‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 20 sur 49 · COMME MORALISTE ET COMME ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

COMME MORALISTE ET COMME ÉCRIVAIN

En parcourant la variété des connaissances humaines, on aperçoit deux grandes divisions de l'intelligence, auxquelles tout vient se réunir. Dans l'une, l'esprit s'exerce sur la matière ; dans l'autre, sur lui-même ; l'une renferme foute la science des objets extérieurs, depuis la mécanique la plus vulgaire jusqu'à celle des cieux; l'autre n'a pour objet que notre cœur; et ses instruments sont la morale, l'éloquence et la poésie.

Un même génie peut-il rassembler en lui ces deux forces opposées? ou leur séparation est-elle aussi invincible que leur différence est manifeste? Lorsque la science physique était à ses commencements, incomplète et grossière, elle ne pouvait seule suffire à toute l'activité d'une tète puissante : et d'ailleurs, elle avait besoin de l'imagination, pour couvrir ses ignorances et ses erreurs. Pythagore,qui porta chez les Grecs la science des nombres, enseignait la morale en vers harmonieux ; et le divin Platon étayait sur la géométrie sa brillante métaphysique. Mais quand la science eut recueilli dans son domaine des multitudes d'observations et de faits, elle dut se retirer à part et ne

plus exister ([n'en elle-même, Ainsi, par le progrès des

connaissances humaines a commencé le divorce îles sciences et des lettres; el notre intelligence agrandie s'esl divisée, ctiinniciiii empire trop vaste se séparera royaumes indépendants.

On compte les hommes qui voulurent faire exception à cette loi de la faiblesse humaine; et ils la confirment encore. S'ils ont embrassé les extrêmes, ils n'ont pu les porter au même point. L'une des deux perfections est toujours prise sur l'autre ; et ils sont tout ensemble médiocres et sublimes, l'n bomme s'était présenté pour donner à l'esprit humain deux titres de gloire à la lois; mais ses premiers élans ont usé les forces de la nature; et il n'a pas eu le temps de finir. Cependant quel spectacle que les travaux et les essais de cet homme arrêté dans le milieu de sa tâche ! quels monuments que les jets informes de son génie !

On se propose de rassembler ici quelques réflexions sur ceux des ouvrages de Pascal qui sont étrangers aux sciences mathématiques* Pascal écrivait à l'un des plus profonds géomètres de son temps : « J'appelle la géométrie a le plus beau métier du monde'; mais enfin ce n'ept « qu'un métier ; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne pour « faire l'essai, mais non pas l'emploi de notre force. » Sans devenir complice de ce dur et peut-être capricieux anathème contre une science si fort admirée de nos jours, il est permis de chercher de préférence la grandeur de l'esprit humain dans ces monuments de haute raison et d'inimitable éloquence, qui parlent à tous les siècles, et transmettent à l'avenir l'homme de génie tout entier. Dans les sciences exactes, la découverte se sépare, pour ainsi dire, de l'inventeur; elle se corrige, s'étend, se per-

1 Œuvres de l'a-iai, V, 111,

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fectionne par d'autres mains, et devient un simple chainon dans l'ordre successif des vérités que doit découvrir la patience des siècles; mais l'écrivain qui a gravé par l'éloquence de grandes pensées ou de généreux sentiments, a tout fait en une fois, et demeure lui-même immortel avec son ouvrage.

En réfléchissant à cet instinct prématuré qui tourna dès l'enfance le génie de Pascal vers la géométrie, et lui fit inventer les éléments de la science, qu'il désirait sans la connaître, il serait superflu de chercher si la faculté qu'il manifesta la première était nécessairement en lui la plus naturelle et la plus haute. Tous les talents supposent des germes innés ; mais une foule de circonstances extérieures et d'impressions étrangères, mille hasards, que l'on ne calcule pas, peuvent déterminer le développement des facultés de l'esprit, dans un ordre qui ne suppose pas la prééminence de l'une sur l'autre. Le père de Pascal voulait occuper son fils à l'étude des lettres ; mais il était lui-même géomètre passionné ; il ne vivait que pour cette science. En la refusant à son fils, il la lui promettait dans l'avenir, pour prix de ses efforts ; il lui annonçait la géométrie comme la science des hommes. On voit tous les jours , par des expériences moins importantes et moins heureuses, que les enfants imitent au lieu d'obéir, qu'ils répètent les actions et oublient les conseils, que leur curiosité, enfin, cherche surtout ce qu'on lui dérobe. N'est-il pas vraisemblable que, dans une intelligence prodigieusement active et pénétrante comme celle de Pascal, l'ardeur de connaître une chose secrète et défendue servit à exciter encore le talent mathématique ? Une fois développée, cette passion des sciences exactes, l'une des plus puissantes sur les esprits quelle possède, retint cet ardent génie par l'attrait des découvertes, la nouveauté «les expériences, la certitude des vérités, et consuma de travaux

excessifs la plus grande portion de cette vie si courte, el sitôt dévorée.

Mais comment, du milieu de ces études arides el desséchantes a pu sortir l'orateur habile et passionné, le créateur du style français? Nos grands écrivains se sont tous produits au dehors, ou par le jet soudain d'une première et unique inspiration, ou par la longue patience d'un même travail. Pascal est écrivain sublime, en quittant ses livres de géométrie. Dans les pages éloquentes qui n'occupèrent que quelques-unes des années peu nombreuses accordées à cet homme extraordinaire, vous n'apercevei ni les commencements ni les degrés du génie: le terme est d'abord atteint ; la trace des pas est eflaeée.

Peut-être ce singulier phénomène doit-il en partie s'expliquer par l'influence même des études abstraites qu'avait embrassées Pascal, à une époque où ces hautes connaissances, destituées encore de la perfection et de la facilité des méthodes, imposaient à l'esprit l'effort d'une création continuelle. Tout était originalité dans une étude incomplète et renaissante. Une sorte d'enthousiasme et d'imagination élevée s'attachait à tous les essais de la seience. On peut songer dès lors combien l'habitude de semblables contemplations devait être plus féconde et plus inspirante que les travaux frivoles auxquels la littérature avait été trop souvent bornée, sous la protection de Richelieu. La langue et le génie français pouvaient-ils être heureusement dénoués par ces écrivains , qui ne cherchaient dans le style que le style même, et faisaient de l'étude des mots une science à part? Pour trouver ce qui fait les hommes éloquents , il faut chercher ce qui élève la pensée. L'antique liberté avait créé l'antique éloquence. L'imitation poétique la lit passer dans les vers du Corneille. Mais nos institutions ne lui laissaient point de place ailleurs que sur le théâtre.

Quand la pensée ne peut s'occuper des grands intérêts de patrie et de liberté, quand elle est privée, pour ainsi dire, de l'existence publique, il lui reste cependant encore de nobles sources d'inspiration. Ce sont les émotions intimes de l'âme et les hautes vues de la nature. C'est l'amour de la vérité spéculative. Pascal puisait à cette source sublime ; il en tira son éloquence. Le bon goût, le mépris des faux ornements et de la vaine rhétorique naquirent pour lui de la grandeur des objets, dont il avait occupé son intelligence. L'originalité le suivit de la géométrie dans les lettres : il inventa son langage, comme il avait trouvé les principes des sciences, sous une loi éternelle de justesse et de vérité. Peut-être s'il eût reçu de la nature une imagination moins vive, il l'aurait pour jamais éteinte dans la froideur des études abstraites. Mais un esprit tel que le sien, loin de céder à la géométrie, lui enleva cette vigueur de déduction et ces raisonnements irrésistibles, qui devinrent les armes de sa parole.

Combien l'esprit de Pascal dut-il encore s'animer dans l'entretien de ces illustres solitaires, qu'il allait surpasser et défendre! Je sais qu'il est facile de refuser son admiration à des vertus qui ne sont plus d'usage, à des talents qui n'ont laissé qu'un souvenir. Aujourd'hui le plus beau titre de Port-Royal est d'avoir été l'école de Racine. On ne lit plus Nicole, Hermant, Sacy. La gloire d'Arnauld est un problème : ses querelles paraissent un ridicule. Cependant les esprits les plus éclairés d'un siècle poli ont étudié avec admiration ces auteurs si dédaignés; et Louis XIV a fait lutter sa politique et sa puissance contre la fermeté de quelques théologiens. Port-Royal avait donc une grandeur réelle, attestée par la persécution, comme par l'enthousiasme.

Au commencement d'une époque où la religion devait briller de toutes les splendeurs des arts et du génie,

quelques hommes de mœurs graves, d'un esprit libre et életé, la plupart unis par le sang <»u par la plus Étroite amitié, forment loin du monde nue société tout occupée

du travail et de la méditation. Studieux amateurs de l'antiquité, leurs écrite en portent le caractère mâle et

l'oit. Avee plus de raison que d'élégance, ils donnent cependant le premier modèle du bon goal et de la saine littérature. Ils ont connu les affaires et la vie; ils ont admis dans leur sein des hommes battus par les \ents dea lu lions. Os [lieux solitaires sont les amis innocents, mais fidèles de l'ambitieux coadjuteurde Paris. Port-Royal a recueilli plus d'un noble débris de la Fronde; et cette indépendance à la fois violente et frivole, qui avait agité l'État, sans savoir le réformer, est venue chercher nu asile dans la religion. Là se trouvait presque toute réunie, comme une tribu antique, cette famille Arnauld, étonnante par la variété des talents et l'élévation uniforme des caractères. Si la différence des mœurs permettait ce singulier parallèle, on dirait les Appius de Rome, tous ardents, habiles, opiniâtres. Ils avaient également à soutenir une de ces longues inimitiés qui dans les républiques anciennes faisaient partie de l'héritage des familles. Antoine Arnauld, véhément accusateur des jésuites, dans un procès fameux, avait attiré sur ses nombreux enfants la haine de celte vindicative et puissante société, et leur avait transmis le courage et le talent de la braver.

Mais, dira-t-on, qu'importent les cinq propositions inintelligibles de Jansénius et tant de controverses si stériles et si longues '/ Ce prompt mépris serait peu philosophique. Les occasions, les formes changent ; les occupations de l'esprit humain se renouvellent; mais dans tous Irv temps, et sous des noms divers, il existe un déliât entre l'autorité arbitraire et l'indépendance de la pensée, entre ceux qui veulent introduire la soumission absolue

dans le domaine de l'intelligence, et ceux qui réclament l'exercice naturel et libre de la raison : c'est la querelle de Socrate et d'Anytus, des philosophes stoïciens et des empereurs, de Henri IV et de la ligue, des Hollandais et de Philippe II. Spéculative, religieuse, politique, littéraire, cette controverse se modifie, se transforme, s'agrandit ou s'abaisse au gré de mille hasards, de mille accidents de la civilisation ou des mœurs : mais elle subsiste toujours, elle tient à la dignité même de notre nature, à ce noble privilège qui fait que dans l'homme la pensée est le premier, le plus précieux bien qu'on veuille envahir et que l'on puisse défendre.

Dans cette lutte éternelle, les solitaires de Port-Royal , en paraissant ne discuter que des subtilités scolastiques, représentaient la liberté de conscience, l'esprit d'examen, l'amour de la justice et de la vérité. Leurs adversaires plaidaient la cause opposée, celle de la domination aveugle sur les esprits et sur les âmes. Pascal fut indigné du joug que de telles doctrines imposaient à la raison. La hauteur de son génie refusa de plier sous cette insolente usurpation des plus nobles facultés de l'homme vainement réfugié dans le sanctuaire de la conscience et de la foi. Il voyait ses vertueux amis se livrer avec un zèle opiniâtre à des études profondes sur les origines et les monuments de la religion : il les voyait résignés, solitaires, humbles d'une véritable humilité, craignant de trouver l'ambition dans le sacerdoce, et préférant la persécution, comme aux premiers jours du christianisme. La société des jésuites , au contraire, était menaçante, accréditée, distribuait la faveur ou la disgrâce, et s'acharnait à poursuivre de calomnies et de lettres d'exil ' quelques hommes savants, religieux, irréprochables, qui n'avaient d'autre tort que de

1 Mémoires de Port-Royal, par Fontaine.

croire à leurs opinions el de garder leur conscience. Cette ame de Pascal noble >t pure pouvait-elle rester indifférente devant un tel combat ?

Il s'était d'abord approché de Port-Royal, préoccupé de la philosophie d'Épictèteel des incertitudes de Montaigne. La candeur du vertueux Sacy le frappa d'une lumière nouvelle. La vaste érudition , l'esprit infatigable d'Arnauld, la raison insinuante, la finesse judicieuse et la douceur de Nicole, qui semblait le Mélanchton de cette réforme orthodoxe et mitigée, l'éloquence naturelle et l'imagination de Lemaistre, agitèrent en tous sens cette âme violemment éprise de la vérité. Dans ses conversations fécondes avec il» s esprits digues de lui, Pascal laissait échapper la supénoiite de son intelligence, sur quelque sujet que ce fût; et ces hommes, dont la mémoire était nourrie d'une vaste lecture, croyaient retrouver dans leurs plus précieux souvenirs les pensées que Pascal produisait à l'instant de luimême; comme s'il eût dû porter partout cette espèce de divination que, dès l'enfance, il avait exercée sur la géométrie. Les solitaires étaient surtout grands théologiens; mais tout ce qui peut intéresser la pensée humaine faisait le sujet inépuisable de leurs entretiens, philosophie, histoire, antiquité. Àrnauld était profond géomètre; et cette netteté, celte vigueur de logique, cette inflexibilité de déduction que Pascal avait aimée dans la géométrie, semblait le caractère commun du langage, des livres, des doctrines, et, si l'on veut, des erreurs de Port-Royal. Que de liens devaient resserrer celle société naturelle entre de hautes intelligences 1 approchées ainsi par l'amour de la méditation et de l'étude ! quelle fidélité ! non de parti, mais de conviction , mais de vertu, devait être cimentée pai ce noble commerce ! On conçoit dès lois comment les travaux théologiques des Militaires devinrent la science même de Pascal, et comment les agréments infinis

de son génie moqueur, à force de raison , so, prêtèrent si bien à revêtir de naturel et d'élégance les savantes démonstrations que lui fournissait l'expérience de ses amis.

Ainsi naquirent les Provinciales, par le besoin d'en appeler de la Sorbonne au public, et d'expliquer ces subtiles questions de la grâce qui servaient de prétexte à la persécution d'Arnauld , le plus illustre soutien de Port-Royal. Ces lettres paraissaient sous un faux nom, presque furtivement ; elles défendaient un illustre opprimé ; elles attaquaient un abus de pouvoir théologique, dans une époque où la religion était le premier soin des esprits ; elles n'étaient pas une chose frivole : elles répondaient à l'un des intérêts les plus réels du temps. La brièveté, la clarté, une élégance inconnue, une plaisanterie mordante et naturelle, des mots que l'on retient, en rendirent le succès populaire. Pascal explique si nettement la question, que par reconnaissance on est obligé de la juger comme lui. J'admirerais moins les Lettres provinciales , si elles n'étaient pas écrites avant Molière. Pascal a deviné la bonne comédie. Il introduit sur la scène plusieurs acteurs, un indifférent qui reçoit toutes les confidences de la colère et de la passion , des hommes de parti sincères, de faux hommes de parti plus ardents que les autres, des conciliateurs de bonne foi partout repoussés , des hypocrites partout accueillis. C'est une véritable comédie de mœurs, dont le costume a changé. La scène devient plus plaisante encore, lorsque, réduite à deux personnages, elle nous montre le naïf interprète des casuistes en face d'un disciple apparent, qui, tantôt par d'ingénieuses contradictions , tantôt par une ironique docilité , excite et favorise l'indiscrète vivacité du bon père. Animé par un tel auditeur, le jésuite développe avec une orgueilleuse confiance les maximes de ses

autours, mesure le progrès de son admiration sur celui

de leur BOiUse, et rend \ raisniiblable par ses lou

qui paraîtrait un reproche invraisemblable. Le dial des deux interlocuteurs se prolonge beaucoup : mais cette forme est si heureuse, si variée dans les détails, elle produit une illusion si naturelle, qu'on ne peul s'en lasser. Platon, combattant les subtilités des rhéteurs, avait donné le modèle de cette excellente satire. Son Euthyième, qui se vante d'enseigner la vertu par une méthode abrégée, ressemble au père jésuite expliquant la dévotion

. Mais, il faut l'avouer, pour le ridicule, les casuistes de Pascal valent encore mieux que les sophistes de Platon,

Le sujet des Provinciales n'est donc pas, et il s'en Tant île beaucoup, stérile et défavorable, comme on le supposerait volontiers, par admiration pour le génie de l'auteur ' : non-seulement Pascal a su créer; mais il avait bien choisi. Certes, de tous les égarements de l'esprit, un des plus singuliers, c'est de vouloir justifier le vice par la vertu, de faire de mauvaises actions avec de bonnes raisons, de fausser sans cesse la morale en protestant qu'on la respecte, et de parvenir, à force de distinctions, jusqu'à trouver dans les lois de Dieu le privi-

de nuire méritoirement aux hommes. Rien n'est plus plaisant d'ailleurs que le contraste de la sévérité des personnages et du relâchement des principes; voilà les ressources qui s'offraient à Pascal, et qu'il a développées avec une prodigieuse malice. En attribuant à ses adversaires le dessein formel et prémédité de corrompre la morale, il fait sans doute une supposition exagérée; mais il donne à toutes ses attaques un point d'unité, d'où elles partent plus vives et mieux soutenues. Peut -on

1 Siècle de Louis XIV, t. II.

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d'ailleurs atlirmer avec Voltaire que tout le livre porte à faux, parce que jamais société n'a cru établir son autorité, en détruisant la morale ? L'instinct moral est-il tellement invariable et déterminé, qu'on ne puisse le séduire et le dénaturer, à la faveur d'une imposante autorité? Quel homme n'a jamais hésité sur ses devoirs, et n'a pas quelquefois souhaité le droit d'y manquer sans blâme et sans remords ? Celte faiblesse de nos cœurs explique assez la faveur que peut obtenir une morale complaisante. Plus d'un écrivain célèbre n'a-t-il pas propagé sa philosophie par sa morale, et corrompu, pour réussir ?

On conçoit, en déplorant ce scandale, que, dans un siècle religieux, mais inégalement éclairé, une société qui aspirait à la domination des consciences, et qui portait son empire dans des pays différents de mœurs, de coutumes, de préjugés nationaux et domestiques, ait assoupli, par ambition, la règle morale qu'elle voulait faire adopter à tant d'esprits opposés. Vous êtes tenté de mettre en doute la véracité de Pascal, lorsque vous lisez dans ses lettres telle citation étrange où des prêtres, ministres de douceur et de paix, sanctifient le duel et autorisent l'homicide ; mais l'auteur de ces maximes n'est pas seulement jésuite ; il est Espagnol , il est Sicilien, il est de quelque pays où la vengeance restait héréditairement consacrée , où la dévotion , innée dans les mœurs des habitants, pouvait tout obtenir, hormis le sacrifice des passions indigènes et nationales comme elle.

Sans doute les coupables casuistes qui flattaient ces divers préjugés des peuples, avaient altéré le plus beau caractère de la loi chrétienne , la sublime uniformité de sa morale, indépendante des lieux, des temps et des hommes. C'était donc une œuvre juste et salutaire entreprise

par Pascal, que de combattre hautement de lâches complaisances qui dégradaienl la religion, el de diffamer cette jurisprudence bizarre qui avait, pour ainsi dire, introduit dans les sublimes vérités de la morale el de la conscience les Bubtilités de la chicane et les Formes astucieuses de la procédure. Avec quel feu de naturel, quelle impitoyable ironie, quelle gaieté digne de l'ancienne comédie, Pascal n'a-t-il pas rempli cette généreuse mission ï Les doctrines de la probabilité et de la direction d'intention ne sontcil.- pas devenues immortelles par le ridicule dont il les a flétries ! Cet art de la plaisanterie que les anciens nommaient une partie de l'éloquence, cet atticisme moqueur et naïf dont se servait Socrate, cette malice instructive et plaisante que Rabelais avait salie du cynisme de ses pa' rôles, cette gaieté intéi ieureel profonde qui anime Molière el que l'on trouve souvent dans Lesage, enfin cette per- 1m lien de l'esprit, qui N'est autre chose qu'une raison supérieure et enjouée, voilà l'ineffaçable mérite des premières Provinciales.

Quand on regarde la vie de Pascal, si bornée dans son cours, si affligée par la souffrance et par la tristesse inséparable des profondes études, quand on lit ces pensées détachées, qui semblent le produit du malaise d'un esprit sublime, on a d'abord peine à concevoir celte surabondance de gaieté que ce même homme a répandue sur la sécheresse de la scolaslique. Le rire est-il donc si voisin de la tristesse dans ces rares intelligences qui regardent d'en haut la nature humaine? On serait tenté de le croire, en lisant Pascal, Shakspeare et .Molière. On a dit, pour expliquer cette alliance, que l'habitude d'observer inspirait la tristesse. Ce sentiment tient plutôt à l'élévation même des facultés intellectuelles, parce que de tels esprits sentent plus vivement les bornes et l'impuissance de la pense',', et sont attristés par leur force même, en

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