LE 25 NOVEMBRE
Messieurs»
Quelques familles ont eu le privilège de compter plusieurs de leurs membres dans notre Académie et d'y perpétuer ainsi la tradition du travail, du dévouement à la science et du génie de Tobservation. Les Cassini, les Jussieu, les Richard, pour ne citer que ceux qui ne sont plus, en offrent des exemples bien connus.
Ces exemples se manifestent surtout dans les établissements où les savants sont logés à côté de leurs collections, do leurs instruments, de leurs laboratoires. Familiarisé de bonne heure avec les habi-
( ' ) Extrait du tome XXXVIII des Mémoires <ic l'Académie des Sciences.
tudes (l'une vie occupée, le fils connaît déjà les objets et les moyens d'étude avant d'avoir appris à les comprendre; confident des jouissances que procure la découverte de la vérité, témoin du respect que son père inspire, il veut, par une pente naturelle, en suivre les traces et recueillir son héritage d'honneur, souvent le seul qui lui soit légué.
L'Observatoire, le Jardin des plantes, ont particulièrement joui de ce privilège, et, si le premier de ces établissements se vante d'avoir fourni les trois Cassini, le second peut se glorifier de compter, non seulement les trois Jussieu, au nombre de ses professeurs les plus célèbres, mais aussi trois Geoffroy, parmi les cinq membres de cette famille qui ont appartenu à l'Académie des Sciences : le chimiste Etienne-François Geoffroy, qui essayait, en 1718, de découvrir et de fixer les lois de l'affinité chimique; le grand anatomiste Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, rival de Cuvier, dont les doctrines ont donné lieu dans cette enceinte même, il y a quarante ans, aux discussions les plus hautes; le naturaliste, enfin, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, objet de cet éloge, qu'une mort prématurée a enlevé à la science dans la force de l'âge et du talent.
Isidore Geoffrov Saint-Hilaire naissait à Paris, au .lardin des plantes, le 16 octobre i8()5, dans celle demeure modeste, habitée aujourd'hui encore par sa
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(ligne mère, la nation ayant voulu, par respect pour son nom illustre et pour ses vertus, que Tasile de sa vieillesse fût sacré; décision dont la science de tous les pays a pris sa part de reconnaissance.
La naissance du jeune héritier d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire mettait le comble au bonheur du célèbre professeur, à qui tout souriait alors. Le Muséum d'Histoire naturelle auquel il avait voué sa vie était resplendissant : Jussieu venait de créer la méthode naturelle; Haûy, la cristallographie; Lamarck, la classification des mollusques; Cuvier, Tanatomie comparée; Yauquelin, par la simplicité de ses mœurs> la sûreté de ses analyses et le nombre de ses découvertes, méritait le nom de Scheele français. Etienne Geoffroy Saint-Hilaire lui-même esquissait les grandes lignes de la philosophie anatomique, et Ton faisait alors, me disait-il avec chaleur, dans un langage qui peut sembler hyperbolique, mais qui n'était que vrai, et l'on faisait alors, dans ce petit coin de terre, une découverte par semaine.
Gomme savant et comme père, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, dont l'imagination vive s'exaltait facilement, devait accueillir avec transport la naissance de son fils sous ces heureux auspices; il y voyait l'horoscope favorable qui promettait un héritier k sa gloire déjà européenne. Son espoir ne fut pas
trompé; non qu'il ait eu pour successeur un autre lui-même, car, s'ils ont poursuivi le même but, rien ne se ressemble moins que les méthodes de nos deux confrères.
Etienne Geoffroy Saint-Hilaire avait une àme de feu; toutes ses créations portent l'empreinte de la fougue et de la spontanéité. Son fils avait le travail soutenu, la décision lente et réfléchie. Érigeant, chacun à leur manière, une statue à la Vérité, l'un tirait du moule le bronze encore brûlant; l'autre, avant d'y toucher, attendait qu'il fût refroidi.
Aussi, lorsque son fils essayait ses premiers pas sur le terrain de la science, alors que lui-même avançait vers le terme de sa carrière, Etienne Geoffroy se montrait-il de plus en plus ardent à la recherche des lois de l'organisation, tandis que son fils, dont la jeune imagination aurait pu s'enflammer, devenait de plus en plus réservé. Celui que l'âge aurait dû calmer était plein d'ardeur; celui que les illusions du début auraient pu enivrer se montrait circonspect. Le père voulait deviner la nature par des inspirations soudaines, et il y parvenait souvent; le fils voulait prouver, par des raisons solides, que son père avait deviné juste, et souvent aussi il avait le bonheur d'v réussir.
Si le dévouement du fils pour la défense des (lérouvert<*s (h» son pi're n'avait rien (|ui put sur-
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prendre, il n'en était pas do même des sentiments de ce respect, un peu étonné, que lui accordait en retour le hardi novateur. Il comprenait mal que ce fils prudent ne voulût pas s'élancer dans l'espace; mais il était charmé de le voir marcher d'un pas sûr et ferme à travers les terres mal connues du domaine paternel, et de reconnaître qu'il y traçait des chemins où désormais personne ne pourrait s'égarer. Si le premier, en effet, découvrait de nouveaux mondes scientifiques, le second en dressait la carte; leurs travaux se complétaient et demeurent inséparables pour la postérité, comme leurs noms.
Etienne Geoffroy Saint-Hilaire concevait sa pensée d'un premier jet et la formulait d'un seul trait par quelques paroles imagées qui ne s'oubliaient plus. Son fils attendait pour conclure d'avoir contrôlé toutes les données du problème et vérifié la suite entière de son raisonnement; né dans un autre milieu, il se serait dirigé vers l'École Polytechnique, son goût l'y portait : dans la plupart de ses écrits perce même le souvenir des travaux mathématiques de sa jeunesse et se trahit le désir de ramener à des formules abstraites les règles empiriques tirées de l'observation par les naturalistes.
Parmi les œuvres qui sont communes au père et au fils, du moins par le sujet, rien ne témoigne mieux
de cette différence dans le procédé de travail que l'ensemble de recherches auxquelles ils se sont livrés sur les monstruosités.
Les monstres, leur nom seul Texprime, étaient considérés autrefois comme des erreurs de la nature ou des violences faites à ses lois. Rompant avec ce passé, Etienne Geoffroy s'écrie avec Montaigne : Les monstres ne le sont pas à Dieu qui voit dans l'immensité de son ouvrage l'infinité des formes qu'il y a comprises. Il ajoute, et il faut en convenir, toute la théorie des monstruosités est là : Ce qui manque dans les monstres simples révèle un arrêt, ce qu'ils ont de trop un excès de développement; dans les monstres doubles les organes se mêlent et se confondent par l'attraction de soi pour soi, expression où il faut voir une figure de rhétorique et non un théorème de mécanique.
Isidore Geoffroy publie, à son tour, l'histoire générale et particulière des anomalies de l'organisation en un traité classique en trois volumes. Il y réunit tous les faits relatifs aux monstruosités et aux vices de conformation ; il les subordonne aux vues de la philosophie anatomique; il range les monstres par ordre méthodique et les d énomme selon les règles de la nomenclature linnéenne. Son travail prend dans la science un rang définitif et constitue un code des
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anomalies de rorganisation auquel il n'a plu^ été touché.
Le père nous avait laissés éblouis par quelques sentences vraies et profondes; le fils nous laisse convaincus par une œuvre achevée. De leur travail commun, il reste à la France l'honneur d'avoir fait rentrer les anomalies de l'organisation et les monstruosités, jusqu'alors inexpliquées ou considérées comme des contre-sens, dans le domaine des faits naturels, nécessaires et conséquents, les conditions qui les produisent étant données.
A ne considérer que les simples variations de la taille, il y a des nains et des géants. Ou s'arrêtent les dimensions de l'état normal, où commencent celles qui appartiennent à l'état monstrueux? la nature a-t-elle jamais réalisé les fictions de Gulliver ? Isidore Geoffrov Saint-Hilaire aborde et résout ces questions.
Les nains célèbres ne manquentpas. Qui ne connaît l'histoire du nain du roi de Pologne, présenté dans une assiette à l'église, le jour de son baptême, à qui un sabot servit de berceau, et qui dans son plus bel âge atteignit environ 3o pouces de haut ? Or les nains très nombreux dont l'histoire a gardé le souvenir avaient tous, comme lui, la taille comprise entre a et 3 pieds. Ayant figuré dans l'entourage
des souverains, leur signalcmonl et souvent leurs portraits nous ont été transmis : Auguste, Julie, Tibère, Domitien, Héliogabale, avaient leurs nains ; Catherine deMédicisen avait plusieurs, et Henriette d'Angleterre comptait parmi ses plus fidèles serviteurs le célèbre Geoffrey Hudson.
Notre confrère démontre qu'il y a trois espèces de nains : les nains permanents qui le sont dès le sein de leur mère, qui le sont encore à leur naissance et demeurent tels pendant toute leur vie; les nains accidentels qui, nés et restés d'abord dans cette condition, reprennent à un certain âge la taille de l'homme ordinaire ; enfin ceux dont les dimensions n'offraient d'abord rien d'étrange et dont le développement s'est arrêté au milieu de l'enfance et pour toujours.
Mais, si la taille de l'homme ne peut pas s'abaisser au-dessous de la moitié, qui l'empêche de s'élever jusqu'au double et au delà? Que faut-il penser des Patagons?Existe-t-il encore des géants dans quelque partie du monde: en a-t-on observé dans les temps historiques? Les géants seraient-ils nos ancêtres, comme on l'a dit, et, les hommes actuels ayant dégénéré, nos premiers parents auraient-ils à rougir de l'humble taille de leurs descendants?
En 171 8, un membre de l'ancienne Académie
ISIDORE GKOFPROY S A INT-HI LAIRE. aOQ
(les inscriptions, Henrion, n'en doutait pas. Il faisait venir l'homme de haut vraiment, et, selon ses calculs, la taille d'Adam était de i23 pieds 9 pouces; celle d'Eve de 118 pieds 9 pouces et 9 lignes; Noé, déjà un peu baissé, ne dépassait guère 100 pieds, et le genre humain, diminuant sans cesse, devait se réduire quelque jour à une légion de mirmidons.
Ceci n'est qu'une fantaisie de savant; pourquoi cependant chez tous les peuples, même en Amérique, signale-t-on l'existence de races gigantesques, comme ayant précédé sur la terre l'apparition de l'homme actuel ou comme ayant coïncidé avec elle? Les géants foudroyés par Jupiter, lesCyclopes, Polyphème dont les restes étaient signalés à Trapani dans le xiv® siècle et conduisaient à lui attribuer 3oo pieds de haut; le roi Teutobochus découvert sous Louis XIII au bord du Rhône, et beaucoup de traditions chez les peuples les plus divers, attestent combien l'homme est disposé k croire à l'existence de ces premiers êtres d'une taille exagérée. Les ossements de mastodonte déterrés dans l'antiquité par le travail des ouvriers terrassiers ou mineurs, et dans les temps plus modernes, à une époque à laquelle Cuvier n'avait pas restitué ces débris à leur type antédiluvien, avaient sans doute fait naître cette tradition, qu'ils ont longtemps entretenue, en
aïo £loges.
fournissant à la cFédulité de nouveaux arguments.
Isidore Geoffroy Saint^Hilaire démontre, cependanty que la taille de Thomme n'a jamais varié; qu'elle reste fixée, pour le passé, comme pour le temps actuel, à 5 ou 6 pieds dans la plupart des cas ; qu'elle s'écarte rarement de cette limite; que les géants de 7 pieds sont peu communs, ceux de 8 pieds rares, et qu'au delà, vers 9 pieds au plus, on ne connaît que des cas douteux.
L'espèce humaine tend donc à rester, non seulement depuis les temps historiques, mais même depuis son apparition sur la terre, nous sommes autorisés à l'aflirmer, dans les limites que nous observons aujourd'hui; d'ailleurs, ni les nains, ni les géants, ne se reproduisent; ils sont presque toujours stériles, et leurs enfants, quand ils en ont, retournent au type commun, eommc s'il était interdit à l'homme d'engendrer des peuples de géants ou des peuples de pygmées.
L'antiquité, qui connaissait si bien le côté moral de la nature humaine, avait observé la diflérence qui existe, sous ce dernier rapport, entre les nains et les géants; Polyphème est une dupe facile à tromper, Ésope le plus spirituel des hommes. Aucun écrivain n'a mieux saisi ce double caractère que Walter Scott, dans les scènes où il fait intervenir,