‹ Discours et éloges académiques (volume 2)Chapitre 10 sur 58 · XXX DISCOURS DE RÉCEPTION · texte numérisé non relu

XXX DISCOURS DE RÉCEPTION

manière de Corneille faisant parler les héros de Rome en grand poète et en profond historien.

Combien de personnages ont excité l'attention de M. Guizot pendant sa longue vie et se sont offerts à sa pensée dans le cours de ses nombreux travaux! Comme il serait facile d'extraire de ses œuvres une galerie de portraits, les uns contemporains» dont chacun peut apprécier la sincérité, les autres appartenant au passé, dont il n'est pas permis de contester la vraisemblance! Mêlées aux événements qui les ont mises on scène, les grandes individualités qu'il rencontre prennent place dans le drame, non comme ces grains de poussière inconscients que le vent emporte, mais comme des volontés libres et responsables dont les décisions précipitent les nations vers leurs destinées glorieuses ou funestes. M. Guizot n'accorde pas, avec une école historique étrangère, que la postérité soit dispensée de reconnaissance envers les Washington, les Robert Peel ou les ducs de Broglie; qu'elle reste désarmée devant la mémoire des grands criminels ; qu'elle confonde les bons et les méchants dans son indifférence, comme autant de fatales manifestations du temps ou du milieu qui ont profité des dons de leur génie ou souffert de leur oppression.

M. Guizot n'emploie pas le mot d'évolution; il n'admet, cependant, ni les événements sans cause,

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ni les transformations brusques des peuples; il excelle à démêler dans chaque situation la part des influences du passé, celle des aspirations, des besoins, des passions du présent, et surtout à surprendre, au milieu des désordres et des lâchetés, le progrès de la condition morale de Thumanité vers un idéal de vérité et de perfection. Cest avec une espérance pleine d'inquiétude qu'il envisage Timperfection profonde des affaires humaines, mais il n'en devient pas sceptique : sa foi dans l'avenir est entière, mais elle ne se change point en orgueil, et il ne tombe jamais en adoration devant cette divinité humaine dont il constate avec quelque dédain l'apparition attristante dans les écoles modernes.

Les convictions religieuses de M« Guizot répandent sur sa pensée et sur ses écrits une teinte sérieuse, où respirent la confiance et la résignation, où domine l'autorité; procédant d'un grand respect pour des traditions de famille, l'expérience les avait fortifiées. Les deux volumes de Méditations, dans lesquels il les expose, résument un travail qui l'a occupé pendant toute sa vie; il y envisage l'essence de la religion chrétienne, la fondation du christianisme, son état présent, son avenir. Qu'un besoin de réagir sur l'esprit do son époque lui ait inspiré ces pages, cela n'est pas douteux. Chrétien, il s'était

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affligé des tendances qui se révélaient autour de lui, comme conséquence de la philosophie du siècle dernier; homme d'État, il s'en était effrayé, convaincu que, sans religion, il n'y a ni sécurité pour le faible, ni frein pour le fort, ni lien pour les familles, ni durée pour la société. Les luttes qu'il avait soutenues en faveur de la liberté politique, et pour le maintien de l'ordre social selon la loi, lui avaient appris ce que valent la foi et la liberté chrétienne pour la sauvegarde de la civilisation menacée; il se portait à leur défense avec la plus vive ardeur.

Dès les premières lignes de ces écrits, la gravité de la pensée, la noblesse du langage, le calme des jugements, élèvent le lecteur au niveau des questions qui vont être agitées. « D'où vient l'homme? Où va-t-il? Quels sont ses rapports avec le législateur du monde? Le malheur si fréquent des bons, le bonheur si choquant des méchants, est-ce là un état définitif? Pourquoi l'homme, atteint par la douleur, cherche-t-il un secours, un appui au delà et au-dessus de lui-même, par l'invocation et par la prière? »

Ces doutes ont toujours troublé l'âme humaine, et, dès l'origine de la civilisation, se pose la question de la nature de l'homme et de sa destinée, de ses devoirs et do ses responsabilités. Pour y ré-

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pondre, l'antiquité avait quatre systèmes : le sensualisme, qui fait venir toute connaissance des sens; Tidéalisme qui en fait œuvre pure de l'entendement; le scepticisme, qui n'affirme rien, même dans le monde sensible; le mysticisme, qui transporte les croyances au delà. M. Guizot ramène avec M, Cousin la science philosophique du temps présent, celle de tous les temps, à ces quatre systèmes si promptement inventés, et dont l'homme n'a jamais pu sortir, demeurant toujours en face d'un insoluble problème. Il reconnaît, au contraire, que les théories des sciences naturelles, d'abord incertaines, se perfectionnent avec les siècles; mais il constate, avec les plus grands esprits, que, si elles portent leur regard plus haut, plus loin, plus profondément, ce n'est pas sans se heurter, à leur tour, à d'invincibles obstacles.

Pourquoi la science de l'homme, complète dès les premiers âges, a-t-elle touché le but d'un seul jet? Pourquoi la science de la nature, s'élevant à une conception de plus en plus abstraite des faits, voit-elle l'objet qu'elle poursuit s'éloigner sans cesse? C'est que l'homme, s'étudiant lui-même, a bientôt reconnu qu'au delà des organes il y a une volonté, au delà des sens un esprit, au-dessus de l'argile dont son corps est pétri, une àme dont il ignore la nature, l'origine et la destinée. Quand le

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matérialisme déclare qu'il n'y a rien dans Tintelligence qui n'ait été d'abord dans la sensation, Leibnitz peut lui répondre : Si ce n'est l'intelligence elle-même, source unique de la puissance. Dès que l'homme pense, le sentiment de l'infini lui est révélé, et, l'infini se montrant inaccessible, sa pensée s'arrête au bord du gouffre de l'inconnu. En face de la nature, observant les faits et remontant vers leur cause première et souveraine, il avait besoin au contraire de ce travail, dont l'origine nous reporte à quarante siècles et se perd dans la nuit des temps, pour reconnaître que c'est encore l'infini qui la dérobe à ses yeux; mais, plus il avance, mieux cette vérité supérieure se dégage.

Ces conclusions, développées par M. Guizot avec l'autorité qui lui appartient, s'adressent à la philosophie du sensualisme; elles ne sont pas contredites par les études du temps présent. De grandes découvertes ont enrichi la science; on a dit même qu'elles touchaient enfin aux limites qui ont séparé jusqu'ici la matière de l'esprit. Il n'en est rien. L'astronomie, il est vrai, ne représente plus le firmament comme une voûte solide sur laquelle seraient fixées les étoiles; ses instruments et ses calculs plongent dans le vaste Univers; la mécanique ouvre, à travers les isthmes et les montagnes, des chemins au commerce des nations; la physique

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transporte la pensée sur les ailes de Télectricité, d'un hémisphère à l'autre, avec la vitesse de Téclair ; la chimie pénètre par son analyse jusqu'aux profondeurs extrêmes des cieux, et reproduit par ses synthèses les parfums les plus suaves ou les nuances les plus délicates des fleurs qui ornent la terre ; cependant l'espace, le temps, le mouvement, la force, la matière» la création de la nature brute et le néant demeurent autant de notions primordiales dont la conception nous échappe.

La physiologie, de son côté, nous montre les plantes préparant sous l'influence du soleil les aliments des animaux; la destruction des animaux restituant aux plantes les principes dont elles se nourrissent; la matière minérale formant la trame des matières organiques, sous l'influence de la vie; mais elle ne sait rien de la nature et de l'origine de cette vie qui se transmet mystérieusement de générations en générations, depuis son apparition sur la terre; d'où elle vient, la science l'ignore; où va la vie, la science ne le sait pas, et, quand on affirme le contraire en son nom, on lui prête un langage qu'elle a le devoir de désavouer.

M. Guizot a défendu le christianisme contre un scepticisme spirituel et frondeur; il a laissé à d'autres parmi vous, qui ne failliront pas à la tâche, le soin de défendre la personnalité de l'âme

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