CLASSIQUES ET ROMANTIQUES
Monsieur le Président, Mesdames,
Messieurs,
C'était en l'année 1816, au début de la seconde Restauration. Une marquise du noble faubourg recevait chez elle l'élite de la société parisienne. Portant l'un des plus beaux noms de France, elle brillait au premier rang de ces patriciennes distinguées par leur intelligence autant que par leur position sociale, qui, dans le monde et dans la conversation, tenaient le sceptre du bon ton et du langage poli. La réunion était nombreuse et choisie. Il y avait là des ambassadeurs, des hommes d'Etat célèbres, des orateurs dont la voix éloquente avait de l'écho en Europe, des écrivains pour qui la réputation allait bientôt faire place à la gloire, des femmes élégantes et spirituelles devant lesquelles s'inclinaient toutes ces illustrations, obéissant à ce charme délicat et toutpuissant qui semble, Mesdames, devoir être toujours et partout votre gracieux apanage. La beauté souriait au talent,resprit donnait la réplique au génie,le8 parures étaient pleines de fraîcheur et d'éclat, les
1 — Conférence prononcée à l' Institut-Canadien de Québec, le 23 décembre 1881.
fleurs, les parfums, l'harmonie, les lumières étincelantes, tout concourait à faire de la soirée de madame la marquise une de ces fêtes magnifiques qui reposent des luttes extérieures et enchantent l'imagination.
A un certain moment cependant les causeries s'interrompirent, l'orchestre devint muet, il se fit un grand silence, et un jeune homme d'une physionomie intelligente et d'une tournure aristocratique, acquiesçant à la demande de la reine du logis, s'appuya sur le marbre d'une cheminée pour faire face à l'auditoire recueilli, et laissa tomber de ses lëvres les^vers suivants :
" Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages, '• Dans la nuit éternelle emportés .sans retour, " Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges " Jeter l'ancre un seul jour?
^' O lac ! l'année à peine a fini sa carrière " Et près des bords chéris qu'elle devait revoir " Eegarde, je viens seul m'asseoir sur cette pierre " Oîi tu la vis s'asseoir".
Et le jeune homme continua cette pièce que tout le monde sait par cœur, jusqu'à la dernière strophe :
*' Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, " Que les parfums légers de ton air embaumé, " Que tout ce qu'on entend, l'on voit et l'on respire, " Tout dise : ils ont aimé ".
Alors au milieu des applaudissements qui éclataient de toutes parts, un des auditeurs s'avançant avec empressement vers le poète lui dit en lui serrant
la main : " Qui êtes- vous donc, vous qui nous apportez de tels vers " ? Cet interlocuteur enthousiaste, c'était M. Villemain, et le poète, inconnu jusqu'à ce moment, mais dont la renommée allait bientôt rayonner d'un radieux éclat sur la France et sur le monde, c'était Alphonse de Lamartine.
Il n'était pas surprenant que cette immortelle élégie, "le Lac", allât droit à l'âme de la société française. C'était une poésie nouvelle que M. de Lamartine apportait au siècle nouveau, et cette poésie était une révélation. Intime, mélancolique, prenant sa source au plus profond de l'être humain, elle répondait merveilleusement à l'état des générations nées à la fin du dix-huitième siècle, ou avec le dix-neuvième. Elle était l'explosion de tout un monde de sensations, de rêveries, d'aspirations et de désirs ; elle donnait une voix à cette soif d'idéal qui tourmentait alors la jeunesse française. Et chacun en entendant cette langue colorée, chaude et pleine d'harmonie, se disait à soi-même : ah ! oui, cela est vrai, cela est vivant, cela est moderne ; voilà enfin ma poésie et voilà mon poète.
Par quelles transformations avait passé la littérature française, pour en arriver à cette phase nouvelle dont M. de Lamartime est un des écrivains les plus brillants ? C'est ce que nous allons voir eu remontant jusqu'aux origines de la langue, auxquelles nous
donuerons un rapide coup d'oeil, avant de commencer notre étude comparée du genre classique et du genre romantique.
Dans les premiers siècles du moyen âge, après cette grande catastrophe qui marque la chute du vieux monde romain et la formation des nouvelles nations de l'Europe, le clergé, les savants et les lettrés parlent encore la langue latine qui a survécu au désastre de l'empire. Quant au peuple, composé de Gallo-Romains et de Francs, il parle le roman formé' du franc, du goth et du latin. Plus on avance dans cette époque, plus cet état de choses s'accentue. Le roman est la langue vulgaire, le latin la langue savante. C'est en roman que sont écrites ces histoires chevaleresques du moyen âge, Amadis des Gaules, les quatre fils Aymon, l'enchanteur Merlin et une foule d'autres.
Mais le roman donne naissance à deux dialectes bien distincts : la langue d'Oc ou du Midi, et la langue d'Oïl ou du IS'ord. Les troubadours sont les poètes de la langue d'Oc, les trouvères les chantres de la langue d'Oïl. Cependant les événements finissent par donner à l'un de ces dialectes la prédominance sur l'autre. Le peuple du nord de la France, plus fort, plus militaire, plus entreprenant, finit par s'emparer de la direction politique, et fait triompher son idiome. La langue d'Oïl devient donc la langue française, et à la fin du moyen âge, au quatorzième siècle, elle est universellement parlée en France et même dans les cours étrangères. Toutefois ce n'est pas encore une langue littéraire.
Mais au XIIP siècle et au XIV% les chroniqueurs, Joinville, Froissard, Villehardouin, au XV* Thistorien Philippe de Comines, Villon, écrivain licencieux qui " débrouilla l'art confus de nos vieux romanciers," et Charles d'Orléans, auteur de poésies naïves qui ne sont pas sans charmes, commencent la littérature nationale. Enfin au XVP siècle, Marguerite de Navarre, Saint-Gelais, Clément Marot, Rabelais, revêtent leurs inspirations souvent mauvaises d'une forme gracieuse et originale.
A ce moment, on peut dire que la langue française est créée. Elle est encore informe et manque d'harmonie, elle marche un peu au hasard, mais enfin elle existe. Son caractère spécial à cette époque, c'est la libre allure, le tour naïf, la minutie et souvent la puérilité des détails. Cependant malgré ses progrès, elle n'est pas adoptée généralement comme langue littéraire. C'est alors que paraissent Eonsard et son école. Voulant ennoblir notre langue ils tentent de réaliser entre elle et les langues grecque et latine, cette fusion, ou plutôt cette confusion qui mérita les sifilets de Boileau. "Leur intention était bonne, dit M. Alfred ]S"ettement, Leur pensée était de relever la langue nationale d'une humiliante infériorité et de montrer que la France pouvait avoir une poésie personnelle, une littérature à elle, sans emprunter à l'antiquité les deux idiomes de sa civilisation la plus avancée, toutes les fois qu'il s'agissait d'exprimer de nobles sentiments et des idées élevées ". Mais leur moven était mauvais. Il
consistait à emprunter au grec et au latin les formes^ les tournures de phrases, les désinences.
Le résultat de ce travail systématique fut que la langue française pullula d'héllénismes et de latinismes qui la dénaturèrent et retardèrent ses progrès de cinquante ans. " Enfin Malherbe vint ", et toute sa vie fut un combat contre l'école de Ronsard pour faire triompher l'unité, la correction, et pour opérer une transaction rationnelle entre l'élément antique de notre langue et son élément indigène. Balzac et Voiture continuèrent cette œuvre, et lorsque ces trois hommes de talent et de goût disparurent, l'avenir appartenait à la littérature nationale. Les hommes de génie pouvaient entrer en scène pour donner à la prose et à la poésie françaises, débarrassées de leurs langes, la clarté, la précision, l'harmonie, le nombre, et marquer de leur empreinte souveraine cette admirable langue qui va désormais remuer le monde et dominer dans la sphère des intelligences, cette langue française qu'on a voulu nous ravir un jour, mais que nous avons défendue envers et contre tous, et que nous conservons comme un des plus précieux héritages que nous ait légués la France, notre mère bien-aimée d'autrefois.
Nous arrivons maintenant à une époque solennelle ; nous touchons à l'un des plus hauts sommets que l'esprit humain ait atteints dans sa marche progres- Bive ; nous allons pénétrer, en un mot, dans le grand siècle classique et l'étudier dans ses œuvres, son esprit et ses conséquences.
DISCOURS ET CONFÈRE :îC ES 57
D'après ce que nous venons devoir, il appartenait au dix-septième siècle de perfectionner l'œuvre de Malherbe, et de mettre la dernière main à la transaction que ce dernier avait opérée entre les deux éléments constitutifs du français moderne : l'élément antique et l'élément india^ène.
Ce siècle ne fut pas inférieur à sa tâche. Et, non content de l'accomplir tout entière, il donna au monde ébloui et subjugué le spectacle du plus magnifique déploiement d'activité intellectuelle qu'on eût vu depuis Auguste. Il se trouva que, grâce à un merveilleux concours de circonstances, sa première moitié fût marquée par la rénovation des fortes études que les guerres de religion avaient trop longtemps interrompues. La fondation de plusieurs ordres monastiques, surtout de la société de Jésus, qui semblait tenir entre ses mains la clef des sciences profanes et sacrées, donna un grand essor à ce mouvement. Jamais peut-être il n'y eut en France tant de solide érudition. Il sujSit de citer les noms célèbres de Mabillon, de Ducange, de Saumaise, du Père Brurnoy. Les langues grecque et latine devinrent familières à tous les esprits cultivés, et livrèrent les trésors de leurs chefs-d'œuvre à l'admiration et aux recherches d'une génération avide de savoir et passionnée pour l'éloquence. Jusque-là, à part de rares exceptions, on s'était peu soucié de faire revivre les beautés et de suivre les préceptes
des auteurs antiques. L'étude des modèles que B-ome et la Grèce avaient légués à la postérité donnèrent aux productions de l'esprit français la régularité et la mesure qui leur avaient manqué jusqu'alors.
Tout concourait d'ailleurs à ce splendide épanouissement littéraire. La France, longtemps déchirée par les factions et menacée par des ennemis puissants, respirait enfin sous un pouvoir fort et respecté. La main de fer de Richelieu avait constitué l'unité du royaume et brisé l'ambition dangereuse des successeurs de Charles-Quint. Entre une campagne glorieuse et une révolte réprimée, l'illustre cardinal avait créé l'Académie. Son successeur, Mazarin, par sa politique et ses traités, avait consolidé l'édifice élevé par le ministre de Louis XIII. Les derniers murmures de la Fronde venaient s'éteindre au pied du trône raffermi sur lequel un monarque jeune, intelligent et beau, inaugurait un règne qui devait donner à la royauté française un incomparable prestige. La France occupait le premier rang en Europe. A aucune époque de son histoire elle n'était parvenue k de telles hauteurs. Toute une pléiade de grands hommes lui formait une éclatante auréole.
Il y avait des généraux, et ces généraux s'appelaient Condé, Luxembourg, Vauban, Turenne. Il y avait des ministres, instruments de la grandeur royale, et ces ministres étaient Colbert, Louvois, Seignelay. Il y avait des poètes, et ces poètes avaient nom Corneille, Racine,La Fontaine, Boileau, Molière. Il y avait des peintres, et l'école française
s'enorgueillit encore des toiles de Lesueur, de Lebrun, du Poussin. Il y avait des sculpteurs, et le marbre respirait sous le ciseau de Puget, de Girardon, de Coysevox. Il y avait des orateurs sacrés, et jamais les austères vérités de l'Evangile n'avaient été annoncées avec des accents aussi éloquents que ceux dont Mascaron, Massillon, Bourdaloue et Bossu et faisaient retentir la chaire chrétienne de Versailles. Il y avait des moralistes, et Fénelon, Pascal La Bruyère, laissaient bien loin derrière eux les Théophraste et les Sénèque. Enfin, planant au-dessus de tous ces beaux génies qu'il encourageait et protégeait, il y avait un roi, et ce roi, en dépit de ses erreurs et de ses fautes, l'histoire impartiale lui a conservé le nom de Louis-le-Grand.
Le commerce et la marine étaient restaurés, les lois codifiées dans des ordonnances qui ont servi de base et de modèle à nos codes contemporains. Les industries nationales étaient eflicacement favorisées. Une direction sage et éclairée se faisait sentir dans toutes les sphères. Et toutes ces gloires, toutes ces illustrations, tout ce progrès, toute cette civilisation, ces généraux, ces poètes, ces orateurs sacrés, ces artistes en tout genre, ces ministres, ce roi, ce peuple, c'était la France ; et l'Europe saisie de respect, d'admiration, de crainte, s'inclinait malgré elle et saluait en la France la première nation du monde. Ah ! c'était une belle époque, et quand, oubliant un instant les tristesses du présent et les menaces de l'avenir, on s'arrête à la contempler un peu, on est bien forcé de convenir que tout n'était
pas ténèbres et obscurité dans notre ancienne mère patrie avant la prise de la Bastille.
Sans doute il y avait des ombres. Ce soleil radieux avait des taches et la justice exige qu'on ne les dissimule pas. Les guerres de Louis XIV furent trop souvent injustes. Son faste et le luxe de sa cour pesèrent lourdement sur le peuple, et les scandales de sa vie privée nuiront toujours à sa mémoire. Il poussa troj) loin le système de centralisation, et, au lieu d'entourer le trône d'institutions fortes et nationales, il l'isola dans une grandeur inaccessible et abattit tout ce qui aurait pu fortifier son pouvoir en le limitant. Enfin, malgré sa foi sincère, il fut le promoteur du gallicanisme qui a si longtemps fatigué l'Eglise.
Quoi qu'il en soit,la splendeur du règne se refléta dans la littérature avec un éclat sans pareil. Il y eut comme une floraison de chefs-d'œuvre. Corneille, le restaurateur de la scène, créa la vraie tragédie française et laissa au théâtre ces pièces où respire un génie mâle et vigoureux, le Gid^ Horace, Ciana^ Polyeacte. Racine connut tous les secrets du rythme> et poussa jusqu'à ses dernières limites l'harmonie du vers et la perfection du style dans Britannieus, Phèdre, Ip?iigénie, Athalie. La Fontaine, s'inspirant de Villon et de Marot, raconta sous une forme naïve et savante à la fois ses ingénieux apologues. Molière livra les travers et les ridicules de certains types et de certaines classes aux risées de la cour et de la ville dans le Misanthrope, les Femmes savantes^ V Avare. Nous ne parlons pas du Tartufe (\a\ est une
maujraise^jiçtion.' Boileau flagella les auteurs ennuyeux et traça aux écrivains dans son Art Poétique les préceptes du goût.
Vers le même temps, La Bruyère peignait ses Caractères, Pascal écrivait ses Pensées, Madame de Sévigné prodiguait les trésors de l'esprit le plus délicat dans une correspondance qui lui a valu l'immortalité, Bourdaloue tonnait contre les vices royaux, Massillon prêchait à la cour ses sermons qui pénétraient l'auditoire de terreur et de repentir, Bossuet enfin, l'esprit le plus vaste et le plus élevé de ce siècle, Bossuet terrassait l'hérésie, approfondissait le dogme, et célébrait les morts illustres dans un langage dont la magnificence n'a pas été égalée depuis. Certes, ce sont là des monuments impérissables, l'honneur d'une époque et d'une nation.
Quel était maintenant le caractère distinctif de cette littérature? Comme nous l'avons vu plus haut, continuatrice de Malherbe, elle perfectionna ce qu'il avait commencé et changea en une union intime la transaction qu'il avait opérée entre l'élément antique et l'élément indigène. Mais ceci doit se prendre au point de vue philologique. Au point <ie vue littéraire, que nous considérons en ce moment, le siècle de Louis XIV combina le génie de l'antiquité avec le génie moderne en faisant toutefois une . part beaucoup plus faible à l'élément indigène. Il recueillit les règles de la rhétorique et de la poétique des Grecs et des Romains, et Boileau, qui s'en déclara le défenseur inflexible, mérita d'être appelé le législateur du Parnasse. Les formules de l'art antique
furent reconnues corame les principes sacrés qui devaient présider aux productions de l'esprit. C'est ainsi que le dix-septième siècle renouvela les siècles d'Auguste et de Périclès, et les dépassa même souvent en s' engageant à leur suite dans les voies que ces derniers avaient tracées.
Trois qualités maîtresses brillaient surtout dans les œuvres dont nous venons de faire une revue \J rapide : la correction, la clarté, la majesté. Lisez La
Bruyère, lisez Racine, lisez Bossuet. Cette langue est faite de précision, d'harmonie, d'élévation. Jamais de tournures banales, jamais de périodes creuses, jamais de ces vagues tirades qui déparent trop souvent les écrits de nos jours. Ces hommes savaient ce qu'ils voulaient dire et le disaient sans surcharge et sans clinquant. La pensée, toujours claire et précise, apparaissait sous la phrase qui la vêtait, mais ne la voilait pas. Le style s'adaptait parfaitement à l'idée et lui empruntait une partie de sa force et de son charme. On n'y rencontre pas d'exemples de ces accumulations de mots sonores et pompeux qui servent à déguiser la pauvreté du fonds, affaiblissent le langage et lui enlèvent en exactitude ce qu'ils lui donnent peut-être en couleur. Et, dans la composition, quelle belle régularité, quelle juste mesure, quel enchaînement judicieux ! Suivant l'expression d'un historien moderne, c'est le règne de l'unité, de l'ordre, de la gravité tempérée par l'élégance.
Les hommes de lettres d'alors sacrifiaient peu à la fantaisie et au caprice. L'imagination n'avait pas
chez eux libre carrière et rinspiration n'excluait pas la raison. Ils avaient à un haut degré le sentiment du respect, respect d'eux-mêmes, respect de l'art, respect du public. Boileau a dit avec vérité :
" Le vers se sent toujours des bassesses du cœur ".
Et, comme les écrivains du dix-septième siècle étaient tous ou presque tous des citoyens honnêtes et de bons chrétiens, leur style échappait à cette loi vengeresse. Leur lecture est bonne et laisse généralement une impression salubre. On goûte cette langue forte et saine comme on savoure ud fruit mûr. Lorsqu'on parcourt les monuments littéraires de cette époque on y sent circuler un souffle pur et vivifiant, on admire la majesté de leur structure et la perfection de leurs détails. C'est un beau temple grec.
" Voyez, dit M. Victor de Laprade, voyez sur " l'acropole d'Athènes, s'élever les colonnes du " Parthénon comme de belles vierges rangées eu " ordre à la procession des Panathénées ; elles portent " leurs précieux chapiteaux comme des corbeilles de " fleurs. Dans cette lumière étincelante et pure du " ciel de l'Attique, les angles des frontons se décou- " peut nettement, tous les détails des métopes et des " frises restent dans leur élévation à portée de l'œil " humain, et les immortelles sculptures de Phidias " se déroulent devant nous. L'imagination ne saurait " rien ajouter à cet ensemble qui n'en rompît l'har- " monie, vous le sentez et vous avez l'idée de la " perfection. Aucun mouvement violent, aucune
'' audace de la pierre ne vous inquiète sur la solidité '' de l'édifice ; il est assis dans un repos majestueux " qui vous fait concevoir l'éternité ".
Voilà la littérature du grand siècle. Et, si vous voulez vous eu convaincre, relisez les ouvrages d'un des auteurs qui la représentent le plus fidèlement, Racine ;. vous y retrouverez la sérénité, la dignité tranquille, le calme dans la force qui font la beauté de l'art grec.
Cependant, malgré l'admiration et le respect que tout homme de goût ne peut manquer de professer pour cette littérature qu'on oublie beaucoup trop facilement, la critique impartiale doit j signaler de grands défauts. Elle manque quelquefois de vie et d'originalité. Cette forme toujours correcte et majestueuse finit par ennuyer. Cette belle régularité devient monotone à la longue. L'alexandrin classique constamment solennel et pompeux, quelquefois guindé, n'a pas la souplesse en partage. La période est trop unitormement coulée dans le même moule. Dans la prose et dans les vers, on regrette de ne pas rencontrer plus souvent cette variété de mouvement et de cadence qui ravive l'admiration en lui offrant de nouveaux aspects. Les écrivains du grand siècle reculaient trop volontiers devant le mot propre et faisaient de la périphrase un abus réellement intolérable. Ils proscrivaient à tort un grand nombre d'expressions pittoresques qui auraient donné à leur style une couleur plus neuve. Enfin, l'élégance constante à laquelle ils s'exerçaient nuisait au naturel.
Quant au fond, on peut adresser surtout à la
littérature classique trois reproches sérieux. Elle n'est pas assez humaiue, pas assez nationale et pas assez chrétienne.
Les frémissements douloureux du cœur qui veut le bien et que le mal sollicite, les mortelles et poignantes tristesses de l'âme affamée d'idéal et dévorée de la soif de l'infini, les élans impétueux de l'être humain vers un bonheur que la terre ne peut donner, ses émotions ineffables en présence des spectacles de la nature, tout cela, tout ce monde invisible de joies, de douleurs, de tendresse, de doute, de désir, de remords, d'enthousiasme, que nous portons en nousmêmes, semble inconnu des auteurs contemporains de Louis XIV.
Leur poétique est une poétique de convention. Les passions tragiques, l'ambition, le patriotisme, le courage héroïque, l'amour, l'enseiguement des préceptes, le redressement des travers et la satire des ridicules, voilà leur horizon littéraire. Ils laissent de coté la vie intime^ le foyer domestique, la famille, sources pourtant si féçoncles d'inspirations touchantes et. sublimes,. En dépit des chœurs d'xVthalie et des odes de Rousseau, on peut dire qu'ils ignorent la vraie poésie lyrique.
. Malgré leur foi catholique, ils ne se penchent pas assez vers les petits, vers les pauvres, vers les déshérités du monde pour verser du baume sur leurs plaies et les consoler en leur montrant le ciel. Xous nous croyons donc justifiables de dire que cette littérature n'est pas assez humaine.
îfous ajoutons qu'elle n'est pas assez nationale.
Elle ne se fait pas l'écho de la tradition française. Charlemagne, Roland, saint Louis, Duguesclin, Jeanne d'Arc, les croisades, les luttes et les vicissitudes de la féodalité, tout le moyen âge en un mot, ce moyen âge si poétique avec son honneur chevaleresque et son religieux mysticisme, n'est pour elle qu'un âge de ténèbres. Boileau lui accorde à peine un regard de pitié, et Fénélou s'écrie en présence des cathédrales gothiques : " O monuments de la barbarie" !
Il est vrai que le P. Lemoi'ae fait de saint Louis le héros d'un poème épique, et que Chapelain écrit la Pucelle. Mais ce sont là de médiocres auteurs, et les grands classiques dédaignent ces sujets vulgaires. Ils s'enfoncent dans les histoires grecque et romaine et tournent le dos à tout un passé glorieux où l'on sent toujours palpiter l'âme et la vie nationales. Aussi les chefs-d'œuvre du XVIL siècle ne sont pas populaires. C'est ce que M™" de Staël fait parfaitement ressortir dans son livre de l'Allemagne. " La littérature des anciens, dit-elle, est " chez les modernes une littérature transplantée : " la littérature romantique ou chevaleresque est chez " nous indigène, et c'est notre religion et nos insti- " tutions qui l'ont fait éclore. Ces poésies d'après " l'antique, quelque parfaites qu'elles soient, sont " rarement populaires, parce qu'elles ne tiennent '• dans le temps actuel à rien de uatioual. La poésie " française, étant la plus classique de toutes les poésies " modernes, est la seule qui ne soit pas répandue " parmi le peuple. Les stances du Tasse sont chantées
" par les gondoliers de Venise, Shakespeare est " autant admiré par le peuple en Angleterre que par " la classe supérieure. Nos poètes français sont " admirés par tout ce qu'il y a d'esprits cultivés chez " nous et dans le reste de l'Europe, mais ils sont " tout à fait inconnus aux gens du peuple et aux " bourgeois même des villes, parce que les arts en " France ne sont pas comme ailleurs natifs du pays " même où leurs beautés se développent."
Ce jugement est sévère mais juste.
Enfin les lettres françaises au siècle de Louis XIV ne sont pas assez chrétiennes. Ah ! c'est ici que nos regrets éclatent surtout. Comment, après seize siècles de christianisme, on en est encore à Jupiter, à Neptune, à Vénus, à Apollon, à Mars, à Diane, aux nymphes légères, aux naïades humides, aux satires, aux faunes, au vieil attirail mythologique et au jargon suranné de la fable !
On possède la vérité et l'on se nourrit de mensonge ! On déclare que Jésus-Christ n'est pas poétique, on l'éloigné de la littérature et de l'art ! Boileau écrit ces vers :
De la foi des chrétierivS les mystères terribles, D'ornements égajf es ne sont pas susceptibles.
Et le ciseau de Puget peuple les bosquets de Versailles de tous les dieux du paganisme. En vérité, c'est trop fort !
Si, laissant de côté les orateurs sacrés et les [)hilo- Bophes, vous jetez un regard sur les œuvres de l'époque, comptez les sujets qui appartiennent en
68 DISCODKS ET CONFÉRENCES
propre au christianisme. Dans Boileau, une de sea plus faibles épitres, V Amour de Dieu; dans Racine, Eifther, composée pour les jeunes personnes de 'Saint-Cyr, et Athalie, que le public ne goûte pas ; dans Corneille, Polyeucte, accueilli froidement à l'hôtel de Rambouillet ; dans La Bruyère, le chapitre sur les Esprits forts. Et c'est tout ou à peu près.
Par contre, les réminiscences de l'antiquité païenne sont à la mode. C'est le Rhin qui prend la figure de Jupiter, et Mars et Bellone qui accompagnent le grand Condé. L'automne ne succède pas à l'été ; non, c'est " Cérès contente qui fiiit place à Pomone". On n'entend parler que des Muses, de Flore, de Téthj's, de Phœbus, de Minerve, de Bacchus ; on se croirait transporté en plein siècle d'Auguste. Au théâtre, sauf les exceptions que nous venons de voir, aucune pièce chrétienne et française. Toujours Horace, Cinna, Sertorius, Pompée, Andromaque, Britannicus, Phèdre, Iphigénie.
Et que nous font à nous ces Grecs et ces Romains ? Ont-ils eu nos idées, nos aspirations, notre foi ? Park'Z-nous donc plutôt du Christ et de la J'rauce ; répétez le vieux cri du début de la loi salique : " Vivat Christus qui diligit francos, vive le Christ qui aime les Francs " ! Soyez, avant tout, dans vos œuvres, chrétiens et Français, et vous aurez nos applaudissements, et vous aurez nos larmes, et vous aurez les plus généreux battements de notre cœur.
Les hommes de génie de cette époque sont pourtant des croyants sincères ; mais l'esprit de la Renaissance les égare dans des voies fausses et altère dans
leur intelligence la vraie notion de l'art. Suivant l'expression d'un poète contemporain, leur cœur est chrétien mais leurs lèvres sont païennes : de là, froideur et désaccord entre leur poésie et le cœur humain.
Toutefois, ces réserves nécessaires étant faites, la littérature du XVIP siècle n'en reste pas moins une belle et admirable littérature, pleine d'harmonie, d'élévation et de majesté, une littérature immortelle. Mais hélas ! rien ne dure ici-bas, et le temps qui ne respecte ni les grands monuments, ni les grands hommes, ni les grands siècles, emporte dans sa course cette époque glorieuse, dont les plus éclatantes individualités s'évanouissent tour à tour.
On les voit successivement disparaître ces fameux capitaines, ces princes de la chaire, ces clairvoyants ministres, ces mélodieux poètes, ces artistes inspirés. Corneille, Pascal et Molière ne sont plus. Déjà la France tout entière a pleuré Turenne, tombé sous le canon de Salzbach. Bientôt c'est le grand Coudé qui suit dans la mort son illustre rival, et Bossuet, couronné de cheveux blancs, qui, avant de terminer son éblouissante carrière oratoire, imprime à la gloire de ce prince le sceau du génie, en lui consacrant " les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint". Désormais, à chaque pas, le siècle laissera derrière lui quelque auguste dépouille. Luxembourg, Henriette d'Orléans, Louvois, Se vigne, La Bruyère, Racine, Bourdaloue, Boileau, Fénélon paient, les uns après les autres, à la nature mortelle l'inévitable tribut. Puis, lorsque tous sont partis, Louis XIV,
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qui semble être resté le dernier pour conduire le deuil de ses contemporains, Louis XIV descendant au tombeau, entraîne avec lui dans Féternité ce siècle auquel il a donné son nom.
Que va devenir maintenant cette littérature classique dont nous avons étudié les splendeurs et les ombres ? Messieurs, elle va subir la loi de toutes les choses humaines : elle va dégénérer. Et tout d'abord une double évolution va se produire.
Les grands génies de l'âge précédent étant disparus, on les étudie comme les modèles achevés du goût dans les lettres. En imitant les formes qu'ils avaient laissées, on exagère les défauts que nous avons signalés : la convention, l'uniformité monotone de la couleur et du rythme, les fictions et les allégories mythologiques qui refroidissent le style.
En même temps, on rompt violemment avec l'esprit qui fut l'âme du règne de Louis XIV, l'esprit d'autorité et de respect. Sous ce rapport, le XVIIP siècle est l'antithèse vivante de celui qui l'a précédé. L'un était grave et cro3'^ant, l'autre est railleur et sceptique ; celui-là était encore chrétien et spiri tualiste, celui-ci est païen et sensualiste ; le premier cherchait dans les lettres la manifestation du beau, le dernier s'en fait un engin pour battre en brèche la religion et l'Etat.
Or l'incrédulité est essentiellement stérile, et il n'y a rien de fatal à l'éclosion des œuvres d'imagination comme l'esprit d'analyse et de discussion systématique. Il n'est donc pas surprenant que la littérature, cédant à ces influences néfastes, ait
glissé rapidement sur la pente de la décadence. Décadence au théâtre, où les élégances et les habiletés de Voltaire ne peuvent faire oublier les créations sublimes ni les pathétiques inspirations de Racine ; où les sombres ^i^mes de Grébillon sont impuissants à égaler le&''mâjjeë tragédies de Corneille ; où Marivaux et Desïouclies, Dancourt et CoUin d'Harleville sont écrasés par les souvenirs des Femmes savantes et du Misanthrope. ^ Décadence dans la fable, où Florian n'est qu'un pâle reflet de La Fontaine, qui demeure inimitable dans l'art de mettre en scène les animaux. Décadence dans l'épitre, la satire et l'enseignement des préceptes, où Boileau continue à régner seul au sommet du Parnasse. Décadence dans l'histoire, où Voltaire et Montesquieu ont le malheur de venir après l'Aigle de Meaux, dont le regard perçant embrasse d'un seul coup d'oeil les événements et les empires. Décadence dans l'éloquence sacrée, où le taux goût du temps s'est glissé, et dont les plus dignes représentants, l'abbé Poulie et le père Bridaine, ne sauraient lutter avec les foudres de Bossuet, la dialectique vivante de Bourdaloue, l'onction et l'élocution parfaite de Massillon. Sans doute, il y avait encore des talents incontestables, de grandes intelligences. Voltaire et Mootesquieu. BuiFon et Diderot étaient des esprits d'élite ■qui auraient pu prétendre à tracer dans les lettres françaises un sillon de lumière. Mais le souffle de leur siècle était mortel aux inspirations du génie. N'ayant gardé de l'époque précédente que les formules, et ne partageant aucune de ses croyances.
il leur était bien difficile de produire autre chose que des œuvres froidement régulières. Les hommea réellement supérieurs pouvaient encore, jusqu'à un certain point, déguiser ce vice incurable. Mais, chez les auteurs de deuxième ordre, l'infériorité apparaissait évidente. C'était toujours le vieux moule classique, seulement le métal n'était plus le même. Autrefois on y jetait de l'or pur, maintenant on n'y coulait plus que de l'alliage.
Comme nous l'avons déjà dit, on avait conservé tous les défauts du XVI l* siècle sans en renouveler les beautés. La mythologie l'emportait sur toute la ligne, et les écrivains poussaient encore plus loin que sous le règne de Boileau le fanatisme de la règle et la superstition du précepte. Il était interdit d'être original et saisissant en dehors de VArt poétique. On sacrifiait dix termes justes et expressifs plutôt que de manquer une périphrase. Léoi Gautier prétend que Delille fût mort plutôt que de prononcer le mot épingle, et qu'il faisait, pour éviter ces deux syllabes, un voyage de deux hexamètres. La césure coupait le vers en deux hémistiches égaux avec une implacable précision. La période, marchant à pas mesurés, suivait la ligue droite avec une exactitude invariable. Mais ni dans la poésie, ni dans la prose, on ne retrouvait cette grandeur, ce charme profond, cette royale ampleur de la forme, cette virile éloquence de la pensée qui ravissaient dans Bossuet et dans Racine.
Les limites de cette conférence ne nous permettent pas d'insister davantage sur cette époque. Toute-
fois, pour qu'on ne nous accuse pas de partialité ni d'injustice, nous citerons deux opinions qui ne paraîtront pas suspectes. Ecoutez Paul-Louis Courier : " Surtout, dit-il à un de ses amis, gardez-vous " bien de croire que quelqu'un ait écrit en français " depuis le règne de Louis XIV ; la moindre femme- " lette de ce temps-là vaut mieux pour le language " que les Jean-Jacques, Diderot, d'Alenibert, con- " temporains et postérieurs." Et maintenant, laissons parler Voltaire lui-même, dans sa correspondance : " Xous sommes bien médiocres en tout genre ; ne " rougissez-vous pas quelquefois de la décadence où " vous voyez notre nation ? Xous avons eu un bon " moment sous Louis XIV ; mais nous n'avons '* aujourd'hui que l'Opéra-Comique et M"" Duchapt". ^ Vers la fin de cette époque médiocre, il y eut pourtant quelques tressaillements de vie, quelque- élans généreux, quelques tentatives de régénération littéraire. Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint- Pierre demandèrent leurs inspirations à la solitude et aux harmonies de la nature. Gilbert poussa quelques-uns de ces cris indignés qui parviennent au cœur de la postérité. André Chénier, qui écrivait dans le silence ses œuvres parfaites au point de vue de la forme, exposa, dans son poème de l'Invention, la poétique dont il donna la formule dans ce vers admirable :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Mais ces écrivains restent isolés, et, autour d'eux, Boucher continue à peindre ses bergers enrubannés,
l'abbé Bernis, à roucouler ses insipides idylles, Delille,
et Saint-Lambert à rimer éternellement leurs poèmes
didactiques pleins d'un ennui transcendant. On dirait
que, désespérant de réussir ailleurs, les poètes se sont
tous jetés dans le genre descriptif, qjii demande peu
d'invention. On décrit, on décrit, on décrit. Suivant
un écrivain de notre siècle, " Delille vers la lin de sa
vie se vantait, à la manière des dénombrements
j{ d'Homère, d'avoir fait douze chameaux, quatre
il chiens, un jeu d'échecs, un trictrac, un damier, un
'; billard, plusieurs hivers, beaucoup d'étés, force prin-
. temps, cinquante couchers de soleil et tant d'aurores
■: qu'il se perdait à les compter". Yoilà ce qu'est
devenue la littérature classique soixante ans après la
mort de Louis XIV.
Cependant, où en est rendue la société française ? ' La société a suivi la même progression descendante que la littérature. Une troupe de sophistes pervers et corrompus ont osé déclarer la guerre au Christ et à son Eglise, et de toutes parts s'est élevé contre le ciel un concert de blasphèmes et d'impiétés capables de faire frémir les consciences les moins timides. L'athéisme est érigé en système et le scepticisme est à la mode. Ninon de Lenclos, Saint-Evremond, Chaulieu, La Fare, qui se dissimulaient et vivaient dans l'ombre durant la vieillesse sévère de Louis XIV, tout ce groupe voluptueux et léger a fait école. Les grands seigneurs ont leurs petites maisons où ils reçoivent les philosophes et les actrices, et où les fins soupers sont égayés par des railleries à la Providence et des couplets licencieux. Les turpi-
tudes de la Régence ont servi de prélude aux scandales du règne, et Louis XV a laissé choir dans la boue cette couronne des lis qui brillait autrefois au chaste front de saint Louis. La noblesse applaudit Beaumarchais qui la bafoue ; la bourgeoisie voltairienne lit les pamphlets philosophiques et imite de loin les exemples des grands, tout eu déclamant contre leurs vices et en préparant leur chute. Le peuple, témoin de toutes ces hontes et de tous ces abaissements, le peuple est sombre et agité comme l'Océan la veille de ses colères. Et l'Eglise, Messieurs, l'Eglise pleure pendant que le siècle rit. Elle pleure sur cette monarchie française qu'elle a baptisée et sacrée dans ses temples ; elle pleure sur cette société chrétienne qu'elle a vu naître et dont elle a guidé les premiers pas ; elle pleure enfin sur elle-même, sur son autorité méconnue, sur ses milices les plus fidèles persécutées et proscrites, sur ses autels déserts, et sur les outrages qu'on prodigue à son divin fondateur. Ah 1 ces pleurs de l'Eglise et ce rire des philosophes coûteront chers à la France ! Il faudra des torrents de sang et des éclats de foudre pour en effacer la trace et en étoufter l'écho !
Mais, en attendant que vienne le déluge, on s'amuse à jouer la pastorale et à tourner des vers galants. 11 se dégage de toute cette époque une odeur de Bas-Empire. De quelque côté qu'on se tourne, on aperçoit les signes d'une irrémédiable décadence. En dépit de ses fleurs, de sa poudre et de ses parfums, ce monde est caduc, de même qu'en dépit de ses chalumeaux, de ses bergeries et de 8on
vernis classique, cette littérature est en décrépitude.
C'est alors qu'éclate cette formidable tempête, présagée par tant de sinistres avant-coureurs, — tempête qui détruit tout, renverse tout, bouleverse tout : le trône, les institutions, la société. ITous n'avons pas à vous faire un récit de cet événement fameux, la Révolution française. Il est connu de tous, et ses résultats sont vivants.
Le châtiment fut grand comme les crimes et les oublis. Chacun paya sa dette. La royauté avait prévariqué : Louis XVI et Marie-Antoinette montèrent sur réchafaud. La noblesse s'était faite la complaisante de Voltaire : le sol français fut arrosé du sang des Montmorency, des Larochefoucauld. des Lamballe, et de vingt autres nobles races qui remontaient aux croisades. La philosophie avait lancé au Christ un arrogant défi : Condorcet, Bailly, Marmontel, Laharpe et une foule d'autres moins célèbres périrent de mort violente ou languirent dans les cachots et dans l'exil. La poésie avait demandé ses inspirations à la muse païenne de Sapho et d'Anacréon : André Chénier et Boucher gravirent les degrés de la guillotine. La bourgeoisie avait bu à la coupe de l'irréligion : elle fut flagellée dans son orgueilleuse opulence et son égoïste repos.
Puis, lorsque leur œuvre sanglante fut accomplie, les acteurs de cet épouvantable drame, Girondins, Montagnards, Jacobins, Cordeliers, terroristes, thermidoriens, s'entretuèrent et devinrent les uns contre les autres les instruments de la justice divine. Marat, Danton, Robespierre, Saint-Just, Couthon, furent
tour à tour précipités dans le gouffre qu'eux-mêmes avaient creusé. Après la Convention vint le Directoire. Les hommes de boue succédaient aux hommes de sang, et la France, roulant de chute en chute, s'en allait aux abîmes, lorsqu'un soldat, précédé des souvenirs d'Arcole, de Rivoli et d'Aboukir, surgit tout à coup de l'Orient pour museler tous les tigres et bâillonner tous les rhéteurs.
Le XVIir siècle expire au bruit du canon de Marengo ; les premiers échos du XIX' retentissent du nom et de la gloire de Xapoléon Bonaparte ; le consulat commence son œuvre réparatrice, et la France respire.
Mais quels changements s'étaient opérés dans la nation ! Le cataclysme révolutionnaire avait ouvert un précipice entre son passé et son avenir. L'ancien régime, la vieille société, avaient été démolis de fond en comble, et de leurs débris on avait construit un monde nouveau. Les lois, les mœurs, les institutions, tout était transformé. Les événements prodigieux et tragiques qu'on venait de traverser, imprimaient dans les âmes je ne sais quelle crainte religieuse et quel attendrissement mélancolique. Les familles comptaient leurs morts et la foi ses martyrs.
A la lueur de la foudre on avait vu clairement l'action de cette Providence que le XVIII" siècle avait blasphémée. Suivant l'expression d'un grand poète, " ce qu'il y a de plus sublime et d'immortel dans l'homme se réveille comme en sursaut au bruit de toutes ces voix merveilleuses qui avertissent de
Dieu". Un immense besoin de religion, d'idéal, de poésie, se faisait sentir. Et l'on comprenait instinctivement que les versificateurs survivants du dernier siècle et continuateurs impassibles de sa littérature de convention, étaient impuissants à satisfaire cette soif ardente. En ce moment, un homme entra en France.
Il avait promené ses ennuis à travers les solitudes du Nouveau-Monde et il y avait rencontré Dieu. Il ^
'avait admiré le spectacle du soleil disparaissant avec lenteur dans l'Océan aux flots profonds, et il avait eu la sensation de l'Infini. Au bord des cataractes
i mugissantes et sous les sombres arceaux des forêts
j vierges, il avait entendu chanter la poésie, et de retour de ces pérégrinations lointaines, il apportait à la société française un livre où la nature, l'art et Dieu étaient célébrés dans un style inconnu jusqu'alors. Cet homme s'appelait François-Réné de
; Chateaubriand ; ce livre avait pour titre : " Le Génie
Wdu christianisme".
Un long frémissement d'émotion et d'enthousiasme courut d'un bout de la France à l'autre. Ce coup de clairon sonore et retentissant réveillait des échos endormis depuis trois siècles. L'œuvre nouvelle n'était pas parfaite ; mais la sève puissante et féconde y coulait à pleins bords, les défauts euxmêmes y étaient empreints d'une originale hardiesse, et les beautés étaient vivantes. C'était la jeunesse, c'était le printemps, c'était l'aurore.
Le livre de M. de Chateaubriand répondait admirablement à cet élat des âmes ([ue nous décrivions
tout à l'heure. Il brisait les mailles du filet dont l'esprit de routine avait emprisonné le génie national. Il ouvrait aux lettres de vastes horizons, de lumineuses perspectives, et, à tous ces titres, il méritait le succès inouï qu'il rencontra.
Moins religieuse que Chateaubriand, mais professant à peu près les mêmes théories sur l'art, M"* de Staël levait, de son côté, l'étendard de la révolte contre la littérature fausse et guindée du XVIIP siècle, et révélait à la France Klopstock, Goethe et Schiller, ces libres et vigoureux génies de la rêveuse Allemagne. Le livre qu'elle écrivit dans son exil eut une influence presque égale à celle du Génie du christianisme. Mais le moment de la rénovation littéraire n'était pas encore arrivé.
La grande figure de Napoléon reléguait dans l'ombre tout ce qui n'était pas elle. Le roulement des tambours et le fracas des batailles étouffaient les chants de la muse. On avait bien le temps, en vérité, de s'occuper de critique et de poésie ! Il fallait profiter d'Austerlitz, prendre Berlin, refouler le Czar dans ses steppes arides, envoyer les aigles victorieuses planer sur Vienne et sur Madrid. L'épopée impériale se déroulait aux regards éblouis de l'Europe, et, pendant quinze années, elle tint l'univers en suspens. Mais, hélas 'aux victoires éclatantes succéda bientôt la série des désastres. Après Wagram ce fut Moscou, puis la Bérésina, puis Leipsick, et enfin Waterloo. L'Empire s'évanouit comme un rêve de gloire. L'aigle blessé fut fait captif et ., confié à la garde d'un vautour. La France, après *'
tant d'années de discordes intestines et de guerres ruineuses, put enfin se laisser aller au charme du repos et de la paix sous un régime qui semblait devoir lui donner l'ordre et la liberté. L'heure était propice pour une réforme dans la littérature. Il y avait dans les cœurs et dans les intelligences une exubérance d'enthousiasme, de sensibilité. Et cependant les poètes de l'Empire, Luce de Lancival, Arnault, Etienne, Jouy, Ancelot, etc., continuaient tranquillement à aligner leurs alexandrins corrects, et à construire, suivant les règles, leurs tragédies pseudo-romaines. M""^ de Stat-l était morte. Chateaubriand était absorbé par la politique, et personne ne se présentait pour continuer leur œuvre, lorsque tout à coup parut, sans nom d'auteur, un volume de poésies intitulé : Méditations poétiques et religieuses. M. de Lamartine, que nous avons vu apparaître un peu brusquement au début de cette conférence, M. de Lamartine entrait en scène ; cette fois, le romantisme était né en France.
Le romantisme ! Que signifiait ce mot qui a fait tant de bruit, et quelle idée représentait-il? Suivant nous, le romantisme à son début, en 1820, c'était le retour des lettres aux traditions chrétiennes et nationales que la littérature classique avait trop longtemps dédaignées.
C'était la poésie brisant enfin avec les élégances
convenues et les thèmes vieillis, pour devenir l'interprète des voix mystérieuses de la nature, l'écho des sentiments intimes et des impressions personnelles de chacun, l'expression des souvenirs, des espérances et des préoccupations de tons. En un mot, la patrie, la nature et l'âme, telles étaient les trois sources d'inspiration où l'on allait rajeunir la littérature française.
En même temps, on se proposait de briser la monotonie du vers alexandrin, en déplaçant plus souvent la césure, et en pratiquant de temps en temps l'enjambement. On voulait enfin introduire dans la langue littéraire bon nombre de locutions pittoresques, de termes qui en étaient bannis à tort, et dont l'exclusion avait fait dégénérer l'emploi de la périphrase en un véritable abus, ainsi qu'une foule d'images neuves, pour donner de la couleur au style. Ces réformes devaient produire une littérature vivante, une littérature conforme aux aspirations de la société chrétienne et française qui était encore toute frémissante des orages de la révolution.
Telle était la thèse des romantiques de 1820, et nous croyons qu'elle était juste. Xous disons thèse un peu par anticipation, car à ce moment la thèse n'existait pas encore. C'était un mouvement, un courant, une explosion de sève trop longtemps comprimée sous le joug de la convention. Lamartine ne songeait pas à faire une révolution littéraire lorsqu'il soupirait ses élégies et jetait aux forets et à la solitude ses gémissements immortels. Il soupirait et gémissait sans en demander la permission à Boileau
et à Laharpe, voilà tout. Il cédait à ses propres émotions, et ses vers étaient faits de ses angoisses et de ses pleurs. La tourmente révolutionnaire avait soufflé sur sa jeunesse. Sa sainte et tendre mère lui avait inculqué sa foi. Plus tard, il avait douté et souffert ; les rivages de Sorrente et de Baïa avaient entendu les premiers frémissements de sa lyre ; Rome l'avait vu passer à travers ses ruines séculaires, et les flots bleus du golfe de IS'aples avaient bercé ses rêveries. Enfin, le malheur l'avait ramené à Dieu. Et au milieu de toutes ces vicissitudes, dans la joie ou dans la douleur, dans la foi ou dans le doute, sous le dôme des palais ou sous le toit de chaume des pêcheurs, la poésie n'avait cessé de jaillir de son âme ardente comme un cantique d'amour, un hymne de reconnaissance, un cri de désespoir ou un chaut de tristesse.
C'est ainsi que furent composées ces Méditations, qui firent verser tant de larmes et battre tant de cœurs. Nous savons que cette poésie enchanteresse n'est pas sans danger, qu'elle peut engendrer une énervante mélancolie, qu'elle a quelque chose de troublant, qu'elle renferme bien du vague dans les idées et les croj^ances. ^^ais aussi, elle est un élan vers l'Infini, un défi jeté au matérialisme^ un regard tourné vers le ciel ; et l'on ne doit pas oublier que Lamartine a pu dire de lui-même avec vérité : "Je " suis le premier qui ai fait descendre la poésie du " Parnasse. Il fallait avant moi, quand on lisait des *' vers, avoir sous la main le dictionnaire de la fable. " C'est moi qui ai changé tout cela, c'est moi qui ai
DISCOURS Eï CONFÉRENCES 83
" été chercher dans l'âme humaine les cordes véri- " tables de la lyre ".
Qu'on se figure l'étonnement des vieux classiques en entendant des vers comme ceux-ci :
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux cbêne, Au coucher du soleil tristement je m'assieds, Je promène au hasard mes regards sur la plaine Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues écuinantes : Il serpente et s'enfonce en un lointain obscur ; Là le lac immobile étend ses eaux dormantes Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.
Cependant, s"élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs,
Le voyageur s'arrête et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle ses saints concerts.
Désormais la voie était ouverte. En dépit des protestations de MM. Etienne, Jouy, et des critiques du Constitutionnel, toute une vaillante élite de jeunes talents, s'y engagea résolument. Alors la guerre éclata dans la république des lettres. M. de Lamartine avait donné le branle au mouvement, mais ses fonctions diplomatiques l'éloignaient de France, et d'ailleurs il n'avait prétendu jeter le gant à personne.
Sans doute il avait innové, mais beaucoup plus dans l'inspiration que dans la forme. Il avait respecté le mécanisme dû vers, évité l'enjambement, et s'était borné à puiser dans la nature des couleurs plus fraîches. Aussi ne prit-il qu'une part indirecte à la bataille. Mais un autre poète allait à sa place
s'emparer du commandement des phalanges romantiques. Il avait pour cela toutes les qualités voulues : l'originalité puissante, l'audace des conceptions, la fougue irrésistible et le souffle héroïque. Sa poésie éclatait comme une fanfare, les images grandioses se pressaient dans ses strophes enflammées, et sa verve était intarissable. Vous avez nommé Victor Hugo.
Lamartine avait cultivé surtout la poésie intime et personnelle. Victor Hugo s'attacha davantage à la poésie patriotique. Xes Odes et Ballades lui avaient fait un nom célèbre, et une foule de jeunes écrivains se groupèrent autour de lui et le reconnurent pour leur guide. C'étaient les deux Deschamps, Mérj, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Alfred de Musset et un grand nombre d'autres, tous pleins d'ardeur et d'impatience, et n'attendant qu'un signe du maître pour traîner aux gémonies les bustes de Boileau et de Racine.
Cependant,le grand poète était prudent. L'esprit de système ne s'était pas encore emparé de lui. Pendant que les partisans de la routine lui opposaient Casimir Delavigne, un demi-classique, il se contentait de produire des chefs-d'œuvre qui déroutaient tous les préceptes. En 1824, dans la préface de ses Odes et Ballades^ \\ exposait ainsi ses idées romantiques: " En littérature comme en toutes choses, il n'y a *' que le bon et le mauvais, le beau et le difibrme, le " vrai et le faux. Il faut en convenir, un mouve- " ment vaste et profond travaille la littérature de ce
siècle. Quelques hommes distingués s'en étonnent, et il n'y a précisément dans tout cela d'étonnant que leur surprise. En effet, si, après une révolution f politique qui a frappé la société daos toutes ses sommités et dans toutes ses racines, qui a touché à toutes les gloires et à toutes les infamies, qui a tout désuni et tout mêlé, au point d'avoir dressé l'échafaud à l'abri de la tente, et mis la hache sous la garde du glaive ; après une commotion | effrayante et qui n'a rien laissé dans le cœur des hommes qu'elle n'ait remué, dans l'ordre des choses qu'elle n'ait déplacé ; si, disons-nous, après un si prodigieux événement, nul changement n'apparaissait dans l'esprit et dans le cœur d'un peuple, n'est-ce pas alors qu'il faudrait s'étonner et d'un étonnement sans bornes ". /Vins loin, M. Victor Hugo ajoutait : " Remarquons en passant que, si la littérature du grand siècle de Louis-le- Grand eût invoqué le christianisme au lieu d'adorer les dieux païens, si ces poètes eussent été ce qu'étaient ceux des temps primitifs, des prêtres chantant les grandes choses de leur religion et de leur patrie, le triomphe des doctrines sophistiques du dernier siècle eût été beaucoup plus difficile, peutêtre même impossible. Aux premières attaque» des novateurs, le religion et la morale se fussent réfugiées dans le sanctuaire des lettres sous la garde de tant de grands hommes. Mais la France n'eut pas ce bonheur ; ses poètes nationaux étaient presque tous des poètes païens ".
Quant à la forme et au style, le poète disait :
86 DISCOURS ET CONFJBRENCBS
" S'il est utile et parfois nécessaire de rajeunir " quelques tournures usées, de renouveler quelques " vieilles expressions, et peut-être d'essayer encore " d'embellir notre versification par la plénitude du " mètre et la pureté de la rime, on ne saurait trop " répéter que là doit s'arrêter l'esprit de perfection- " nement. Toute innovation contraire à la nature de " notre prosodie et au génie de notre langue doit " être signalée comme un attentat aux premiers " principes du goût".
Ces citations sont longues, mais il était très important de les faire, vu qu'elles exposent parfaitement la théorie romantique en 1824. Or, cette théorie, appnyée par tant de belles productions, nous y applaudissons franchement. Oui, dans ce sens et jusque-là, nous sommes romantique parce que nous sommes chrétien, parce que nous aimons la gloire et le passé de la France, parce que nous comprenons X , qu'à ce siècle tourmenté dont nous sommes fils,
il fallait une littérature différente de celle qui convenait aux contemporains de Louis XIV.
Et voilà pourcjuoi nous saluons avec enthousiasme cette admirable renaissance de la littérature française qui signala les premières années de la Restauration. Ah ! quoi qu'on en dise, elle n'était pas sans gloire cette époque trop méconnue où, délaissant les élégances glacées du dix-huitième siècle et les inepties sanglantes de la Révolution, l'esprit français abjurait le matérialisme, reprenait sa marche lumineuse vers l'idéal et apparaissait au monde plein d'une jeunesse et d'une vigueur nouvelles ;
cette époque où de Maistre et Lamennais vengeaient le Christ et l'Eglise, où le Lamartine des Méditations et des Harmonies chantait ses souvenirs et affirmait sa foi, où le Victor Hugo des Odes et Ballades méritait le titre d'enfant sublime en célébrant le sacre de son roi, où Alfred de Vigny dessinait la suave figure d'Eloa, où Villemain, Guizot et Cousin illustraient la Sorbonne, où de Serres, Laine et le général Foy parlaient à la France du haut de la tribune relevée, où Frayssinous et McCarthy, précurseurs de Lacordaire, inauguraient les conférences de Notre-Dame, où il y avait un journaliste qui signait Chateaubriand, un député qu'on nommait de Bonald, des compositeurs et des peintres qui s'appelaient Rossini et Auber, Ingres en Delacroix.
On conçoit que la littérature ait participé au mouvement général, et que des hommes de lettres aient eu la pensée de lui faire subir une réforme opportune. Malheureusement on dépassa le but. Non contents d'avoir agrandi le domaine littéraire, d'avoir détrôné la convention, d'avoir donné une voix à la nature, d'avoir fait vibrer à l'unisson, dans des chants inspirés, la corde religieuse et la corde patriotique, d'avoir chassé du vieux Parnasse les souvenirs et l'attirail du paganisme, d'avoir, enfin, combattu victorieusement la périphrase et enrichi la langue sans la dénaturer, les réformateurs voulurent aller plus loin. Victor Hugo, si modéré au début, s'irrita bientôt de l'opposition que rencontraient dans le parti classique les innovations de la
jeune école, et son orgueil le poussa aux réformes radicales.
On le vit proclamer la liberté absolue de l'art ; liberté de tout peindre, de tout chanter, de tout décrire : le beau et le laid, le sublime et le grotesque, le gracieux et l'horrible, la vertu et le vice. Voici ce qu'il écrivait en présentant au public ses Orientales : " L'auteur n'est pas de ceux qui recon- *' naissent à la critique le droit de questionner le " poète sur sa fantaisie. Le poète n'a pas de compte " à rendre. L'art n'a que faire des menottes, des " lisières, des bâillons ; il vous dit : va ! et vous " lâche dans ce grand jardin de poésie, où il n'y a " pas de fruit défendu. Que le poète donc aille où " il veut, en faisant ce qui lui plaît : c'est la loi. " Qu'il croie en Dieu ou aux dieux, à Pluton ou à " Satan, à Oanidie ou à Morgane, ou à rien ; qu'il " écrive en prose ou en vers; qu'il prenne pied dans " tel siècle ou tel climat ; qu'il soit antique ou " moderne ; que sa muse soit une muse ou une fée : *' c'est à merveille. Le poète est libre ".
Comme vous le voyez, c'était prêcher la fantaisie qui conduit à la lie ence. Le poète est libre, soit ; mais sa mission est de faire admirer le beau, connaître le vrai, et aimer le bien. Voilà la véritable formule qui doit présider aux conceptions de l'artiste. Hors de là il n'est qu'un grand coupable, d'autant plus criminel qu'il pro fane le don sacré du génie.
Mais le maître ne se bornait pas à déclarer que la fantaisie était sa loi. Entraînant à sa suite toute l'école romantique, il s'attaquait à la langue et révo-
lutionnait le style. Il recherchait les alliances de mots disparates et accumulait les épithètes, sous prétexte d'atteindre au coloris. Ainsi, dans les Feuilles d'automne^ il s'écriait :
Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal Fait reluire et vibrer mon âme de cristal.
^ Cet âme de cristal qui reluit et qui vibre aurait fait se pâmer d'aise les " précieuses" de l'hôtel de Rambouillet. Dans le même recueil le poète décrivait ainsi les " voix que l'on entend sur la montagne " :
Ce fut d'abord un bruit large, iiuinense, confus, Plus vague que le vent dans les arbres touffus, Plein d'accords éclatants, de suaves murmures. Doux comme un chant du soir, fort comme un choc .
[d'armures.
Quand la sourde mêlée étreint les escadrons Et souffle furieuse aux bouches des clairons. C'était une musique ineffable et profonde, Qui, fluide, oscillait sans cesse autour du monde. Et dans les vastes cieux par ses flots rajeunis, Roulait, élargissant ses orbes infinis.
ÎTous défions les musiciens de noter cette musique ineffable et profonde, ce brait large, immense et confus, à la fois doux comme un chant du soir et fort comme un choc d'armures. Certes il y a dans les Feuilles d' automne d'admirables poésies, et nous croyons même humblement que c'est là un des plus hauts sommets que Victor Hugo ait atteints. Mais nous citons ces vers pour montrer dans quels excès tombaient l'école romantique et son chef. Quant
au rythme, les novateurs, enivrés par la lutte, lui portaient une atteinte profonde. Ils tourmentaient la phrase et le vers : ils les hachaient, les coupaient, les fractionnaient violemment et les contraignaient trop souvent à prendre une allure pleine de saccades et de soubresauts. Ce procédé, ou le conçoit, devait être fatal à l'harmonie.
Nous admettons volontiers que l'enjambement, le déplacement de la césure, le brisement du rythme, et, comme conséquence nécessaire, la rime riche, peuvent produire de grandes beautés. Mais du moment qu'on s'en fait un système, on dénature, suivant nous, la versification française, et l'on a pour résultat des vers qui, lus à haute voix, en suivant exactement le sens de la phrase, ne diffèrent pas sensiblement de la prose. Jugez plutôt :
J'ai connu, l'an dernier, un jeune homme nommé
Mardoche, qui vivait nuit et jour enfermé.
0 prodige ! Il n'avait janais lu de sa vie
Le journal de Paris, ni n'en avait envie.
il n'avait jamais vu ni Kean, ni Bonaparte, ni
Monsieur de Metternich ; quand il avait fini
De souper, se couchait, précisément à l'heure
Où (quand par le brouillard la chatte rôde et pleure)
Monsieur Hugo va voir mourir Phébus le blond.
Vous dire ses parents, cela serait trop long.
On le lisait. C'était du reste un esprit fort ; 11 eut fait volontiers d'une tête de mort Un falot, et mangé sa soupe dans le crâne De t^a graiid'mère.
Ce sont des vers que nous venons de lire ; et oelui qui commettait cette prose rimée, en l'année
1829, c'était pourtant M. Alfred /'de Mussetj^^epii, mieux inspiré, devait être plus tard~'léchantre mélodieux des Nuits et de V Espoir de Dieu. Pour faire sentir que ce sont bien des alexandrins que nous venons de réciter, il faudrait les scander sans s'occuper du sens, ce qui ne vaudrait guère mieux.
L'esprit de système entraînait encore les romantiques dans d'autres défauts. Sous prétexte de combattre la périphrase et l'antipathie de leurs adversaires pour le mot propre, ils en vinrent à introduire dans la langue littéraire ces expressions triviales, ces termes bas et vulgaires que Boileau ne voulut jamais pardonner à Scarron. Nous en verrons tout à l'heure un exemple.
Néanmoins, l'école classique défendait ses positions et luttait vaillamment pour l'ancien art poétique. Mais elle était débordée de toutes parts et le romantisme avait pour lui l'opinion. La première représentation dJHernani décida du sort de la guerre. Ce fut une soirée mémorable. La pièce n'était pas irréprochable, mais les beaux vers y étaient nombreux, l'inspiration originale, et une jeunesse belliqueuse, dont la préface de Cromwell était l'Evangile et le Coran, avait envahi la salle avec le dessein avoué de faire à M. Victor Hugo une éclatante apothéose. Le combat fut rude et le Théâtre-Français en a gardé longtemps le souvenir. Il fallait conquérir le terrain pied à pied. Chaque tirade énergique, chaque épithète aventureuse, chaque expression familière était le signal d'une bordée de sifflets aussitôt étouffés sous une clameur d'admiration. Peu
s'en fallut que les partis n'en vinssent aux mains. Le ban et l'arrière-ban des disciples de La Harpe et de Delille s'étaient levés en masse pour cet effort suprême du passé contre l'avenir. Mais la fougue, l'élan, l'enthousiasme étaient avec l'auteur, et en dépit des bataillons classiques la pièce s'acheva triomphalement au milieu d'une tempête de bravos. Le romantisme l'emportait. Toutefois, nous sommes forcé d'admettre que sa victoire fut stérile. A partir de ce moment, tous les défauts du genre s'accusèrent, s'accentuèrent et devinrent de plus en plus sérieux. Ce fut un véritable débordement. ■V On vit toute une génération de rêveurs et de I désenchantés, de poètes poitrinaires affectant des 1 airs byroniens, se ruer sur les traces de Victor il Hugo, d'Alfred de Musset et d'Alexandre Dumas. i Dieu sait ce que cette époque vit éclore de drames échevelés, de romans barbus, de métaphores insensées ! La fantaisie, préconisée par le chef, régnait en 1 souveraine et ouvrait la porte à toutes les débauches ! d'imagination et de style. Comme nous ne voulons pas abuser de votre patience, nous allons donner la parole à M. Victor Hugo et laisser le Bonaparte romantique faire lui-même le bulletin de sa campagne dans la langue qu'il s'est glorifié d'avoir créée. Cette perle se trouve dans les Contemplations ; c'est une pièce datée de 1834.
La langue était l'Etat avant qiiatro-vingt-neiif
Alors brigand, je vins ; je m'écriai pourquoi Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ? Et sur l'Académie aïeule et douairière,
Cachant sous ses jupons les tropes effarés, Et sur les bataillons d'alexandrins carrés, Je fis souffler un vent révolutionnaire. Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. Plus de mot sénateur, plus de mot roturier!
Je bondis hors du cer>-.le et brisai le compas
Je nouimai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?
J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier D'épi thètes
Force mots par Restant peignés tous les matins Et de Louis XIV ayant gardé l'allure Portaient encore perruque : à cette chevelure La révolution, du haut de son beffroi, Cria : " transforme-toi ! c'est l'heure. Remplis-toi De l'âme de ces mots que tu tiens prisonnière '' ! Et la perruque alors rugit et fut crinière.
Boileau grinça des dents : je lui dis : ci-devant Silence ! et je criai dans la foudre et le vent : Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe !
Oui, de l'ancien régime on a fait table rase.
Et j'ai battu des mains, buveur du sang des phrases.
Le mot propre, ce rustre,
^'était qu'un caporal : je l'ai fuit colonel.
J'ai fait un jacobin du prono:n personnel ;
Du participe, esclave à la tête blanchie.
Une hyène, et du verbe une hydre d'anarchie.
Vous tenez le reum confitentem. Tonnez !
J'ai dit à la narine : fih ! mais tu n'es qu'un nez !
J'ai dit au long fruit d'or : Mais tu n'es qu'une poire I
J'ai dit à Vaugelas : Tu n'es qu'une mâchoire !
J'ai dit aux mots : Soyez république ! soyez
La fourmilière immense, et travaillez! Croyez,
Aimez, vivez ! — J'ai mis tout en branle et, morose,
J'ai jeté le vers noble au.x chiens noirs de la prose.
Tel fut le romantisme, si l'on doit en croire son révélateur. Mais non, le romantisme fut mieux que cela. J'en appelle au Victor Hugo de 1824, au critique qui déclarait Boileau " un excellent esprit ", et lui reconnaissait, ainsi qu'à Racine, " le mérite unique d'avoir fixé la langue ". Réaction légitime contre la fausse élégance, l'imitation servile des modèles, et l'ennuj-euse convention, cette réforme fut parfaitement justifiée dans son origine et vraiment féconde dans ses résultats. Elle donna le ton à une foule de talents illustres et détermina bien des carrières brillantes qui, sans elle, se seraient peut-être traînées dans l'ornière banale.
Ainsi ce fut un romantique ce grand dominicain, ce merveilleux Lacordaire, dont la parole brûlante entraîna pendant dix ans l'auditoire de Notre-Dame au cours impétueux de son lyrisme oratoire! CeTut un romantique ce pieux;! historien de sainte Elizabeth, ce noble comte dB "Sxontalembert, qui, à la tribune du Luxembourg et plus tard à celle de l'Assemblée législative, consacra au service et au triomphe de si nobles causes les accents de sa jeune et chaleureuse éloquence. Ce furent encore des romantiques ce savant et modeste Ozanani, ce mélodieux Reboul, ce religieux,' Turquety, ce fier Brizeux, ce farouche Barbieiv'ce mystique Victor île Laprade, ce mélancolique Maurice de Guérin et son admirable sœur, et, dans une autre sphère, ce délicat Sundeau, cet élégant Pontmartin, ce spirituel Ourliac. Tous ces esprits d'élite et un grand nombre d'autres, poètes, critiques ou romanciers, ont dû au mouvement inau-
guré en 1820, ce charme indéfinissable qui nous séduit dans leurs ouvrages. Ils savent parler la langue de nos sentiments, de nos joies et de nos tristesses, et cette langue leur a été révélée par l'école littéraire de la Restauration.
Il serait donc injuste de ne pas le reconnaître : après Hernani " l'art était en bon point". " Leti " autels, dit Louis Veuillot, les autels un peu " souillés de poussière, demeuraient debout. On " n'avait brisé que du plâtre. Quelques coups de " balai après les coups de massue, quelques coups " d'époussetoir après les coups de balai, et l'on se " trouvait sur un terrain agrandi, en présence de " modèles tout brillants d'une jeunesse renouvelée. " Plus de périphrase, moins de lieux communs, la ■ langue colorée, le vers souple et sonore, telles " étaient les précieuses conquêtes du mouvement " romantique ". Xous souscrivons de tout cœur à ce jugement.
En ce moment le romantisme est traqué à son tour par le naturalisme brutal. La nouvelle pléiade composée d'étoiles brillantes, Alphonse Daudet, Coppée, Théodore de Banville, Sully Prudhomme, Leconte de Lisle, Joséphin Soularj, et de plusieurs autres admirateurs fidèles de Victor Hugo, a glissé ejle-même sur cette pente où elle a été dépassée par l'auteur trop connu de V Assommoir et de Nana.
Mais qu'importe, après tout, que le Maître et un grand nombre de ses disciples aient fait fausse route ? Parce qu'ils n'ont pas su s'arrêter à temps, il ne s'ensuit pas qu'ils aient erré dès le principe.
Le souffle créateur qui animait quelques-uns des romantiques de 1820 était tellement puissant qu'il a vivifié toute la littérature de ce siècle. Aujourd'hui même, après tant d'années écoulées, après les Misérables, après V Homme qui rit, après les Quatre vents de Uesprit, nous sommes forcé d'admettre que Victor Hugo, en dépit de son immense orgueil, de ses apostasies sans nombre, de ses déclamations nua o;euses et de son clinquant d'antithèses, est l'un des plus grands, sinon le plus grand poète de notre âge.
Et maintenant nous touchons au terme de notre route. Nous nous sommes efforcé d'exposer le caractère distinctif de la littérature classique, ses origines, son épanouissement sous Louis XtV, sa décadence au dix-huitième siècle, -son complet obscurcissement sous l'Empire, lorsque le troupeau servile des imitateurs n'aspiraient plus qu'à la gloire facile d'être le reflet et l'écho du grand siècle. Puis, nous avons assisté ensemble au réveil de l'esprit français, à la guerre entre les deux écoles, au triomphe des novateurs et aux écarts qu'ils n'ont pas su éviter.
Classiques et roraanti(iues ont tour u tour défilé devant nos yeux. Nous avons dû rendre hommage chez les uns à l'ampleur et à la pureté du style, à la noblesse constante des termes, à l'harmonie du rythme, à la netteté, à l'élévation et à la majesté de la pensée ; chez les autres, nous avons admiré le pittoresque, l'éclat des images, la sonorité du vers, la variété de la mesure, la hardiesse, la liberté et la nouveauté des conceptions. En même temps, nous avons déploré chez les premiers Tunitormité trop
constante qui conduit à la monotonie, l'abus des circonlocutions, des réminiscences mythologiques, le mépris du moyen âge et de l'histoire nationale ; nous avons signalé et dénoncé chez les seconds la violation du génie de la langue, l'emploi des expressions triviales, le brisement systématique du rythme, la fantaisie sans frein conduisant au désordre et à la confusion des idées. Lequel des deux genres faut-il choisir!' A cette question nous répondrons : l'un et l'autre ; et c'est là, nous l'espérons, la conclusion logique de ce trop long travail.
En littérature, il faut être éclectique et admirer le beau partout où il se trouve. Il serait bien près de la perfection du style, l'écrivain qui, vs'inspirant à la fois des classiques et des romantiques, saurait éviter les défauts et s'assimiler les qualités qu'on rencontre dans les productions de l'une et l'autre école. Or cet écrivain, le dix-neuvième siècle l'a connu.
Issu des derniers rangs du peuple, il avait promené son adolescence obscure à travers un juonde sans croyances. Xul plus que lui n'avait été de son siècle. Il en avait connu les doutes, les angoisses, les aspirations et les enthousiasmes. Il avait passionnément ainié la gloire, le succès, les plaisirs, et le brillant mirage de l'ambition avait bien souvent passé dans ses rêves d'avenir. Comme toute sa génération, il s'était jeté dans le mouvement littéraire, et le roniantisme l'axait enrôlé parmi les clai\ueurs (VU erna ni. Mais, dégoûté bientôt des excès de l'école, il avait rebroussé chemin Jusqu'au dix-
septième siècle et s'y était plongé avec délices. Là, il avait vécu dans le commerce intime des vieux maîtres de la pensée et du langage. Il s'était nourri .de la forte substance de La Bruyère, de Bourdaloue, de Corneille, de Racine et de Bossuet. En même temps le catholicisme était venu frapper à la porte de son cœur ardent et s'en était emparé, en le purifiant de toutes les souillures de sa jeunesse incrédule. Et, s' assimilant tous ces éléments divers, les fondant, les fusionnant par la méditation et le travail, son esprit vigoureux et fécond les avait marqués de son empreinte originale et en avait composé un style admirable, plein de verdeur, d'énergie, de verve mordante, de correction, de hardiesse et de clarté, un style où se trouvaient liarmonicusement unies la majestueuse régularité du dix-septième siècle et la fougue lyrique de notre temps.
Cet écrivain, Messieurs, vous le connaissez tous. Depuis cinquante ans il a été mêlé à toutes les luttes, à toutes les questions, à tous les solennels débats qui ont divisé le monde intellectuel ; et les cent mille échos de la publicité ont fait du noni de Louis Veuillot un des noms célèbres de ce siècle. Feuilletez les ouvriiges de ce merveilleux artiste, toujours vous retrouverez le double caractère que nous venons de signaler. A côté d'une page grave, sévère, et d'une correction majestueuse, vous rencontrerez tout à coup l'accent ému, la note tendre, le trait gaulois, le mot piquant, l'expression pittoresque. Voilà le secret «le la puissance de Louis Veuillot.
voilà ce qui a fait de lui le premier des prosateurs contemporains.
Cet exemple illustre, Messieurs, nous paraît être le meilleur plaidoyer qu'il soit possible de taire contre l'exclusivisme littéraire. Il nous enseigne k ne pas nous enfermer dans tel siècle ou telle école, à nous élever au contraire jusqu'à la vraie conception de l'art, et à dilater notre admiration pour y embrasser tous les chefs-d'œuvre. C'est ainsi que nous parviefidrons à donner à notre littérature nationale ces deux éléments de vie et de beauté : la variété dans l'unité et la liberté dans l'ordre.
Mais que nous iiuporie une littérature nationale':' nous dira-t-on peut-être. Pourquoi ces recherches sur les classiques et les romantiques ? A (juoi bon ces études, ces combinaisons de genres, ces travaux purement intellectuels ? C'est peine inutile et labeur perdu. Parlez-nous du t;ours de la Bourse et de la cote des actions industrielles. Voilà qui est pratique. L'univers entier est en travail : de tous côtés on n'entend que le souftte puissant de rusine,([ue le grincement de la roue sur l'engrenage, que le gémissement de la vapeur captive, que la rumeur bruyante de la machine infatigable. Le dix-neuvièmi! siècle a la fièvre, la lièvre dévorante du progrès. On supprime les dist9,nces, on aplanit les montagnes, on fait fraterniser les océans. Demain l'aéronaute audaci(^ux, dirigeant sûrement sa nacelle à travers les espaces, et suivant des routes certaines au milieu des nuages, ira déposséder l'aigle altier de sa royautés wolitaire. Transformer en jiroduits de consommation
la matiëre brute, multiplier les capitaux, augmenter le bien-être corporel, telle paraît être désormais la loi suprême de l'humanité laborieuse.
Voilà le langage que tiennent de nos jours un grand nombre d'hommes. Certes, nous ne sommes pas ennemis du progrès matériel. î^ous comprenons tout ce qu'il y a de grand dans cette lutte du génie humain contre les forces et les résistances de la nature. Oui, que l'on perce des tunnels, que l'on creuse (les canaux, que l'on construise des chemins de fer. (^ue la locomotive fumante s'élance, par-desssus les neuves et les montagnes, de l'Atlantique au PacitiquG, portant dans ses flancs et semant sur sa route !e. chnstianisme .et. Ja civilisation /*■• Que l'étincelle électrique aille, en dépit de l'Océan, communiquer la pensée du citoyen de l'Amérique à l'habitant de Lontl res, de Paris et de Rome. Nous applaudissons à ces merveilles de notre siècle et nous'jr-çôyons une confirmation do cette parole de l'Ecrituçe qui proclame l'homme roi de la création. Mais, de même <[ue ce roi de la création ne vit pas seulement de pain, de même la société ne se nourrit pas uniquement de progrès matériel. ^Jl lui faut un aliment supérieur, quelque chose qui réponde à ce besoin de vérité, de justice, de liberté, d'harmonie, de beauté, d'idéal toujours poursuivi et jamais atteint, dont Dieu a fait ici-bas le tourment et la gloire de la race humaine. Or le rôle des lettres, lorsqu'elles sont dignes de leur mission, est de conserver et d'entretenir chez les peuples le culte de toutes ces nobles idées, de toutes ces grandes choses.^ De là leur importance, leur dignité, leur caractère auguste.
Sachons donc consacrer quelques instants à des questions d'histoire, d'économie et de critique littéraire. Sachons faire la part de l'intelligence dans notre vie sociale. L'intelligence est une force redoutable, ne la méprisons pas. Qu'une de nos ambitions patriotiques soit de voir croître et se développer au milieu de nous ces lettres canadiennes, dont le passé n'est pas sans honneur et dont l'avenir est plein de promesses. Défendons-les également de la convention classique et du désordre romantique. Unissons, dans notre admiration et notre enthousiasme, Bossuet, La Bruyère, Racine et Corneille, à Chateaubriand, à Joseph de Maistre, à Louis Veuillot, au Lamartine chrétien et au Victor Hugo des anciens jours.
Eu s'iuspirant de ces maîtres, en allant puiser aux sources d'éloquence et de poésie qu'ils ont fait jaillir, notre littérature grandira et parviendra bientôt à l'épanouissement de la maturité. Après avoir produit, pour ne parler que des morts, un poète comme Crémazie, un historien comme Garneau, un publiciste comme Parent, un orateur comme Papineau, elle verra d'autres poètes, d'autres historiens, d'autres publicistes, d'autres orateurs, d'autres écrivains s'illustrant dans tous les genres, lui former de leurs talents et de leurs renommées un lumineux diadème. Et tous ces hommes de parole, de style et d'inspiration élèveront ensemble à la gloire de la patrie canadienne un monument plus durable que le bronze.