atteintes les nations européennes. En vain l'Eglise catholique veut-elle les régénérer, elles refusent la guérison, et elles se meurent. Pour nous qui voulons vivre, l'exemple de ce qui se passe ailleurs sera une salutaire leçon, et nous conserverons avec soin ce précieux trésor de la foi catholique, sans laquelle il n'y a pas de vraie grandeur ni de paix durable.
Vous connaissez, Messieurs, le i)aralléli.sme saisissant développé par Donoso Cortès avec une admirable éloquence, dans son discours sur la Dictature. Il y a deux freins dans le monde, le frein de la répression religieuse et le frein de la répression politique. Lorsque la répression religieuse est portée ù sa plus haute puissance, c'est-à-dire lors(pie la morale évangélique domine dans tous les cœurs, et que le règne du Christ est accepté par les sociétés, la répression politique est nulle. Le thermomètre de la répression religieuse baisse-t-il, immédiatement on voit monter le thermomètre de la répression politique. Et l'éminent orateur poursuit sa comparaison, montrant, à mesure que le thermomètre de la répression religieuse baisse, le thermomètre de la répression politique qui monte jusqu'au despotisme de l'Etat absorbant l'individu, despotisme qui prépare au monde de terribles catastrophes.
Messieurs, nous avons le choix : ou bien le frein de la répression religieuse, ou bien le frein de la
répression politique. Mais si nous rejetons le frein de la répression religieuse, c'est-à-dire, si un jour ou l'autre nous devenons un peuple apostat, attendonsnous à voir éclater dans notre pays les désastres que nous contemplons chez d'autres peuples ; car les mêmes causes ne peuvent manquer de produire les mêmes résultats. Notre choix est fait, n'est-ce pas? Nous nous en tiendrons à la répression religieuse, ou, en d'autres termes, à la discipline sage et éclairée de l'Eglise, qui sauve et élève les nations. Nous continuerons à écouter les enseignements augustes qui nous viennent de Rome, et nous chercherons le progrès, non pas dans la séparation, mais dans l'alliance harmonieuse de la raison et de la foi.
Eh quoi ! nous diront peut-être les écrivains fanatiques qui ont déjà bien des fois accusé l'Eglise de tenir le peuple du Bas-Canada dans les ténèbres du moyen âge, eh quoi ! le progrès réalisé par la foi catholique ! C'est une chimère. Ne savez-vous pas que la foi est l'ennemie jurée du progrès, qu'elle n'aspire qu'à l'arrêter dans sa marche et qu'à enfermer l'esprit humain dans des bornes étroites qu'elle lui défend de franchir, en lui disant : tu n'iras pas plus loin î
Messieurs, nous allons entendre un grand orateur catholique répondre à cette accusation banale des ennemis de TEglise : " Non," s'écrie le révérend Père Félix, " non, la foi ce n'est pas l'immobilité, c'est le mouvement'. Non, la foi ce n'est pas la mort, c'est la vie. Non, la foi ne tient pas le génie enfermé dans une obscure prison, lui interdisant l'espace et
la lumière ; elle ne fait pas aveugles et captifs les rois de la pensée. Que fait-elle donc, la foi ? Ce qu'elle fait ? Elle montre au génie à travers l'obscurité de ses dogmes des ouvertures infinies. Et pour ceux qui ne sont pas nés hiboux obscurs, cherchant d'instinct les ténèbres et la nuit, pour ceux qui sont de la race des aigles, ah ! si vous demandez ce qu'elle fait, je vais vous le dire, non sans quelque fierté de cette gloire catholique : loin de leur couper les ailes, elle élève leur v^ol : au lieu de leur crever les yeux pour les empêcher de voir, elle ouvre leurs regards à des clartés nouvelles ; et au lieu d'abaisser leur essor, elle les porte à ses plus hauts sommets, au-dessus de ces nuages qui enveloppent le vulgaire des penseurs ; et les posant, comme sur un rocher, sur le dogme immuable, elle leur fait de plus près regarder le soleil."
Voihi, Messieurs, l'œuvre de la foi ; voilà ce qu'elle saura faire pour nous, si nous l'acceptons pour guide.
Le cadre de cette conférence est maintenant rempli. Nous avons consulté le passé, nous avons étudié notre présent, nous avons jeté un coup d'œil rapide sur ce que peut être notre avenir. De tout ce que nous avons vu, un grand enseiguement me semble ressortir. /Le peuple canadien-français n'est pas un peuple vulgaire qui puisse trouver sa suprême satisfaction dans les jouissances matérielles, dans les plaisirs grossiers, dans les raflinements d'un sensualisme dégradant. Le dieu Dollar n'est pas son dieu, il a une autre morale que celle de l'utile, la matière
n'est pas l'idéal vers lequel il aspire : Altius tendimus. Kous entendons représenter autre chose que le capital sur cette terre d'Amérique dévorée de la soif de l'or. Au milieu du pêle-mêle de la vie américaine, au milieu de la lutte ardente des intérêts, des cupidités, des convoitises, des passions, il faut que nous soyons les soldats de l'idée catholique, les défenseurs du Bien, ré"s propagateurs du Vrai, les apôtres du. Beau. Tout en faisant la part du commerce et~3[ê~Tindustrie, nous devons conserver, sur ce jeune continent envahi par le mercantilisme et par l'agiotage, un coin de terre où l'art puisse s'épanouir librement, et où l'inspiration chrétienne puisse animer de son souffle puissant la poésie, l'éloquence, ia musique, toutes les créations de l'intelligence humaine. Voilà notre mission, Messieurs. Dirigeons donc tous nos efforts vers ce noble but, et, lorsque notre courage menacera de nous abandonner, lorsque le lourd fardeau des réalités de la vie nous écrasera terre-à-terre, lorsque nous verrons se dresser sur notre route la haine, l'ignorance ou le préjugé, souvenons-nous alors de cette admirable parole du comte de Mun à la tribune française : " L'avenir est à ceux qui persévèrent, l'avenir est aux hommes de foi."
PRONONCÉ A l'inauguration DU MONUMENT MASSE, A STLLERY, LE 18 JUIN 1880
Messieurs,
Ce monument sur lequel vous venez de déposer une couronne en témoignage de vénération, de respect et de reconnaissance, parle en ce moment à nos intelligences et à nos cœurs avec une éloquence que ma faible parole ne peut songer à égaler. En même temps qu'il évoque en nous un souvenir du passé, il nous donne un enseignement d'une haute portée, et nous invite à entrer dans un ordre d'idées auquel il est bon de s'arrêter de temps à autre.
Ce monument, Messieurs, dans son muet langage, résume toute une époque de notre histoire. Il nous reporte à ces temps héroïques où des hommes dévoués quittaient les rivages de leur patrie pour s'en venir fonder ici une patrie nouvelle, faite à l'image de l'ancienne, c'est-à-dire catholique et française. Ces hommes, en s'éloignant de la France, brisaient des liens qui leur étaient chers. Ils disaient adieu aux splendeurs et aux bienfaits de la civilisation, pour s'ensevelir au sein de la barbarie ; ils abandoimaient des parents, des amis pour venir demeurer au milieu de peuplades sanguinaires ; ils renonçaient à la paix, à la tranquillité, peut-être ù la fortune et à la gloire, ))our embrasser ici une vie
d'inquiétudes, de souffrances et de combats. Et cependant, ils n'hésitaient pas un instant. Animés d'un zèle ardent et d'un religieux enthousiasme, ils sacrifiaient tout sans regret et traversaient l'Océan pour venir jeter sur le sol d'Amérique la semence féconde du christianisme et de la civilisation. Cette semence, ils durent l'arroser de leurs sueurs et de leur sang. Je n'ai pas besoin de vous raconter l'histoire de leurs luttes et de leurs sacrifices. Vous la connaissez mieux que moi. Vous savez qu'ils ont accompli des prodiges, et tous ceux qui sentent battre dans leur poitrine un cœur canadien-français conservent et conserveront longtemps la mémoire de ces généreux apôtres : Brébeuf, Lalemant, Jogues, Bressani, de Xoue, Ennemond Massé ; de ces nobles femmes : Marguerite Bourgeois, mademoiselle Mance, Marie de l'Incarnation ; de ces vaillants guerriers : Dollard et ses braves compagnons ; de tous ces héros de la religion et de la patrie, qui ont lutté pour le salut des âmes et la gloire de leur race.
Voilà, Messieurs, les souvenirs que doit évoquer en nous la vue de ce monument. Mais il ne sufiit pas de se souvenir du passé, il faut surtout comprendre les grandes leçons qu'il nous donne. Lorsque le révérend Père Ennemond Massé — comme le travailleur qui a fini sa journée — se coucha dans la tombe pour dormir son dernier sommeil, dans quelle situation se trouvait ce pays ? Il était ouvert à toutes les incursions sanglantes des Iroquois féroces. Point de })aix, point de ti-ève pour ses habitants. Toujours
les inquiétudes, les alarmes, la crainte des pièges ou des coups de main, toujours les cris de guerre et le tumulte des expéditions aventureuses. Du côté de la France une déplorable apathie ; à l'extérieur de la colonie, une guerre barbare ; à l'intérieur, la disette, le dénûment, quelquefois, hélas ! la discorde. Wy avait-il pas là de quoi désespérer les âmes les plus fortement trempées ? Nos ancêtres cependant ne se découragèrent pas. Tour à tour pionniers et soldats, ils reculèrent peu à peu les bornes de la forêt, et firent respecter le nom chrétien par les peuplades infidèles, pendant que les apôtres de la foi faisaient pénétrer l'Evangile jusque dans les solitudes les plus lointaines et couronnaient leur vie en scellant de leur sang la doctrine qu'ils enseignaient. Voilà le spectacle qu'offrait le Canada lorsque le Père Massé mourut à Sillery, le 12 mai 1646. Deux siècles et demi ont passé sur sa tombe, et si le vénérable missionnaire se levait en ce moment de sa couche funèbre et apparaissait soudain au milieu de nous, quel prodigieux changement s'offrirait à sa vue ! Il verrait le Canada jouissant des douceurs de la paix et de la civilisation. Il verrait cette pauvre petite colonie, devenue un i)ays plein d'avenir. Il verrait cette poignée de colons français, exposée à tous les périls, devenue une nation capable de faire respecter ses droits. Il verrait le rêve de sa vie réalisé : l'Evangile connu et pratiqué, la religion florissante, la patrie marchant à grands pas dans la voie du véritable progrès. Il verrait enfin, d'un bout à l'autre de notre pays, la croix triomphante cou-
ronner le front de nos églises, de nos chapelles et de nos institutions de charité, sur les deux rives du Saint-Laurent.
Ce miracle, Messieurs, — car nous sommes presque forcés de cr<jire que c'en est un, lorsque nous considérons les dangers dont notre berceau fat entouré, — €6 miracle de notre préservation et de notre croissance, à quoi le devons-nous ? Ali ! je ne crains pas de le dire hautement : nous le devons aux souffrances, aux pénibles travaux, à la vie et à la mort des missionnaires et des martyrs de la foi au Canada. Depuis le moment où Jacques Cartier, abordant nos rivaQ-es, prit possession du sol au nom du roi de France, en y plantant une croix, le Canada français a grandi dans les épreuves. Ce sont les épreuves (pli ont fait de nous un peuple fort, et qui nous ont permis de triompher des obstacles sans nombre semés sur notre route. Et voilà, Messieurs, l'enseignement dont je vous parlais. tout à l'heure. Ce monument, élevé à la mémoire d'un missionnaire et d'un confesseur de la foi, nous dit que la loi des grandes œuvres et des nationalités vivaces est la loi du dévouement et du sacrifice. Soyons donc des fils dévoués de la religion et de la patrie. Xe leur marchandons pas nos travaux, nos efforts, les fruits de notre intelligence ou de notre industrie, la sueur de nos fronts et le sang de nos veines. C'est ainsi que nous contimierons de grandir, et que nous conquerrons un rang de plus en plus élevé parmi les peuples glorieux, pros[)ères et respectés.
Dans quelques jours, Messieurs, nous célébrerons la fête de la patrie. Votre société Saiut-Jean-Baptiste, ayant à sa tête la bannière bénite par le' prêtre, se dirigera vers un champ célèbre dans nos annales, où elle ira se joindre à toutes les autres sociétés franco-canadi-i'nnes. Là, en présence d'une foule immense, unie dans le même sentiment, dans la même foi et dans le même amour, en face d'une nature superbe, dont les magnifiques harmonies ne seront pas plus belles que l'universelle harmonie des cœurs, à quelques pas de Québec, la vieille cité française, sur les bords mêmes de ce fleuve majestueux dont les Canadiens sont fiers, le chef spirituel de notre race en ce pays, se faisant l'écho de tout un peuple, demandera au ciel de bénir nos destinées.
En ce moment. Messieurs, toutes les âmes seront à l'unisson, et, dans ce concert patriotique, il n'y aura pas une note discordante. Eh bien ! en terminant, voici le vœu que vous me permettrez d'exprimer : Paissions-nous rester unis ainsi, au moins lorsqu'il s'agira de nos intérêts nationaux et religieux ; car je suis sûr qu'alors nous saurons toujours sauvegarder ces grands intérêts, qui trouvent leur expression parfaite dans cette devise souvent répétée, mais toujours belle, parce qu'elle est toujours vraie : " Nos institutions, notre langue et nos lois".