LE 16 NOVEMBRE
MESSIEURS
Il y a quelques mois à peine, lorsque la Faculté me faisait l'honneur de me désigner pour porter la parole dans cette solennité que nous aimons tous, j'acceptais avec joie cette mission. La prospérité de l’École, celle de la Science dans le présent comme dans l’avenir, formaient à mes yeux un tableau plein d'intérêt. Je me sentais heureux, pour la Faculté et
pour le pays, d’avoir à le déployer devant vous.
Vos collections agrandies d'un nouveau musée, | . . ’ monument élevé à la science anatomique; vos étu-
des raffermies par un système d'examen longuement
élaboré et dont vous saurez comprendre et accepter
les sages exigences; une loi sur l'exercice de Îa
Médecine provoquée par le corps médicaltoutentier, préparée dans cette enceinte même par une commission savante et dévouée, sous l'inspiration d’un Ministre (‘) dont la raison élevée recherche et saisit tout ce qui est utile, noble et grand, et, pour rentrer dans la spécialité de mon enseignement, la Chi- | mie organique florissante, prêtant à l’art de guérir | un appui de jour en jour plus direct et plus sûr : telles étaient les images que je me félicitais d’avoir | à vous rappeler ou à vous peindre.
Pourquoi faut-il qu’une perte cruelle et soudaine | soit venue envelopper d’un crêpe funèbre cette | cérémonie, qui semblait réservée à de plus douces | émotions!
Mais, hélas! qu’elle estincomplète et troublée cette fête de famille, lorsqu'il y manque ces deux frères | si tendrement unis, si universellement aimés, si ! savants et si bons, l’ornement et l’espoir de la | Faculté; quand le plus jeane, arraché à tout ce qu’il ! aimait, à votre affection, à la Science, vient de | quitter la vie au moment où la fortune, trop longtemps sévère, adoucissait ses rigueurs; quand son | frère ainé, disons mieux, quand son véritable père, | brisé par la maladie et par la douleur, va redemander des forces à des climats plus doux, impuissant à |
(1) M. de Salvandv.
remplir aujourd'hui, dans cette chaire, des soins qui, partagés, faisaient son orgueil et sa joie, et où désormais il ne pourra chercher que des consolations !
Vous ne vous étonnerez pas si, en présence d’un tel malheur, je n'ai pas songé un seul instant à ma propre faiblesse et si je n’ai pas hésité, sûr de vos sympathies, à me faire l'écho des regrets de la Faculté, inclinant mes scrupules devant les douleurs et les vœux d’une famille désolée.
A en juger par la date de sa nomination, qui remonte à peine à trois années, à en juger par son âge, qui le classait parmi les plus jeunes d’entre nous, notre infortuné collègue, Auguste Bérard, devrait laisser ici peu de ces amitiés anciennes, de ces souxenirs profonds etdurables qui nes’acquièrent qu'au prix d’une longue habitude. Mais, vieil émule de vos nombreux concours, il avait gagné depuis si longtemps, à cette place même, l’estime de ses juges et le respect de la jeunesse, que l'École perd une de ses anciennes renommées dans ce professeur qu'elle venait à peine d'acquérir.
Près de moi, j’apercçois ses maitres; autour de moi,
ses anciens rivaux; partout, des amis qui l'ont pleuré.
Que de souvenirs se concentrent autour de cette place, vide maintenant, occupée, il y a si peu de
jours, par un professeur qu'on avait vu, parcourant tous les grades, interne des hôpitaux, trois fois lauréat de l’École pratique, aide d'anatomie, prosecteur de la Faculté, chirurgien des hôpitaux, et enfin successeur de Sanson, dans cette chaire de Clinique chirurgicale où la fortune jalouse vient de briser avant le temps deux existences si dignes d’une plus longue durée!
Auguste Bérard atteignait à peine sa quarantecinquième année. Il était né en 1802, le 2 août, dans le département de Maine-et-Loire, en un petit endroit nommé Varrins. Sa jeunesse fut pénible : livré à lui-même, il n'eut d’autre soutien que sa mere, d'autre guide que son frère ainé. Toutes les séductions de l’oisiveté, celles du vagabondage d’une enfance inoccupée et ignorante, demeurèrent impuissantes devant ce goût inné du travail, cette ambition honnête, cette aptitude particulière au bien, qui caractériseraient celui que nous avons perdu, si on ne les retrouvait au même degré dans le frère qui nous reste.
Ici, l’on se souvient de les avoir vus, ces deux . jeunes gens, livrés à eux-mêmes : l’un, déjà interne des hôpitaux, grâce à son travail opiniâtre, secondé par la plus heureuse nature, par la facilité la plus charmante; l'autre, arrivant à Paris avec sa famille, dont le patrimoine était alors dissipé.
Ce dernier voulait prendre le mousquet et tenter | la carrière des armes; le frère aîné le suppliait de partager sa chambre, d'étudier la Médecine; il se
| montrait prodigue de promesses que la fortune avait enfin réalisées pour le décider à demeurer sous la sauvegarde de son expérience, sous celle de son | amitié.
Leur misère était telle alors que, pendant quelques mois, Auguste, à peine vêtu, n'osait pas quitter la chambre de son frère. Rude école du malheur, que tant d’entre nous ont connue!
__ Dans cette chambre, il passait son temps à dissé- quer sous la direction de son guide amical. Ces études sévères lui préparaient de prochains succès, car bientôt, lui-même, il fut nommé interne à son tour et 1l figurait au premier rang sur la liste.
Et, pour montrer tout ce qu'il avait appris dans ces longues heures de travail solitaire, dirigé par une affection toute paternelle, pour montrer commentil avait su reconnaître et récompenser les soins dontil avait été l’objet, disons seulement qu'Auguste Bérard sut conquérir sa réception gratuite par les trois prix successifs qu'il remportait dans les concours de l'École pratique.
Heureux temps pour les deux frères, où, confiants dans leurs forces et dans la fortune, ils s’élançaient dans la lice, soutenus par une amitié que la
mort seule pouvait rompre, et sûrs d'obtenir la premiere place un jour, au nom des droits que
garantit un travail opiniätre, au nom de ceux que «
donne une intelligence sereine et cultivée!
Et pourtant, que d'obstacles à vaincre! combien
de ces luttes épuisantes et meurtrières à subir!»
Triste destinée, mes jeunes amis, que celle où la pensée, toujours excitée par le contact des faits, par le mouvement de la Science, s’élance sans cesse vers des voies nouvelles, et où, toujours réprimée par les exigences du concours, elle retombe sans cesse dans l’étude du passé. Quiconque livre sa vie à de telles chances se condamne peut-être au supplice de Tantale. Les découvertes dont 1l aperçoit le germe jettent des lueurs passagères dans les profondeurs de son àme; mais, dès que son imagination, saisie par leur éclat, veut s’élancer à leur poursuite, 1l se sent rudement ramené vers la terre par les froides réalités des batailles du lendemain.
Aussi, quand nous perdons des hommes qui ont
subi de telles épreuves, au moment où ils viennent d’en sortir, nous les perdons toutentiers. Leur pensée, encore cachée dans ces limbes de l'intelligence, où elle couve longtemps avant d'éclore, se serait enfin produite sous la douce influence de cette liberté si nécessaire à l'invention, de cette confiance
De
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qu’une position élevée communique, de ce repos de l'âme qui en raffermit tous les ressorts.
Aussi, entendrez-vous tous les amis, tous les élèves de Bérard s’écrier : « Ne le jugez pas seulement sur ses œuvres; elles ne vous donneraient de sa valeur qu’une idée imparfaite. Jugez-le sur limpression qu'il produisait au lit du malade, comme opérateur, à sa clinique, dans ses leçons improvisées, si riches et si méthodiques. » Là, en effet, on avait la révélation de l’homme que nous avions choisi, du professeur que nous admirions dans Îles actes de la Faculté, et dont l'esprit droit, la pensée lucide et le jugement sûr, pour enfanter de grandes choses, n'avaient plus qu’à s'appliquer à des objets nouveaux.
Je viens de toucher à l’une des plaies secrètes de cette âme modeste et calme. Aborder les concours, s'élever jusqu’à cette chaire, y prendre la parole au nom de la Science : tel avait été le rêve de la jeunesse d'Auguste Bérard. Pour le réaliser, sa conscience ne connaissait pas deux routes. Il voulait s’en rendre digne par une étude approfondie des trésors que nos devanciers nous ont laissés, il tenait avant tout à ce que son enseignement, miroir exact et fidèle de la Science, vint en refléter à vos yeux toutes les vérités.
Scrupules d’un cœur honnête, qui ne veut pas
laisser dans l'ombre les droits d’un inventeur, qui aime à les rappeler à la reconnaissance publique; scrupules aussi d’une intelligence impartiale, toujours disposée à tenir compte au passé de ce qu’elle en à reçu.
Ces scrupules sont plus rares qu’on ne pense; les plus grands esprits peuvent les ignorer.
N'avons-nous pas vu les mathématiciens les plus illustres employer la Géométrie pour faire leurs découvertes, exposer ensuite celles-ci par l'Analyse et détruire avec le plus grand soin toute trace et tout souvenir de la voie qu'ils avaient parcourue?
C’est qu'il en coûte aux plus rares esprits de sentirque, dans la marche lénte, mais sûre, du génie de l'humanité, ils ne sont qu'un accident, de reconnaitre que dans ce mouvement de la marée intellectuelle, qui élève le niveau de l’âme humaine, ils ne sont qu’une vague un peu plus vigoureuse qui précède les autres, mais qui ne dépasse guère la ligne qu'elles allaient toutes bientôt franchir, poussées par la main de Dieu. Les raisonnements que l’homme peut se permettre avec sécurité sont si courts, qu'ils répugnent à nous en faire la confidence et qu'ils préferent jeter le voile sur le point d'où 1ls sont partis, jaloux d'offrir à l'admiration des vérités qu'on dirait écloses dans leur sein par une génération spontanée, et qui, pareilles au Nil, brillent tout d'un
coup sur la scène du monde, tandis que lœil cherche en vain la source qui les a produites.
Ne craignons pas de dire, cependant, que l’homme est impuissant à se poser le moindre problème par le seul effort de sa pure intelligence, qu'il est contraint de les demander à l’observation même de la nature, comme si son attention, trop faible, avait besoin d'être soutenue par la réalité des faits, comme si cette base solide était indispensable à l’édifice toujours chancelant de ses raisonnements.
S'il en est ainsi des inventeurs sérieux, qu'attendre de ceux qui n’ont à ce titre que des prétentions mal fondées? Écoutez-les : ils auraient fort bien pu se passer des travaux de leurs devanciers, ils ne leur ont rien emprunté, ils ne leur doivent rien. Modestes, ils avouent que c’est en eux que la Science commence; orgueilleux, ils ajoutent que c’est en eux qu'elle finit.
Ne soyons done pas trop surpris, si celui qui croit que la Science repose sur les faits, qu’elle est l'œuvre de l'observation et des siècles, qu’elle doit, pour être comprise, s’étudier à ses sources, que son exposition serait incomplète et fausse si le tableau du présent était mis sous vos yeux sans tenir compie des droits et des travaux du passé ; ne soyons donc pas surpris si celui-là blesse mille prétentions dans autrui et se fait, dans son honnête candeur,
une part si réduite à [ui-même, que nul ne soit tenté de lui céder la place.
Telle était la situation d'Auguste Bérard, et rien ne la caractérise mieux que cette phrase d’un de ses meilleurs livres :
« Quelque variée qu'elle ait été, l'expérience d’un seul homme ne peut être comparée à l’expérience de tout le monde, et le véritable moyen de mettre cette dernière à profit, de se l’assimiler, c’est l'étude. Hors de là, pas de condition de progrès; car chacun recommençant en quelque sorte à construire l'édifice de la Science le réduit à son propre génie. »
Et lorsqu'il ajoute, allant au-devant de ce qu'il appelle d’indignes attaques : « Je m'attends bien à voir dénaturer ma pensée; on dira que je déprécie la pratique, parce que je recommande l'étude », il ne peut rester alors aucun doute sur le jugement que ses rivaux essayaient de faire accepter au publie sur son compte. À les entendre, « Auguste Bérard était un érudit, rien de plus; sa prétendue science était de la mémoire, pas davantage; ses inventions bien peu de chose : il suffisait de lire le jugement tempéré qu'il en portait lui-même pour en être convaincu ». Rien de tout cela n’était vrai : nous allons le prouver.
Bérard a laissé deux Mémoires : l'un Sur l'usage
de l'irrigation par un courant d'eau froide dans le trartement des plaies, usage alors récemment renouvelé par Josse; l’autre Sur l'emploi du bandage inamoetble dans le traitement des fractures.
Ces deux Mémoires sont réunis par une pensée commune, qu'ilne m'appartient certes pas de caractériser, mais que, mieux autorisé, je n'hésiterais guère à proclamer l’une des découvertes de la Chirurgie moderne.
Un homme robuste, jeune, bien portant, se trouve tout à coup frappé par un de ces accidents dont la fréquence augmente avec les progrès de la civilisation et ceux de l’industrie. Sa main est labourée par l’explosion soudaine d’une arme à feu; son bras est déchiré, écrasé par les cardes ou les laminoirs d’une usine; sa jambe est broyée sous les roues d’une voiture, sous le poids de quelque lourd fardeau.
Que faire alors? Substituer à cette plaie irrégulière, source d’une interminable série de phénomènes consécutifs, une plaie habilement calculée, d'une guérison plus sûre, produite par l’amputation du membre intéressé, sacrifice cruel, mais nécessaire à la conservation du malade?
Non; grâce à l'irrigation continue, mille exemples prouvent aujourd'hui que ce sacrifice n’est pas indispensable. Un courant d’eau amené sur Île
membre en péril, au moyen d’un seau armé d'un tube étroit, se distribue sur sa surface à l’aide des linges qui la recouvrent: Dès lors, les douleurs s'apaisent, l’inflammation tombe, la fièvre cesse; le calme, la confiance, la gaieté même, renaissent au cœur du malade, et le plus souvent la guérison marche rapidement.
Les parties déchirées se soudent; de nouveaux tissus se forment, et, sauf quelques lambeaux détachés au moment de l'accident, tout reprend sa place. Le chirurgien qui assiste à ce spectacle laisse à la nature tout l'honneur de la guérison, bornant son rôle à guider l’inexpérience du malade et à surveiller la marche de la cicatrisation.
L'irrigation continue a fait taire la douleur; avec elle, a disparu la source d’une maladie générale qui menaçait de s'emparer de l’organisation tout entière. Le mal est demeuré local, borné. Les tissus nerveux apaisés, il ne reste plus que les tissus fibreux, vasculaires ou cellulaires à restaurer ou à régénérer, et ils ont en eux-mêmes la force en vertu de laquelle ce travail réparateur s'effectue à chaque instant, lentement, sourdement et sans que nous en ayons conscience !
D'un blessé que l'accident dont il a été victime menaçait de transformer en un malade, l'irrigation refait un sujet bien portant, à sa blessure près;
d’une plaie qui allait devenir le foyer des désordres pathologiques les plus graves, elle fait le siège des phénomènes physiologiques les plus réguliers et les plus habituels de la vie.
Auguste Bérard avait été profondément frappé de ces circonstances ; elles exerçaient sur sa pensée une influence qui se manifestait souvent, et l’on peut croire qu'il en avait été plus impressionné qu’un autre, préparé qu'il était à leur attribuer toute leur valeur par une longue étude des heureux effets du bandage inamovible.
Sans doute, toutes les fractures ne comportent pas l'espèce de traitement dont Larrey a donné la première application raisonnée et méthodique, et dont Seutin et Velpeau ont consacré la pratique; mais beaucoup d’entre elles peuvent l’admettre avec succès.
Auguste Bérard a eu le mérite de s’en servir un des premiers d’une manière assez générale pour la rendre concluante; 1l a eu le premier la hardiesse, dans les cas de fracture de La jambe, les plus communs de beaucoup, de faire lever les malades dès le troisième jour, de les faire marcher avec des béquilles, et de les rendre presque à la vie commune, les dérobant de la sorte à tous les inconvénients, à tous les dangers qu'entrainent quarante journées de lie.
Ici encore, le chirurgien s’efface pour faire place à un opérateur plus habile que lui : c'est à la nature qu'il laisse le soin de réparer les désordres qu'elle saura maitriser. Seulement, le chirurgien fui en donne le temps, en préservant de toute atteinte la santé générale du malade. Il favorise son action en maintenant intactes les fonctions de nutrition, dont le concours est si nécessaire ; 11 la favorise encore en procurant ces alternatives d'exercice et de repos, indispensables au maintien de l'intégrité des fonctions du système nerveux.
Que dans cette voie il faille éviter tout excès, qui en doute? Qu'on ait exagéré le degré de liberté qu'il convient de laisser aux malades à la suite des fractures; que ceux-ci, soumis à une consigne moins absolue, aient parfois dépassé les limites qu’on leur avait prescrites, comment en serait-il autrement? Tout progrès dans l’art, comme dans la Science, n'est-il pas le fruit d’un tâtonnement, d’une oscillation”?
Mais, si, rectifiant l’exagération qui a pu se glisser d'abord dans l'application de cette pensée, on en conserve le sens général, il n’en demeure pas moins constant qu'il y a dans l’emploi du bandage inamovible le principe d’une méthode plus ou moins propre à limiter le traitement d’une fracture à ce qu’elle a de local et à le dégager de toutes les complications
qu'entraine un changement soudain et prolongé de régime, d'hygiène, d'habitude.
Là où Larrey avait vu surtout un système de pansement particulier, plus commode pour le malade, plus solide, moins embarrassant, plus exact, Auguste Bérard découvrait un système de médication nouveau.
J'aime à fixer votre attention sur cette pensée, parce qu’elle caractérise la vie chirurgicale d’Auguste Bérard. Vous y trouverez l'empreinte de ces études de Physiologie générale auxquelles 11 s'était livré dès sa jeunesse avec le concours de son frère. Elles lui avaient inspiré une confiance absolue dans les forces mêmes de la vie; il y avait vu l’auxiliaire le plus sûr du chirurgien qui opère si souvent dans des circonstances où rien encore n’en a troublé le jeu régulier.
Médecin habile, opérateur exercé, physiologiste savant, Auguste Bérard commençait une carrière nouvelle; il avait saisi le fil conducteur des recherches qui devaient peut-être l'illustrer.
Réduire de plus en plus la part faite à Facier, accroître sans cesse, au contraire, l'intervention &es forces naturelles de la vie; placer en elles toute la confiance que la Physiologie bien comprise nous apprend à leur accorder et s’en faire un auxiliaire lent, mais sûr, de la guérison par une disposition
savamment calculée des parties malades, telle était désormais sa tendance.
La vie, c'est le mouvement; le repos, c’est la mort. Vraie pour l’ensemble des êtres, cette maxime l’est encore pour les parcelles les plus ténues de leur organisation. Ce mouvement moléculaire incessant par lequel tous nos tissus inclinent à se modifier, tous nos liquides à se déplacer, à changer de composition intime, ce mouvement moléculaire, caractère fondamental de la vie, ne s'arrête qu'avec elle.
Or, quand il s’agit de réunir des os brisés, des chairs divisées, des tissus en lambeaux, la main du chirurgien aura rempli sa (che, si elle est parvenue à s'emparer de ce mouvement moléculaire créateur, à le maintenir dans une voie réparatrice, à l’empêcher de produire des végétations gourmandes qui génent la marche de la guérison, qui souvent la rendent impossible à jamais.
Dans la guérison rapide d’une plaie par première intention, cette force régénératrice, ce mouvement moléculaire incessant de nos tissus, montrent toute leur puissance; dans l'ankvlose d’une articulation fracturée, elles font voir tout leur danger; dans les vastes foyers de suppuration qui affaiblissent et emportent sisouvent le malade, une de leurs déviations les plus communes.
Auguste Bérard cherchait à prévenir ces dévia-
AUGUSTE BÉRARD. 19 tions, à écarter ce danger, à s'emparer de cette force.
Aussi trouverez-vous, en lisant son Mémoire sur l'irrigation continue, qu'il se console assez aisément d'avoir été devancé par Josse père dans la résurrection de ce procédé, d’avoir été devancé même par son fils dans la publication des observations propres à en constater l'efficacité.
I] suflisait à sa conscience d’honnête homme d'être sûr que lorsqu'il en parlait depuis longtemps à son hôpital, quand il en présentait l'usage, il ignorait les recherches du chirurgien d'Amiens. Il suflisait à sa juste confiance dans l'avenir de sentir que, derrière l'expression des faits, se cachait un principe de conduite pour le traitement des maladies chirurgicales, principe qu'il saurait bien 11lustrer par de nouvelles applications.
Que d’autres suivent aujourd’hui cette voie ; qu'ils demandent à la Physique, à la Mécanique, à la Chimie même, de nouvelles ressources ; à la Physiologie, à l'étude microscopique des tissus, de nouvelles règles de conduite, et le principe dont Bérard avait saisi la généralité, dont il avait tenté l'application régulière, ne demeurera pas stérile entre leurs mains.
Lui-même n’avait-il pas déjà tenté, dans ces derniers temps, de réduire les sacrifices auxquels Île
chirurgien se croit condamné dans les cas de gan-
grène et de trouver dans les forces de la nature quelques ressources nouvelles contre leurs dangereuses conséquences?
N'avait-il pas étudié avec un soin particulier quelques questions d’ostéogénésie, fidèle à la marche qu'il essayait d'imprimer à ses pensées, à ses études?
En effet, c’est elle qui donne la loi de la consolidation des fractures, du décollement des épiphyses, de l'établissement des fausses articulations. Toutes ces questions de pure pratique ne trouvent de réponse sérieuse que dans les recherches de lostéogénésie elle-même.
Mettre à profit, en faveur du travail dont un os malade doit devenir le théâtre de la guérison, les forces naturelles en vertu desquelles cet os s’est produit, tel est le problème qu’Auguste Bérard s’était proposé, et qui l'avait conduit à étudier avec soin les lois de la formation des os longs, les plus exposés aux fractures, et à y reconnaitre des traits nouveaux.
M. Guérin a fait voir que ces lois reçoivent une application immédiate à la pratique, et que les faits constatés par celle-ci viennent pleinement à l'appui des opinions de l’ostéogénésie.
Sans rappeler ici Fexpression anatomique de ces
loiset en les ramenant à l'expression physiologique.
dans laquelle Bérard les résume lui-même, on peut dire que la promptitude de l’ossification dans les diverses parties d’un os est en raison directe de la facilité et de l'abondance avec laquelle Le sang artériel y pénètre.
Il suffit done de savoir si le cours de l'artère vers telle partie de los est direct ou réfléchi, pour être en mesure de préciser le degré de puissance avec lequel l’ossification tendra à s’y effectuer.
Qu'ajouterais-je maintenant à vos regrets, en vous rappelant les six thèses remarquables soutenues devant la Faculté par Auguste Bérard, à l’époque de sa réception ou, plus tard, dans les divers concours auxquels il avait pris part: elles ont toutes une place réservée dans la bibliothèque du praticien.
Mais il en est une cependant qui mérite une attention particulière, c’est celle qui fut soutenue dans le concours de 1836, pour la chaire de clinique chirurgicale devenue vacante par la mort de Dupuytren. A cette époque, Sanson devait être préféré; mais tout le monde comprit néanmoins la valeur singulière d’une intelligence capable de coordonner, en douze jours, tous les matériaux d’un Traité du diagnostic dans les maladies chirurgicales, tout le monde désira l’attacher de plus près à la Faculté.
L'ouvrage n'existait pas; nul modèle n’en indi-
quait à l’auteur Ja marche, n’en fournissait les ma-
tériaux, et 1l ne s'agissait pas moins que de cette science du diagnostic, qui tient le premier rang parmi les diverses parties de l'art de guérir, qui en est à la fois la plus utile et la plus difficile.
Quelle sera la base des raisonnements du chirurgien? quel sera le but de son traitement faux ou indécis, lorsqu'un diagnostic infidèle sera venu jeter le trouble dans son esprit? Hélas! il ouvrira quelque anévrisme pris pour un abcès, il essayera de réduire quelque tumeur graisseuse confondue avecune hernie.
Mais, si le diagnostic est une partie si essentielle de l’art et s’il laisse quelque chose à désirer encore aujourd'hui, du moins pouvons-nous espérer qu'avec le temps il atteindra une perfection absolue?
Bérard prouve que le diagnostic des maladies chirurgicales est plus facile que celui des maladies du domaine de la Médecine proprement dite; 1l fait voir ses progrès immenses sous l'inspiration de Sabatier, de Dubois, de Boyer, de Dupuytren, de Roux, dont le nom, historique déjà, veut que vos applaudissements l’associent à cette pléiade illustre; 1l ne craint pas d'avancer enfin que ce diagnostic pourra bientôt atteindre l'espèce de perfection qu'il est donné à l’homme d'espérer dans ses œuvres.
Mais il ajoute, avec un grand bonheur d’expression et une grande finesse de pensée, qu'en le sup-
AUGUSTE BÉRARD. 29 posant fondé même sur une base inébranlable au point de vue de la doctrine, il faudrait tenir compte encore dans l'application, parmi les causes d’erreur inévitables à la faiblesse humaine, des illusions produites par deux tendances de notre esprit opposées et pourtant également fréquentes.
L'observateur, en présence d’un fait qu'il cherche à caractériser par son assimilation à d’autres faits, rencontre presque toujours deux routes: l’une mène
à l'erreur, l’autre conduit à la vérité. Laquelle sui-
vre? A certains égards, le fait qu'il étudie ressemble à des faits qui lui sont bien connus; il est même près de se prononcer pour leur identité. Mais pourtant quelques différences le frappent, le troublent; il hésite et bientôt, alarmé de leur importance, il va porter un jugement tout opposé.
Jeune et hardi, il se laissera toucher par les rapports de ressemblance; plus àgé, plus circonspect, les différences Le frappent davantage. Dans le premier cas, 1l pourra se montrer irréfléchi; dans le second, timide à l'excès. Les esprits inventifs, les imaginations vives, tomberont facilement dans le premier piège ; lescaractères plus calmes, habitués à tout soumettre à l'analyse, à la discussion, n’échapperont pas sans péine au second.
Ainsi, dans le domaine de la Chirurgie, comme dans toutes les applications de l'intelligence hu-
maine, on verra renaître cette lutte, ce combat entre les deux tendances les mieux caractérisées qu’elle nous offre.
N'avons-nous pas vu Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, si dignes de répandre les lumières de leur génie sur l'étude de la nature, évoquant le même fait devant le tribunal de leur raison suprême, porter deux jugements différents et contraires sur son compte?
Comme si, par ces preuves de faiblesse, ces grands esprits avaient voulu consoler les médiocrités contemporaines.
Mais, à côté du danger qu’entrainent ces directions opposées de la pensée humaine, apprécions aussi les avantages qu’une puissante intelligence sait en faire sortir.
N'est-ce pas pour avoir accordé une juste Importance à des analogies qui frappaient les yeux de son esprit, sans s'arrêter aux différences reconnues par les veux de son corps, que Geoffroy Saint-Hilaire a fondé la philosophie anatomique, source inépuisable des plus heureuses découvertes; qu'il a su classer d'une manière naturelle ces monstruosités elles-mêmes, débauches de la nature, qu'on pouvait croire dérobées à jamais à toute règle, à tout contrôle?
N'est-ce pas, au contraire, pour avoir poussé dans
AUGUSTE BÉRARD,. 2) ses dernières limites l'étude des différences caractéristiques des êtres, qu'un jour Cuvier s’est trouvé prêt à tracer sans hésitation, d’une main ferme et prophétique, l’admirable plan de recherches où il annonçait qu’au moyen de quelques débris fossiles. il allait non seulement reconstituer l’ancienne population du globe, mais encore retrouver la chronologie exacte de ses révolutions passées ?
Respectons ces deux formes de l’esprit humain. Couvrons d’un manteau bienveillant les erreurs inévitables, hélas !'auxquelles elles nous exposent, mais ne méconnaissons pas les avantages qui sont propres à chacune d’elles.
Et, pour tirer de la remarque si juste de Bérard un conseil utile, permettez-moi d'ajouter que jamais Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire ne se montrèrent plus grands et mieux inspirés qu’au temps où leur jeunesse, unie par une amitié franche et loyale, mettait en commun, pour la recherche de la vérité, les qualités si opposées de leur esprit.
« Quel temps heureux, me disait un jour Geoffroy Saint-Hilaire, les yeux animés d’un feu divin, quel temps heureux que celui où nous ne passions jamais la matinée ensemble, Cuvier et moi, sans avoir fait une découverte! » Oui, sans doute, c'était là l'heureuse époque de leur vie, et ils l’auront bien re-
grettée lun et l'autre, lorsque, séparés à la fin de
leur carrière, ils manquaient tous les deux d’un complément que les hommes ne remplaçaient pas.
Imitez l'association si profitable qu'ils avaient formée dans l'intérêt de leurs recherches philosophiques, lorsque vous aurez vous-même à constater quelque vérité de l'ordre pratique.
Que ceux d’entre vous qui se sentent disposés à porter un jugement trop prompt, en se fondant sur les analogies, ne craignent pas d'appeler en consultation des confrères plus portés à scruter les différences et à s’y rattacher dans la combinaison de leur jugement.
Complétés l’un par l’autre, deux esprits aussi divers saisiront tous les aspects d’un même fait, et s'ils portent dans la discussion cette sincérité qui est l’apanage du vrai savoir, il est presque impossible que leur jugement ne soit pas l'expression même de la vérité.
Si vous vouliez apprécier à d’autres titres le maitre excellent que vous avez perdu, je recommanderais à vos méditations le travail remarquable qu'il avait publié naguère Sur les effets et les causes de l'introduction accidentelle de l'air dans les veines, épisode funeste, qui vient parfois compliquer des opérations chirurgicales déjà si graves par ellesmêmes.
Dans ces dernières années, Bérard avait entrepris
AUGUSTE BÉRARD. 27 avec le secours du plus jeune de nos collègues une
tâche de longue haleine : la publication du Compendium. Les fruits d’une expérience déjà vieille trou-
vaient là une occasion naturelle de se produire; une sérénité de jugement, qui se faisait remarquer en toutes circonstances, trouvait d’ailleurs mille occa- sions de s’y exercer à son tour.
J'aurais désiré que son jeune collaborateur, que son ami le plus intime et le plus dévoué, que le nouveau collègue qui vient de recueillir, au sein de la Faculté, l'héritage de Breschet, et qui a su déjà s'y concilier tant d’affections, prenant la place que le sort m'avait faite, vint ici vous entretenir, avec une autorité qui me manque, de travaux qu'il avait souvent partagés.
Mieux que moi il aurait su vous peindre ses regrets, ceux de la Faculté, ceux de la Science, mais il n'aurait pas mieux compris que moi les douleurs d'une famille frappée par un coup si cruel, si soudain, qu’elle doute encore de son malheur.
J'en ai si bien mesuré toute l'étendue, que, lorsqu'elle m'attribuait le pouvoir de l’adoucir, je n’ai pas hésité un seul instant à mettre de côté Les pages où j'avais essayé de faire briller à vos veux les récentes conquêtes de la Chimie organique.
Elles peuvent attendre une occasion, sinon meilleure, du moins plus libre.
Ne mettons aucun retard, au contraire, à verser sur des plaies encore. saignantes le baume de nos sympathies.
Que la compagne infortunée de notre confrère, que les deux jeunes filles auxquelles il laisse son nom trouvent dans notre empressement à consacrer le souvenir d’un époux si cher, d’un père si bon, une consolation digne de leur souffrance.
Il existait entre eux une réciprocité d'affection si complète! Bérard portait à sa femme, à ses enfants une tendresse si véritable! La mort d’une de ses filles, qu'il avait perdue depuis peu, lui avait brisé le cœur, et ses amis depuis lors n'avaient plus revu chez lui cette humeur égale et facile qui avait tout bravé jusque-là.
Frappé lui-même bientôt d’une incurable affection de la moelle épinière, il a succombé rapidement. Triste privilège de la Science, le mal s'était montré à ses yeux dans sa terrible vérité! et Join d'accepter les illusions dont ses amis cherchaient à bercer ses derniers jours, c'était lui qui les ramenait à l'observation sincère de la nature, résumait toutes les circonstances de la maladie qui le dévorait, et, calme comme à sa clinique, en signalait toutes les phases, en prédisait le terme rapproché.
Longue agonie que celle du médecin, qui mesure
tous les pas à l’aide desquels la mort s'approche de
sa couche! long supplice où, tandis que le cœur se brise sous la douleur d’une séparation inévitable, la raison en marque froidement le moment fatal.
Bérard n’était pas né sous une étoile favorable. Son enfance fut presque abandonnée; sa vie fut trop courte, sa mort connut toutes les douleurs.
Il dut tout au travail, à un travail persévérant et ferme, rien aux circonstances.
Aussi, en terminant ces lignes que sa vie m'inspire, dois-je répéter que, pour en apprécier la valeur, il faut porter bien plus les regards vers l'avenir qu'il s'était ouvert que sur le passé difficile qu'il venait de franchir.
La chaire qu'il occupait est une de celles où se fondent les grandes réputations, parce qu’elles donnent l’occasion de joindre l'exemple au précepte, et de montrer à la jeunesse la réunion des talents les plus divers. La connaissance du diagnostic; la dextérité, la sagesse de l'opérateur; la science et la parole facile et pénétrante du professeur, tout cela trouve à briller dans l’enseignement de la clinique chirurgicale.
Et pour que rien ne manque à l'éclat d’une telle chaire, combien sont graves les questions qui s’y débattent à chaque instant! Les opérations les plus cruelles, les plus chanceuses, drames sans cesse
renaissants, v créent des émotions que la marche
lente des maladies confiées aux soins du médecin ne saurait atteindre.
Et si le professeur s’élève au niveau de son rôle, si son regard plane avec autorité sur ces malades qui lui confient leur vie, si sa main exécute avec précision et calme les opérations qu'il a décidées, si sa parole, grave, digne et ferme, pénètre les âmes et entraine les convictions, alors le professorat devient un sacerdoce, et nul ne peut à meilleur titre que lui se considérer comme l’un des ministres de la Divinité sur la terre.
Mais, accordez-moi quelques instants encore; que je puisse, du moins, rappeler à votre reconnaissance les noms des créateurs de la Chimie organique, les noms de Lavoisier, de Foureroy, de Vauquelin, qui lui donnèrent le premier essor; ceux de Thenard, de Gay-Lussac, de Chevreul, qui en fixerent la marche; ceux de Boussingault, de Payen, qui en ont tiré la science de l’agriculture; ceux de Liebig, de Vühler, qui en ont fait l’une des gloires de l'Allemagne; ceux de Laurent, de Malaguti, de Gehrardt, si dignes par leurs succès des encouragements de l’Université; ceux de Pelouze, de Regnault, qu'elle a élevés au fauteuil académique ; ceux de Peligot, de Fremy, qu'elle en a rendus dignes; ceux de Millon, de Cahours, qui les suivent
de si près; et dans une direction plus spéciale, ceux
de nos confrères MM. Bouchardat, Mialhe ct Bernard (de Villefranche).
Dans cette énumération rapide, n'êtes-vous pas ‘fiers de voir tant de noms français briller d’un éclat si vif et si pur ? Comme on aime la patrie, quand on dénombre ainsi les gloires qui l’élèvent au-dessus de tous les pays du monde! Comme on aime ses institutions, quand on mesure leur fécondité à ce mètre de la grandeur morale!
Ces hommes, dont les travaux ont éclairé votre jeunesse, dont la pensée a nourri la vôtre, dont Île souvenir est mêlé à toutes vos études, ils ont commencé comme vous, la plupart sur ces bancs, et si leur nom brille au firmament scientifique, c'est pour vous rappeler sans cesse qu'ils vous y appellent auprès d'eux.
Aussi, m'étais-je appliqué à retracer l’histoire de leurs travaux, à peindre la marche de leurs idées, avec un vrai bonheur.
Aussi, m'étais-je efforcé de vous initier aux luttes de la Chimie actuelle, aux secrets des dissentiments qu'elle laissait éclater naguère, sûr de vous intéresser.
Aussi, tout entier à la pensée de vous servir, n'avais-je point hésité, portant plus haut un regard téméraire, à exposer ici sans détour tous les détails
de cette lutte persistante ef passionnée, que M. Ber-
Ja DISCOURS HISTORIQUES.
zelius soutient, avec lautorité d’un grand nom et d’une noble vie, contre l'invasion des idées nouvelles.
Vous auriez vu, d’une part, la Suède, fidèle aux
grandes traditions de Lavoisier, pousser jusqu'aux
plus extrêmes limites les conséquences des principes que notre illustre et malheureux compatriote léguait en mourant à la science qu’il a fondée.
Vous auriez vu, de l’autre côté, l’école française, fidèle aux leçons de l'expérience, enregistrer ses données, les rattacher entre elles par des généralités, dès qu’elles en paraissent susceptibles, acceptant les changements que l’état de la science justifie, avec une liberté d'esprit complète.
Vous auriez été surpris, peut-être, de constater que dans le conflit de deux opinions dont Fune se fonde sur la théorie pure, l’autre uniquement sur les faits, c'est cette dernière qu’on accuse de donner une part trop large aux vues de l'esprit.
Mais ces illusions ne sont pas rares dans l'histoire des sciences. Le rôle que chaque homme, que chaque école, ont joué dans les grands événements qu'elle nous transmet, n’est bien compris que de leurs successeurs. Quand une révolution est accomplie, quand ses conséquences, acceptées de tous, ont été poursuivies dans leurs développements,
quand les principes sur lesquels elle s'appuie ont
AUGUSTE BÉRARD. 33 enfin triomphé, le temps adoueit bientôt les vanités irritées par la lutte, et chacun voit alors sous un jour tout nouveau, sous un jour plus vrai, les opinions et les actes de ceux qui s’y sont mêlés.
Forcé de renoncer à vous initier à ces grandes querelles de la pensée chimique et du temps présent, je dois restreindre mon cadre, concentrer mes idées, et me borner à vous entretenir, à grands traits, de l’enseignement dont je suis chargé.
L'âme humaine, immortelle,immatérielle et libre; les forces impondérables dont elle dispose; les matières organiques que son souffle pétrit et façconne; les matières minérales qu'elle leur associe : quatre grands aspects de la vie, quatre grands problèmes de la mort. |
L'Église a posé et résolu le dernier d’entre eux dans cette phrase terrible et sublime qu’elle inscrit sur nos fronts, chaque année, quand elle y dépose une cendre symbolique et qu’elle répète le Memento qua pulvis es et in pulverem reverteris.
La Chimie moderne a résolu le troisième, quand elle a fait voir que l’air renferme tous les éléments des matières organiques; que les plantes sont les enfants de l'air; que les animaux dérivent tous des plantes; que toutes les matières organiques, enfin, représentent sur la terre des portions condensées de l'air proprement dit. Elle pourrait, frappant à
son tour l'orgueil de l’homme, lui dire : Souvienstoi que tu n'es que vaine fumée et que tu retourneras en fumée.
Mais la Physique nous dira-t-elle ce que sont les forces de la vie? Sans doute, la lumière, la chaleur, l'électricité, y jouent leur rôle. Le flambeau de Prométhée n’est pas un vain jouet de l'enfance du monde, et, sous son manteau, la Fable cache plus d'une vérité philosophique. Cependant, jusqu'ici, ces forces ne sauraient représenter toutes celles que la vie utilise. La force nerveuse dans les animaux supérieurs, des forces plus obscures encore dans les animaux inférieurs et dans les plantes, se dérobent à toute assimilation de ce genre.
Si Lamennais, dans sa magnifique synthèse de l'univers, n'hésite point à conclure que l'Ether, fonds commun des êtres, est l'unité première dans laquelle tout se résume, nous ne pouvons pas imiter 101 sa hardiesse.
Et bien qu'il soit certain aujourd’hui que le magnétisme et l’électricité ne constituent qu'un seul et même fluide; bien qu'il soit probable que la chaleur, la lumière et l'électricité sont unies ellesmêmes par des liens intimes; ici, dans le sanctuaire de l'observation et de l'expérience, nous devons attendre, pour admettre l'unité des forces de la nature, qu'un nouvel Oersted, qu'un nouvel Arago,
AUGUSTE BÉRARD. 39 qu'un nouveau Faraday ait reproduit avec de l'électricité quelque force nerveuse, qu'avec la forec nerveuse elle-même 1l ait régénéré de l'électricité.
Enfin, pour prendre ici la parole au nom de la Psychologie, pour vous entretenir de la nature de lâme, 1l faudrait la voix austère de notre savant collègue M. Bouillaud; pour analyser ses pénchants et ses passions, il faudrait la critique subtile d’un collègue non moins aimé, celle de M. Gerdy.
Plus humble dans mes prétentions, j'appelle vos regards sur un coin dédaigné de cette vaste science de la Médecine, à qui rien n’est étranger dans l’univers; qui, abaissant son œil sur les misères les plus infimes de la matière, et l’élevant peu à peu jusqu'à sonder les attributs de notre âme, marche toujours d’un pas sûr et libre dans un domaine qui est le sien.
Il y a dans les mers du Sud des iles qui s'élèvent peu à peu du sein de l'Océan, qui, bornées d'abord, s'étendent ensuite, comme une coupe dont les bords épaissis et étalés agrandiraient sans cesse le contour.
Formées par des polypiers, par des coraux, ces iles, envahies par quelques plantes, deviennent le siège d'une végétation active; le terreau s’amasse au fond de leur cratère et le remplit. Les animaux, l’homme s’en emparent, et le germe d’un nouvel
empire apparaît sur la terre.
Pourquoi ces polypiers dirigent-ils donc avec tant d’ardeur leur travail incessant de dedans en dehors: quelle est la particularité de leur organisation, quelle est la loi imposée à leur immense famille, qui les soumet à se ranger à une règle si favorable aux conquêtes que la terre fait tous les jours sur l'empire de Neptune?
Ne vous confondez pas en vaines suppositions; les lois de l'organisme n’y sont pour rien, les instincts de la vie n’y sont pas davantage.
Mais ces polypiers ont besoin de calcaire, pour construire leur demeure; ils en trouvent en dissolution dans l’eau des mers; ils l’en séparent, à mesure que celle-ci traverse leur tissu serré. En dedans de la coupe immense qui s'élève du fond des eaux, le calcaire est donc rare; en dehors il abonde : voilà, d’après M. Forchammer, tout le secret de cette forme providentielle, de cette tendance excentrique de leurs travaux. Voilà la mesure du rôle que la matière minérale, en général, que le calcaire, dans ce cas particulier, peuvent jouer dans le développement des êtres organisés.
N'est-ce pas un spectacle plein de grandeur que celui que la nature nous offre, dans la sublime simplicité de ses moyens? L’eau des pluies, chargée de l'acide carbonique de l'air, tombe sur nos collines calcaires ; elle s’y charge d’une parcelle de carbonate
de chaux, qu'elle verse dans la Seine, portée dans l'Océan ; des courants réguliers l’entrainent, et bientôt, saisie par desanimaux microscopiques, elleajoute une pierre imperceptible à l'édifice de ces empires nouveaux qui s’y préparent pour l'avenir de l'humanité.
Le phosphate de chaux fait la base du squelette de tous les animaux supérieurs; il se retrouve dans les tissus et les liquides de leur économie. L'analyse le reconnait dans les animaux inférieurs, dans les plantes elles-mêmes.
Le phosphore que ce sel renferme figure à son tour d'une manière mystérieuse dans la composition de la substance cérébrale et nerveuse, il se retrouve dans la laitance et dans les liqueurs analogues.
Or, le phosphore, le phosphate de chaux, sont si rares dans la nature, que, frappé de la difficulté que le sol éprouve à Le fournir aux plantes, un chimiste illustre s’écriait : « Rome a succombé le jour où la Sicile, épuisée de phosphate de chaux, n’a pu lui fournir le blé nécessaire à sa population immense. »
Il faut donc que ce phosphate de chaux retourne à la terre; et pour assurer ce retour, quels moyens simples et ingénieux la nature met en œuvre!
Recueillis dans le sol par les plantes, ces phosphates passent dans les animaux herbivores et de
ceux-e1 dans les carnivores où ils se concentrent.
Mais, à partir de ce moment, tout tend à les disséminer.
Si l'animal meurt, c’est une mouche qui pond ses œufs dans les flancs de son cadavre; il en naît des milliers de larves. Repues de sa chair, de son sang, elles poursuivent le cours de leurs métamorphoses, et bientôt, prenant des ailes à leur tour, elles portent au loin et dispersent en tous sens les phosphates qu’elles s'étaient assimilés.
Ce n’est pas sans but que la nature a voulu que ces chairs putrides, en proie aux vers qui les dévorent, fussent pour les grands animaux l’objet d’une répugnance profonde. Repoussés par l'aspect, par l'odeur de ces cadavres infects, on les voit s'éloigner pour là plupart, respectant le mystère qui s'accomplit.
Si les insectes répandent de toutes parts les phosphates contenus dans les chairs des cadavres, les hyènes, les chacals, les chiens dévorant les os, à leur tour, jouent à leur égard le même rôle.
Mais cela ne suffisait pas; abandonnés à euxmêmes, sur le sol, les os se divisent peu à peu et disparaissent. Quelle est la force nouvelle qui intervient pour en dissocier les éléments?
D’après mes expériences, c’est l’eau; non pas l'eau pure : le phosphate de chaux des os y est insoluble;
mais l’eau chargée d’acide-carbonique, celle des
pluies, des sources, celle en un mot qui baigne partout le sol. A la faveur de cet acide carbonique, le phosphate de chaux se dissout, les os se désagregent, et les derniers vestiges de la vie animale dispa raissent.
Mais, vous le savez, c’est cet acide carbonique dissous par les eaux, pénétrant dans les plantes et décomposé sous l'influence de la radiation solaire, qui fait leur nourriture principale.
Admirable mécanisme, qui permet que, à mesure que l'acide carbonique se détruit dans les feuilles, le phosphate de chaux redevienne insoluble et puisse entrer dans la composition des tissus du végétal.
Quel rôle y joue-t-11? Un rôle indispensable, car c’est par lui que toutes les matières azotées résistent à l’action de l’eau qui tend à les dissoudre, à les gonfler, à les désagréger. Il donne à nos tissus leur stabilité, comme il rend nos os fermes et solides; il protège de même par sa présence tous les tissu des plantes.
Peut-être faut-il concevoir qu’au moment où une molécule d'acide carbonique se décompose dans la feuille, qu'au moment où le phosphate de chaux qu’elle tenait en dissolution devient libre, c'est lui qui, s’emparant de l’albumine de la plante, produit ces flocons nuageux, première origine des cellules que chaque instant voit naitre.
Retournez le tableau maintenant et suivez cet air qui pénètre dans les cellules de votre poumon, qui se dissout dans votre sang pour y brüler le charbon qu'il renferme et reproduire l'acide carbonique dont nous constations la décomposition tout à l'heure.
Le sang veineux contiendra donc de l'acide carbonique dissous, de l'acide carbonique propre à rendre soluble le phosphate de chaux. Le sang veineux tendra donc, comme l’eau des pluies, à désagréger, à dissoudre nos os, à gonfler, à dissoudre tous nos tissus, toutes les cellules qui les constituent.
Sous son influence, la matière animale entraînée ira donc se brûler pour développer la chaleur qui nous est nécessaire, le phosphate de chaux dissous ira donc s’évacuer par les sécrétions urinaires.
Ainsi, une goutte d’eau chargée d'acide carbonique, dissolvant du phosphate de chaux et frappée par les rayons du Soleil, voilà la vie qui commence.
Une goutte de sang veineux saturée d'acide carbonique et rongeant nos tissus à qui elle enlève leur phosphate de chaux, voilà la vie qui finit.
Dans la plante, une cellule qui s'organise; dans l'animal, une cellule qui se détruit; là, de l'acide carbonique qui se décompose; ici, de l’acide carbonique qui se reproduit; là, du phosphate de chaux qui devient insoluble; ici, du phosphate de chaux qui se redissout; et ces faibles efforts peuplant la
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terre et les mers de tant d'êtres qui embellissent ou qui animent sa surface, qui sentent, qui pensent, témoignage sans cesse renaissant de la toute-puissance de la nature.
Vous montrerai-je, à son tour, le soufre voyageant d’un règne à l’autre, remontant des mers dans l'atmosphère pour retourner de là dans le sol, dans les plantes, dans les animaux, et redescendre la pente des fleuves qui le ramènent à la mer?
Que le mécanisme de toutes ces mutations est simple, mais qu'ilest efficace et sûr! La mer contient des sulfates, elle nourrit des mollusques. Les humeurs que ceux-ci sécrètent, avides d'oxygène, changent ces sulfates en sulfures. L'eau des mers dégage alors de l'hydrogène sulfuré. L’air l'emporte bientôt au loin, jusqu'à ce qu'il rencontre les débris de quelques plantes, dont les pores, par une propriété mystérieuse, obligent cet hydrogène sulfuré à se brûler et à produire ainsi de l'acide sulfurique; les sulfates dès lors sont régénérés.
Cet hydrogène sulfuré qui se dégage des matières animales putrescentes, des égouts infeets, des boues en décomposition, qui empeste le sous-sol de nos rues, qui souille toutes nos peintures, cet hydrogène sulfuré est l’un des termes les plus indispensables de l’une de ces grandes équations avee lesquelles se
joue la balance de la nature.
Il lui faut deux millions de kilogrammes de soufre au moins pour répondre aux besoins de la population humaine de la France; 1l n’en faut pas moins de dix millions de kilogrammes pour représenter la masse qui est contenue dans l’ensemble des êtres organisés que ce coin du globe alimente. Les sulfates que le sol recèle, cédant leur soufre aux plantes qui le donnent aux animaux, la terre en serait bientôt épuisée, si le réservoir des mers ne rendait pas sans cesse et partout, sous la forme d'hydrogène sulfuré, ce soufre si nécessaire à la vie des plantes, à celle des animaux.
Admirables lois de [a nature, qui, opposant sans cesse les deux règnes, permettent qu'en se multipliant les animaux augmentent la nourriture des plantes destinées elles-mêmes à leur servir d’aliments, qui veulent qu'à mesure que la végétation s'étend, l'air qu’elle purifie et les ressources qu’elle enfante soient à leur tour une excitation au développement des animaux !
Faut-il présenter à vos regards ce singulier contraste, qui veut que, des deux alcalis minéraux que la Chimie vous signale, la potasse se concentre surtout dans les plantes, la soude plus particulièrement dans les animaux ?
L'eau que nous buvons renferme toujours du sel
marin, nos aliments en contiennent, et par là se con-
AUGUSTE BÉRARD. 43 serve, malgré des pertes incessantes, celui dont notre sang a besoin.
Nos excrétions rejettent la potasse et la rendent à la terre, au grand profit de la végétation; et comme la potasse est soluble toutefois, que Le cours naturel des eaux l’entraine sans cesse vers les fleuves et des fleuves dans la mer, à combien d'artifices l’agriculture n’a-t-elle pas recours pour la restituer à la terre épuisée !
C’est la potasse qu’elle recherche dans iles cendres qu'elle répand sur ses champs; c’est elle qui, pour une partimportante, assure au fumier de nos fermes sa fécondité; c’est elle encore que la chaux jetée sur le sol va déplacer lentement dans les silicates alcalins contenus dans toutes les terres argileuses.
Mais, quoique le sel marin abonde dans l’eau des mers, la potasse s’y trouve aussi, et les plantes marines, tout aussi sensibles à cet égard que les plantes terrestres, condensent dans leurs tissus ces sels à base de potasse et retiennent à peine de faibles doses du sel marin qui les a traversées en quantités si énormes.
N'est-ce pas, dès lors, en rendant à la terre épuisée de potasse cet alcali, que ses vins en exportent sans cesse sous la forme de crème de tartre, que l’agriculteur des environs de Montpellier fume ses vignes avec tant de succès au moyen du jonc marin?