ISIDORE GEOFFROY S AIN T-HILAIRE
soit la lenteur stupide du portier géant du château de Kenilworth, soit la pétulante jactance de Geoffrey Hudson, type du nain en bonne santé. Ce dernier personnage n'avait pas besoin d'être flatté; il suffisait de peindre, d'après les Mémoires du temps, cet avorton qu'un géant tirait de sa poche, qu'on servait dans un pâté sur la table du roi, qui n'en recevait pas moins le titre, mérité par sa bravoure, de capitaine dans l'armée anglaise, et qui, après avoir tué dans un duel à cheval son adversaire d'un coup de pistolet, allait terminer sa vie en prison, comme conspirateur.
Entre les anomalies détaille et les monstruosités, il y a une grande distance. Les unes peuvent engendrer la pitié ou la curiosité, les autres excitent la répugnance ou la terreur. Chez les anciens, la naissance d'un monstre était considérée comme un présage de malheur.
Au commencement du siècle dernier, dans cette Académie, une longue discussion s'éleva à leur sujet entre Lémery et Winslow. 11 s'agissait déjà de savoir si les monstres étaient monstres en germe, ou s'ils le devenaient par accident, quoique provenant d'un germe régulier.
Winslow admettait des germes monstrueux, prédestinés à fournir des êtres difformes; Lémerv
soutenait la thèse opposée, qui constituait alors une nouveauté hardie.
Il appartenait aux deux Geoffroy Saint-Hilaire, portant la lumière et Tordre au milieu de cette confusion, de prouver que dans leur formation les monstres obéissent a des lois, et aux lois mêmes qui régissent le développement normal des êtres,
La nature, en créant des monstres, n'invente pas. Parfois, un membre attire a lui toute la nourriture et les autres s'atrophient, mais il n'y a pas création d'organe nouveau. Parfois un monstre manque de certains organes, et il ressemble alors aux animaux d'un ordre inférieur qui en sont privés naturellement; chez lui, ces organes ont éprouvé un arrêt de développement fortuit; chez eux, un arrêt normal de développement. Dans aucun cas, les monstruosités humaines ne montrent rien qui annonce, soit une richesse nouvelle de l'organisation, soit l'indication d'un plan supérieur qui se trouverait avorté. Les monstres par défaut sont moins que l'homme, les monstres^ par excès sont l'homme mal construit; mais, de ces formes anomales, les unes demeurent au-dessous du plan sur lequel nous avons été créés, les autres ne le dépassent pas, comme si, même dans ses débauches, la nature ne pouvait sortir des limites qui lui ont été imposées par une main à laquelle il faut obéir.