DA5S LA SÉANCE PUBLIQUE DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE PARIS
LE l6 NOVEMBRE lSf\6.
Messieurs,
Il y a quelques mois à peine» lorsque la Faculté me faisait l'honneur de me désigner pour porter la parole dans cette solennité que nous aimons tous, j'acceptais avec joie cette mission. La prospérité de rÉcole, celle de la Science dans le présent comme dans l'avenir, formaient à mes yeux un tableau plein d'intérêt. Je me sentais heureux, pour la Faculté et pour le pays, d'avoir à le déployer devant vous.
Vos collections agrandies d'un nouveau musée, monument élevé à la science anatomiquc; vos études raffermies par un système d'examen longuement élaboré et dont vous saurez comprendre et accepter les sages exigences; une loi sur l'exercice de la
Médecine provoquée par le corps médical tout entier, préparée dans cette enceinte même par une commission savante et dévouée, sous l'inspiration d*un Ministre (*)dont la raison élevée recherche et saisit tout ce qui est utile, noble et grand, et, pour rentrer dans la spécialité de mon enseignement, la Chimie organique florissante, prêtant à l'art de guérir un appui de jour en jour plus direct et plus sûr : telles étaient les images que je me félicitais d'avoir à vous rappeler ou à vous peindre.
Pourquoi faut-il qu'une perte cruelle et soudaine soit venue envelopper d'un crêpe funèbre cette cérémonie, qui semblait réservée à de plus douces émotions!
Mais, hélas! qu'elle est incomplète et troublée cette fête de famille, lorsqu'il y manque ces deux frères si tendrement unis, si universellement aimés, si savants et si bons, l'ornement et l'espoir de la Faculté ; quand le plus jeune, arraché à tout ce qu'il aimait, à votre affection, à la Science, vient de quitter la vie au moment où la fortune, trop longtemps sévère, adoucissait ses rigueurs; quand son frère aine, disons mieux, quand son véritable père, brisé par la maladie et par la douleur, va redemander des forces à des climats plus doux, impuissant à
{^) iM. de Salvandy.
AUGUSTE BÊRARI). 5
remplir aujourd'hui, dans celte chaire» des soins qui, partagés, faisaient son orgueil et sa joie, et où désormais il ne pourra chercher que des consolations !
Vous ne vous étonnerez pas si, en présence d'un tel malheur, je n'ai pas songé un seul instant à ma propre faiblesse et si je n'ai pas hésité, sûr de vos sympathies, à me faire l'écho des regrets de la Faculté, inclinant mes scrupules devant les douleurs et les vœux d'une famille désolée.
A en juger par la date de sa nomination, qui remonte à peine à trois années, à en juger par son âge, qui le classait parmi les plus jeunes d'entre nous, notre infortuné collègue, Auguste Bérard, devrait laisser ici peu de ces amitiés anciennes, de ces souvenirs profonds etdurables qui ne s'acquièrent qu'au prix d'une longue habitude. Mais, vieil émule de vos nombreux concours, il avait gagné depuis si longtemps, à cette place même, l'estime de ses juges et le respect de la jeunesse, que l'École perd une de ses anciennes renommées dans ce professeur qu'elle venait à peine d'acquérir.
Près de moi, j'aperçois ses maîtres; autour de moi,
ses anciens rivaux; partout, des amis qui l'ont pleuré.
Que de souvenirs se concentrent autour de cette
place, vide maintenant, occupée, il y a si peu de
jours, par un professeur qu'on avait vu, parcourant tous les grades, interne des hôpitaux, trois fois lauréat de rÉcoIe pratique, aide d'anatomie, prosecteur de la Faculté, chirurgien des hôpitaux, et enfin successeur de Sanson, dans cette chaire de Clinique chirurgicale où la fortune jalouse vient de briser avant le temps deux existences si dignes d'une plus Içngue durée!
Auguste Bérard atteignait à peine sa quarantecinquième année. Il était né en 1802, le 2 août, dans le département de Maine-et-Loire, en un petit endroit nommé Varrins. Sa jeunesse fut pénible : livré à lui-même, il n'eut d'autre soutien que sa mère, d'autre guide que son frère aîné. Toutes les séductions de l'oisiveté, celles du vagabondage d'une enfance inoccupée et ignorante, demeurèrent impuissantes devant ce goût inné du travail, cette ambition honnête, cette aptitude particulière au bien, qui caractériseraient celui que nous avons perdu, si on ne les retrouvait au même degré dans le frère qui nous reste.
Ici, l'on se souvient de les avoir vus, ces deux jeunes gens, livrés à eux-mêmes : l'un, déjà interne des hôpitaux, grâce à son travail opiniâtre, secondé par la plus heureuse nature, par la facilité la plus charmante; l'autre, arrivant à Paris avec sa famille, dont le patrimoine était alors dissipé.
Ce dernier voulait prendre le mousquet et tenter la carrière des armes ; le frère aine le suppliait de partager sa chambre, d'étudier la Médecine; il se montrait prodigue de promesses que la fortune avait enfin réalisées pour le décider a demeurer sous la sauvegarde de son expérience, sous celle de son amitié.
Leur misère était telle alors que, pendant quelques mois, Auguste, à peine vêtu, n'osait pas quitter la chambre de son frère. Rude école du malheur, que tant d'entre nous ont connue!
Dans cette chambre, il passait son temps a disséquer sous la direction de son guide amical. Ces études sévères lui préparaient de prochains succès, car bientôt, lui-même, il fut nommé interne à son tour et il figurait au premier rang sur la liste.
Et, pour montrer tout ce qu'il avait appris dans ces longues heures de travail solitaire, dirigé par une affection toute paternelle, pour montrer comment il avait su reconnaître et récompenser les soins dont il avait été l'objet, disons seulement qu'Auguste Bérard sut conquérir sa réception gratuite par les trois prix successifs qu'il remportait dans les concours de l'École pratique.
Heureux temps pour les deux frères, où, confiants dans leurs forces et dans la fortune, ils s'élançaient dans la lice, soutenus par une amitié que la
8 DISCOURS UiSTORIQUeS.
mort seule pouvait rompre, et sûrs d'obtenir la première place un jour, au nom des droits que garantit un travail opiniâtre, au nom de ceux que donne une intelligence sereine et cultivée!
Et pourtant, que d'obstacles à vaincre! combien de ces luttes épuisantes et meurtrières à subir! Triste destinée, mes jeunes amis, que celle où la pensée, toujours excitée par le contact des faits, par le mouvement de la Science, s'élance sans cesse vers des voies nouvelles, et où, toujours réprimée par les exigences du concours, elle retombe sans cesse dans l'étude du passé. Quiconque livre sa vie à de telles chances se condamne peut-être au supplice de Tantale. Les découvertes dont il aperçoit le germe jettent des lueurs passagères dans les profondeurs de son âme; mais, dès que son imagination, saisie par leur éclat, veut s'élancera leur poursuite, il se sent rudement ramené vers la terre par les froides réalités des batailles du lendemain.
Aussi, quand nous perdons des hommes qui ont subi de telles épreuves, au moment où ils viennent d'en sortir, nous les perdons tout entiers. Leur pensée, encore cachée dans ces limbes de l'intelligence, où elle couve longtemps avant d'éclore, se serait enfin produite sous la douce influence de cette liberté si nécessaire a l'invention, de cette confiance
AUGUSTE BÊRARI>. 9
qu'une position élevée communique, de ce repos de Tàme qui en raffermit tous les ressorts.
Aussi, entendrez-vous tous les amis, tous les élèves de Bérard s'écrier : « Ne le jugez pas seulement sur ses œuvres; elles ne vous donneraient de sa valeur qu'une idée imparfaite. Jugez-le sur l'impression qu'il produisait au lit du malade, comme opérateur, à sa clinique, dans ses leçons improvisées, si riches et si méthodiques. » Là, en effet, on avait la révélation de l'homme que nous avions choisi, du professeur que nous admirions dans les actes de la Faculté, et dont l'esprit droit, la pensée lucide et le jugement sur, pour enfanter de grandes choses, n'avaient plus qu'à s'appliquer à des objets nouveaux.
Je viens de toucher à l'une des plaies secrètes de cette âme modeste et calme. Aborder les concours, s'élever jusqu'à cette chaire, y prendre la parole au nom de la Science : tel avait été le rêve de la jeunesse d'Auguste Bérard. Pour le réaliser, sa conscience ne connaissait pas deux routes. Il voulait s'en rendre digne par une étude approfondie des trésors que nos devanciers nous ont laissés, il tenait avant tout à ce que son enseignement, miroir exact et fidèle de la Science, vînt en refléter à vos veux toutes les vérités.
Scrupules d'un cœur honnête, qui ne veut pas
laisser dans Tombre les droits d'un inventeur, qui aime à les rappeler à la reconnaissance publique; scrupules aussi d'une intelligence impartiale, toujours disposée à tenir compte au passé de ce qu'elle en a reçu.
Ces scrupules sont plus rares qu'on ne pense; les plus grands esprits peuvent les ignorer.
N'avons-nous pas vu les mathématiciens les plus illustres employer la Géométrie pour faire leurs découvertes, exposer ensuite celles-ci par l'Analyse et détruire avec le plus grand soin toute trace et tout souvenir de la voie qu'ils avaient parcourue?
C'est qu'il en coûte aux plus rares esprits de sentir que, dans la marche lente, mais sûre, du génie de l'humanité, ils ne sont qu'un accident, de reconnaître que dans ce mouvement de la marée intellectuelle, qui élève le niveau de l'âme humaine, ils ne sont qu'une vague un peu plus vigoureuse qui précède les autres, mais qui ne dépasse guère la ligne qu'elles allaient toutes bientôt franchir, poussées par la main de Dieu. Les raisonnements que l'homme peut se permettre avec sécurité sont si courts, qu'ils répugnent à nous en faire la confidence et qu'ils préfèrent jeter le voile sur le point d'où ils sont partis, jaloux d'offrir à l'admiration des vérités qu'on dirait écloses dans leur sein par une génération spontanée, et qui, pareilles au Nil, brillent tout d'un
àLGUSTB BfiRARD. M
coup sur la scène du monde, tandis que l'œil cherche en vain la source qui les a produites.
Ne craignons pas de dire, cependant, que Thomme est impuissant à se poser le moindre problème par le seul effort de sa pure intelligence, qu'il est contraint de les demander à l'observation même de la nature, comme si son attention, trop faible, avait besoin d'être soutenue par la réalité des faits, comme si cette base solide était indispensable à l'édifice toujours chancelant de ses raisonnements.
S'il en est ainsi des inventeurs sérieux, qu'attendre de ceux qui n'ont à ce titre que des prétentions mal fondées? Écoutez-les : ils auraient fort bien pu se passer des travaux de leurs devanciers, ils ne leur ont rien emprunté, ils ne leur doivent rien. Modestes, ils avouent que c'est en eux que la Science commence; orgueilleux, ils ajoutent que c'est en eux qu'elle finit.
Ne soyons donc pas trop surpris, si celui qui croit que la Science repose sur les faits, qu'elle est l'œuvre de l'observation et des siècles, qu'elle doit, pour être comprise, s'étudier à ses sources, que son exposition serait incomplète et fausse si le tableau du présent était mis sous vos yeux sans tenir compte des droits et des travaux du passé ; ne soyons donc pas surpris si celui-là blesse mille prétentions dans autrui et se fait, dans son honnête candeur.
une part si réduite à lui-même» que nul ne soit tenté de lui céder la place.
Telle était la situation d'Auguste Bérard, et rien ne la caractérise mieux que cette phrase d'un de ses meilleurs livres :
« Quelque variée qu'elle ait été, l'expérience d'un seul homme ne peut être comparée à l'expérience de tout le monde, et le véritable moyen de mettre cette dernière a profit, de se l'assimiler, c'est l'étude. Hors de là, pas de condition de progrès; car chacun recommençant en quelque sorte à construire l'édifice de la Science le réduit à son propre génie. »
Et lorsqu'il ajoute, allant au-devant de ce qu'il appelle d'indignes attaques : « Je m'attends bien à voir dénaturer ma pensée; on dira que je déprécie la pratique, parce que je recommande l'étude », il ne peut rester alors aucun doute sur le jugement que ses rivaux essayaient de faire accepter au public sur son compte. A les entendre, « Auguste Bérard était un érudit, rien de plus; sa prétendue science était de la mémoire, pas davantage; ses inventions bien peu de chose : il suffisait de lire le jugement tempéré qu'il en portait lui-même pour en être convaincu ». Bien de tout cela n'était vrai : nous allons le prouver.
Bérard a hiissé deux Mémoires : l'un Sur l'usage
AU(iUSTK BÊRARD. l3
de l'irrigation par un courant d'eau froide dans le traitement des plaies^ usage alors récemment renouvelé par Josse; l'autre Sur l'emploi du bandage inamovible dans le traàement des fractures.
Ces deux Mémoires sont réunis par une pensée commune, qu'il ne m'appartient certes pas de caractériser, mais que, mieux autorisé, je n'hésiterais guère à proclamer l'une des découvertes de la Chirurgie moderne.
Un homme robuste, jeune, bien portant, se trouve tout à coup frappé par un de ces accidents dont la fréquence augmente avec les progrès de la civilisation et ceux de l'industrie. Sa main est labourée par l'explosion soudaine d'une arme à feu; son bras est déchiré, écrasé par les cardes ou les laminoirs d'une usine; sa jambe est broyée sous les roues d'une voiture, sous le poids de quelque lourd fardeau.
Que faire alors? Substituer à celte plaie irrégulière, source d'une interminable série de phénomènes consécutifs, une plaie habilement calculée, d'une guérison plus sûre, produite par l'amputation du membre intéressé, sacrifice cruel, mais nécessaire à la conservation du malade?
Non; grâce à l'irrigation continue, mille exemples prouvent aujourd'hui que ce sacrifice n'est pas indispensable. Un courant d'eau amené sur le
l4 DISCOURS HISTORIQUES.
membre en péril, au moyen d'un seau armé d'un tube étroit, se distribue sur sa surface à l'aide des linges qui la recouvrent. Des lors, les douleurs s'apaisent, l'inflammation tombe, la fièvre cesse; le calme, la confiance, la gaieté même, renaissent au cœur du malade, et le plus souvent la guérison marche rapidement.
Les parties déchirées se soudent; de nouveaux tissus se forment, et, sauf quelques lambeaux détachés au moment de l'accident, tout reprend sa place. Le chirurgien qui assiste à ce spectacle laisse à la nature tout l'honneur de la guérison, bornant son rôle à guider l'inexpérience du malade et k surveRler la marche de la cicatrisation.
L'irrigation continue a fait taire la douleur; avec elle, a disparu la source d'une maladie générale qui menaçait de s'emparer de l'organisation tout entière. Le mal est demeuré local, borné. Les tissus nerveux apaisés, il ne reste plus que les tissus fibreux, vasculaires ou cellulaires à restaurer, ou à régénérer, et ils ont en eux-mêmes la force en vertu de laquelle ce travail réparateur s'effectue à chaque instant, lentement, sourdement et sans que nous en ayons conscience!
D'un blessé que l'accident dont il a été victime menaçait de transformer en un malade, l'irrigation refait un sujet bien portant, à sa blessure près;
AUGUSTE BÉRARD. l5
d'une plaie qui allait devenir le foyer des désordres pathologiques les plus graves, elle fait le siège des phénomènes physiologiques les plus réguliers et les plus habituels de la vie.
Auguste Bérard avait été profondément frappé de ces circonstances ; elles exerçaient sur sa pensée une influence qui se manifestait souvent, et Ton peut croire qu'il en avait été plus impressionné qu'un autre, préparé qu'il était à leur attribuer toute leur valeur par une longue étude des heureux eflets du bandage inamovible.
Sans doute, toutes les fractures ne comportent pas respèce de traitement dont Larrey a donné la première application raisonnée et méthodique, et dont Seutin et Volpeau ont consacré la pratique; mais beaucoup d'entre elles peuvent l'admettre avec succès.
Auguste Bérard a eu le mérite de s'en servir un des premiers d'une manière assez générale pour la rendre concluante; il a eu le premier la hardiesse, dans les cas de fracture de la jambe, les plus communs de beaucoup, de faire lever les malades dès le troisième jour, de les faire marcher avec des béquilles, et de les rendre presque à la vie commune, les dérobant de la sorte à tous les inconvénients, a tous les dangers qu'entraînent quarante journées de lit.
l6 DISCOL'IIS HISTORIQUES.
Ici encore, le chirurgien s'efface pour faire place à un opérateur plus habile que lui : c'est à la nature qu'il laisse le soin de réparer les désordres qu'elle saura maîtriser. Seulement, le chirurgien lui en donne le temps, en préservant de toute atteinte la santé générale du malade. 11 favorise son action en maintenant intactes les fonctions de nutrition, dont le concours est si nécessaire; il la favorise encore en procurant ces alternatives d'exercice et de repos, indispensables au maintien de l'intégrité des fonctions du système nerveux.
Que dans cette voie il faille éviter tout excès, qui en doute? Qu'on ait exagéré le degré de liberté qu'il convient de laisser aux malades à la suite des fractures; que ceux-ci, soumis à une consigne moins absolue, aient parfois dépassé les limites qu'on leur avait prescrites, comment en serait-il autrement? Tout progrès dans l'art, comme dans la Science, n'est-il pas le fruit d'un tâtonnement, d'une oscillation?
Mais, si, rectifiant l'exagération qui a pu se glisser d'abord dans l'application de cette pensée, on en conserve le sens général, il n'en demeure pas moins constant qu'il y a dans l'emploi du bandage inamo-^ viblele principe d'une méthode plus ou moins propre à limiter le traitement d'une fracture à ce qu'elle a de local et à le dégager de toutes les complications
AUGUSTE BÊRAIll). I7
qu'entraine un changement soudain et prolongé de régime, d'hygiène, d'hahitude.
Là où Larrey avait vu surtout un système de pansement particulier, plus commode pour le malade, plus solide, moins embarrassant, plus exact, Auguste Bérard découvrait un système de médicafion nouveau.
J'aime à fixer votre attention sur cette pensée, parce qu'elle caractérise la vie chirurgicale d'Auguste Bérard. Vous y trouverez l'empreinte de ces études de Physiologie générale auxquelles il s'était livré dès sa jeunesse avec le concours de son frère. Elles lui avaient inspiré une confiance absolue dans les forces mêmes de la vie; il y avait vu l'auxiliaire le plus sûr du chirurgien qui opère si souvent dans des circonstances où rien encore n'en a troublé le jeu régulier.
Médecin habile, opérateur exercé, physiologiste savant, Auguste Bérard commençait une carrière nouvelle; il avait saisi le fil conducteur des recherches qui devaient peut-être l'illustrer.
Réduire de plus en plus la part faite à l'acier, accroître sans cesse, au contraire, l'intervention des forces naturelles de la vie; placer en elles toute la confiance que la Physiologie bien comprise nous apprend à leur accorder et s'en faire un auxiliaire lenl, mais sur, de la guérison par une disposition
l8 DISCOURS HISTORIQUES.
savamment calculée des parties malades, telle était désormais sa tendance.
La vie, c'est le mouvement; le repos, c'est la mort. Vraie pour l'ensemble des êtres, cette maxime l'est encore pour les parcelles les plus ténues de leur organisation. Ce mouvement moléculaire incessant par lequel tous nos tissus inclinent à se modifier, tous nos liquides à se déplacer, à changer de composition intime, ce mouvement moléculaire, caractère fondamental de la vie, ne s'arrête qu'avec elle.
Or, quand il s'agit de réunir des os brisés, des chairs divisées, des tissus en lambeaux, la main du chirurgien aura rempli sa tâche, si elle est parvenue à s'emparer de ce mouvement moléculaire créateur, à le maintenir dans une voie réparatrice, à l'empêcher de produire des végétations gourmandes qui gênent la marche de la guérison, qui souvent la rendent impossible à jamais.
Dans la guérison rapide d'une plaie par première intention, cette force régénératrice, ce mouvement moléculaire incessant de nos tissus, montrent toute leur puissance; dans l'ankylose d'une articulation fracturée, elles font voir tout leur danger; dans les vastes foyers de suppuration qui affaiblissent et em* portent si souvent le malade, une de leurs déviations les plus communes.
Augusfe Bérard cherchait à prévenir ces dévia-
AL'GUSTE BÊRARD. I9
lions, à écarter ce danger, à s'emparer de cette force.
Aussi trouverez-YOUs, en lisant son Mémoire sur rirrigation continue, qu'il se console assez aisément d'avoir été deyancé par Josse père dans la résurrection de ce procédé, d'avoir été devancé même par son fils dans la publication des observations propres à en constater l'efficacité.
Il suffisait à sa conscience d'honnête homme d'être sûr que lorsqu'il en parlait depuis longtemps ià son hôpital, quand il en présentait l'usage, il ignorait les recherches du chirurgien d'Amiens. Il suffisait à sa juste confiance dans l'avenir de sentir que, derrière l'expression des faits, se cachait un principe de conduite pour le traitement des maladies chirurgicales, principe qu'il saurait bien illustrer par de nouvelles applications.
Que d'autres suivent aujourd'hui cette voie ; qu'ils demandent à la Physique, à la Mécanique, à la Chimie même, de nouvelles ressources; à la Physiologie, à l'étude microscopique des tissus, de nouvelles règles de conduite, et le principe dont Bérard avait saisi la généralité, dont il avait tenté l'application régulière, ne demeurera pas stérile entre leurs mains.
Lui-même n'avait-il pas déjà tenté, dans ces derniers temps, de réduire les sacrifices auxquels le chirurgien se croit condamné dans les cas de gan-
grène et de trouver dans les forces de la natun^ quelques ressources nouvelles contre leurs dangereuses conséquences?
N'avait-il pas étudié avec un soin particulier quelques questions d'ostéogénésie, fidèle à la marche qu'il essayait d'imprimer à ses pensées, à ses études?
En effet, c'est elle qui donne la loi de la consolidation des fractures, du décollement des épiphyses, de l'établissement des fausses articulations. Toutes ces questions de pure pratique ne trouvent de réponse sérieuse que dans les recherches de l'ostéogénésie elle-même.
Mettre k profit, en faveur du travail dont un os malade doit devenir le théâtre de la guérison, les forces naturelles en vertu desquelles cet os s'est produit, tel est le problème qu'Auguste Bérard s'était proposé, et qui l'avait conduit à étudier avec soin les lois de la formation des os longs, les plus exposés aux fractures, et à y reconnaître des traits nouveaux.
M. Guérin a fait voir que ces lois reçoivent une applicfition immédiate à la pratique, et que les faits constatés parcelle-ci viennent pleinement à l'appui des opinions de l'ostéogénésie.
Sans rappeler ici l'expression anatomique de ces lois et en les ramenant à l'expression physiologique
Al'GUSTB BÊRARD. 21
dans laquelle Bérard les résume lui-même, on peut (lire que la promptitude de l'ossification dans les diverses parties d'un os est en raison directe de la facilité et de l'abondance avec laquelle le sang artériel y pénètre.
Il suffit donc de savoir si le cours de l'artère vers telle partie de l'os est direct ou réfléchi, pour être en mesure de préciser le degré de puissance avec lequel Tossification tendra à s'y effectuer.
Qu'ajouterais-Je maintenant à vos regrets, en vous rappelant les six thèses remarquables soutenues devant la Faculté par Auguste Bérard, à l'époque de sa réception ou, plus tard, dans les divers concours auxquels il avait pris part: elles ont toutes une place réservée dans la bibliothèque du praticien.
Mais il en est une cependant qui mérite une attention particulière, c'est celle qui fut soutenue dans le concours de i836, pour la chaire de clinique chirurgicale devenue vacante par la mort de Dupuytron. A cette époque, Sanson devait être préféré; mais tout le monde comprit néanmoins la valeur singulière d'une intelligence capable de coordonner, en douze jours, tous les matériaux d'un Traité du diagnostic dans les maladies chirurgicales, tout le monde désira l'attacher de plus près à la Faculté.
L'ouvrage n'existait pas; nul modèle n'en indiquait a l'auteur la marche, n'en fournissait les ma-
22 DISCOURS UISTORIQL'ES.
tériaux, et il ne s'agissait pas moins que de cette science du diagnostic, qui tient le premier rang parmi les diverses parties de l'art de guérir, qui en est à la fois la plus utile et la plus difficile.
Quelle sera la base des raisonnements du chirurgien? quel sera le but de son traitement faux ou indécis, lorsqu'un diagnostic infidèle sera venu Jeter le trouble dans son esprit? Hélas! il ouvrira quelque anévrisme pris pour un abcès, il essayera de réduire quelque tumeur graisseuse confondue avec une hernie.
Mais, si le diagnostic est une partie si essentielle de l'art et s'il laisse quelque chose à désirer encore aujourd'hui, du moins pouvons-nous espérer qu'avec le temps il atteindra une perfection absolue?
Bérard prouve que le diagnostic des maladies chirurgicales est plus facile que celui des maladies du domaine de la Médecine proprement dite; il fait voir ses progrès immenses sous l'inspiration de Sabatier, de Dubois, de Boyer, de Dupuytren, de Roux, dont le nom, historique déjà, veut que vos applaudissements l'associent à cette pléiade illustre; il ne craint pas d'avancer enfin que ce diagnostic pourra bientôt atteindre l'espèce de perfection qu'il est donné à l'homme d'espérer dans ses œuvres.
Mais il ajoute, avec un grand bonheur d'expression et une grande iinesse de pensée, qu'en le sup-
posant fondé même sur une base inébranlable au point de vue de la doctrine, il faudrait tenir compte encore dans l'application, parmi les causes d'erreur inévitables à la faiblesse humaine» des illusions produites par deux tendances de notre esprit opposées et pourtant également fréquentes.
L'observateur, en présence d'un fait qu'il cherche à caractériser par son assimilation à d'autres faits, rencontre presque toujours deux routes : l'une mène à l'erreur, l'autre conduit à la vérité. Laquelle suivre? A certains égards, le fait qu'il étudie ressemble à des faits qui lui sont bien connus; il est même près de se prononcer pour leur identité. Mais pourtant quelques différences le frappent, le troublent; il hésite et bientôt, alarmé de leur importance, il va porter un jugement tout opposé.
Jeune et hardi, il se laissera toucher par les rapports de ressemblance; plus âgé, plus circonspect, les différences le frappent davantage. Dans le premier cas, il pourra se montrer irréfléchi ; dans le second, timide à l'excès. Les esprits inventifs, les imaginations vives, tomberont facilement dans le premier piège; les caractères plus calmes, habitués à tout soumettre à l'analyse, à la discussion, n'échapperont pas sans peine au second.
Ainsi, dans le domaine de la Chirurgie, comme dans toutes les applications de l'intelligence hu-
24 DISCOUliS IllSTORIQlES.
mainc, on verra renaître cette lutte, ce combat entre les deux tendances les mieux caractérisées qu'elle nous offre.
N'avons-nous pas vu Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, si dignes de répandre les lumières de leur génie sur l'étude de la nature, évoquant le même fait devant le tribunal de leur raison suprême, porter deux jugements différents et contraires sur son compte?
Comme si, par ces preuves de faiblesse, ces grands esprits avaient voulu consoler les médiocrités contemporaines.
Mais, à côté du danger qu'entraînent ces directions opposées de la pensée humaine, apprécions aussi les avantages qu'une puissante intelligence sait en faire sortir.
N'est-ce pas pour avoir accordé une juste importance à des analogies qui frappaient les yeux de son esprit, sans s'arrêter aux différences reconnues par les yeux de son corps, que Geoffroy Saint-Hilaire a fondé la philosophie anatomique, source inépuisable des plus heureuses découvertes; qu'il a su classer d'une manière naturelle ces monstruosités elles-mêmes, débauches de la nature, qu'on pouvait croire dérobées à jamais à toute règle, à tout contrôle?
N'est-ce pas, au contraire, pour avoir poussé dans
ses dernières limites l'étude des différences caractéristiques des êtres, qu'un jour Cuvier s'est trouvé prêt à tracer sans hésitation, d'une main ferme et prophétique, l'admirable plan de recherches où il annonçait qu'au moyen de quelques débris fossiles il allait non seulement reconstituer l'ancienne population du globe, mais encore retrouver la chronologie exacte de ses révolutions passées?
Respectons ces deux formes de l'esprit humain. Couvrons d'un manteau bienveillant les erreurs inévitables, hélas I auxquelles elles nous exposent, mais ne méconnaissons pas les avantages qui sont propres à chacune d'elles.
Et, pour tirer de la remarque si juste de Bérard un conseil utile, permettez-moi d'ajouter que jamais Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire ne se montrèrent plus grands et mieux inspirés qu'au temps où leur jeunesse, unie par une amitié franche et loyale, mettait en commun, pour la recherche de la vérité, les qualités si opposées de leur esprit.
« Quel temps heureux, me disait un jour Geoffroy Saint-Hilaire, les yeux animés d'un fou divin, quel temps heureux que celui où nous ne passions jamais la matinée ensemble, Cuvier et moi, sans avoir fait une découverte! » Oui, sans doute, c'était là l'heureuse époque de leur vie, et ils l'auront bien regrettée l'un et l'aulre, lorsque, séparés à la fin de
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leur carrière, ils manquaient tous les deux d'un complément que les hommes ne remplaçaient pas.
Imitez l'association si profitable qu'ils avaient formée dans l'intérêt de leurs recherches philosophiques, lorsque vous aurez vous-même à constater quelque vérité de l'ordre pratique.
Que ceux d'entre vous qui se sentent disposés à porter un jugement trop prompt, en se fondant sur les analogies, ne craignent pas d'appeler en consultation des confrères plus portés à scruter les différences et à s'y rattacher dans la combinaison de leur jugement.
Complétés l'un par l'autre, deux esprits aussi divers saisiront tous les aspects d'un même fait, et s'ils portent dans la discussion cette sincérité qui est l'apanage du vrai savoir, il est presque impossible que leur jugement ne soit pas l'expression même de la vérité.
Si vous vouliez apprécier à d'autres titres le maître excellent que vous avez perdu, je recommanderais à vos méditations le travail remarquable qu'il avait publié naguère Sur les effets et les causes de l'introduction accidentelle de l'air dans les veines^ épisode funeste, qui vient parfois compliquer des opérations chirurgicales déjà si graves par ellesmêmes.
Dans ces dernières années, Bérard avait entrepris
ALGU8TE BÉRAnO. 27
avec le secours du plus jeune de nos collègues une tâche de longue haleine : la publication du Compendium. Les fruits d'une expérience déjà vieille trouvaient là une occasion naturelle de se produire; une sérénité de jugement, qui se faisait remarquer en toutes circonstances» trouvait d'ailleurs mille occasions de s'v exercer à son tour.
J'aurais désiré que son jeune collaborateur, que son ami le plus intime et le plus dévoué, que le nouveau collègue qui vient de recueillir, au sein de la Faculté, l'héritage de Breschet, et qui a su déjà s'y concilier tant d'affections, prenant la place que le sort m'avait faite, vînt ici vous entretenir, avec une autorité qui me manque, de travaux qu'il avait souvent partagés.
Mieux que moi il aurait su vous peindre ses regrets, ceux de la Faculté, ceux de la Science, mais il n'aurait pas mieux compris que moi les douleurs d'une famille frappée par un coup si cruel, si soudain, qu'elle doute encore de son malheur.
J'en ai si bien mesuré toute l'étendue, que, lorsqu'elle m'attribuait le pouvoir de l'adoucir, je n'ai pas hésité un seul instant à mettre de côté les pages oji j'avais essayé de faire briller à vos yeux les récentes conquêtes de la Chimie organique.
Elles peuvent attendre une occasion, sinon meilleure, du moins plus libre.
riH DISCOURS HISTORIQUES.
Ne mettons aucun retard, au contraire, a verser sur (les plaies encore saignantes le baume de nos vsympathies.
Que la compagne infortunée de notre confrère, que les deux jeunes filles auxquelles il laisse son nom trouvent dans notre empressement à consacrer le souvenir d'un époux si cher, d'un père si bon, une consolation digne de leur souffrance.
Il existait entre eux une réciprocité d'affection si complète! Bérard portait à sa femme, à ses enfants une tendresse si véritable! La mort d'une de ses lilles, qu'il avait perdue depuis peu, lui avait brisé le cœur, et ses amis depuis lors n'avaient plus revu chez lui cette humeur égale et facile qui avait tout bravé jusque-là.
Frappé lui-même bientôt d'une incurable affection de la moelle épinière, il a succombé rapidement. Triste privilège de la Science, le mal s'était montré à ses yeux dans sa terrible vérité! et loin d'accepter les illusions dont ses amis cherchaient à bercer ses derniers jours, c'était lui qui les ramenait à l'observation sincère de la nature, résumait toutes les circonstances de la maladie qui le dévorait, et, calme comme a sa clinique, en signalait toutes les phases, en prédisait le terme rapproché.
Longue agonie que celle du médecin, qui mesure tous les pas à Taido desquels la mort s'approche de
sa couche! long supplice où, tandis que le cœur se brise sous la douleur d'une séparation inévitable, la raison en marque froidement le moment fatal. I Bérard n'était pas né sous une étoile favorable.
Son enfance fut presque abandonnée; sa vie fut trop courte, sa mort connut toutes les douleurs.
Il dut tout au travail, à un travail persévérant et ferme, rien aux circonstances.
Aussi, en terminant ces lignes que sa vie m'inspire, dois-je répéter que, pour en apprécier la valeur, il faut porter bien plus les regards vers l'avenir qu'il s'était ouvert que sur le passé difficile qu'il venait de franchir.
La chaire qu'il occupait est une de celles où se fondent les grandes réputations, parce qu'elles donnent l'occasion de joindre l'exemple au précepte, et (le montrer à la jeunesse la réunion des talents les plus divers. La connaissance du diagnostic; la dextérité, la sagesse de l'opérateur; la science et la parole facile et pénétrante du professeur, tout cela trouve à briller dans l'enseignement de la clinique chirurgicale.
Et pour que rien ne manque à l'éclat d'une telle chaire, combien sont graves les questions qui s'y débattent à chaque instant! Les opérations les plus cruelles, les plus chanceuses, drames sans cesse renaissants, y créent des émotions que la marche
3o DISCOURS HISTORIQUES.
lente des maladies confiées aux soins du médecin ne saurait atteindre.
Et si le professeur s'élève au niveau de son rôle, si son regard plane avec autorité sur ces malades qui lui confient leur vie, si sa main exécute avec précision et calme les opérations qu'il a décidées, si sa parole, grave, digne et ferme, pénètre les âmes et entraine les convictions, alors le professorat devient un sacerdoce, et nul ne peut à meilleur titre que lui se considérer comme l'un des ministres de la Divinité sur la terre.
Mais, accordez-moi quelques instants encore; que je puisse, du moins, rappeler à votre reconnaissance les noms des créateurs de la Chimie organique, les noms de Lavoisier, de Fourcroy, de Vauquelin, qui lui donnèrent le premier essor; ceux de Thenard, de Gay-Lussac, de Chevreul, qui en fixèrent la marche; ceux de Boussingault, de Payen, qui en ont tiré la science de l'agriculture; ceux de Liebig, de Vôhler, qui en ont fait l'une des gloires de l'Allemagne; ceux de Laurent, deMalaguti, de Gehrardt, si dignes par leurs succès des encouragements de l'Université; ceux de Pelouze, de Regnault, qu'elle a élevés au fauteuil académique; ceux de Peligot, de Fremy, qu'elle en a rendus dignes; ceux de Millon, de Cahours, qui les suivent de si près; et dans unedirection plus spéciale, ceux
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de nos confrères MM. Bouchardat, Mialhe et Bernard (de Villefranche).
Dans cette énumératîon rapide, n'étes-vous pas fiers de voir tant de noms français briller d'un éclat si vif et si pur ? Comme on aime la patrie, quand on dénombre ainsi les gloires qui relèvent au-dessus de tous les pays du monde! Gomme on aime ses institutions, quand on mesure leur fécondité à ce mètre de la grandeur morale!
Ces hommes, dont les travaux ont éclairé votre jeunesse, dont la pensée a nourri la vôtre, dont le souvenir est mêlé à toutes vos études, ils ont commencé comme vous, la plupart sur ces bancs, et si leur nom brille au firmament scientifique, c'est pour vous rappeler sans cesse qu'ils vous y appellent auprès d'eux.
Aussi, m'étais-je appliqué à retracer l'histoire de leurs travaux, à peindre la marche de leurs idées, avec un vrai bonheur.
Aussi, m'étais-je efforcé de vous initier aux luttes de la Chimie actuelle, aux secrets des dissentiments qu'elle laissait éclater naguère, sûr de vous intéresser.
Aussi, tout entier à la pensée de vous servir, n'avais-je point hésité, portant plus haut un regard téméraire, à exposer ici sans détour tous les détails de cette lutte persistante et passionnée, que M. Ber-
32 DISCOURS IIISTORIQLKS.
zelius soutient, avec l'autorité d'un grand nom et d'une noble vie, contre l'invasion des idées nouvelles.
Vous auriez vu, d'une part, la Suède, fidèle aux grandes traditions de Lavoisier, pousser jusqu'aux plus extrêmes limites les conséquences des principes que notre illustre et malheureux compatriote léguait en mourant à la science qu'il a fondée.
Vous auriez vu, de l'autre côté, l'école française, fidèle aux leçons de l'expérience, enregistrer ses données, les rattacher entre elles par des généralités, dès qu'elles en paraissent susceptibles, acceptant les changements que l'état de la science justifie, avec une liberté d'esprit complète.
Vous auriez été surpris, peut-être, de constater que dans le conflit de deux opinions dont l'une se fonde sur la théorie pure, l'autre uniquement sur les faits, c'est cette dernière qu'on accuse de donner une part trop large aux vues de l'esprit.
Mais ces illusions ne sont pas rares dans l'histoire des sciences: Le rôle que chaque homme, que chaque école, ont joué dans les grands événements qu'elle nous transmet, n'est bien compris que de leurs successeurs. Quand une révolution est accomplie, quand ses conséquences, acceptées de tous, ont été poursuivies dans leurs développements, quand les principes sur lesquels elle s'appuie ont
AUGUSTE BÊRARD. 33
enfin triomphé, le temps adoucit bientôt les vanités irritées par la lutte, et chacun voit alors sous un jour tout nouveau, sous un jour plus vrai, les opinions et les actes de ceux qui s'y sont mêlés.
Forcé de renoncer à vous initier à ces grandes querelles de la pensée chimique et du temps présent, je dois restreindre mon cadre, concentrer mes idées, et me borner à vous entretenir, à grands traits, de l'enseignement dont je suis chargé.
L'âme humaine, immortelle, immatérielle et libre; les forces impondérables dont elle dispose; les matières organiques que son souffle pétrit et façonne ; les matières minérales qu'elle leur associe : quatre grands aspects de la vie, quatre grands problèmes de la mort.
L'Église a posé et résolu le dernier d'entre eux dans cette phrase terrible et sublime qu'elle inscrit sur nos fronts, chaque année, quand elle y dépose une cendre symbolique et qu'elle répète \çi Mémento quiapidvis es et inpulverem reverteris.
La Chimie moderne a résolu le troisième, quand elle a fait voir que l'air renferme tous les éléments des matières organiques; que les plantes sont les enfants de l'air; que les animaux dérivent tous des plantes; que toutes les matières organiques, enfin, représentent sur la terre des portions condensées de l'air proprement dit. Elle pourrait, frappant à
son tour l'orgueil de Thomme, lui dire : Souvienstoi que tu n'es que vaine fumée et que tu retourneras en fumée.
Mais la Physique nous dira-t-elle ce que sont les forces de la vie? Sans doute, la lumière, la chaleur, l'électricité, y jouent leur rôle. Le flambeau de Prométhée n'est pas un vain jouet de l'enfance du monde, et, sous son manteau, la Fable cache plus d'une vérité philosophique. Cependant, jusqu'ici, ces forces ne sauraient représenter toutes celles que la vie utilise. La force nerveuse dans les animaux supérieurs, des forces plus obscures encore dans les animaux inférieurs et dans les plantes, se dérobent à toute assimilation de ce genre.
Si Lamennais, dans sa magnifique synthèse de l'univers, n'hésite point à conclure que l'Ether, fonds commun des êtres, est l'unité première dans laquelle tout se résume, nous ne pouvons pas imiter ici sa hardiesse.
Et bien qu'il soit certain aujourd'hui que le magnétisme et l'électricité ne constituent qu'un seul et même fluide; bien qu'il soit probable que la chaleur, la lumière et l'électricité sont unies ellesmêmes par des liens intimes; ici, dans le sanctuaire de l'observation et de l'expérience, nous devons attendre, pour admettre l'unité des forces de la nature, qu'un nouvel Oersted, qu'un nouvel Arago,
qu'un nouveau Faraday ait reproduit avec de Félcctricité quelque force nerveuse, qu'avec la force nerveuse elle-même il ait régénéré de l'électricité.
Enfin, pour prendre ici la parole au nom de la Psychologie, pour vous entretenir de la nature de l'âme, il faudrait la voix austère de notre savant collègue M. Bouillaud; pour analyser ses penchants et ses passions, il faudrait la critique subtile d'un collègue non moins aimé, celle de M. Gerdy.
Plus humble dans mes prétentions, j'appelle vos regards sur un coin dédaigné de cette vaste science (le la Médecine, à qui rien n'est étranger dans l'univers; qui, abaissant son œil sur les misères les plus infimes de la matière, et l'élevant peu à peu jusqu'à sonder les attributs de notre âme, marche toujours d'un pas sûr et libre dans un domaine qui est le sien.
Il y a dans les mers du Sud des iles qui s'élèvent peu à peu du sein de l'Océan, qui, bornées d'abord, s'étendent ensuite, comme une coupe dont les bords épaissis et étalés agrandiraient sans cesse le contour.
Formées par des polypiers, par des coraux, ces îles, envahies par quelques plantes, deviennent le siège d'une végétation active; le terreau s'amasse au fond de leur cratère et le remplit. Les animaux, Thomme s'en emparent, et le germe d'un nouvel empire apparaît sur la terre.
36 DISCOURS IIISTORIQIES.
Pourquoi ces polypiers dirigent-ils donc avec tant d'ardeur leur travail incessant de dedans en dehors; quelle est la particularité de leur organisation, quelle est la loi imposée à leur immense famille, qui les soumet à se ranger à une règle si favorable aux conquêtes que la terre fait tous les jours sur l'empire de Neptune?
Ne vous confondez pas en vaines suppositions; les lois de l'organisme n'y sont pour rien, les instincts de la vie n'y sont pas davantage.
Mais ces polypiers ont besoin de calcaire, pour construire leur demeure; ils en trouvent en dissolution dans l'eau des mers; ils l'en séparent, à mesure que celle-ci traverse leur tissu serré. En dedans de la coupe immense qui s'élève du fond des eaux, le calcaire est donc rare; en dehors il abonde : voilà, d'après M. Forchammer, tout le secret de cette forme providentielle, de cette tendance excentrique de leurs travaux. Voilà la mesure du rôle que la matière minérale, en général, que le calcaire, dans ce cas particulier, peuvent jouer dans le développement des êtres organisés.
N'est-ce pas un spectacle plein de grandeur que celui que la nature nous offre, dans la sublime simplicité de ses moyens? L'eau des pluies, chargée de l'acide carbonique de l'air, tombe sur nos collines calcaires; elle s'y charge d'une parcelle de carbonate
AUGUSTE BÉBARD. 87
de chaux, qu'elle verse dans la Seine, portée dans l'Océan; des courants réguliers l'entraînent, et bientôt, saisiepardesanimauxmicroscopiques,eIleajoute une pierre imperceptible à l'édifice de ces empires nouveaux qui s'y préparent pour l'avenir de l'humanité.
Le phosphate de chaux fait la base du squelette de tous les animaux supérieurs; il se retrouve dans les tissus et les liquides de leur économie. L'analyse le reconnaît dans les animaux inférieurs, dans les plantes elles-mêmes.
Le phosphore que ce sel renferme figure à son tour d'une manière mystérieuse dans la composition de la substance cérébrale et nerveuse, il se retrouve dans la laitance et dans les liqueurs analogues.
Or, le phosphore, le phosphate de chaux, sont si rares dans la nature, que, frappé de la difficulté que le sol éprouve à le fournir aux plantes, un chimiste illustre s'écriait : a Rome a succombé le jour où la Sicile, épuisée de phosphate de chaux, n'a pu lui fournir le blé nécessaire à sa population immense. »
Il faut donc que ce phosphate de chaux retourne à la terre; et pour assurer ce retour, quels moyens simples et ingénieux la nature met en œuvre!
Recueillis .dans le sol par les plantes, ces phosphates passent dans les animaux herbivores et de ceux-ci dans les carnivores où ils se concentrent.
Mais, k partir de ce moment, tout tend à les disséminer.
Si ranimai meurt, c'est une mouche qui pond ses œufs dans les flancs de son cadavre; il en naît des milliers de larves. Repues de sa chair, de son sang, elles poursuivent le cours de leurs métamorphoses, et bientôt, prenant des ailes à leur tour, elles portent au loin et dispersent en tous sens les phosphates qu'elles s'étaient assimilés.
Ce n'est pas sans but que la nature a voulu que ces chairs putrides, en proie aux vers qui les dévorent, fussent pour les grands animaux l'objet d'une répugnance profonde. Repoussés par l'aspect, par l'odeur de ces cadavres infects, on les voit s'éloigner pour la plupart, respectant le mystère qui s'accomplit.
Si les insectes répandent de toutes parts les phosphates contenus dans les chairs des cadavres, les hyènes, les chacals, les chiens dévorant les os, à leur tour, jouent à leur égard le même rôle.
Mais cela ne suffisait pas; abandonnés a euxmêmes, sur le sol, les os se divisent peu à peu et disparaissent. Quelle est la force nouvelle qui intervient pour en dissocier les éléments?
D'après mes expériences, c'est l'eau; non pas l'eau pure : le phosphate de chaux des os y est insoluble ; mais l'eau chargée d'acide carbonique, celle des
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pluies, des sources, celle en un mot qui baigne partout le sol. A la faveur de cet acide carbonique, le phosphate de chaux se dissout, les os se désagrègent, et les derniers vestiges de la vie animale disparaissent.
Mais, vous le savez, c'est cet acide carbonique dissous par les eaux, pénétrant dans les plantes et décomposé sous l'influence de la radiation solaire, qui fait leur nourriture principale.
Admirable mécanisme, qui permet que, à mesure que l'acide carbonique se détruit dans les feuilles, le phosphate de chaux redevienne insoluble et puisse entrer dans la composition des tissus du végétal.
Quel rôle y joue-t-il? Un rôle indispensable, car c'est par lui que t v.tes les matières azotées résistent k l'action de l'eai: qui tend à les dissoudre, à les gonfler, à les dés:: léger. Il donne k nos tissus leur stabilité, comme il rend nos os fermes et solides; il protège de même par sa présence tous les tissus des plantes.
Peut-être faut-il concevoir qu'au moment où une molécule d'acide carbonique se décompose dans la feuille, qu'au moment où le phosphate de chaux qu'elle tenait en dissolution devient libre, c'est lui qui, s'emparant de l'albumine de la plante, produit ces flocons nuageux, première origine des cellules que chaque insttint voit naitre.
4o DISCOURS HISTORIQUES.
Retournez le tableau maintenant et suivez cet air qui pénètre dans les cellules de votre poumon, qui se dissout dans votre sang pour y brûler le charbon qu'il renferme et reproduire Tacide carbonique dont nous constations la décomposition tout à Theure.
Le sang veineux contiendra donc de l'acide carbonique dissous, de l'acide carbonique propre à rendre soluble le phosphate de chaux. Le sang veineux tendra donc, comme l'eau des pluies, à désagréger, à dissoudre nos os, à gonfler, à dissoudre tous nos tissus, toutes les cellules qui les constituent.
Sous son influence, la matière animale entraînée ira donc se brûler pour développer la chaleur qui nous est nécessaire, le phosphate de chaux dissous ira donc s'évacuer par les sécrétions urinaires.
Ainsi, une goutte d'eau chargée d'acide carbonique, dissolvant du phosphate de chaux et frappée par les rayons du Soleil, voilà la vie qui commence.
Une goutte de sang veineux saturée d'acide carbonique et rongeant nos tissus à qui elle enlève leur phosphate de chaux, voilà la vie qui flnit.
Dans la plante, une cellule qui s'organise; dans l'animal, une cellule qui se détruit; là, de l'acide carbonique qui se décompose; ici, de l'acide carbonique qui se reproduit; là, du phosphate de chaux qui devient insoluble; ici, du phosphate de chaux qui se redissout; et ces faibles efforts peuplant la
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terre et les mers de tant d'êtres qui embellissent ou qui animent sa surface, qui sentent, qui pensent, témoignage sans cesse renaissant de la toute-puis* sance de la nature.
Vous montrerai-je, à son tour, le soufre voyageant d'un règne à l'autre, remontant des mers dans l'atmosphère pour retourner de là dans le sol, dans les plantes, dans les animaux, et redescendre la pente des fleuves qui le ramènent à la mer?
Que le mécanisme de toutes ces mutations est simple, mais qu'il est efficace et sûr! La mer contient des sulfates, elle nourrit des mollusques. Les humeurs que ceux-ci sécrètent, avides d'oxygène, changent ces sulfates en sulfures. L'eau des mers dégage alors de l'hydrogène sulfuré. L'air l'emporte bientôt au loin, jusqu'à ce qu'il rencontre les débris de quelques plantes, dont les pores, par une propriété mystérieuse, obligent cet hydrogène sulfuré à se brûler et à produire ainsi de l'acide sulfurique; les sulfates dès lors sont régénérés.
Cet hydrogène sulfuré qui se dégage des matières animales putrescentes, des égouts infects, des boues en décomposition, qui empeste le sous-sol de nos rues, qui souille toutes nos peintures, cet hydrogène sulfuré est l'un des termes les plus indispensables de l'une de ces grandes équations avec lesquelles se joue la balance de la nature.
Il lui faut deux millions de kilogrammes de soufre au moins pour répondre aux besoins de la population humaine de la France; il n'en faut pas moins de dix millions de kilogrammes pour représenter la masse qui est contenue dans l'ensemble des êtres organisés que ce coin du globe alimente. Les sulfates que le sol recèle, cédant leur soufre aux plantes qui le donnent aux animaux, la terre en serait bientôt épuisée, si le réservoir des mers ne rendait pas sans cesse et partout, sous la forme d'hydrogène sulfuré, ce soufre si nécessaire à la vie des plantes, à celle des animaux.
Admirables lois de la nature, qui, opposant sans cesse les deux règnes, permettent qu'en se multipliant les animaux augmentent la nourriture des plantes destinées elles-mêmes à leur servir d'aliments, qui veulent qu'à mesure que la végétation s*étend, l'air qu'elle purifie et les ressources qu'elle enfante soient à leur tour une excitation au développement des animaux !
Faut-il présenter à vos regards ce singulier contraste, qui veut que, des deux alcalis minéraux que la Chimie vous signale, la potasse se concentre surtout dans les plantes, la soude plus particulièrement dans les animaux?
L'eau que nous buvons renferme toujours du sel marin, nos aliments en contiennent, et par la se con-
serve, malgré des pertes incessantes, celui dont notre sang a besoin.
Nos excrétions rejettent la potasse et la rendent à la terre, au grand profit de la végétation; et comme la potasse est soluble toutefois, que le cours naturel des eaux l'entraîne sans cesse vers les fleuves et des fleuves dans la mer, à combien d'artifices l'agriculture n'a-t-elle pas recours pour la restituer à la terre épuisée !
C'est la potasse qu'elle recherche dans les cendres qu'elle répand sur ses champs; c'est elle qui, pour une part importante, assure au fumier de nos fermes sa fécondité; c'est elle encore que la chaux jetée sur le sol va déplacer lentement dans les siliciates alcalins contenus dans toutes les terres argileuses.
Mais, quoique le sel marin abonde dans l'eau des mers, la potasse s'y trouve aussi, et les plantes marines, tout aussi sensibles à cet égard que les plantes terrestres, condensent dans leurs tissus ces sels à base de potasse et retiennent à peine de faibles doses du sel marin qui les a traversées en quantités si énormes.
N'est-ce pas, dès lors, en rendant à la terre épuisée de potasse cet alcali, que ses vins en exportent sans cesse sous la forme de crème de tartre, que l'agriculteur des environs de Montpellier fume ses vignes avec tant de succès au moyen du jonc marin?
44 DISCOUHS HISTORIQUES.
N'est-ce pas en grande partie aussi par les sels de potasse qu'ils leur restituent, que ces varechs, si abondants sur les côtes de l'Océan, répandus sur les champs du littoral, leur assurent une invariable fécondité?
Pourquoi n'ajouterais-je pas que je voudrais qu'une expérience étendue vînt constater si l'eau mère des marais salants, si riche en sels à base de potasse, ne pourrait pas faire elle-même la base d'un engrais excellent?
J'aimerais, je l'avoue, que cette pensée fût confirmée. J'aimerais à voir cette eau des mers, où viennent aboutir et se confondre tous les résidus de la vie, séparée en deux parts, obéir à la main de l'homme : concentrant, dans les sels cristallisables qu'elle abandonne, la soude, véritable aliment pour lui et pour les animaux qu'il associe à sa destinée; laissant, dans les sels qui ne cristallisent pas, la potasse, aliment indispensable a la vigueur des plantes qu'il met en culture.
Mais ces grands exemples suffisent. A quoi bon chercher maintenant comment le fer se concentre dans les feuilles des plantes, dans le sang des animaux; comment le fluorure de calcium suit le sort du phosphate de chaux et s'associe à lui dans l'émail de nos dents; comment la silice recherche les graminées et séjourne peu dans les animaux vivants;
comment, au contraire, elle prend la place de leurs tissus mous dans tant de fossiles?
N'en ai-je pas dit assez pour vous prouver que, si aux yeux du chimiste abstrait les matières organiques pures ont seules de l'importance, pour nous, qui cherchons à pénétrer le mécanisme et à préciser les lois de la vie, tout ce qui entre dans la substance des êtres organisés a droit à la même attention?
Le phosphate de chaux et le sel marin que l'homme renferme nous intéressent a l'égal de sa fibrine ou de sa gélatine.
Ne perdez donc pas de vue, mes jeunes amis, dès vos premiers pas dans la carrière, que la Chimie minérale joue, dans l'explication des phénomènes physiologiques, un rôle au moins aussi étendu que celui qu'on attribue à la Chimie organique.
Ne perdez pas de vue que la connaissance des matières minérales, que l'étude des matières organiques sont les deux colonnes sur lesquelles vous devrez vous appuyer pour aborder avec pleine connaissance de cause l'examen des phénomènes chimiques de la vie.
Sacrifier l'une de ces connaissances, négliger l'une de ces études, ce serait s'exposer à voir sous[un jour faux et incomplet ces faits de la vie dont il vous importe, k tant de titres, de vous faire au contraire une idée large et précise à la fois.
Mais qu'il reste encore à faire dans cette direction, qui est celle de la Physiologie, celle aussi de la Médecine pratique !
Et quand des travaux, aussi largement conçus que ceux qui ont créé la Chimie organique en moins de vingt années, se produisent de toutes parts maintenant, et viennent signaler à la reconnaissance publique les laboratoires de l'Allemagne et de l'Angleterre, la France, Paris, ne doivent-ils pas aussi un large tribut?
Un laboratoire de recherches, spécialement consacré aux jeunes gens qui voudraient puiser le sujet de leurs thèses dans les applications de la Chimie, n'a-t-il pas sa place marquée dans l'enseignement de la Faculté?
Là, secondés par deux chefs de laboratoire, l'un plus particulièrement exercé au maniement du microscope, l'autre plus spécialement habile aux recherches de la Chimie elle-même, nos candidats au doctorat, élaborant des thèses d'une science élevée, ne pénétreraient-ils pas profondément dans la discussion des sujets les plus délicats, dont ils propageraient la connaissance dans l'Ecole entière par la toute-puissance de cet enseignement mutuel qui s'y organise de lui-même?
Là tous les matériaux que nos hôpitaux fournissent à l'observation journalière ne viendraient-ils
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pas se centraliser, et donner au professeur de clinique le moyen de fonder son diagnostic sur une détermination précise de la nature chimique de produits morbides qu'il ne peut soumettre aujourd'hui qu'à une appréciation rapide et trop souvent insuffisante? Ce jour ne saurait être éloigné. Alors la Physiologie et la Pathologie trouveront en France les j secours que l'Allemagne leur accorde partout, que
l'Angleterre leur prépare si grandement; alors se consommera cette fusion désirable des anciennes idées du vitalisme et des nouvelles forces que la Chimie moderne s'estime heureuse de mettre aux mains du praticien pour la gloire de la Science, pour le plus grand soulagement de l'humanité.
ÉLOGE
PRo:!(UN'ci-:
DANS LA SfiANCR PUBLIQUE ANNUBLLB DE l'aCADÉXIB DES SCIENCES,
LE l8 MAI 1868.
Au moment où l'Académie daignait m'appeler aux fonctions illustrées par Cuvier, et dont l'éclat s'est perpétué sous la longue possession de M. Flourens, elle m'imposait le devoir de préparer, pour une séance publique prochaine, l'éloge de l'un des membres qu'elle a perdus. J'aurais voulu prononcer celui de mon éminent prédécesseur; mais le délai était trop court, et son souvenir, d'ailleurs, n'est pas de ceux qui s'affaiblissent ; ses travaux ne redoutent pas l'épreuve du temps.
M. Flourens était entré à l'Académie des Sciences il y a quarante années; il y remplaçait Bosc. Cinq ans après, il succédait comme Secrétaire perpétuel à Dulong, qui, ayant recueilli pour quelques mois
l'héritage de Cuvier, était forcé par sa santé chancelante de l'abandonner à d'autres mains.
La lecture de l'ouvrage de M. Flourens sur les fonctions du cerveau, le mémorable rapport dont il fut l'objet de la part de Cuvier, avaient été comme un événement. Personne ne s'étonna donc de l'empressement avec lequel notre Compagnie, forçant l'entrée de la Section d'Agriculture, y fit entrer un physiologiste, célèbre déjà, pour s'assurer sa coopération.
Au fauteuil de Secrétaire perpétuel, qu'il a gardé pendant un tiers de siècle, M. Flourens a témoigné d'un zèle ardent pour les intérêts de l'Académie, d'un sentiment jaloux de la dignité des Sciences et d'une préoccupation délicate des droits de ceux qui les cultivent.
Ayant à prononcer les éloges de Cuvier, de Geoffroy Saint-Hilaire, de Blainville, de Magendie, de Jussieu et de De Candolle, M. Flourens ne pouvait échapper au désir d'écrire l'histoire contemporaine de la science de l'organisation. Il a tracé, en effet, le tableau vrai du mouvement des idées au début de ce siècle, relativement au problème de la vie.
Faire la part de M. Flourens dans ces analyses fines, caractériser l'influence qu'il a exercée luimême, c'est une œuvre qui réclame une longue étude. L'Académie veut que ceux qui l'ont honorée
soient loués dignement; elle me pardonnera d'avoir ajourné ce devoir, et elle comprendra cependant que mon respect pour la mémoire de mon éminent prédécesseur m'obligeait à consacrer mes premières paroles à l'expression de nos regrets pour sa personne et de notre souvenir pour ses travaux.
S'il est toujours difficile de parler au nom de l'Académie, comment aborder sans trouble cette tribune accoutumée aux succès de la parole, lorsqu'on est obligé de l'aborder presque sans préparation ?
Mais, en retraçant devant vous la vie de Faraday, du savant le plus accompli que l'Académie ait possédé, de l'homme excellent qui faisait la gloire de l'Angleterre, et qui en France ne comptait que des amis, il me semble que l'afTection dont il m'honorait me protège.
Michel Faraday, l'un des huit Associés étrangers de l'Académie des Sciences, avait succédé en cette qualité à son illustre compatriote Dalton, le créateur de la théorie atomique moderne. 11 avait mérité cet honneuK le plus grand dont notre* Compagnie dispose, par des travaux et des découvertes qui ont rendu son nom populaire dans les deux mondes et qui lui assurent pour toujours une place parmi les grands inventeurs. Comme Dalton, Faraday avait eu
des commencements modestes; sa vie n'avait, de même, connu d'autres devoirs que ceux qui se lient au culte de la science, et comme Dalton enfin, ses dernières années, condamnées au repos par les infirmités, furent honorées des témoignages du noble intérêt de la Reine, interprète de la reconnaissance de l'Angleterre pour la plus pure de ses gloires scientifiques.
Je ne sais s'il existe au monde un savant qui ne fût heureux de laisser en mourantdes travaux pareils à ceux dont Faraday a fait jouir ses contemporains et qu'il a légués à la postérité; mais je suis sûr que tous ceux qui l'ont connu voudraient approcher de cette perfection morale qu'il atteignait sans effort. Elle semblait chez lui comme une grâce naturelle qui en faisait un professeur plein de feu pour la diffusion de la vérité, un artiste infatigable, plein d'entrain et de gaieté dans son laboratoire, le meilleur et le plus doux des hommes au sein de sa famille, et le prédicateur le mieux inspiré au milieu de l'humble troupeau religieux dont il suivait la foi.
La simplicité de son cœur, sa candeur; soA amour ardent de la vérité, sa franche sympathie pour tous les succès, son admiration naïve pour les découvertes d'autrui, sa modestie naturelle, dès qu'il s'agissait des siennes, son âme noble, indépendante
et fiëre, tout cet ensemble donnait un charme incomparable à la physionomie de Tillustre physicien.
Nous nous étions rencontrés dans notre jeunesse, à une époque où Tun et l'autre nous en étions à no3 débuts* Nous nous sommes retrouvés souvent, lorsque ses brillantes découvertes excitaient la curiosité universelle, et pourtant, dans le laboratoire intime, quand il reproduisait pour moi la suite de ses expériences fondamentales, je me surprenais à oublier la science pour observer le savant, distrait des merveilles qu'il dévoilait dans la nature physique, par le désir de surprendre le secret de cette perfection morale qui se manifestait dans tous les mouvements de »on âme.
Je n'ai pas connu d'homme plus digne d'être aimé, d'être admiré, d'être regretté. Je voudrais conserver sa physionomie à cette existence si calme ; en tracer un tableau coloré serait la dénaturer. 11 n'y eut pas de drame dans la vie de Faraday; elle doit être présentée sous cet aspect simple qui en fait la grandeur. Il y a plus d'une leçon utile k recevoir, cependant, de l'étude sincère de cet homme illustre dont la jeunesse traversa la pauvreté avec dignité, dont l'âge mûr supporta la gloire avec modération, et de qui les dernières années s'éteignaient doucement naguère, au milieu des respects et des plus tendres aflV'Ctions.
La fidélité à la foi religieuse et la constante observation de la loi morale constituent les traits dominants de sa vie. Sans doute, sa ferme croyance en la justice d'en haut qui pèse tous nos mérites et en cette bonté souveraine qui pèse toutes nos souffrances n'a pas inspiré à Faraday ses grandes découvertes, mais elle lui a donné la droiture, le respect de soimême, la force contre ses propres entraînements et l'esprit de justice, qui lui ont permis de lutter avec confiance contre la mauvaise fortune et d'accepter la prospérité sans en être enivré.
Michel Faraday était né le 22 septembre 179 1, à Newington-Butts, près de Londres.
L'humble condition de ses parents, aggravée par l'état maladif de son père, ne lui promettait qu'une existence précaire. Faraday, qui mérite d'être offert comme modèle à tout jeune homme obligé de vivre du travail de ses mains, n'a rien dû qu'à lui-même, à son courage, à sa persévérance, h son génie. Dans cette aristocratique Angleterre, où le sort l'avait fait naître, parti de la condition la plus déshéritée, il s'est placé, par l'éclat du talent, au niveau des puissants de la terre et des fortunes les plus hautes. La fierté du savant n'en a jamais souffert; à l'exemple du Prince Albert, ceux vers lesquels l'élovait la destinée savaient descendre avec grâce, lorsqu'il lui déplaisait de monter, et la rencontre s'opérait de la sorte sur
le terrain neutre et libre de la science, où il ne connaissait pas de supérieurs.
Dès Tâge de treize ans, n'ayant pour tout bagage littéraire que l'instruction reçue dans une école élémentaire : la lecture, l'écriture et un peu d'arithmétique, Faraday entrait comme apprenti libraire et relieur dans une boutique de Blandford street. Comment le goût des sciences s'est-il développé dans l'esprit de cet enfant condamné aux soins matériels d'un apprentissage assujettissant? Deux circonstances dignes d'être signalées en furent l'occasion : la lecture des ouvrages de M™* Marcet; l'impression produite par quelques leçons de Davy.
Mariée à un médecin éminent, chimiste habile, M"* Marcet, douée elle-même d'un rare mérite, rehaussé par la plus aimable distinction, avait écrit, sous le titre de Conçersations sur la Chimie ^ un petit traité populaire, justifiant sinon par son éclat extérieur, du moins par son langage simple et naturel, l'insigne honneur qui lui a été accordé d'ouvrir au jeune Faraday la route de la science et de lui inspirer l'amour profond de la vérité; genre de succès qu'on souhaite, sans l'espérer, à ces traités modernes plus brillants qui n'ont quelquefois de populaire que le nom.
Faraday ne se montra point ingrat; il attribua toujours son goût pour les connaissances chimiques
au soin qu'il avait mis à constater, par de petites expériences, chacune des assertions du livre de celle qu'il nommait avec bonne humeur sa première institutrice, et quand les relations du monde les rapprochèrent, loin de rougir de son humble enfance, ses pensées se reportant en arrière, il aimait, disait-il, à contempler en elle le présent et le passé.
Près de huit années s'étaient écoulées dans cette situation, à laquelle aucune issue ne semblait s'ouvrir, lorsque le jeune apprenti eut l'heureuse fortune d'être admis, par la recommandation de l'un des membres de l'Institution rovale, à entendre les dernières leçons du cours que Davy professait dans ce célèbre établissement. Il en fit une rédaction attentive, et ill'envoya a Davy, enlepriantde l'aider à quitter le commerce, qu'il détestait, et à se vouer à la Chimie, qu'il aimait. L'illustre chimiste lui répondit de suite; quelques semaines après, il le fit nommer aide-préparateur, sans le soumettre k l'épreuve que lui conseillait Pepys, l'un des fondateurs de l'Institution royale et savant distingué. « Que faire de ce jeune homme, disait Davy, en lui montrant la lettre de Faraday; qu'en faire?— Le mettre à laveries capsules et les verres : s'il est bon à quelque chose, il le fera avec empressement; s'il refuse, c'est qu'il n'est bon à rien. » Conseil tout anglais, fruit d'une grande pratique : je ne chercherais pas loin mes
exemples et je n'aurais qu'à me souvenir, s'il fallait prouver qu'on arrive plutôt à l'Académie des Sciences en débutant au laboratoire par y laver les verres, qu'en y débutant avec prétention, comme un génie qui dédaignerait le matériel des expériences.
Davy n'imposa pas à Faraday ce noviciat; seulement, comme le naïf apprenti relieur confessait avoir peu de goût pour son métier et s'excusait d'avoir l'ambition de s'enrôler sous le drapeau de la science, qui rend, disait-il, si aimables et si généreux tous ceux qui le suivent, il lui répondait : « Ne renoncez pas trop vite au commerce; la science est une maîtresse exigeante, rude et peu généreuse; » quant à l'idée que son jeune interlocuteur se formait de la supériorité morale des savants, elle le fit sourire, ajoutant qu'il laissait à l'expérience de quelques années le soin de l'éclairer. Hélas! sur ce point, ce fut Davy, lui-même, qui ne laissa rien à faire aux autres pour l'éducation de Faraday.
Je n'ai pas l'intention de retracer ici l'histoire complète des travaux de notre illustre Associé. Au début de sa carrière, on rencontre de simples études; plus tard, au milieu de grandes pages, on retrouve des esquisses. Tras^ailler, achever^ publier: telle était sa règle invariable et sa devise. Publier tout ce que l'on considère comme nouveau et vrai, c'est, en effet, le devoir du savant; mettre en lumière
les conceptions qui caractérisent la métliode ou l'influence d'un grand inventeur, c'est le seul devoir de l'historien.
Faraday avait une méthode, et elle peut être recommandée avec confiance. Sa foi dans les hautes destinées de l'homme et la conviction qu'il lui est prescrit de s'approcher sans cesse de la lumière donnait aux recherches scientifiques dont il s'occupait le caractère d'une mission sacrée. Il considérait l'expérience comme le moyen le plus sûr de découvrir ou d'affirmer des vérités; et, si j'empruntais le langage de la Métaphysique, je dirais que personne n'a porté plus loin cet art de se servir du concret pour arriver à l'abstrait et de soumettre l'abstrait au contrôle du concret.
Une expérience presque insignifiante à l'origine finissait, de proche en proche, par l'élever aux plus hautes contemplations de la nature. On trouve un exemple saisissant de son procédé dans ses recherches sur la liquéfaction des gaz, son premier travail d'ensemble.
Lavoisier, cherchant quelles conditions peuvent accroître ou réduire la masse de l'atmosphère, suppose la Terre transportée plus près du Soleil, dans les chaudes régions où se trouve Mercure, par exemple, et fait voir que, dans cette situation, l'eau
MICHEL FARADAY. 6l
se convertirait tout entière en vapeurs, ainsi que d'autres corps, et que Tair s'en trouverait augmenté. La Terre serait-elle portée, au contraire, dans des régions très froides, l'eau qui forme aujourd'hui nos fleuves et nos mers, et les liquides que nous connaissons, se transformeraient en montagnes ou rochers très durs.
L'air, ajoute-t-il, ou quelques-unes de ses parties cesseraient alors d'exister dans l'état de vapeurs élastiques, faute d'un degré de chaleur suffisant, « et il en résulterait de nouveaux liquides dont nous n'avons aucune idée » .
Il appartenait à Faraday de réaliser par les expériences les plus brillantes ces dernières suppositions (le Lavoisier, et de convertir presque tous les gaz connus en liquides, dont les propriétés extraordinaires avaient échappé, en effet, à toutes les prévisions.
Le chlore se dissout dans l'eau. Â quelques degrés au-dessus de zéro, la liqueur se congèle, il s'en sépare une neige jaunâtre contenant à peu près en poids un quart de chlore et trois quarts d'eau. Voila l'humble point de départ de ses belles découvertes.
Faraday prend cette matière, en remplit un tube de verre, le ferme hermétiquement, et le plonge dans de l'eau tiède. Le composé neigeux, formé d'eau et de chlore, se fluidifie, et les deux corps qui
le constituaient se séparent. L'eau reprend sa forme liquide ordinaire. Maïs le chlore, devenu libre, ne trouvant pas le large espace dont il aurait besoin pour se convertir en gaz, comprimé par sa propre vapeur, se change pour la plus grande partie en un liquide jaune pâle, très mobile.
Faraday ne tardait pas à réaliser la liquéfaction d'un grand nombre de gaz parce procédé si simple. 11 renfermait dans des tubes de verre, de faible capacité, les substances solides ou liquides capables de fournir un grand volume de gaz. Il les forçait à réagir dans cet espace étroit, et le gaz se liquéfiait en se produisant. Mais chacun comprendra sans peine que ces tubes composaient une artillerie toujours prête à gronder, et que, pour reconnaître les propriétés de ces dangereux liquides, mesurer la pression de leur vapeur k diverses températures, déterminer leur densité, les étudier, en un mot, dans tous leurs détails, il fallait une rare dextérité. Faraday était à la fois hardi et prudent; il eut à subir beaucoup d'explosions dans cette longue et difûcilo investigation; il n'eut à regretter aucun accident, ni pour lui-même, ni pour les autres, en vrai chimiste, qui n'a peur de rien et qui se défie de tout.
Plus tard, il complétait ces études, en associant le refroidissement à la pression. Les expériences de
Tliilorier sur l'acide carbonique, celles de notre savant confrère M. Bussy sur l'acide sulfureux, celles que j'ai moi-même effectuées sur le protoxyde d'azote» celles de M. Carré sur l'ammoniaque et son af^Iication à la fabrication domestique de la glace, ajoutant quelques traits au tableau tracé par Faraday ont permis d'en manifester, sous une forme plus saisissante et plus populaire, les conséquences inattendues que Lavoisier, parmi les anciens, semble seul avoir entrevues.
Eo effet» tous ces gaz liquéfiés par la pression, par le froid ou par l'action combinée de ces deux moyensi constituent des liquides d'une mobilité et d'une fluidité extraordinaires, à côté desquels l'eau semble sirupeuse, l'alcool ou l'éther lui-même des liqueurs visqueuses, lentes à reprendre leur niveau.
Cbauffés dans des espaces fermés, ces liquides se chaogent en gaz aussi denses que les liquides d'où ils proviennent. Chauffés dans des espaces plus libres, ils se dilatent autant ou même plus que les gaz, jusque-là les plus dilatables des corps.
Mais ces gaz liquéfiés par des compressions égales à trente ou quarante fois celle de notre atmosphère, capable de briser les vases de métal qui les renferment, même les plus résistants, ne devaient-ils pas tous produire d'épouvantables explosions, dès qu'ils seraient soustraits à la pression sous laquelle
ils avaient pris naissance? Gomment ne pas s'y attendre? L'expérience était-elle même nécessaire à tenter?
Le protoxyde d'azote liquide, qu'on n'a manié d'abord qu'avec une circonspection extrême, peut être versé, cependant, comme de l'eau, à l'air libre, d'un vase dans un autre, bien loin d'être détonant. L'observateur a le loisir, pendant des heures entières, d'en étudier les propriétés, sous cette forme liquide.
Versé dans un verre à vin de Champagne, il en offre l'aspect, mais avec des circonstances étranges. Si l'on y fait couler du mercure, celui-ci non seulement se gèle à l'instant, mais il y prend la consistance, la blancheur et la ténacité de l'argent en barre. Un charbon allumé, jeté sur le liquide, y brûle, au contraire, avec le plus vif éclat. A la distance de l'épaisseur du doigt, dans le même vase, on trouve donc réunies des températures tellement basses qu'aux abords des régions polaires on ne les a jamais observées, et dos températures tellement élevées que le feu de forge le plus ardent ne les réalise pas.
L'acide carbonique, à son tour, se liquéfie facilement et produit un liquide incolore, qu'il convient de former ou de conserver dans des vases d'une solidité à toute épreuve, car la tension de la vapeur
qui les presse peut les faire éclater comme un obus luant et détruisant tout dans leur voisinage.
Cependant on convertit, à volonté, ce liquide en un solide transparent comme la glace, ou en une masse blanche et légère comme la neige. Sous cette dernière forme, on conserve, à l'air, l'acide carboniquesolide, aussi facilement que la neige ordinaire : de telle sorte que l'acide carbonique, ce gaz permanent, ce liquide aussi redoutable, à la température ordinaire, dans les vases qui le recèlent, que l'eau chauffée à 200 ou 3oo degrés, dans une chaudière, devient, sous sa forme solide, le plus pacifique des corps. Une boule de neige carbonique, enveloppée d'un linge, serait portée d'une extrémité de Paris a l'autre, sans plus de soin que la boule de neige aqueuse à laquelle elle ressemble.
Les expériences de Faraday confirment donc les vues de Lavoisier sur les caractères imprévus qu'offrent les liquides produits par les gaz refroidis. Elles confirment aussi l'antique classification de la matière: terre, eau, air et feu, qui en représentait les quatre qualités : solide, liquide, gaz et chaleur. Car Faraday a forcé tous les gaz connus à changer d'état, six exceptés; ce sont les moins solublesdans l'eau: l'hydrogène, l'azote et l'oxygène; l'hydrogène protocarboné, le bioxyde d'azote et l'oxyde de carbone. Ces six gaz, en outre, entrent, par eux-
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mêmes ou par leurs élémentSt directement ou indirectement, dans la trame solide des tissus organisés, et dans les liquides qu'ils emprisonnent; comme si le procédé de la vie, cherchant l'obstacle, aimait à s'exercer sur des produits particulièrement rebelles à l'assimilation.
L'air est donc formé de deux des éléments qui ont résisté à la liquéfaction et à la solidification : l'oxygène et l'azote. Or, si les deux éléments de l'air étaient liquéfiables, ils seraient solubles, et l'eau des mers aurait dissous presque tout l'air qu'exige notre propre respiration. La vie des habitants de l'onde y aurait gagné, peut-être, mais celle des êtres qui peuplent la surface de la terre en serait devenue impossible. Mais rassurons-nous, l'air a été soumis par Faraday à la pression de cinquante atmosphères, c'est-à-dire à celle d'une colonne d'eau six ou sept fois égale à la hauteur du Panthéon, on même temps qu'il était refroidi à iio" au-dessous de zéro; d'autres expérimentateurs ont doublé cette pression : jusqu'ici, personne n'a vu l'air liquéfié.
En liquéfiant ou en solidifiant les gaz. Faraday a mis à la disposition des observateurs les agents propres à réaliser des températures excessivement basses. L'acide carbonique neigeux, mouillé d'éther, forme un bain à 88** au-dossous do zéro. Le protoxydo d'azote liquide se maintient à une tempe-
rature constante de 90® au-dessous de zéro. Lors- (ju'on active l'évaporation de ces substances, en les plaçant dans le vidct on obtient même un abaissement de température qui peut atteindre 100 ou no" audessous de la glace fondante!
Ces liquides ou ces solides, ainsi refroidis, cautérisent la peau comme un fer brûlant. Un métal froid qu'on y plonge produit le cri du fer rouge qu'on trempe dans Teau. Une affusion d'eau froide les transforme, tout à coup, en gaz, tandis que l'eau se gèle elle-même avec une vive explosion.
L'imagination du Dante no s'est pas élevée au niveau de la réalité, et le grand poète de l'Italie aurait trouvé, comme on voit, près de nos laboratoires plus d'un trait digne de prendre place dans la description du neuvième cercle de l'enfer, à côté de l'épisode d'Ugolin, et d'ajouter à son horreur, il est vrai que pour un Florentin, accoutumé au plus doux climat, le séjour éternel dans un bain de glace ordinaire a pu paraître suffisant pour caractériser la plus dure des peines infligées aux réprouvés.
Au premier abord, ce résultat secondaire de la liquéfaction des gaz semblerait d'un mince intérêt. Pourtant il devient de grande conséquence, lorsqu'on réfléchit combien sont restreintes nos ressources pour réaliser de basses températures. S'agit-
il do chaulFer les corps, nous avons divers moyens d'atteindre 2000° au moins, c'est-k-dire de parcourir vingt fois le chemin qui sépare la glace fondante de l'eau bouillante. S'agit-il de les refroidir, nous no dépassions pas naguère 3o*^ au-dessous de zéro; c'est Faraday qui nous a donné le moyen de descendre un peu plus et d'aller au delà do 100**.
Qu'arriverait-il si nous pouvions atteindre 2000** au-dessous de zéro? Nous no le savons pas. Remarquons seulement que, si on comprimant un gaz on le liquéfie, les pressions les plus extrêmes ne font guère passer un corps de l'état liquide à l'état solide, comme s'il appartenait surtout au froid de solidifier les corps et d'immobiliser, en apparence au moins, leurs molécules, si agitées dans les gaz, si mobiles dans les liquides. Nous avons donc encore beaucoup a apprendre sur les effets du froid, et découvrir une source intense de froid serait aussi profitable pour la science qu'il l'a été pour elle de posséder une source violente de chaleur.
Au commencement du siècle, on croyait au froid absolu. On n'hésitait pas à dire que, si les corps pouvaient être refroidis jusqu'à 267*^ au-dessous de la glace fondante, passé ce terme, ils ne perdraient plus de chaleur. '
Comme la chaleur est un mouvement, tout mouvement cesserait donc à 267'*. Aucun dos phéno-
mènes actuels ne peut nous donner une idée de ce que deviendrait la matière, si elle cessait d'être soumise à l'action de la chaleur, qui en agite les dernières particules. Nous apprécions l'existence de la chaleur, sans matière, dans le vide parfait. La matière, sans chaleur, nous est inconnue. Rien ne prouve que le zéro absolu existe et surtout que nous en ayons autant approché, et les géomètres, quand ils en supposent l'existence pour un gaz parfait et pour un état limite, savent du moins qu'ils font une hypothèse, et n'envisagent plus cette expression comme une réalité physique certaine.
Enfin, on croyait que les gaz liquéfiés offriraient, en les exagérant, les propriétés chimiques qui les distinguent à l'état ordinaire; les particules qui les constituent, après s'être rapprochées, devaient montrer une grande exaltation dans leurs affinités. Il n'en est rien. Les substances les plus inflammables, telles que le sodium, subissent sans brûler le contact des liquides les plus comburants, tels que le proloxyde d'azote. L'antimoine, métal qui prend feu vivement dans le chlore gazeux, reste intact et brillant dans le chlore liquéfié, avec lequel il ne se combine plus. On serait tenté de dire : C'est absurde, mais c'est vrai !
C'est ainsi que les découvertes de la science apprennent la circonspection, et c'est ainsi que
ceux dont rcxpéricnce est la plus étendue sont ceux qui savent le mieux dire avec sincérité et simplicité : Je ne sais pas. Faraday, qui professait que tout est possible, ne craignait pas, du reste, de soumettre à l'épreuve l'absurde lui-même. Seulement, il savait voir ce qui s'était passé, et savoir voir est le premier secret des grands chimistes.
Lorsque Faraday tentait, il y a quarante-cinq ans^ l'épreuve qui amena la liquéfaction du chlore et qui devint l'occasion d'études et de découvertes de l'ordre le plus élevé, il en était à ses débuts. Davy jouissait de tous les honneurs. Personne ne comprit donc que l'illustre président de la Société royale de Londres crût nécessaire au soin de sa gloire de constater, dans une note expresse, qu'il avait conseillé lui-même à son assistant de soumettre à cet essai le composé de chlore et d'eau. Sans grandir le maître, qui ne pouvait plus monter, cette note semblait écrite pour amoindrir le disciple et pour le décourager.
Je n'apprends rien h mes contemporains si j'ajoute qu'après l'avoir accueilli dans le laboratoire de rinstitulion royale, Davy reconnut trop tard le génie du jeune Faraday. 11 n'eut pas pour lui les égards que tout homme voué au culte de la science doit accorder si volontiers à celui qui s'y distingue. Il se souvint trop que, dans les collèges anglais, les élevés
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jeunes, esclaves des anciens, leur doivent la plus dure obéissance et le service domestique. Reste de barbarie, qui ne trouve pas même son excuse dans le régime d'égalité, qui plie aux mêmes assujettissements les aines des familles les plus puissantes et les cadets du pauvre gentilhomme.
Mais, voyageant sur le continent, pendant la guerre, admis à parcourir, par une faveur unique et spéciale de Napoléon 1*"% la France et l'Italie, Davy, objet de l'attention et de la curiosité générales, fut jugé plus sévèrement qu'à Londres. Son aide de laboratoire, longtemps avant d'avoir conquis sa grande célébrité par ses travaux, s'était fait par sa modestie, sa douceur et son intelligence, les amis les plus dévoués à Paris, à Genève, à Montpellier. Parmi eux, il faut citer au premier rang M. de la Rive, chimiste distingué, père du physicien illustre que nous comptons parmi nos Associés étrangers. Les bontés dont il entoura ma propre jeunesse n'ont pas peu contribué à nous unir. Faraday et moi. Il nous plaisait de nous rappeler que nous nous étions connus sous les auspices de ce savant affectueux et serviable, dont l'exemple disait si bien que ce n'est pas la science qui dessèche le cœur. A Montpellier, au foyer hospitalier de Bérard, l'associé de Chaptal, père du doyen de nos Correspondants, Faraday a laissé des souvenirségalemenlploins d'une sympathie toujours
vivante, que son maître n'avait pas su s'y concilier. On admirait Davy, on aimait Faraday.
Faraday n'oublia jamais ce qu'il devait a Davy. Me trouvant chez lui, au déjeuner de famille, vingt ans après la mort de ce dernier, il remarqua sans doute que je répondais froidement à quelques éloges que le souvenir des grandes découvertes de Davy venait de provoquer de sa part. Il n'insisla point. Mais, après le repas, il me fît descendre sans affectation à la bibliotlièque de l'Institution royale, et, m'arrêtant devant le portrait de Davy : « C'était un grand homme, n'est-ce pas? » me dit-il, et, se retournant, il ajouta : « C'est là qu'il m'a parlé pour la première fois. » Je m'incline, nous descendons au laboratoire. Faraday prend un registre, l'ouvre et désigne du doigt les mots inscrits par Davy, au moment précis où, sous l'influence de la pile, il venait de décomposer la potasse et de voir apparaître le premier globule de potassium que la main de l'homme ait isolé. Autour des signes techniques qui formulent sa découverte, Davy a tracé d'une main fiévreuse un cercle qui les détache du reste de la page; les mots capital expérimenta qu'il a écrits au-dessous, ne peuvent être lus sans émotion par aucun vrai chimiste. Je m'avouai vaincu, et je me mis pour cette fois, sans plus hésiter, à l'unisson de l'admiration de mon excellent ami.
Faraday, comme on le voit, se souvenait des leçons de Davy ; il gardait la mémoire de ses grandes découvertes; il lui pardonnait son orgueil.
Nous ne sommes pas tenus à la même vertu. A Davy, convaincu que la science ne suffisait pas pour rapprocher les distances, j'aime à opposer Cuvier, grand comme lui par son génie, anobli comme lui par son prince, et entouré par l'universel respect de tous les prestiges.
Cuvier traitait tous les savants comme des égaux ; il voulait être traité par eux de la même manière. Je le vois encore, discutant avec un jeune naturaliste un point d'anatomie, et soutenant son avis sans prétention, tandis que son interlocuteur, à chaque phrase, répétait : Monsieur le baron, Monsieur le baron! a II n'y a pas de baron ici, lui dit doucement Cuvier, il va deux savants cherchant la vérité et ne s'inclinant que devant elle. »
Qu'un apprenti qui a souffert devienne un maître exigeant et dur, ce n'est pas chose rare. Faraday avait le cœur trop noble pour prendre, dans les jours de sa prospérité, cette revanche contre les premières rigueurs de la vie.
Il avait un assistant aussi, Anderson, le fidèle Anderson, tellement identifié avec son maître qu'on aurait dit deux hommes mus par une seule volonté, agissant d'accord sans s'être concertés et n'ayant
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plus besoin do parler pour se comprendre. Pour Anderson, ébloui de ses découvertes et reconnaissant de sa cordialité, Faraday n'était plus un homme, n'était plus un professeur : c'était Faraday, l'astre de l'Angleterre, dont il était heureux et lier de rester toujours l'humble satellite. Quel heureux don que la bonté !
Faraday avait donné sa mesure par ses belles et difficiles recherches sur la liquéfaction des gaz; bientôt il fut entraîné dans le mouvement qui se produisait vers l'étude de l'électricité, par suite de la célèbre découverte d'QErstedt et des grands travaux d'Ampère.
Ce moment est plein d'intérêt pour l'histoire de la science; il fait époque dans les souvenirs des anciens membres de cette Académie; car il marque la fin d'une grande école et l'apparition d'une ère nouvelle. Le succès avec lequel les phénomènes célestes avaient été soumis au calcul avait fait illusion ; les géomètres avaient cru pouvoir saisir avec la même autorité et faire rentrer dans leur domaine la Physique tout entière, en attendant que la Chimie et les Sciences naturelles eussent leur tour. La chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme, considérés comme autant de matières impondérables distinctes ; les propriétés des corps pesants, tout était rangé
SOUS (h?s lois énoncées avec une autorité mathématique si ferme, qu'on se sentait découragé de rien entreprendre, comme si la science eût prononcé son dernier mot. Ce but qu'ils croyaient avoir touché s'est éloigné, cependant, à mesure que nous avancions; aujourd'hui nous ne l'apercevons même plus, et tout le monde convient que l'expérience sera, longtemps encore, le guide le plus sûr et la méthode la plus féconde.
Lcsdécouvertesd'Œrstedt et d'Ampère, montrant que le magnétisme et l'électricité se transforment l'un en l'autre, comme deux modifications d'un même mode de mouvement; celles de Fresncl, établissant que la lumière est un mouvement aussi, et non une émission matérielle, comme le pensait Newton et comme le professaient ses interprètes, furent au sein de notre Académie l'occasion de débats qui émurent l'Europe. Faraday prit parti pour la nouvelle école, et il en est devenu l'un des plus brillants fondateurs par ses admirables travaux.
Pour les faire connaître, il faudrait écrire un traité complet d'électricité. 11 n'est pas un seul point de cette branche de la science que Faraday n'ait sondé, perfectionné ou transformé. Il en est beaucoup qu'il a créés et qui lui appartiennent sans contestation.
Je ne puis donc le suivre dans cette immense suite de recherches auxquelles il a consacré vingt-cinq
années d'un travail assidu. Je choisis parmi ses découvertes, et, sans m'astreindre à Tordre chronologique, je les consigne ici dans Tordre naturel.
Vers 1789, Galvani, professeur de Physique à Bologne, poursuivant, comme Ton sait, des expériences relatives à Taction de Télectricité sur les animaux, disposait pour ces essais des cuisses de grenouille suspendues à un crochet de cuivre, qui fut employé fortuitement à les suspendre à un balcon de fer. Le contact du fer et du cuivre déterminait des convulsions vives et répétées dans les membres de la grenouille, qu'on voyait rebondir dès que leur poids les ramenait au contact du fer. Galvani reconnut que les convulsions se produisent toujours lorsqu'on établit une communication métallique entre les nerfs et les muscles de la grenouille.
Volta, s'emparant vivement du sujet, fit voir qu'autant les convulsions sont incertaines, peu intenses et fugitives, lorsqu'on emploie un seul métal pour mettre les nerfs et les muscles en rapport, autant elles sont promptes, vives et persistantes lorsque l'arc métallique est formé de deux métaux différents.
Galvani considéra ces phénomènes comme étant dus à une électricité îinimale dont les muscles et les nerfs étaient le siî'j^e, et à laquelle Tare métallique livrait passage. Volta les allribua, de son côté, à une
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électricité physique qui prenait naissance au contact de deux métaux différents, quels qu'ils fussent. L'Europe savante fut longtemps indécise.
Le temps a démontré qu'ils avaient tous deux raison; les muscles produisent, jusqu'à extinction complète de leur excitabilité, une quantité d'électricité dont l'appréciation et la mesure ne sont plus l'objet d'un doute. D'autre part, deux métaux plongés, par un bout, dans une eau acide ou saline et mis en contact par leurs surfaces libres excitent un mouvement électrique considérable.
Tout le monde sait que la pile de Volta, découverte sur ces entrefaites, fut d'abord formée de disques de cuivre, de zinc et de drap mouillé, rangés dans cet ordre en grand nombre, comme une colonne ou pile de monnaie, et que les deux électricités de nom contraire s'observent, condensées aux deux bouts ou pôles de la pile. Qu'on ait augmenté tantôt la surface, tantôt le nombre des plaques de métal, et qu'on se soit servi de liqueurs acides ou salines plus excitatrices que l'eau, peu importe. Mais, réunit-on les deux pôles de la pile avec un fil métallique, celui-ci
s'échauffe, rougit, brûle ou fond; il attire la limaille
de fer et dévie la boussole, se comportant k la fois comme un émissaire de chaleur et de magnétisme. Si l'on coupe le fil de métal et qu'on en rapproche les extrémités sans les joindre, un composé, placé
dans l'intervalle libre, est presque toujours ramené i\ SCS éléments, et tout être vivant, mis en communication avec eux, est frappé de convulsions.
Il est intéressant de se reporter aux souvenirs d'une époque où les professeurs de Physique exposaient, à leur auditoire étonné, la théorie de la pile voltaïque; le simple contact de deux métaux, qui ne perdaient ni ne gagnaient rien, disaient-ils, faisait néanmoins sortir de cet appareil magique des effluves capables de rivaliser avec l'éclat du Soleil, pour la lumière; avec les combustibles les plus énergiques, pour la chaleur; avec les affinités les plus puissantes, pour les décompositionschimiques; propres même à faire reparaître, pour quelques instants, le mécanisme de la vie dans un cadavre inanimé.
Toutes ces énergies seraient nées de rien 1 Mais l'homme tirait donc du néant la lumière, la chaleur, le magnétisme, la puissance mécanique, les forces chimiques et, sinon la vie elle-même, du moins une image assez fidèle de la vie, pour autoriser les rêves les plus audacieux! Dans les confidences du laboratoire, dans ces causeries intimes, où de tout temps les illusions ont trouvé placeà côté des vérités, les uns se demandaient, alors, si l'homme n'était pas armé d'un instrument qui allait lui assurer une jeunesse éternelle; les autres, s'il n'avait pas re-
trouvé ce feu du ciel, au moyen duquel l'argile allait s'animer sous la main d'un nouveau Prométhée.
Une science vraie a soufflé sur les bulles de savon de cette science fausse, et elles se sont dissipées. Un de nos plus éminents confrères, M. Becquerel l'ancien, qui semblerait avoir trouvé, au moins pour lui-même, dans l'étude persévérante de l'électricité, le secret de garder à l'abri des atteintes de l'âge la santé du corps et la vigueur de l'esprit, a frappé les premiers coups sérieux sur cette théorie mystique du contact. Il appartenait à Faraday de lui porter les derniers.
Au moyen d'une suite d'expériences dirigées avec une profonde connaissance des règles de la Chimie la plus sûre, Fai^aday a mis au rang des vérités les mieux démontrées les principes suivants :
Toute action chimique est accompagnée d'un dégagement d'électricité; le courant électrique naît dès que l'action chimique commence, et il cesse dès qu'elle s'achève; il s'affaiblit ou s'exalte, selon qu'elle augmente ou qu'elle diminue; sa direction change, si le sens de l'action chimique est lui-même renversé.
Enfin, le seul contact de deux métaux, quels qu'ils soient, ne développe jamais d'électricité, en quantité suffisante pour en faire une source utile, si tant est qu'il en produise quelques traces, comme le
8o ÉLOGES.
pensent certains physiciens, qui, du reste, ne veulent plus qu'elle y naisse de rien, tant faible soit-elle.
Si la source de la force de la machine à vapeur est dans la houille que son foyer brûle, la source de la force de la pile de Volta provient donc du zinc que brûlent les acides dans chacun de ses couples.
L'expérience primitive de Galvani s'explique, à son tour, lorsque l'on reconnaît que la source de la force qui agite les membres de la grenouille réside dans les matières combustibles contenues dans leurs muscles et qui y sont brûlées par l'oxygène de leur sang.
Il n'y a donc ni électricité de contact vraiment pratique, ni électricité animale ; les deux faits découverts et analysés par les savants italiens étaient des cas particuliers d'une loi générale : Toute combustion ou plutôt toule action chimique, qu'elle s'opère dans les corps bruts ou dans les organes d'un être vivant, développe de l'électricité.
Non seulement Faraday a reconnu et mis en évidence l'origine certaine de la force électromotrice de la pile, mais il a découvert la loi suivant laquelle s'opèrent les décompositions chimiques qu'elle produit.
Personne n'ignore qu'il existe des procédés au moyen desquels M. Jacobi est parvenu à forcer le
MICHEL FARADAY. 8l
cuivre dissous dans les acides à reprendre sa nature métallique, k se déposer dans des moules, à y revêtir les formes délicates et correctes de la statuaire et de Fornementation. Personne n'ignoreque MM. Elkington et de Ruolz ont créé une industrie nouvelle, en dirigeant sur des objets en cuivre, en laiton, en bronze ou autres alliages vulgaires, des métaux précieux, tels que Tor et Fargent, qui s'y appliquent étroitement, les enveloppent et les protègent contre les altérations extérieures.
C'est la pile de Volta qui opère ces miracles de l'industrie moderne. Avec elle, dans l'art de mouler les métaux, les dissolvants aqueux jouent le rôle qui appartenait jadis à la fusion ignée; Neptune a détrôné Yulcain.
Mais combien faut-il dépenser d'électricité pour forcer le dépôt d'un kilogramme de cuivre dans la galvanoplastie, d'un kilogramme d'or ou d'argent dans la dorure ou l'argenture électriques? Comment apprécier, comment peser cette électricité?
D'une manière absolue, il n'y faut pas songer. L'homme ne connaît que des rapports; il ne lui est permis de rien affirmer d'une manière absolue, dès qu'il s'agit de la science de la nature.
Toute mesure s'effectue par comparaison : un corps pesant, par son équilibre avec un autre corps pesant; un corps chaud ou froid est comparé a l'eau
82 ÉLOGKS.
qui bout, k la {çlace qui fond, au mercure qui.gële; la force, à une résistance; le temps se mesure à la marche ou au retour des astres.
La quantité d'électricité nécessaire pour dégager un corps des liens d'une combinaison ne peut se mesurer, de même, qu'en prenant un autre corps pour terme de comparaison.
Faraday a choisi pour étalon, dans son voltamètre, la force décomposante de l'électricité, appliquée à l'eau commune. La quantité d'électricité capable (le décomposer 9*^^ d'eau et d'en séparer ainsi i"^^ d'hydrogène sépare de leurs oxydes respectifs 32^^ de cuivre, 09**^ d'étain, 104*"^ de plomb, joS^^ d'argent, etc., c'est-k-dire une molécule chimique de chacun de ces corps.
Cette belle relation, découverte par Faraday, développée par notre savant confrère M. Edmond Becquerel et par M. Matteucci, prouve donc que, pour des combinaisons de même ordre, une molécule exige, quel que soit son poids, la même quantité d'électricité pour sa libération : 1 seul kilogramme d'hydrogène en consomme autantque 108**^ d'argent.
Faraday, complétant sa pensée, prouve de plus que l'électricité mise en mouvement par une molécule de zinc, consommée dans la pile pendant sa conversion en oxyde de zinc, représente celle qu'une molécule de tout autre métal ou une molécule
MICIIRL FAIIADAY. S3
(l'hydrogène exigeraient pour leur libération, s'il s'agissait de les séparer de leurs oxydes. La réaction est égale à Taction, axiome que Faraday a mis plus que personne souvent à profit.
Dieu a tout fait avee nombre, mesure et poids. Ces paroles du livre de la Sagesse datent de deux mille ans, et les chimistes y trouvent toujours l'expression fidèle des harmonies observées de nos joure, dans le nombre des particules qui composent les corps, dans leur volume et dans leur poids.
Faraday ajoute quelque chose de nouveau à la formule antique; il nous apprend que toutes les molécules du même ordre ont besoin, quels que soient leur nature, leur forme, leur poids et leurs qualités spécifiques, qu'on emploie la même quantité de force pour river ou pour briser les chaînes qui les fixent dans les liens d'un composé.
Ces lois rendent k la fois l'étude de la science de l'électricité attrayante et ses applications faciles. Elles ont le double mérite de saisir vivement, par leur clarté, l'esprit des élèves sur les bancs de l'école, et de fournir au praticien, dans les ateliers, la mesure des forces qu'il emploie.
Nous allons pénétrer maintenant dans le cercle des travaux que Faraday a consacrés à l'électricité induite. Partout il serait juste, à la place où j'ai
riionneur de parler il est de mou devoir, d'y entrer par un hommage rendu k l'une des plus belles découvertes d'Arago.
Ceux qui n'ont jamais assisté à ce travail de l'esprit qui précède une invention ignorent combien d'insomnies ont payé cet éclair qui dissipe le nuage. Il me semble encore voir Arago, occupé d'une belle boussole qu'il avait demandée à Gambey, surveillant sa construction, annonçant son installation, point de départ, d'une série nouvelle d'observations magnétiques. Toutes les précautions avaient été prises : la monture, en cuivre rouge absolument exempt de fer, était assez massive pour assurer la parfaite stabilité de l'appareil. A peine Arago avaitil reçu cet instrument si désiré, qu'en sortant de sa leçon à l'École Polytechnique, il entrait dans mon laboratoire, voisin de son amphithéâtre. « La Chimie, me dit-il brusquement, ne peut donc pas reconnaître la présence du fer dans un barreau de cuivre rouge! — Comment! rien n'est plus facile. — Eh bien, l'aiguille aimantée découvre du fer que la Chimie ne voit pas. » Je le suivis à l'Observatoire. Berthier avait analysé le cuivre employé par Gambey; il n'y avait pas trouvé de fer. Cependant son aiguille aimantée, délicatement suspendue et du meilleur travail, étant écartée du repos, au lieu d'y revenir lentement, |>ar deux ou trois cents oscilla-
MIClieL FARADAY. 85
lions, de moins en moins étendues, se bornait k accomplir, et comme à regret, trois ou quatre oscillations brèves, pour s'arrêter subitement. On eût dit qu'elle trouvait, dans l'air, épaissi sur son chemin, une résistance invincible.
Arago me remit quelques échantillons du cuivre qui avait été employé pour la monture, et je constatai facilement, comme l'avait fait Berthier, qu'il était absolument exempt de fer.
Pendant quelque temps, Arago mettait volontiers en parallèle cette impuissance de la Chimie et cette sensibilité surprenante de l'aiguille aimantée; il en vint à conclure, cependant, qu'une masse de cuivre ou de toute autre matière non magnétique, placée auprès d'une aiguille aimantée, ralentit ou arrête son mouvement. L'expérience lui ayant donné raison, il pensa qu'une semblable masse en mouvement pourrait entraîner, a son tour, une aiguille aimantée au repos placée dans son voisinage, et il nous rendit témoins de cette étonnante action.
Le magnétisme de rotation ou le magnétisme en mouvement était découvert; il restait à l'expliquer. Arago ne l'essaya point. Il écouta d'une oreille distraite toutes les hypothèses auxquelles sa célèbre expérience donnait lieu, et au moment où Faraday donnait, dans un de ses meilleurs Mémoires, une théorie du magnétisme de rotation qui contenta les
86 ^.LOGES
physiciens, Arago n'en fut pas complètement satisfait.
Arago constatait, en effet, que tous les corps sans exception, magnétiques ou non, conducteurs de Télectricité ou isolants, placés au voisinage d'une aiguille aimantée, en ralentissaient les oscillations. Les corps non conducteurs jouissant eux-mêmes de cette propriété, il en concluait que ses expériences ne pouvaient pas s'expliquer, comme Faraday l'avait supposé, par des courants fugitifs, suscités par l'aiguille elle-même, dans les corps en mouvement placés auprès d'elle. Faraday devait plus tard compléter son explication par la double découverte de l'i duction et du diamagnétisme, en précisant les effets du magnétisme en mouvement et en montrant que tous les corps de la nature sont impressionnés par les effluves magnétiques.
Personne n'ignore aujourd'hui que la science et l'industrie utilisent trois sources d'électricité : celle qui se développe dans les anciennes machines à plateaux de verre; celle qui provient de la pile de Volta; celle que produisent les machines fondées sur l'induction.
Les anciennes machines électriques fournissent une électricité peu abondante; mais le ressort en est tellement tendu, qu'au moment où elle abandonne les corps qui la supportent, pour se préci-
piler dans le sein de la terre, elle brise tout ce qui s*oppose à son passage.
La pile de Volta fournit une électricité abondante, mais le ressort en est si faible qu*elle agit sur les corps, comme en passant d'une molécule à l'autre. Klle franchit difficilement de grandes distances à travers l'air.
L'électricité des machines de verre et celle des nuées agissent par leur tension, celle de la pile par sa quantité.
H appartenait à Faraday de découvrir la troisième espèce d'électricité, celle dans laquelle les qualités des deux précédentes se trouvent réunies : car, comme la première, elle lance de longues et fou- <lroyantes étincelles; comme la seconde, elle pénètre dans l'intérieur des corps pour les échauffer, les fondre, les décomposer.
Sans chercher comment l'électricité naît du frottement d'un plateau de verre ou de la dissolution d'un métal, nous voyons clairement qu'au moment où, dans ces deux cas, les phénomènes électriques apparaissent, ils n'avaient élé précédés d'aucune manifestation d'électricité.
Il n'en est pas ainsi de l'électricité induite. Curieux phénomène! Comme son nom l'indique, elle est suggérée par une autre. Un mouvement électrique apparait-il dans une matière, on le voit se réfléchir
dans la matière voisine. 11 s'y réfléchit même, comme dans une glace, ce qui est à droite dans Toriginal se trouvant porté à gauche dans sa copie ou son image.
Si Ton dirigea travers un fil de cuivre un courant continu d'électricité et qu'on place un autre fil de cuivre parallèlement au premier, mais sans communication ni avec lui, ni avec la source d'électricité, ce dernier n'offrira rien de particulier. Mais qu'on rompe ou qu'on rétablisse la circulation de l'électricité dans le premier fil, à chaque rupture et à chaque restitution du coura.nt direct, le second deviendra capable d'agir lui-même sur l'aiguille aimantée, signe visible de la production d'un courant indirect qui s'y manifeste.
Un courant direct, qui commence, développe dans le fil influencé un courant de sens inverse; un courant direct, qui finit, y développe, au contraire, un courant secondaire du même sens. Quand le premier avance, le second recule; quand le premier recule, le second avance.
Qu'on approche ou qu'on éloigne le pôle d'un aimant d'un fil de cuivre, et l'on suscite les mêmes mouvements électriques : c'est ainsi que Faraday, complétant la pensée d'Ampère, nous a appris à transformer le magnétisme en électricité, dans une suite d'expériences qui ont mis plus vivement en lumière l'identité de ces deux forces.
niCUEL FARADAY. 89
Il a été plus loin, et considérant, avec Ampère encore, la terre comme un grand aimant, il s'en est servi pour exciter des courants électriques d'induction dans des fils de cuivre convenablement disposés pour les mettre en évidence.
Les aimants, le globe terrestre, deviennent donc k volonté des sources d'électricité.
Tous les Iraités de Physique apprennent aux étudiants de nos lycées et de nos collèges comment Faraday a soumis l'électricité d'induction à une analyse expérimentale pleine de bon sens, de simplicité, de sûreté et de profondeur; comment on est parvenu k rendre excessivement rapide cette rupture et cette restitution du courant, k ramener dans le même sens des actions qui se produisent en sens opposés; enfin, comment le courant secondaire ou induit se trouve renforcé, si l'on contourne les deux fds en spirales qui s'enveloppent et si l'on place un cvlindre de fer doux, ou mieux un faisceau de fils de fer, dans la spirale intérieure.
Pour comprendre toute l'importance pratique de la découverte de Faradav, considérée comme source d'une nouvelle manifestation des phénomènes électriques et comme agent puissant mis aux mains de la science et de l'industrie, il suffit de rappeler que c'est elle qui a donné naissance aux machines de Pixii, de Clarkeotde Ruhmkorff, dont les étincelles.
éclatant en longs jets de feu, forment des traits de Jupiter et sont capables de percer des masses de verre de o'",io d'épaisseur.
N'est-il pas digne de remarque que chacune des trois formes sous lesquelles l'électricité s'est manifestée à l'attention, dans les premiers essais dont elle a été l'objet, fût si loin de promettre ce qu'elle a tenu?
Ce morceau d'ambre jaune, qui, frotté d'un drap sec, attire la poussière ou la paille légère, n'a-t-il pas créé ces grandes machines ou batteries électriques, capables de foudroyer l'opérateur imprudent, et donné k Franklin le moyen d'expliquer le tonnerre ou même d'arracher la foudre aux cieux?
Sulzer nous apprend que deux pièces d'argent et de cuivre, placées l'une au-dessous, l'autre au-dessus de la langue et rapprochées jusques au contact, déterminent une sensation sinj^ulière. Voltan'v trouvet-il pas le principe de la pile? Ne découvre-t-il pas, ainsi, cotte force nouvelle, qui décompose tous les corps, isole le potassium, produit une lumière comparable à celle du Soleil, une chaleur qu'aucun foyer ne surpasse, et une action physiologique qu'aucun être vivant ne peut supporter? Que nous sommes loin de l'insignifiante expérience de Sulzer! Cette force simule maintenant toutes les actions matérielles de la vie chez un animal récemment tué,
niClIEL FARADAY. Ç)l
fait revivre Tcxprcssion de toutes les passions sur la face d'un décapité, rétablit le jeu de la respiration dans la poitrine de son cadavre mutilé, donne à ses bras des mouvements athlétiques, et, si ses mains trouvent un point d'appui, le relève debout et frémissant sur ses pieds agités de convulsions désordonnées.
L'électricité d'induction elle-même, dont l'origine est si humble qu'elle en est insaisissable, n'a-t-elle pas fourni le principe des appareils formidables qui ont fait sauter les estacades du Peïho, ouvrant ainsi la route de Pékin à notre armée ; n'a-t-elle pas donné la plupart des appareils que la télégraphie électrique emploie, dépassant par leurs résultats tous les prodiges prévus par les imaginations les plus hardies?
J'ai toujours trouvé que cette légende de la pomme qui tombe et qui révèle en tombant le principe de l'attraction universelle à Newton était l'expression populaire d'une vérité philosophique. Les grands phénomènes éblouissent plus qu'ils n'éclairent.
Dès les premiers âges de l'humanité, le feu a été connu; il y a plus de trois mille ans que la forge ramollit le fer, et que ce métal éclate en vives étincelles; l'incendie a dévoré des forêts, des villes entières. Eh bien! ces brillantes combustions ontelles enseigné à l'homme comment les combustibles
brûlent? Non! C'est au mercure, à ce métal qui brûle sans lumière, sans chaleur sensible, qui exige de longs jours pour réaliser paisiblement des effets que le charbon ou le fer produisent avec éclat, en quelques secondes, qu'il était réservé de fournir le principe de la vraie doctrine de la combustion, dont la démonstration, donnée par Lavoisier, a produit dans le monde des sciences et dans celui des arts industriels la plus grande des révolutions.
On raconte qu'Empédocle se serait précipité dans le cratère de TEtna, désespérant d'en expliquer la puissance. Davy, Gay-Lussac et Humboldt ont exploré le Vésuve en pleine éruption. Eh bien! ne sommes-nous pas plus près de comprendre ces émotions de l'écorce du globe depuis que, mieux inspirés, deux de nos confrères, MM. Boussingault et Charles Sainte-Claire Deville, l'un en Amérique, l'autre en Europe, ont étudié surtout les manifestations obscures qui précèdent, qui accompagnent et qui suivent les éruptions volcaniques?
Les aurores boréales n'ont-elles pas excité de leur côté l'enthousiasme des voyageurs et celui des poètes? Combien de savants éminents se sont approchés du pôle pour en pénétrer les causes mystérieuses! Ne faut-il pas réserver cependant pour Arago l'honneur d'en avoir découvert la nature électromagnétique, lui qui n'avait pour se guider
MICHEL FARADAY. qB
que leurs effets les plus lointains, invisibles à l'œil et susceptibles d'agir seulement sur les aiguilles aimantées de l'observatoire de Paris? N'était-il pas parvenu à reconnaître, k lieure fixe, l'apparition d'une aurore boréale, à constater sa durée et son intensité, sans sortir de son cabinet, alors que le ciel de Paris était privé de toute apparence d'illumination, et que les lueurs de l'aurore ne s'étaient manifestées qu'à des centaines de lieues de notre horizon? Les observateurs, voisins du pôle, voyaient le phénomène sans le comprendre; Arago le comprenait, même sans le voir.
Ce qui fait marcher les sciences, c'est, le plus souvent, un détail presque insensible, observé avec des instruments délicats, mesuré avec précision, contrôlé et poursuivi dans ses conséquences avec une logique patiente. Ceux qui croient que dans l'étude de la nature les grandes choses naissent des grandes occasions se trompent. Le germe d'une idée, comme celui des êtres vivants, reste invisible jusqu'à ce qu'il trouve son terrain et débute comme eux, faible, débile et caché.
L'électricité d'induction est seule capable de produire, dans l'air raréfié ou dans les vapeurs à tension, ces lueurs stratifiées et colorées qui amusent déjà nos jeunes enfants et qui étonnent encore le physicien. C'est à elle qu'on a recours pour enflam-
mer ces mines formidables qui brisent des montajçnes, ces torpilles sous-marines qui foudroient les navires de guerre et qui entourent les ports d'une barrière infranchissable. C'est son action que l'art de guérir met à profit et qu'elle distingue, sous le nom de faradisation, des procédés d'électrisation anciens, toujours rebelles à cette graduation à l'infini, à laquelle les appareils d'induction se prêtent, et qui permet de passer instantanément des attouchements électriques les plus délicats aux secousses les plus énergiques et à la cautérisation.
Les machines électromotrices fondées sur l'induction, dans lesquelles de puissants aimants excitent dans les spirales de fil de cuivre, mises en leur présence, des courants électriques qu'on recueille et qu'on utilise, ont trouvé deux intéressantes applications. Dans les ateliers de dorure et d'argenture, le courant qu'elles produisent détermine le dépôt du métal. Au cap la Heve, l'administration des phares les emploie avec une grande économie, pour déterminer l'incandescence des charbons qui remplacent avec un si grand éclat les anciennes lampes à huile.
Faradav a donc découvert, et ses successeurs, en s'appuyant sur ses propres idées, ontrendu pratique, l'art de convertir la force mécanique en électricité, car la seule dépense d'une machine magnéto-élec- (rique consiste en houille, destinée à produire la
vapeur dont la puissance rapproche ou éloigne les spirales de cuivre des pôles des aimants, devenus ainsi la source généreuse de la force électrique utilisée.
Tout le inonde sait combien ont été, jusqu'ici, nombreuses et vaines les tentatives au moven desquelles on a cherché à convertir l'électricité en force mécanique. En principe, rien n'est plus facile; en pratique, rien n'est moins applicable. Le force méca-
nique est à bas prix; l'électricité est chère. Il est donc aussi naturel d'employer la force mécanique pour produire de l'électricité, qu'il Test peu de tenter l'emploi de l'électricité comme moteur. S'il m'était permis de faire une comparaison, je dirais que, dans l'état de la science, il est aussi peu logique de chercher a convertir l'électricité en force mécanique, qu'il le serait de chercher à convertir le diamant en charbon. Mieux, vaut faire l'inverse.
Sir Robert Peel, frappé des grands services que Faraday venait de rendre par ces mémorables découvertes sur la théorie de la pile, sur l'induction, sur la liquéfaction des gaz, avait songé à lui offrir une pension, mais il quitta le ministère sans avoir accompli ce projet. Lord Melbourne, son successeur, voulant le réaliser, désira naturellement voir notre illustre confrère, qu'il ne connaissait point. Au lieu des remerciements auxquels il s'attendait, le ministre
96 ÉLOGKS.
étonné se trouva (mi présence do scrupules imprévus. Faraday se demandait s'il n'était plus assez jeune pour gagner sa vie; s'il avait le droit de recevoir du pays une somme qui ne correspondait à aucune occupation définie. Quelques paroles d'impatience échappées à lord Melbourne déterminèrent Faraday, se repliant dans sa dignité blessée, à refuser la pension qui lui était offerte, et l'homme d'État, qui d'abord avait ri de ce rare incident, comprit, mieux informé, qu'il n'en fallait pas rire et qu'il s'était mépris. Il fit négocier auprès du savant, pour qu'il revînt sur sa détermination. Comment le pourrais-je? répondait Faraday; il faudrait que le ministre m'écrivît une lettre d'excuses ! Ai-je le droit ou même la pensée d'exiger de lui rien de pareil ! Mais les excuses lui arrivèrent, franchement et simplement exprimées, et il ne resta rien de cette affaire, sinon que le premier ministre et le philosophe en avaient appris à se connaître et à s'estimer.
Qui n'a été dans son enfance un peu ému des récits dont les poissons électriques sont l'objet? Mais, assurément, le plus extraordinaire d'entre eux est ce gymnote, auquel Humboldt consacre le plus dramatique de ses tableaux.
« La pêche des gymnotes avec des filets est très difficile, dit-il, ces agiles poissons, au moindre
bruit, s'eiifonçant dans la vase; les Indiens, k notre surprise extrême, annoncent qu'ils vont les pêcher avec des chevaux. Ils en amènent, en effet, une trentaine, qu'on force d'entrer dans la mare où se trouvent les gymnotes. Le bruit causépar le piétinement des chevaux fait sortir les poissons de la vase et les excite au combat. Ces anguilles jaunâtres et livides, longues de cinq pieds, semblables à de grands serpents aquatiques, nagent à la surface de l'eau et se pressent sous le ventre des chevaux. Une lutte s'engage, animée par les cris sauvages des Indiens. Les anguilles, étourdies du bruit, se défendent par la décharge réitérée de leurs batteries électriques. Plusieurs chevaux succombent sous la violence des coups; étourdis par la force et la fréquence des commotions, ils disparaissent sous l'eau. D'autres, haletants, la crinière hérissée, les yeux hagards et exprimant l'angoisse, se relèvent et cherchent à fuir l'orage. On les voit gagner la rive, bronchera chaque pas et tomber sur le sable.
« En moins de cinq minutes, deux chevaux étaient noyés. Mais, bientôt, les gymnotes fatigués se dispersent, se rapprochent du bord et se laissent harponner sans résistance et sans inconvénient pour le pécheur, pourvu que la corde qui porte le harpon soit sèche! »
L'Institution polytechnique de Londres ayant fait
venir d'Amérique un gymnote électrique pour attirer les visiteurs dans ses galeries, ses administrateurs euVent le bon goût de mettre cet animal rare et curieux, le seul que l'Europe eût possédé, à l'entière disposition de Faraday. Il n'en abusa point. A force de patience, il parvint à obtenir de lui tout ce que la science pouvait en réclamer, sans compromettre un seul instant sa vie par des essais irréfléchis.
Ce gymnote était aveugle. Il tournait autour de son baquet d'un mouvement lent, régulier, continu, machinal et comme indifl'érent. Quelle vigilance, cependant, et quelle adresse ! Si on laissait tomber un poisson vivant au centre même du baquet, le plus loin possible de la grosse anguille, à peine avait-il touché la surface de l'eau qu'il était foudroyé et qu'on le voyait flotter immobile, sur le dos. Le gymnote, cependant, suspendant sa promenade circulaire, se rapprochait du lieu de la scène, ouvrait la bouche, et, par un mouvement d'aspiration énergique, déterminait un courant qui amenait jusqu'à lui sa proie qu'il n'apercevait pas, et qui, se présentant par la tète, était avalée comme un bol. Il reprenait de suite sa promenade interrompue.
Quand on a manié les torpilles de nos côtes, on s'étonne de la peur qu'elles inspirent aux pêcheurs et des contes ridicules dont elles sont l'objet. Quand on avait reçu la secousse de ce vieil aveugle, on
irélait plus tenté de taxer d'exagération le tableau tracé par Humboldt.
Faraday obtint de Tanimal mis à sa disposition une nouvelle démonstration de l'identité des effets produits par son appareil organique et de ceux que Télectricité provoque. Le fluide du gymnote lui fournit des étincelles, des effets magnétiques, des actions chimiques; en un mot, tout le cortège ordinaire des phénomènes produits par l'électricité, ainsi que la torpille l'avait fait entre les mains de M. Matteucci et des savants italiens.
Mais on n'en était plus au temps où les études de Télectricité animale jetaient le trouble dans les esprits et provoquaient des espérances sans bornes.
Faraday me disait à ce sujet : c* Puisque les êtres vivants produisent de la chaleur et une chaleur identique assurément avec celle de nos foyers, pourquoi ne produiraient-ils pas aussi de l'électricité et une électricité identique également avec celle de nos machines? Mais, si la chaleur produite pendant la vie, nécessaire à la vie, n'est cependant pas la vie, pourquoi Télectricité elle-même serait-elle la vie? Comme la chaleur, comme l'action chimique, rélcctricilé est un instrument de la vie et rien de plus. »
J'aime à rapprocher ces souvenirs de ceux que Faraday lui-même consignait, peu de temps après, dans les notes recueillies pendant un voyage qu'il
lOO ÉLOGES.
fit en Suisse avec son beau-frère, M. Barnard, pour rétablir sa santé fortement ébranlée. On appréciera comment ses conceptions scientifiques les plus hardies, s'arrêtantau point où l'impuissance de l'homme se révèle, se conciliaient sans effort avec les convictions religieuses les plus profondes, et comment les raisonnements calmes et froids du savant n'étouffaient jamais en lui les dons d'une imagination heureuse.
Établi à Interlaken, il se rendait volontiers à la chute du Giessbach, sur le lac de Brientz. « Aujourd'hui, dit-il dans une des pages de soïi journal, toutes les chutes écumaient, le courant d'air qu'elles produisaient en défendait les approches; le soleil brillait derrière nous. Au milieu de la poussière d'eau soulevée de toutes parts, se montraient des arcs-en-ciel magnifiques. Au fond d'une des chutes les plus furieuses, on en distinguait un, surtout, lumineux et charmant. Autour de lui, tout était agitation et désordre. Les brouillards de vapeur, les nuages de rosée engendrés par les éclaboussures de la chute, se tordaient furieux, précipités et brisés sur le rocher même qui servait de base au météore. Cependant celui-ci, brillant et radieux, comme un pur esprit, ferme dans la foi et fort au milieu des passions qui l'assiègent, ne disparaissait que pour revivre. Toujours appuyé sur le roc, il semblait,
MICHEL FARADAY. lOI
comme au temps de Noé, recevoir d'en haut l'espérance pour la réfléchir et la répandre, et les gouttes d'eau irritées qui, se précipitant sur lui, menaçaient d'en effacer les couleurs, ranimant au contraire leur éclat, ne faisaient qu'ajouter à son calme et à sa beauté. »
Faraday éprouva bientôt l'une de ses grandes joies, car il plaçait, j'en suis certain, parmi les événements les plus heureux de son existence l'honneur que notre Académie lui avait fait en lui donnant le titre d'Associé étranger. Les témoignages de respect et de sympathie dont il était l'objet sur tous les points du monde le touchaient vivement. Dans la préface deBaJazet, Racine s'excuse d'avoir emprunté un sujet do tragédie à l'histoire contemporaine; mais il fait remarquer que la distance, comme le temps, éloigne de nous les événements. Faraday, à son tour, pensait sans doute que les suffrages qui viennent de loin sont comme les avant-coureurs du jugement de la postérité, et, tandis qu'il témoignait moins d'empressement pour les honneurs que son propre pays lui aurait si volontiers offerts, il conservait et enregistrait avec soin les hommages qui lui étaient prodigués dans le reste du monde.
La grande estime qu'il faisait de notre opinion se manifeste par cette note écrite de sa main, au milieu du relevé de ses titres académiques, à côté de celui
qu'il avait reçu de nous. C'est le cœur qui parle et qui s'adresse au cœur d'une amie chère et fidèle : K Parmi ces précieux souvenirs et ces heureux événements, j'inscris ici (après vingt-six ans de mariage) la date de celui qui dépasse de beaucoup les autres comme source d'honneur et de bonheur : nous fûmes mariés le 21 juin 1821. )» A la suite de cette note, se trouvent les pièces qui constatent cette union.
Ce que toute autre femme de savant en aurait pensé serait recherche inutile; madame Faraday, pour qui il se montrait toujours animé d'un sentiment mêlé de chevalerie et d'affection, vit sans jalousie ce rapprochement entre le culte de la science et celui du foyer domestique. Ceux d'entre nous à qui il a été permis d'apprécier ces deux êtres si rares et la délicate harmonie de leurs belles âmes, jugeront que Faraday mettait bien haut les titres par lesquels les académies étrangères s'associaient k sa gloire, en les mêlant aux actes qui lui avaient donné la noble compagne de sa vie.
Faraday devait terminer sa carrière scientifique par deux grandes découvertes : l'action du magnétisme sur la lumière par l'intermédiaire de la matière et le diamagnétisme.
Dans une lettre qu'il m'écrivait le 17 janvier i84:î,
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il m'annonçait le premier de ces événements considérables, et il me chargeait d'en informer l'Académie. (( Si Ton fait passer» disait-il, un rayon lumineux polarisé à travers une substance transparente, et que celle-ci soit placée dans le champ magnétique, la ligne de force magnétique étant disposée parallèlement au rayon lumineux, celui-ci éprouvera une rotation. Si l'on renverse le sens du courant magnétique, le sens de la rotation du rayon lumineux sera également renversé, n
« Je vois là, ajoutait-il, une action magnétique s'exerçant sur le rayon lumineux lui-même; mais plusieurs de mes amis, qui, toutefois, n'ont pas été à même de prendre en considération tous les faits que j'ai étudiés, sont d'avis que ce phénomène ne prouve rien de tel. Ainsi, quoique mon opinion demeure la même, je reconnais volontiers qu'il se pourrait qu'elle fût erronée. »
Les amis que Faraday avait consultés pensaient que ses puissants aimants exerçaient un glissement ou une torsion sur les particules matérielles des corps transparents, et leur communiquaient pour un moment les propriétés que le sucre et certaines variétés de quartz possèdent toujours. Sa belle expérience démontrait de nouveau l'action des courants magnétiques sur les molécules matérielles qu'ils transportent, lorsqu'elles sont libres, et qu'ils
tendent à arracher de leur place, lorsqu'elles sont fixes; mais elle n'allait pas plus loin.
Faraday n'a jamais accepté cette explication, et il croyait en avoir fait justice par une épreuve bien connue.
Si les molécules de la matière sont tordues dans un certain sens par l'aimant, de manière à devenir comparables à celles des corps naturellement doués du pouvoir rotatoire, le rayon lumineux qui traverse la masse transparente, de gauche à droite, par exemple, aura son plan de polarisation dévié d'une certaine quantité; mais, ramené de droite à gauche par le même chemin, il devra éprouver une action exactement inverse, et reprendre sa première route. Faraday démontre que, loin de s'annuler, les déviations du plan de polarisation produites par la marche du rayon allant ou revenant sur lui-même s'ajoutent. Après trois, quatre, cinq voyages, en sens direct ou inverse, peu importe, ces déviations sont trois, quatre, cinq fois plus intenses qu'elles ne l'étaient par un seul trajet : phénomène absolument opposé à celui que le rayon lumineux polarisé nous fait voir quand il passe deux fois en sens direct et inverse dans une substance douée du pouvoir rotatoire naturel ; car en ce cas les déviations s'annulent.
Faraday, me rendant témoin de ces admirables phénomènes, lorsqu'il en arrivait à cette dernière
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expérience, se frottait vivement les mains, et ses yeux pleins de feu, sa physionomie animée, témoignaient du sentiment passionné qu'il portait à la découverte de la vérité.
Il y a donc autre chose, dans cette merveilleuse action, qu'un déplacement des particules de la matière. Faut-il supposer que l'action magnétique s'exerce sur Téther ? Faut-il admettre qu'elle modifie les rapports naturels de l'éther et de la matière ? L'avenir en décidera. Ce qui demeure incontestable, c'est que la force magnétique et la lumière sont en rapport direct, puisque la première agit toujours sur le faisceau lumineux de la même manière et dans le même sens. Ce qui demeure incontestable aussi, c'est que le magnétisme et la lumière agissent l'un sur l'autre par l'intermédiaire de la matière, puisqu'on l'absence de toute matière, dans le vide, par exemple, le phénomène ne se produit pas, et qu'avec des corps transparents divers il se produit avec des intensités constantes pour chacun d'eux, mais différentes par la quantité et même par le sens, selon leur nature.
Ainsi, l'action que le magnétisme exerce sur la lumière, comme l'avait jugé Faraday, du premier coup d'œil, offre ce double caractère qu'elle semble à la fois directe et indirecte : directe, si Ton en étudie les effets sur le rayon lumineux qui semble
alors seul en cause; indirecte, si Ton cherche la part qui appartient à la matière dont la présence est indispensable, et dont la nature exerce un changement incontestable dans les effets observés.
Mais cette découverte si considérable, si inattendue et si loin encore d'avoir porté tous ses fruits, devait conduire Faraday à mettre en lumière Tune des propriétés les plus générales de la matière.
Un amateur français ingénieux, Lebaillif, avait reconnu que le bismuth éprouve de la part de l'aimant un effet contraire à celui qu'il exerce sur le fer : au lieu d'en être attiré, il en est repoussé. Faraday démontre que ces deux manières d'agir de l'aimant sur le fer et sur le bismuth sont des cas particuliers d'une loi générale.
Parmi les corps, les uns, comme le fer, le nickel, le cobalt, le manganèse et le platine, sont attirés par les pôles de l'aimant, les autres sont repoussés; de telle sorte que, si ces derniers étaient suffisamment sensibles aux influences magnétiques, une boussole qui en serait formée, au lieu de prendre sa direction du nord au sud, se tournerait vers l'est et l'ouest.
Le magnétisme agit donc sur toute la nature. Les anciens ne connaissaient que la pierre d'aimant; les modernes ont limité pendant longtemps l'action
magnétique au fer et à l'acier, d'abord, puis à quelques métaux. Les travaux de Faraday font voir que tous les métaux, tous les solides, tous les liquides, tous les gaz même, sont impressionnés par le fluide magnétique; les uns, à la manière du fer, en prenant une direction polaire; les autres, à la manière du bismuth, du plomb, de l'argent, du cuivre et de l'or, en prenant une direction équatoriale.
Ainsi, ce n'est pas seulement l'aiguille aimantée qui obéit à l'action des courants magnétiques et qui en est impressionnée. L'air qui nous entoure est magnétique, a la manière du fer, surtout par son oxygène, comme le démontre notre confrère M. Edmond Becquerel, qui a si bien étudié le magnétisme de ce gaz, et notre atmosphère, condensée à la surface de la terre, y produirait l'effet d'une enveloppe de fer de l'épaisseur d'une feuille de papier.
L'hydrogène, au contraire, est doué du magnétisme équatorial; il en est de même de l'eau, soit liquide, soit gelée.
Les matières organiques, les fruits, le sang, la chair, se comportent à la manière de l'eau.
Ainsi, dans un être vivant, tous les tissus et même tous les liquides sont impressionnés par les impulsions magnétiques.
Les partisans du magnétisme animal pourraient
donc sourire des savants et de leur longue incrédulité; mais, ici comme en tout, entre eux et les savants, il n'y a de commun que les mots.
Ce n'est pas le lieu de développer les études dont les expériences de Faraday sur le magnétisme universel ont été l'objet. On peut recommander à ceux qui voudraient approfondir ce sujet important de prendre pour point de départ les vues qui ont si bien dirigé Faraday lui-même.
Il admet qu'autour des pôles d'un aimant il so développe un champ de force magnétique, constitué comme si cette force rayonnait de l'aimant en lignes droites, invisibles et disposées ainsi que l'indique la limaille de fer répandue sur une feuille de papier, sous laquelle on a couché à plat un aimant énergique.
Le fer et les corps magnétiques obligent ces lignes de force, qui s'enfuyaient dans l'espace, à converger, et, s'ils sont librement suspendus, ils sont dirigés vers les places où la force est à son maximum. Le bismuth, le cuivre et les corps diamagnétiques, au contraire, font diverger les lignes de force magnétique et sont dirigés, peu à peu, vers les places où la force est à son minimum.
C'est ainsi que, parmi ces substances, les unes, celles qui sont magnétiques, sont attirées par l'aimant, tandis que les autres en sont repoussées; c'est
encore ainsi que les unes prennent la direction polaire et les autres la direction équatoriale.
Essayons maintenant de résumer les découvertes mémorables de Faraday dans Fétude de Télectricité.
Il a mis hors de doute que toute action chimique est la source d'un mouvement électrique, proportionnel à son intensité, subordonné à sa durée et dirigé selon son propre sens, identique, enfin, pour tous les équivalents des corps, qui s'engagent dans des combinaisons similaires.
Il a fait connaître un mode nouveau de mouvement électrique, le moins coûteux, le plus puissant, le plus maniable, le plus flexible et le plus universel dans ses effets : l'induction.
Il a converti le magnétisme en électricité et l'électricité en magnétisme, par des méthodes qui ne laissent aucun doute sur l'identité d'origine de ces deux manifestations de la force.
Il a fourni les moyens de rendre visible et certaine la relation entre le magnétisme et la chaleur que d'anciens phénomènes avaient fait soupçonner.
Il a découvert une action du magnétisme sur la lumière, et, s'il a eu le regret de ne pouvoir mettre en évidence, par réciprocité, une action de la lumière sur le magnétisme, il a ouvert la route.
Il a établi l'existence d'une action universelle du
magnétiâme sur tous les corps connus : solides, liquides ou gazeux; bruts ou vivants.
II a donc démontré par des expériences certaines et désormais popularisées que le magnétisme agit sur la matière dans toutes ses formes et sur la force dans toutes ses manifestations : lumière, chaleur, électricité, force mécanique ou chimique.
Il n'a pas découvert entre l'électricité ou le magnétisme et la pesanteur une relation qu'il a longtemps, je dirais presque toujours cherchée. Mais, si ce dernier trait manque au tableau de sa vie et à la satisfaction de ses convictions sur l'unité de la force, il a montré le chemin à des émules plus heureux.
Ce résumé suffit pour témoigner du changement qui s'est produit dans les opinions des physiciens depuis l'année 1819, signalée par la découverte mémorable d'OErstedt et par le premier mémoire de Fresnel sur la diffraction. Aux émissions de matières impondérables, qui expliquaient auparavant les propriétés de la lumière, de la chaleur, de l'électricité et du magnétisme, a succédé le système des vibrations ou mouvements auxquels on les attribue aujourd'hui. Ce résumé témoigne aussi de la part considérable qui revient à Faraday dans cette révolution.
Indépendamment d'Œrstedt, qui méritait, par
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ses convictions réfléchies sur l'identité des formes chimiques et électriques, d'être le premier à constater l'action du courant électrique sur l'aiguille aimantée, l'électricité est surtout redevable, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus, à Franklin, Coulomb, Galvani, Volta, Arago, Ampère, Faraday*
Ampère et Faraday ont une place à part dans cette pléiade illustre. Ils ont, chacun de leur côté, non seulement découvert des faits, mais ils les ont rassemblés et subordonnés à des lois, et, quand l'électricité aura trouvé son Newton, on pourra dire que si Ampère en fut le Kepler, Faraday en fut le Galilée.
On aime à arrêter son souvenir sur Ampère, sur Faraday, et à comparer ces deux hommes, si divers par les dons de la nature, si rapprochés par le génie et par les travaux. Ce que l'un a fait, l'autre aurait pu le faire. Ils sont inséparables dans le tableau du mouvement scientifique dont l'électricité a été l'objet, comme dans le souvenir de ceux qui les ont vus à l'œuvre. Quelle différence, pourtant, sous tous les rapports, entre ces deux inventeurs, dans l'éducation, dans les habitudes, dans la manière d'interroger la nature et dans le point de départ ou la marche de leur investigation ! Ce n'est qu'au but qu'ils se rencontrent; mais, là, ils se confondent si étroitement, qu'on ne pourrait pas distingueras résultats obtenus par l'un de ceux que l'autre a constatés :
112 ÉLOGKS.
même rectitude dans les vues, même grandeur dans les conséquences» même physiouomie dans les formules simples qui expriment les vérités acquises par leurs efforts.
Âmpëre était grand, mélancolique, gauche dans ses mouvements, lent dans ses allures; presque aveugle, écrire une ligne était pour lui une fatigue, tracer correctement un cercle ou un carré une impossibilité. Sa mémoire exercée et sûre avait tout retenu : Histoire, Philosophie, Zoologie, Physique, Chimie; vers des classiques français et latins; détails minutieux des caractères attribués aux plantes par Jussieu, ou aux animaux par Cuvier. Ses distractions fabuleuses étaient, de son vivant même, passées à Tétat de légendes; il aimait à s'abandonner au courant de son imagination; toutdevoir lui était pénible. Sa vie scientifique semblait terminée, lorsque la découverte d'Œrstedt vint faire vibrer dans sa belle
intelligence des cordes que personne et lui-même n'y avaient jamais soupçonnées. Pour matérialiser sa pensée, lui, si maladroit, devenait le plus ingénieux des constructeurs d'appareils; lui, si myope, rendait visibles à tous, par les yeux du corps et par les expériences les plus claires, des propriétés cachées de la matière que la méditation seule dévoilait aux yeux de son esprit; ce rêveur était saisi d'une vive passion, et son intelligence, portée soudain vers une
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région supérieure, dévoilait, en quelques semaines, des Yues neuves sur la constitution moléculaire des aimants, des faits prédits avec une logique admirable et mis en évidence avec sûreté, des lois, enfin, formant ce code de l'électricité dynamique, consacré déjà par le temps.
Faraday était de taille moyenne, vif, gai, Toeil alerte, le mouvement prompt et sûr, d'une adresse incomparable dans Tart d'expérimenter. Exact, précis, tout à ses devoirs; lorsqu'il préparait, dans sa jeunesse, les leçons de Chimie à l'Institution royale, chaque expérience, menée à point, répondait si bien à la pensée et à la parole du maître, qu'on avait coutume de dire alors que celui-ci professait sur le velours. A la fin de sa vie, lorsqu'il avait quitté la chaire, redevenu auditeur, il suivait de l'œil tous les appareils, surveillant leur marche, prêt à la hâter ou à la ralentir, à réparer le moindre désordre, sans affectation, et comme s'il accomplissait l'office d'un régulateur naturel identifié avec la pensée du professeur. Il vivait dans son laboratoire au milieu de ses instruments de recherche; il s'y rendait le matin et en sortait le soir, aussi exact qu'un négociant qui passe la journée dans ses bureaux. Toute sa vie fut consacrée à v tenter des expériences nouvelles, trouvant, dans la plupart des cas, qu'il était plus court de faire parler la nature
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que d'essayer de la deviner. Obligé par sa mémoire ingrate et infidèle de noter et de numéroter les faits qu'il découvrait ou les idées qui germaient dans son esprit et d'en tenir registre, il en dressait soigneusement la table, certain que, sans cette précaution, il ne les retrouverait jamais au moment du besoin. Faraday, qui n'était pas mathématicien, a été moins prompt dans ses conceptions qu'Ampère; son œuvre, fondée sur l'expérience seule, a été plus lente; mais, comme lui, il s'est élevé à la plus haute contemplation de la nature, et, comme lui, il a découvert tout un ensemble de faits certains et de lois incontestables qui lient à jamais son nom glorieux à l'histoire de l'électro-magnétisme.
Entre Ampère et Faraday, l'un tout à la méditation, l'autre tout à l'action, l'un demandant tout à la pensée, l'autre tout aux faits, rien de commun au premier abord. Le premier ressemble au physiologiste qui, partant des lois de la vie, descend à la connaissance des organes et à celle de leur jeu; le second, à l'anatomiste qui, de l'étude matérielle des appareils organiques, s'élève à la conception de leur mécanisme et à l'interprétation de leur rôle dans l'homme vivant. Partis de points opposés, ils arrivent pourtant au même but, et nul ne saurait dire, alors, si la vérité qu'ils révèlent est le fruit
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(l'une forte conception confirmée par Texpériencc, ou celui d'une expérience heureuse, interprétée par une intelligence sûre. C'est ainsi qu'un même spectacle s'offre au regard de l'aigle qu'un vol porte au sommet des Alpes et à celui du voyageur qui en a gravi les pentes lentement et pas à pas.
Mais Ampère et Faraday avaient l'un et l'autre la fibre poétique, le cœur ouvert et l'âme haute. Ils ignoraient la jalousie et l'envie. Toute lumière les remplissait de joie» qu'elle vint du dedans ou du dehors, qu'elle jaillit de leur propre cerveau ou de celui d'un émule. La jeunesse les trouvait pleins de bonté et d'affectueuse bienveillance. Tout succès les rendait heureux. Ils aimaient l'humanité et sa grandeur; ils respectaient son caractère et sa mission sur la terre. Ils se considéraient comme des instruments d'une volonté suprême, à laquelle ils obéissaient avec respect, et si, pour ceux qui ne connaissent que leurs œuvres, ils comptent parmi les génies qui sont l'orgueil des fils des hommes, pour ceux qui ont connu leurs personnes, ils se placent parmi les plus humbles et les plus soumises des créatures de Dieu.
Ampère était universel. L'un des plus profonds géomètres de son époque, quand on le voyait dans l'intimité de Jussieu, de Cuvier^ de Geoffrov Saint- Hilaire, car il aimait les causeries du monde, on se
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disait : Il sait tout» il comprend tout» il pénètre au delà de tout.
Faraday était plus spécial : chimiste au délmt de sa carrière, il s'était détourné, peu à peu, vers l'étude de la Physique, et s'était concentré dans l'étude de l'électricité. Plus extérieur, il vivait par les sens autant que par la pensée. Il n'aimait guère les réunions du monde, mais les grandes scènes l'attiraient et le remplissaient d'une ivresse fébrile. Le coucher du soleil dans la campagne, un orage sur les bords de la mer, un effet de brouillard dans les Alpes, excitaient en lui les plus vives sensations; il les comprenait en peintre, il en était ému en poète, il les analysait en savant. Le regard, la parole, le geste, tout trahissait alors en lui l'intime communion de son âme avec l'àme de la nature.
Une belle démonstration l'animait du même enthousiasme. On se souvient de l'ardeur généreuse avec laquelle il exposait, dans une soirée de l'Institution royale et devant Ebelmen ému, les beaux travaux de notre regretté compatriote sur la formai tion artificielle des gemmes. Où trouver un admirateur qui se soit montré plus passionné pour les beaux spectacles dont un de nos plus illustres confrères, M. Henri Sainte-Claire Deville, rend les chimistes témoins, en produisant par masses le so-
diuoi et l'aluminium, en fondant le platine en bains éblouissants de clarté?
Un aimable génie, dont la perte récente sera pour l'Académie un long deuiU Foucault, dont les procédés avaient tant d'analogie avec ceux de Faraday dans l'art de consulter la nature, ne fut jamais plus lieureux, peut-être, que dans les occasions où il l'avait pour témoin rntime de ses admirables expériences. Quand ces deux hommes, les mains dans les mains, les yeux humides, mais pleins de clartés, se remerciaient sans parler, l'un du bonheur qu'il avait éprouvé, l'autre de l'honneur qu'il avait reçu, je l'aflirme, ce regard, cette étreinte, venaient de plus loin et remontaient plus haut que la terre.
Hélas ! qui aurait dit, en ce moment, que ces deux belles intelligences devaient bientôt être voilées; et qu'avant de quitter ce monde, oii leurs expériences ont répandu de si vives lumières, l'un perdrait la mémoire des mots et la faculté d'énoncer les conceptions que son esprit fatigué semblait embrasser encore; l'autre la mémoire des faits et le souvenir même de ses beaux travaux, tout en conservant le moyen de communiquer les sentiments et les idées ordinaires de la vie commune !
Il y a longtemps que Faraday me disait avec résignation : « Ma mémoire se perd; j'oublie les noms propres; j'oublie quelquefois mes expériences per-
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sonnelles elles-mêmes. — Vous êtes, lui répondaisje, m'associant peut-être à sa propre pensée, comme Jacob, qui, après avoir lutté toute la nuit près du gué deJabbok contre Celui qui s'opposait à son passage, demeure libre, mais paralysé d'un membre, au moment où le soleil parait à l'horizon . Vous aussi, vous avez lutté dans les ténèbres, jusqu'au lever de l'aurore, et quand la lumière s'est faite, quand vous avez vu la vérité face à face, si votre intelligence a été délivrée du doute, elle reste épuisée de l'effort. »
Faraday, qui avait toujours redouté cette épreuve, fut forcé de résigner son enseignement en 1862 et de faire ses adieux k cet auditoire choisi de l'Institution royale, au milieu duquel il avait passé sa vie entière, qui avait eu la primeur de toutes ses découvertes et qui avait joui de tous ses succès, plus que lui-même.
S'il se survécut pendant quelque temps, dans cette retraite d'Hampton Court, qu'il devait à la sollicitude de la Reine, son cœur resta toujours ouvert. Son bonheur était de s'y voir entouré des siens; son enthousiasme pour les orages et les tempêtes no se démentit pas; et lorsqu'il imposait ses nobles mains sur le front de M. Tyndall, son élève, assis à ses pieds, on eût dit que, par une réminiscence touchante, il cherchait k recueillir dans sa pensée les titres de sa mission sur la terre, pour les trans-
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metiœ intacts, avant de la quitter, à celui ({u*il avait choini pour son successeur et qui se montre si digne de sa paternelle confiance.
Faraday s'éteignit doucement dans son fauteuil et comme s'il s'endormait du sommeil du juste^ le a5 aoôt 1867, les yeux fixés vers le ciel.
Faraday ofirait au moral un type vraiment rare. Sa vivacité, sa bonne humeur, rappelaient l'Irlande ; son esprit réfléchi et la force de sa logique faisaient songer à la philosophie écossaise; sa ténacité décelait l'Anglais que rien ne détourne de sa voie. On n'est donc pas surpris d'apprendre que sa famille était fixée en Angleterre depuis deux générations au moins, que sa religion était empruntée à l'Ecosse par une transmission certainement héréditaire, et que ses parents avaient gardé le souvenir traditionnel d'une origine irlandaise.
Quoi qu'il en soit, on peut dire que Faraday n'avait gardé que les qualités des trois races qui paraissent s'être alliées parmi ses ancêtres, et qu'il avait corrigé les défauts qu'on leur prête, k tort assurément; mais il n'était ni pédant ni égoïste.
On ne connaîtrait pas Faraday, si l'on ne pénétrait pas assez avant dans sa vie pour mettre en parallèle son amour pour la science et sa foi religieuse : deux formes distinctes, mais inséparables, à ses yeux, du culte qu'il rendait à la divinité. Tout co qui est ter-
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restre, disait-il, peut être connu par Teâprii de rhomme; mais tout ce qui concerne la vie future échappe a cet esprit et doit lui être communiqué par un autre enseignement. Il affirmait donc hardiment une distinction absolue entre les croyances ordinaires fondées sur l'observation des faits, et la foi religieuse fondée sur la révélation.
Faraday appartenait à la secte des GlassisCes ou Sandemaniens, à laquelle sa participation aura donné une célébrité inattendue. Les noms de cette petite Église, qui compte à peine en Angleterre mille adhérents aujourd'hui, sont empruntés à celui de son fondateur Glass, déposé vers 1730, pour ses opinions, par l'Église écossaise, et à celui de son disciple énergique, Sandeman, qui en conserva la foi.
Les Sandemanions croient que la mort du Christ suffit au salut et à l'expiation; ils se rapprochent des premiers chrétiens : prédicateurs élus par les fidèles; repas fraternel entre les deux services du dimanche; communauté des biens, au moins jusqu'à concurrence de la disparition de toute pauvreté dans les familles unies; défense absolue du prêt à intérêt.
Faraday fut pendant une grande partie de sa vie Ancien de son Église et ne renonça à la prédication qu'au moment où il abandonnait l'enseignement luimême.
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Le nom de Faraday doit, donc être ajouté à la liste de ceux qui ont été aussi sincères dans leur foi que profonds dans leur science. Les hommes religieux de l'Angleterre constatent que Newton et Faraday, qu'ils considèrent, l'un, comme le plus élevé des géomètres, l'autre, comme le plus heureux des expérimentateurs, n'ont rien vu dans l'étude de la nature qui put ébranler leur croyance. Newton, pénétrant dans les profondeurs des cieux, assujettissant pour toujours la marche des astres au calcul et révélant à l'homme les lois du svstème du monde; Faraday, pénétrant dans les entrailles de la matière, faisant jaillir du choc de ses particules invisibles ou de la rencontre des forces insensibles qu'elles recèlent des pouvoirs merveilleux ou redoutables, ont également gardé, disent-ils, les pieuses convictions de leur enfance. L'orgueil du succès ne les a jamais enivrés, et, tandis que leurs propres découvertes servaient, à côté d'eux, d'argument aux incrédules, leur conviction personnelle ne s'est pas démentie un instant.
J'ai beaucoup étudié Faraday; je ne l'ai bien connu, pourtant, qu'après sa mort et par lui-même. Sa perfection, que je croyais spontanée, était le fruit d'une obsei'vation constante et d'une fermeté d'âme à toute épreuve. Vers sa vingtième année, ses lettres les plus intimes me le montrent maître de ses viva-
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cités, mais non sans combat; plus tard, elles le font voir ayant dompté, mais non sans peine, une fierté toujours près de la révolte; plus tard, enfin, il craint d'avoir écouté le démon de Torgueil, et il prend vo^ lontiers pour texte de ses sermons, qu'on n'a pas ou«bliés dans sa communauté : « Que la parole divine soit comme le marteau qui brise le rocher, et qu'elle soumette k Dieu toute pensée orgueilleuse et vaine. «
Il admettait, en effet, avec la plus grande simpli* cité d'àme, ainsi que tous ses coreligionnaires, qui en font un article fondamental de leur doctrine : « que les mérites humains ne sont rien aux yeux de Dieu. »
C'est en séparant les opinions que lui inspirait l'étude de la nature et celles qu'il avait reçues, au sujet des vrais fondements de la religion, et dans les* quelles la réflexion l'avait confirmé, que Faraday n'a jamais été gêné ni par ses progrès personnels, ni par ceux d'autrui, dans le développement de sa pensée scientifique.
Depuis que le monde existe, disait-il, l'opinion n'a-t-elle pas toujours changé avec le progrès des choses ? Pourquoi en serait-ce autrement désormais? Je ne crois pas que nous soyons en possession de la plus haute dose d'intelligence qui puisse sortir de la pensée humaine. Nos successeurs seront pour nous ce que nous sommes pour nos ancêtres.
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Nos corps remplacent leurs corps et nos pensées leurs pensées; nos descendants prendront, à leur tour, par de nouveaux corps et des pensées nouvelles, les places des nôtres. Ce qui Tétonnait le plus, c'était de voir des savants s'opposer au progrès par esprit de système et par une confiance aveugle dans les théories. Ils sont assis sur un trône aux pieds d'argile, disait-il, tant qu'il est debout, ils barrent le chemin ; quand il s'est écroulé, ils l'obstruent.
En tout ce qui concerne les sciences, je n'ai jamais connu d'esprit plus libre, plus dégagé, plus hardi; c'est le résultat de la méthode expérimentale. Il ne croyait même pas à l'existence de la matière, loin de lui tout accorder; il ne voyait dans l'univers qu'une seule force obéissant à une seule volonté. Ce qu'on appelle matière n'était à ses yeux qu'un assemblage de centres de force. Chose étrange assurément ! Dans un autre pays, qui donne le pas volontiers k la méthode mathématique, et où certaines témérités sont légèrement portées, ce n'est pas sans difficulté qu'on se persuade, au contraire, que les vérités scientifiques n'ont pas reçu leur dernière expression et qu'on peut y toucher sans sacrilège.
Cependant, douter des vérités humaines, c'est ouvrir la porte aux découvertes; en faire des articles de foi, c'est la fermer. Douter des vérités divines,
c'est livrer sa vie aux hasards ; y croire, c'est lui donner son lest. Telles étaient la conviction et la règle de Faraday.
C'est à regret qu'on se sépare de ce beau caractère, et comme son digne successeur, M. Tyndall, je termine cette esquisse par une comparaison empruntée à son enseignement populaire.
Faraday aimait k démontrer que l'eau a horreur des impuretés; qu'elle s'en dépouille par une foule de procédés, et que si l'on fait refroidir et congeler, par exemple, de l'eau trouble, colorée, salie, chargée de sels acres ou amers, d'aigres acides ou d'alcalis cuisants, le glaçon qui se forme dans son sein, éloignant de lui les souillures, se dégage limpide, inodore, agréable au goût, blanc et brillant comme le cristal.
Ainsi avons-nous connu Faraday ; aux prises avec les besoins, les tentations et les passions de la vie, il éloigna de bonne heure les mauvaises pensées, les sentiments égoïstes et les instincts vulgaires ou inférieurs, dégageant, de plus en plus, de l'argile terrestre, l'âme qu'il a rendue, enfin, à son Créateur, pure et sans tache.
JULES PELOUZE
JULES PELOUZE
ELOGE
PRONONCÉ
DANS LÀ SÉÀNCR PUBLIQUE ANNUELLE DE l' ACADÉMIE DES SClEr?CES,