‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 21 sur 49 · DISCOURS KT MÉLANGES · texte numérisé non relu

DISCOURS KT MÉLANGES

môme temps qu'ils rient ou s'indignent de la faiblesse commune.

Pascal avait achevé ses dix premières lettres : Arnauld était défendu, vengé. Son apologiste avait porté la guerre dans le camp de ses ennemis; et l'exposition rapide, plaisante, familière des principes erronés de leurs docteurs sur les questions morales, avait égayé le publie et frappé la puissante société de la plaie du ridicule. Ce fut alors que la discussion s'agrandit, et que Pascal changea, pour ainsi dire, de génie. Les jésuites, occupés surtout de faire interdire et supprimer les écrits de ce dangereux contradicteur, essayaient cependant de les réfuter; mais avec peu d'art, peu de logique, comme des gens déconcertés par la surprise d'une attaque si hardie. Il faut l'avouer d'ailleurs, la Société n'avait pas alors dans son sein les hommes célèbres qui l'ont illustrée. Bourdaloue n'était point connu, et n'avait pas encore appris sa puissante dialectique dans Pascal lui-même. Les défenseur) de la Société, faibles, maladroits, outrageux et pourtant illisibles, ne servaient qu'à irriter le génie de son terrible adversaire. Ce fut en leur répondant que, sous cette forme de simples lettres, Pascal atteignit sans effort à la plus haute éloquence de la logique et de la colère. Vous avez lu cent fois le passage où Pascal, après avoir décrit avec une admirable énergie la longue et étrange guerre de la violence et de la vérité, deux puissances, dit-il, qui ne peuvent rien l'une sur l'autre, prédit cependant le triomphe de la vérité, parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même. Démosthènes, Chrysostome ou Bossuet, inspirés par la tribune, ont-ils rien de plus fort et de plus sublime que ces paroles jetées à la fin d'une lettre polémique?

Cette grande éloquence est le ton naturel des dernières Provinciales. Tout y est amer, véhément, passionné. Ces

l'ASI \L. 1j1

nflmei questions sur lesquelles Pa* il s'était joué d'abord •I qu'il »▼«! comme épuisées ptr la plaisanterie, il les reprend, il les renouvelle par le sérieux et la colère, au p°ii't da Un bien regretter à ses ennemis ce style railleur dont ils s'étaient plaints d'abord. Maintenant il ulcère, il déchire 1rs premières blessures de IVunour-propre humilié. Ces odieuses doctrines sur l'homicide, qu'il avait presque ménagées en ne les couvrant que de mépris, il ittaque corps à corps, avec toute la puissance d'une dialectique inexorable, comme un crime contre l'État, ! ' nature et la piété. Sa véhémence semble s'accroitre en poursuivanl un autre délit trop commun dans tous les temps .le divisions e| île partis, la calomnie, cet sinal moral dont ses adversaires avaient fait et un fréquent usage et une naïve apologie, deux choses qui se corrigeai l'une l'autre, mais ne se rachètent pas. Dans oette controverse, Pascal semble quelquefois se rapprocher d'une véhémence plus injurieuse que chrétienne. En repoussant la calomnie, il prodigue l'insulte. Son âme », profondément indignée du malheur de ses anris, il.- peut plus modérer ses paroles. Fort de son , de son ressentiment, et du mystère qui couvrait son nom, d s'écrie, en ^adressant à tous ses adirés : « Vous vous sentez frappés par une main invi- « sible ; vous essayez en vain de m'atta quer en la personne « de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne vous crains « ni pour moi ni pour aucun autre. Tout le crédit que « vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n'espère i du monde; je n'en appréhende rien; je n'en veux i rien. Je n'ai besoin, par la grâce de [»;, ,,. lu (]u bien ■ m derautorité de personne. Ainsi, m ,N,(,

' ules vos prises. »

-il s'étonner «pie, dans celte situation h 1m. h,. , t la seule qui lût «aie de hri, Paa

qu'aux mouvements et à la liberté violente de la tribune antique? Les occasions, les mœurs ont bien cbangé : mais l'éloquence est la même.

S'agit-il de quelque grand intérêt de patriotisme ou de gloire? Non; il s'agit de défendre quelques humbles religieuses accusées d'hérésie. Mais qu'importe le sujet? écoutez l'accent de l'orateur et l'indignation de l'homme de bien : c< Cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que « les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles « contre vos calomnies? etc. Vous retranchez publiquea ment de l'Eglise ces vierges saintes, pendant qu'elles « prient dans le secret pour vous et pour toute l'Église. « Vous calomniez celles qui n'ont point d'oreilles pour « vous ouïr, ni de bouche pour vous répondre. »

Si Pascal, dans ses lettres, a réuni tous les secrets de l'éloquence la plus énergique et la plus passionnée, quelques-unes de ses pensées nous apprennent que ce talent s'appuyait sur la méditation de toutes les ressources de l'art, et sur une théorie très-profonde, qu'il inventait à son usage. Il est assez inutile de lire les principes sur le goût écrits par des hommes sans génie. Mais quand un grand écrivain expose quelques idées générales sur l'art de la parole, nécessairement il les approprie à son caractère, aux habitudes de son esprit; il y met quelque chose de lui ; et cette révélation est plus instructive que les principes mêmes de l'art. Pascal, si profond géomètre, avait conçu, par la supériorité de sa raison, l'usage et les bornes de l'esprit scientifique porté dans les arts. Ce qu'il a écrit sur l'esprit de géométrie et sur l'esprit de tinesse est la plus complète réfutation des paradoxes littéraires que Fontenelle, d'Alembert et Condillac ont publiés dans le siècle suivant. Pascal, dont le génie n'avait point de préjugés, parce qu'il n'avait lias de limites, fixe le- caractère des sciences positives cl celui des lettres, sans

être arrêté par la crainte il»; s'ôter quelque chose à luimême, en bornant le domaine de telle ou telle faculté, et comme sûr de retrouver sa place dans tous les partages de l'esprit humain. Pascal, en effet, réunissait au plus haut degré les deux puissances extrêmes de la pensée, le raisonnement et l'imagination. Sa vie, son caractère, ses ouvrages tiennent à celte alliance; et elle se trouve marquée dans la plus grande œuvre qui ait occupé son génie. Personne, dans le même siècle, n'a reçu peut-être, avec un enthousiasme plus ardent et plus sincère, les vérités du christianisme; mais le raisonnement, soulevé du milieu de son enthousiasme, l'agitait encore par les tourments du doute. Peut-on expliquer autrement cette prévoyance, qui lui montre tant d'ohjcctions peu familières à son siècle, et lui inspire la pensée de fortifier, de défendre ce que personne n'attaquait encore? Les illustres contemporains de Pascal, remplis d'une conviction non pas plus pure, mais plus paisible, se bornaient à développer les conséquences d'une religion dont les principes ne rencontraient pas d'adversaires : ils élevaient la voûte du temple, sans craindre qu'aucune main fût assez hardie po il m saper les colonnes. Pascal seul, averti du péril par ses propres expériences, méditait un ouvrage où il espérait ne laisser sans réponse aucun des doutes du scepticisme que ce grand génie avait, pour ainsi dire, essayé en tous sens sur lui-même. La main de l'architecte est encore tout entière dans les ruines de ce monument commencé. Mais qui oserait le reconstruire en idée, et Ci l eu 1er l'assemblage de ses parties éparses et informes'/ Dans les sables de l'Egypte, on découvre de superbes portiques qui ne conduisent plus à un temple que les siècles ont détruit, de vastes débris, des vestiges d'une immense cité, et, sur les chapiteaux renversés, d'antiques peintures, dont les éblouissantes couleurs ne passe-

ronl jamais, et qui conservent leur frêle immortalité au milieu de ces antiques destructions : telles paraissent quelques pensées de Pascal, restes mutilés de son grand ouvrage.

On sait qu'il le commença déjà mortellement atteint de cette douloureuse langueur qui devait sitôt consumer sa vie. N'ayant sur la terre d'autre action que celle de 1 intelligence, il la continua jusqu'à ce qu'il eût achevé de mourir. Telle était cependant la violence de ses maux, qu'une autre préoccupation que celle des vérités morales lui devint nécessaire. Plus d'une fois, nous disent les historiens de sa vie, il reprit avec ardeur les plus laborieuses méditations de la géométrie, et s'y plongea tout entier, pour se distraire des douleurs physiques. N'était-ce pas plutôt contre d'autres douleurs qu'il cherchait ce remède? N'y trouvait-il pas un repos contre l'inquiète activité de son âme trop assaillie de pensées?

Que l'on considère en effet cette intelligence sublime, captive dans un corps misérable, fatiguée par tant de prodigieux efforts , et trouvant sans cesse devant elle tous ces grands problèmes de la destinée humaine, qui ne peuvent se résoudre, comme ceux de la science :

« Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce qu'est le « monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance « terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon « corps , que mes sens , que mon âme : et cette partie « même de moi, qui pense ce que je dis, et qui fait ré- « flexion sur tout , et sur elle-même , ne se connaît non « plus que le reste. »

Cette terrible ignorance que Pascal retrace avec trop d'énergie pour n'en avoir pas souffert, voilà l'ennemi dont il travaille à secouer le joug plus accablant que la foi. Les mêmes incertitudes avaient, agité les philosophes anciens; elles les avaient quelquefois troublés jusqu'au désespoir.

C0 tourment des plus hautes intelligences avail redoublé dans tous les grands renouvellements de la civilisation, à ce moment on l'homme, après avoir marché longtemps appuyé sur d'antiques croyances, les seul échapper dans une égale impuissance de s'en passer, ou de s'en servir. Ainsi, vers les derniers siècles de l'empire, quand le polythéisme tombait de toutes parts, et que les derniers disciples de Platon tâchaient en vain à se créer une foi, et à refaire un culte par les forces de la raison, le plus él<>quenl de ces philosophes, Porphyre, nous est représenté dans une mélancolie qui va jusqu'au délire, prêt à se donner la mort ' pour échapper au supplice du doute. Ainsi, riiez plusieurs de ces spéculatifs allemands qui ont travaillé sur les ruines amoncelées par un siècle de scepticisme, la folie semble quelquefois naître de la contemplation trop habituelle et trop ardente des grands mystères de l'existence humaine. Le doute creusé en tous sens, et partout stérile, repousse ces esprits curieux vers une sorte de théurgie mystique ; comme si croire était un repos nélire à l'âme, comme si les illusions de l'enthousiasme étaient le premier bien pour elle après la vérité.

Pascal, à qui la supériorité de son génie avait fait parcourir d'avance tout le cercle des inquiétudes que peut iver l'esprit humain, dans une civilisation de plusieurs siècles, Pascal , instruit de tout par le comhat (pie s'étaient livré les puissances de son âme, se jette dans l'asile de la foi chrétienne. Elle seule lui explique l'origine de la vie humaine, la grandeur et la misère de l'homme. Mais que d'efforts inquiets pour arriver à ce repos! « En « regardant, dit-il, tout l'univers muet, et l'homme sans « lumière abandonné à lui-même, et comme égaré dans « ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il

1 Plotinug, in vi/a Porpfùrn,

« est venu y l'aire, ce qu'il deviendra en mourant, Centre * en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi « dans une île déserte , et qui s'éveillerait sans connaître « où il est. Je vois d'autres personnes, auprès de moi, de « semblable nature. Je leur demande s'ils sont mieux in- « struits que moi, et ils me disent que non : et sur cela, « ces misérables égarés, ayant regardé autour d'eux , et « ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont donnés, et « s'y sont attachés. Pour moi, je n'ai pu m'y arrêter, ni « me reposer dans la société de ces personnes semblables « à moi , misérables comme moi , impuissantes comme « moi. »

Ne sent-on pas , dans ces paroles , toute la souffrance, tout le travail de ce grand génie, pour trouver la vérité? Peut-on être surpris maintenant de la profondeur de tristesse et d'éloquence qui anime sous sa plume quelques pensées métaphysiques jetées au hasard? Que sont tous les intérêts de la terre, que sont toutes les passions auprès de ce grand intérêt de l'être spirituel se cherchant luimême? Dans une intelligence qui voit tout, le combat contre le doute est le plus grand effort de la pensée humaine. Pascal lui-même y succombe quelquefois : il cherche des secours bizarres contre un si grand péril. Vous vous étonnez qu'une fois il mette à croix ou pile l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, et qu'il détermine sa conviction par un calcul de probabilité. Souvonez-vous de Rousseau, plus faible et plus capricieux, faisant dépendre d'une pierre qu'il lance l'espoir de son salut éternel. Il faut reconnaître ici cette impuissance, et, pour ainsi dire, ce désespoir de la pensée, après de longs efforts pour pénétrer l'incompréhensible. Ce fut le tourment de Pascal, tourment d'autant plus grand, qu'il se proportionnait à son génie. Une religion positive put seule l'affranchir et le soulager. Elle lui rendait quelque sécurité, en le domp-

pascài . 157

tant à force de croyance. Quand on lit que Pascal en était venu à porter sous ses vêtements un symbole formé de paroles mystiques, une espèce d'amulette, on sent que cette puissante intelligence avait reculé jusqu'à ces pratiques superstitieuses, pour fuir de plus loin une effrayante incertitude. C'était là sa teneur. Le précipice imaginaire que, depuis un accident funeste, les sens affaiblis de Pasca. croyaient voir s'entr'ouvrir sous ses pas, n'était qu'une faible image de cet abîme du doute qui épouvantait intérieurement son âme.

Ainsi donc se partagea la vie trop courte de ce grand homme. D'abord il cbercha à émanciper la raison humaine, il réclama l'indépendance de la pensée et l'autorité de la conscience; ensuite il se consuma d'efforts pour élever des digues et des barrières contre l'invasion illimitée du scepticisme. Cet esprit puissant et inflexible embrasse d'une conviction profonde, comme une sauvegarde, les dogmes du christianisme, et leur donne, par sa soumission, le plus grand peut-être des témoignages humains. Mais si la conviction est entière, la démonstration est imparfaite, les preuves ne sont pas réunies, le raisonnement n'est pas achevé; et il reste quelques indices de la lutte qu'avait subie Pascal et quelques marques extraordinaires de sa force, plutôt qu'un monument complet de sa victoire. Quoi qu'il eu soit, ces débris sont là pour étonner le pyirhonisme frivole, pour le mettre en doute de lui-même, et faire longtemps méditer les savants et les sages.

On a dit que Pascal ne parlait pas au cœur; que sa religion avait l'air d'un joug qu'il impose, plutôt que d'une consolation qu'il promet. Vincent de Paul et Fénelon auraient obtenu sans doute plus de conversions que Pascal. tin ne sent pas en lui cette i.-mlresse d'âme, cette affection pour l'humanité qui respire dans l'Évangile, et qui lit la

158 DJSCOUIiS ET MÉLANGES.

puissance de la loi nouvelle. Toutefois il interesse profondément : il est si peu déclamateur et si vrai ! Ses paroles amères contre là nature humaine ne sont pas des invectives; ce sont des cris de douleur sur lui-même. On demeure frappé d'une sorte de triste respect, en voyant le mal intérieur de cette sublime intelligence. Sa misanthropie semble une expiation de son génie: il en est lui-même plus humilié qu'enorgueilli. Il n'est pas comme le stoïcien de l'antiquité, un contemplateur impassible de nos misères : il les porte toutes en lui : « Mais, dit-il, malgré la vue de « toutes ces misères qui nous touchent, et qui nous tien- « nent à la gorge , nous avons un instinct que nous ne « pouvons réprimer, qui nous élève. » Cet instinct de spiritualisme opposé à notre faiblesse mortelle, ce contraste de grandeur et de néant 1 emplit seul les chapitres sublimes de Pascal sur la nature de l'homme. 11 lui inspire des mouvements d'une incomparable éloquence, et des pensées d'une effrayante protondeur. On s'étonne de le voir descendre de cette haute métaphysique à des vérités d'observation , surprendre les moindres secrets du cœur, et pénétrer l'homme tout entier d'un vaste et triste regard.

Pascal ne fait pas, comme La Bruyère, des descriptions, des portraits; mais il saisit et exprime d'un trait le principe des actions humaines. 11 écrit l'histoire de l'espèce, et non celle de l'individu. Jugeant les choses de la terre avec une liberté et un désintéressement tout philosophique , il arrive souvent par une route bien opposée au même but que les plus hardis novateurs ; mais il ne s'y arrête pas, il voit au delà. Quelquefois il a l'air d'ébranler les principes mêmes de la société, de la propriété, de la justice; mais bientôt il les raffermit par une pensée plus haute. 11 est sublime de bon sens autant que de génie. Le style porte en lui l'empreinte de ces deux caractères.

Nulle part vous no trouverez plus d'audace et de simplicité, plus de grandeur et de naturel, plus d'enthousiasme et de familiarité. Un écrivain célèbre a remarqué qu'il est peut-être le seul génie original que le goût n'ait presque jamais le droit de reprendre : on le conçoit; mais on n'y songe pas en le lisant.

Page 1