‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 19 sur 49 · DISCOURS ET MÉLAX ,ES · texte numérisé non relu

DISCOURS ET MÉLAX ,ES

Quoique Fénelon .lit beaucoup écrit, il ne parut jamais chercher la gloire d'auteur. Tous ses ouvrages furent inspirés par les devoirs de son état, par ses malheurs ou ceux de la patrie. La plupart échappèrent, à son insu , de ses mains, et ne furent connus qu'après sa mort. On a conservé quelques sermons, premier essai de sa jeunesse. La composition n'y est pas forte et soignée , comme dans les chefs-d'œuvre des grands orateurs de la chaire ; mais il y règne un aimahle enthousiasme pour la religion et la vertu , une imagination facile et vive , une élégance naturelle, harmonieuse, poétique. Ce sont de brillantes esquisses tracées par un heureux génie , qui fait peu d'efforts. Cependant Fénelon avait beaucoup réfléchi sur l'art oratoire et sur l'éloquence de la chaire; et ses études, à cet égard, se retrouvent dans trois dialogues à la manière de Platon, remplis de raisonnements empruntés à ce philosophe , et surtout écrits avec une grâce qui semble lui avoir été dérobée. Nous n'avons dans notre langue aucun traité de l'art oratoire qui renferme plus d'idées saines, ingénieuses et neuves, une impartialité plus sévère et plus hardie dans les jugements. Le style en est simple , agréable , varié , éloquent à propos , et mêlé de cet enjouement délicat dont les anciens savent tempérer la sévérité didactique. Cette production appartient à la jeunesse de Fénelon ; et l'on y sent partout ce goût exquis de simplicité, cet amour pour le beau simple qui fait le caractère inimitable de ses écrits. La Lettre sur V Éloquence, écrite vers la fin de sa vie, ne renferme que la même doctrine , appliquée avec plus d'étendue, ornée de développements nouveaux, énoncée partout avec cette autorité douce et persuasive d'un homme de génie vieillissant , qui discute peu , qui se souvient, qui juge : aucune lecture plus courte ne présente un choix plus riche et plus heureux de souvenirs et d'exemples. Féno-

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loti les Cite avec éloquence, (parce qu'ils sortent de son âme («lus (ino de sa mémoire; on voil que l'antiquité lui échappe de toutes parts. Mais, parmi tant de beautés, il revient à celles qui sont les plus douces, les plus naturelles, les plus naïves; et alors, pour exprimer ce qu'il éprouve, il a des paroles d'une grâce inimitable.

Cette Lettre à l'Académie , les Dialogues sur VElo- </>/' no>, quelques Lettres à La Mot te sur Homère et sur les anciens, placeraient Fénelon au premier rang parmi les critiques, et servent à expliquer la simplicité originale dé Sèfl propres écrits, et la composition si antique et si neuve du 7 rlnnaqne. Fénelon, épris des beautés de Virgile et d'Homère, y cherche ces traits d'une vérité naïve et passionnée, qu'il trouvait surtout dans Homère, et qu'il appelle lui-même cette aimable simplicité du monde naissant. Les Grecs lui paraissant plus rapprochés de cette première époque, il les étudie, il les imite de préférence; Homère, Xénophon et Platon lui inspirèrent le Télémaqve. On se tromperait de croire que Fénelon n'est redevable à la Grèce que du charme des fictions d'Homère : l'idée du beau moral dans l'éducation d'un jeune prince, ces entretiens philosophiques , ces épreuves de courage, de patience, l'humanité dans la guerre, le respect des serments, toutes ces idées bienfaisantes sont empruntées à la Cyropédie. Dans les théories sur le bonheur du peuple, dans le plan d'un État réglé comme une famille, on reconnaît l'imagination et la philosophie de Platon. Mais il est permis de croire que Fénelon , corrigeant les fables d Homère par la sagesse de Socrate, et formant cet heureux mélange des plus riantes fictions , de la philosophie la plue pure et de la politique la plus humaine, peut balancer * par le charme de cette réunion , la gloire de l'invention qu'il cède à chacun de ses modèles. Sans doute Fénelon a partagé les défauts de ceux qu'il imitait;

et si les combats du Télémaque ont la grandeur et le feu dés combats ùe Y Iliade, Mentor parie quelquefois aussi longuement qu'un héros d'Homère ; et quelquefois les détails d'une morale un peu commune rappellent les longs entretiens de la Cyropédie. En considérant le Télémaque comme une inspiration des muses grecques, il semble que le génie de Fénelon en reçoive une force qui ne lui était pas naturelle. La véhémence de Sophocle s'est conservée tout entière dans les sauvages imprécations de Philoctète. L'amour brûle dans le cœur d'Eucharis, comme dans les vers de Théocrite. Quoique la belle antiquité paraisse avoir été moissonnée tout entière pour composer le Télémaque, il reste à l'auteur quelque gloire d'invention, sans compter ce qu'il y a de créateur dans l'imitation de beautés étrangères , inimitables avant et après Fénelon. Rien n'est plus beau que l'ordonnance du Télémaque; et l'on ne trouve pas moins de grandeur dans l'idée générale , que de goût et de dextérité dans la réunion et dans le contraste des épisodes. Les chastes et modestes amours d'Antiope, introduits à la fin du poëme, corrigent, d'une manière sublime, les emportements de Calypso ; et l'intérêt de la passion se trouve deux fois reproduit , sous l'image de la fureur et sous celle de la vertu. Mais, comme le Télémaque est surtout un livre de morale politique , ce que l'auteur peint avec le plus de force , c'est l'ambition , cette maladie des rois , qui fait mourir les peuples , l'ambition grande et généreuse dans Sésostris, l'ambition imprudente dans Idoménée, l'ambition tyrannique et misérable dans Pygmalion, l'ambition barbare , hypocrite , impie , dans Adraste. Ce dernier caractère, supérieur au Mézence de Virgile, est tracé avec une vigueur d'imagination qu'aucune vérité historique ne saurait surpasser. Cette invention des personnages n'est pas moins rare que l'invention générale

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d'un plan. Le caractère le plus heureux, dans cette va-

riété de portraits, c'est celui «lu jei Télémacnie. Plus

développé, plus agissant que le Télémaque de l'Odyssée,

il réunit tout ce qui peut surprendre, attacher, instruire : dans l'âge des passions, il est sous la garde de la sagesse, qui le laisse souvent faillir, parce «pie les fautes sont l'éducation des hommes; il a l'orgueil du trône, remportement de l'héroïsme, et la candeur de la première jeunesse. Ce mélange de hauteur et de naïveté, de force et de soumission, forme peut-être le caractère le plus touchant et le plus aimable qu'ait inventé la muse épiipie : et, sans doute, un grand maître dans l'art de peindre et de loucher, Rousseau, a senti ce charme prodigieux, lorsqu'il a supposé que Télémaque serait, aux yeux de la pudeur et de l'innocence, le modèle idéal digne d'un premier amour.

De grands critiques ont souvent répété que le héros d'un poëme et d'une tragédie ne doit pas être parfait. Ils ont admiré dans l' Achille d'Homère , dans le Renaud de Tasse, l'intérêt des fautes et des passions, mais ils n'ont pas prévu l'intérêt non moins neuf et plus moral que présenterait un caractère qui , mélangé d'abord de toutes les faihlesses humaines, paraîtrait s'en dégager insensiblement , et se développerait en s'épurant. On blâme dans Grandisson l'uniformité de la sagesse et de la vertu, la monotonie de la perfection. Le caractère de Télémaque offre le charme de la vertu et les vicissitudes de la faiblesse ; il n'en a pas moins de mouvement, parce qu'il tend à la perfection. Il s'anime et se perfectionne à la fois; et l'intérêt qu'on éprouve est agité comme la lutte des passions , et doux comme le triomphe de la vertu. Sans doute Fénelon, dans cette forme donnée au caractère principal, cherchait avant tout l'instruction de son élève; mais il créait en même temps une des concep-

lions les plus intéressantes et les plus neuves de l'épopée. Pour achever de saisir dans le Télémaque , trésor des richesses antiques, la part d'invention qui appartient à l'auteur moderne, il faudrait comparer l'Enfer et l'Elysée de Fénelon , avec les mêmes peintures tracées par Homère et par Virgile. Quelle que soit la sublimité du silence d'Ajax , quelle que soit la grandeur, la perfection du sixième livre de l'Enéide, on sentirait tout ce que Fénelon a créé de nouveau , ou plutôt tout ce qu'il a puisé dans les mystères chrétiens, par un art admirable, ou par un souvenir involontaire. La plus grande de ces beautés inconnues à l'antiquité, c'est l'invention de douleurs et de joies purement spirituelles , substituées à la peinture faible ou bizarre de maux et de félicités physiques. C'est là que Fénelon est sublime, et saisit mieux que Dante le secours si neuf et si grand du christianisme. Rien n'est plus philosophique et plus terrible que les tortures morales qu'il place dans le cœur des coupables : et , pour rendre ces inexprimables douleurs , son style acquiert un degré d'énergie que l'on n'attendrait pas de lui, et que l'on ne trouve dans aucun autre. Mais lorsque , délivré de ces affreuses peintures , il peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine n'a jamais égalés; et quelque chose de céleste s'échappe de son âme , enivrée de la joie qu'elle décrit. Ces idéeslà sont absolument étrangères au génie antique; c'est l'exlase de la charité chrétienne ; c'est une religion toute d'amour, interprétée par l'âme douce et tendre de Fénelon ; c'est le pur amour donné pour récompense aux justes, dans l'Elysée mythologique. Aussi, lorsque de nos jours un écrivain célèbre a voulu retracer le paradis chrétien, il a dû sentir plus d'une fois qu'il était devancé par l'anachronisme de Fénelon; et malgré les efforts

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d'une riche imagination, et l'emploi plus facile et plus libre des idées chrétiennes, il a été obligé de m rejeter surdos images moins heureuses, et il n'a mérité que le second rang, L'Elysée de Fénelon est une îles créations du génie moderne; nulle part la langue française ne priait plus flexible et plus mélodieuse. Le style de Télémaque a éprouvé beaucoup do critiques; Voltaire en a donné l'exemple avec goût. Il est certain que cette diction si naturelle, si doucement animée , quelquefois si énergique et si hardie, est entremêlée de détails faibles et languissants; mais ils disparaissent dans l'heureuse facilité du style, l'intérêt du poème conduit le lecteur; et de grandes beautés le raniment et le transportent. Quant à ceux qui s'offensent de quelques mots répétés, de quelques constructions négligées, qu'ils sachent que la beauté du langage n'est pas dans une correction aévéna et calculée, mais dans un choix de paroles simples, heureuses, expressives, dans une harmonie libre et variée qui accompagne le style , et le soutient comme l'accent soutient la voix ; enfin dans une douce chaleur partout répandue, comme l'âme et la vie du discours.

Les Aventures d'Arislonous respirent ce charme attendrissant , qui n'est donné qu'à quelques hommes, à Virgile , à Kacine , à Fénelon. Dans ce morceau de quelques pages on devinerait l'auteur du Télémaque , comme dans le Dialogue d'Eucrale et de Sylla on reconnaît Montesquieu. 11 n'appartient qu'aux hommes véritablement supérieurs de pouvoir renfermer ainsi, dans un cadre très-étroit, l'essai de tout leur génie. Après le Télémaque, l'ouvrage le plus important de Fénelon par le sujet et l'étendue , c'est le Traité de l'existence de Dieu. On n'y trouve pas la profondeur et la logique de C.laike. Fénelon procède par l'argument des causes finales, ce qui est très-favorable à l'imagination descrip-

tive; il répand des trésors d'élégance, il peint la nature, il en égale les richesses et les couleurs par l'éclat de son style; souvent il laisse échapper cette abondance de sentiments tendres et passionnés, langage naturel de son cœur. Quelques endroits sont animés de cette logique lumineuse et pressante , dont il donna tant d'exemples dans ses débats avec Bossuet. Elle se trouve peut-être à un plus haut degré, et plus dégagée d'ornements dans ses Lettres sur la Religion, modèle d'une discussion sincère et convaincante : enfin, comme le style, suivant l'expression d'un ancien, est la physionomie de l'âme, tous les ouvrages de Fénelon, marqués d'une telle empreinte, ont quelque chose de rare et de touchant.

Son style a toujours un caractère reconnaissable de simplicité , de grâce et de douceur , soit dans les élans passionnés, dans le langage éloquemment mystique de ses Entretiens affectifs, soit dans la gravité de ses Directions pour la Conscience d'un Roi, soit dans la prodigieuse fécondité, dans la subtilité, dans la noble élégance de sa théologie polémique. Ce style n'est jamais celui d'un homme qui veut écrire; c'est celui d'un homme possédé de la vérité, qui l'exprime, comme il la sent du fond de son âme. Et quoique dans notre siècle on admire de préférence une composition soignée , où le travail est plus sensible, où les phrases, faites avec plus d'efforts , paraissent enfermer plus de pensées , quoique la diction savante, énergique de Rousseau, paraisse à bien des juges le plus parfait modèle , il est permis de croire que le style de Fénelon, plus rapproché du caractère de notre langue, suppose un génie plus rare et plus heureux.

Fénelon a trouvé un historien digne de lui. M. de Bausset s'est livré aux plus curieuses recherches pour

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écrire la vie d'un évêque, dont il sentait profondément 1rs vertus; et, ec qui est le plus grand des éloges, il a conservé dans la candeur noble et touchante de sa narration quelque chose du goût et du style de Fénelon.

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