‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 12 sur 49 · DISCOURS KT MÉLANGES · texte numérisé non relu

DISCOURS KT MÉLANGES

jetés dans ce jeune cœur, et faisait succéder à tous les défauts d'un caractère indomptable l'habitude des plus salutaires vertus. Cette éducation, dont il nous reste d'immortels monuments dans quelques écrits de Fénelon, paraissait le chef-d'œuvre du génie qui se consacre au bonheur des hommes.

Fénelon, transporté au milieu de la cour, et ne s'y livrant qu'à demi, se faisait admirer par les grâces d'un esprit brillant et facile, par le charme de la plus noble et de la plus éloquente conversation. Il y avait en lui quelque chose de séduisant et d'inspiré. L'imagination, le génie lui échappaient de toutes parts ; et la plus élégante politesse embellissait et faisait pardonner l'ascendant du génie. Cette supériorité personnelle excitait beaucoup plus d'admiration que le petit nombre d'ouvrages sortis de sa plume. C'est sous ce rapport qu'il fut loué à l'époque de sa réception à l'Académie; et, peu de temps après, La Bruyère le peignit encore sous les mêmes traits, reconnaissables pour tous les contemporains. « On sent, dit-il, « la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il prêche « de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un « discours étudié et oratoire , soit qu'il explique ses pence sées dans la conversation : toujours maître de l'oreille « et du cœur de ceux qui l'écoutent, il ne leur permet « pas d'envier ni tant d'élévation, ni tant de facilité, de « délicatesse, de politesse. »

Cet ascendant de vertu, de grâce et de génie, qui excitait, dans le cœur des amis de Fénelon, une tendresse mêlée d'enthousiasme , et qui avait séduit Mme de Maintenon , malgré sa défiance et sa réserve, échoua toujours contre les préventions de Louis XIV. Ce prince estimait sans doute l'homme auquel il confiait l'éducation de son petit-fils; mais il n'eut jamais de goût pour lui. On a cru que l'élocution brillante et facile de Fénelon gênait un

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prince qui ne voulait sentir nulle part une autre prééminence que la sienne. .Mais, si l'on jette les yeux sur une lettre où Fénelon, dans l'épanchement de la confiance,

avertissait M""' de Maintenon ([lie Louis XIV n'avait aucune idée il»' >es devoirs de roi, on supposera sans peine qu'une opinion aussi dure, dont Fénelon parait trop pénétré pour n'en avoir pas laissé échapper la révélation plus d'une fois, ne dut pas rester complètement ignorée d'un monarque trop accoutumé aux louanges, et qui pouvait s'ofï< snseï même d'un jugement moins sévère. L'histoire n'a point partagé l'extrême rigueur de cette opinion sur un prince qui, dans l'exercice d'un pouvoir absolu, il est vrai, porta toujours de la bienséance et de la grandeur, et maintint l'honneur sous le despotisme, son plus grand ennemi. Fénelon avait conservé à la cour le plus irréprochable désintéressement. 11 y passa cinq années dans la place éminente de précepteur du petit-fils du roi, sans demander, sans recevoir aucune grâce. Louis XIV, qui savait récompenser noblement et avec choix, voulut réparer cet oubli; et il nomma Fénelon à l'archevêché de Cambrai '. Ce moment de faveur et de prospérité était celui où Fénelon devait être frappé d'un coup funeste à son crédit, et qui même aurait mortellement blessé une réputation moins inviolable.

Depuis longtemps, Fénelon, que le mouvement de son âme portait à une dévotion vive et spirituelle, avait cru reconnaître une partie de ses principes dans la bouche d'une femme pieuse et folle, mais qui sans doute avait beaucoup de persuasion et de talent, puisqu'elle obtint une influence extraordinaire sur plusieurs esprits supérieurs. Madame Guyon, écrivant et dogmatisant sur la grâce et sur le pur amour, d'abord persécutée et arrêtée,

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bientôt admise dans la société particulière du duc de Beauvilliers, accueillie par madame de Maintenon, autorisée à répandre sa doctrine dans Saint-Cyr, puis devenue suspecte à Bossuet, arrêtée de nouveau , interrogée, condamnée, fut le prétexte de la disgrâce de Fénelon. L'inexorable Bossuet n'aimait pas les subtilités mystiques, les raffinements de l'amour divin, dont l'imagination vive et tendre de Fénelon était trop facilement éprise. Bossuet voulut obtenir que le nouvel archevêque de Cambrai condamnât lui-même les erreurs d'une femme, dont il avait été l'ami. Fénelon s'y refusait par conscience et par délicatesse, craignant de compromettre des opinions qui lui étaient chères, voulant ménager une femme malheureuse, qui ne lui paraissait coupable que d'exagération dans l'amour de Dieu. Peut-être enfin, car il était homme, se trouva-t-il choqué de la hauteur théologique de Bossuet, qui le pressait, comme s'il eût voulu le convertir.

Fénelon publia ce trop fameux livre des Maximes des Saints, que l'on peut regarder comme une apologie indirecte, ou même comme une rédaction atténuante des principes de madame Guyon. Dans un siècle où une opinion religieuse était un événement politique, la première apparition de cet ouvrage excita beaucoup d'étonnement et de murmures. Tous ceux qui pouvaient être secrètement jaloux du rang et du génie de 'Fénelon, se déclarèrent contre les erreurs de sa théologie. Élevé au-dessus» d'un sentiment honteux, mais inflexible, impatient de la contradiction, négligeant les égards et les bienséances mondaines, lorsqu'il croyait la religion compromise, Bossuet dénonça lui-même à Louis XIV, au milieu de sa cour, l'hérésie du nouvel archevêque. Au moment où Fénelon était frappé de ce coup sensible, l'incendie de son pul.iis de Cambrai, la perte de sa bibliothèque, de ses manuscrits, de ses papiers, mit son âme à une nouvelle épreuve, et ne

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lui arra< ba d'autres plaintes que ces paroles s1 touchantes, ri gj vraies dans sa bouche : « Il vaut mieui que \e feu, « ait pris à ma maison qu'à la chaumière d'un pauvre o laboureur. »

Cependant Bossuet, après l'éclat de sa première décfôr ration, se préparait à poursuivre son rival, et semblait jaloux de lui arracher un desaveu, [/admiratrice, l'amip de Fénelon, madame de Maintenon, s'éloignait « l « * lui avec un.- inconcevable froideur. Fénelon soumet son livre au jugement du saint-siège. Bossuet avait déjà composa dps remarques, où la plus amère et la plus véhémente cenuire était entourée de tontes les expressions du regret et de l'amitié. 11 proposait en même temps une eonférence, à laquelle Fénelon se refusa, préférant défendre son livre au tribunal de Rome. Ce fut alors qu'il reçut l'ordre de quitter la cour, et do se retirer dans son dio- Cette nouvelle excila dans l'âme du duc de Bouigogne une douleur qui fait l'éloge de l'éducation de ce jeune prince. La cabale avait voulu profiter de la chute de Fénelon, pour renverser le duc de Beauvilliers ; il fut sauvé à force de vertu : et son dévouement même à la cause d'un ami malheureux intéressa la générosité de Louis XIV.

Malgré la volonté manifeste de ce prince, la cour de Rome hésitait à condamner un archevêque aussi illustre que Fénelon. Cette lenteur et cette répugnance, qui honorent le pape Innocent VIII, donnèrent carrière au talent de l'accusateur et de l'accusé; et pendant que les juges balançaient, les écrits des deux adversaires se succédèrent avec une prodigieuse rapidité. La lutte changea d'objet. Après avoir épuisé le dogme, Bossuet se rejeta sur les faits; et la relation du quiétisme, spirituellement et malignement écrite, semblait destinée à porter jusqu'à Fénelon une partie du ridicule inséparable de madame Guyon. L'abbé Bossuet, indigne neveu de Bossuet, «tendait encore

plus loin les inculpations personnelles; et, recueillant les plus odieuses rumeurs, il cherchait à flétrir la pureté de Fénelon. Jamais l'indignation d'une âme vertueuse et calomniée ne se montra plus éloquente. Fénelon, dans une apologie, fit disparaître ces viles accusations ; et il fallut de nouvelles lettres de Louis XIV, rédigées par Bossuet, de nouvelles intrigues, et jusqu'à des menaces, pour arracher à la cour de Rome une condamnation, qui même fut adoucie dans la forme et dans les expressions. L'intérêt de cette controverse, si étrangère aux idées de notre siècle, est parfaitement conservé dans l'excellente histoire de Fénelon, par M. de Bausset; et c'est là qu'on trouvera le tableau animé de la cour de Rome et de la cour de France, qui s'intéressent vivement à cette question frivole, agrandie par les opinions du temps et par le prodigieux talent des deux rivaux.

La longue et glorieuse résistance de l'archevêque de Cambrai avait encore aigri les ressentiments de Louis XIV ; et l'hésitation du pape à condamner Fénelon rendait sa disgrâce de cour plus irrévocable. Lorsque le bref si longtemps différé, obtenu par tant de discussions et d'intrigues, eut enfin paru, Fénelon se hâta d'y souscrire1, et de se condamner lui-même par le mandement le plus touchant et le plus simple, dans lequel Bossuet ne manqua point de trouver beaucoup de faste et d'ambiguïté. La soumission modeste de Fénelon, son silence, ses vertus épiscopales, et l'admiration qu'elles inspiraient, ne lui auraient pas sans doute rouvert l'entrée de la cour de Louis XIV; mais un événement inattendu vint irriter plus que jamais le cœur du monarque.

Le Télémaque, composé quelques années auparavant, à l'époque de la faveur de Fénelon, fut publié, quelques

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