‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 32 sur 49 · RÉPONSE AU DISCOURS DE M. DACIBR · texte numérisé non relu

RÉPONSE AU DISCOURS DE M. DACIBR

portion de ce récent et vaste empire, dont le glorieui fondateur était venu jadis honorer dans Paris le tombeau de Richelieu, et consulter, près de ce monument, le génie des grands hommes et celui de la France. Vous l'avez représenté, dans une carrière pins heureuse, quoique pénible, dévouant ses efforts aux intérêts du trône et de la pallie.

I saiei ai-je de toucher après vous ce difficile sujet? Qui peut se croire assez sûr de sa raison et de la justice des •mires, pour entreprendre d'apprécier la vie d'un homme d Etat, au milieu des intérêts et des passions qu'il eut à gouverner? Mais, par un privilège remarquable, tel est le caractère des plus importantes actions du duc de Richelieu, qu'elles peuvent espérer déjà l'impartialité de 1 histoire. -Ministre du roi, au milieu des infortunes et de la détresse que nous avaient léguées l'usurpation et la guerre, II. de Richelieu obtint et mérita l'inappréciable bonheur de concourir puissamment à la libération de la France. Dans ce mot seul est renfermé son éloge, sa défense, sa gloire.

Faut -il craindre de rappeler, Messieurs, les circonstances déplorables d'une épreuve si accablante pour un grand peuple? Le patriotisme conseille-t-il l'ingratitude et l'oubli ? Si, par le bienfait du pouvoir légitime, par la force de nos institutions , et, pour ainsi dire, par la vertu do cette heureuse terre de la France, les vestiges de nos désastres ont promptement disparu, en doit-on moins de reconnaissance aux premières et généreuses mains qui luttèrent contre la calamité publique? Nous avons tous pi .sente à la mémoire cette époque, où notre patrie, après un court et terrible orage, ayant de nouveau recouvré sou roi et l'espoir de ses institutions, voyait les drapeaux étrangers envahir obstinément nos provinces, et l'Europe camper tout entière en armes autour de la France,

redoutable encore dans son repos et dans ses revers.

Quelle était, Messieurs, la mission de l'homme d'État, qui devait tout ensemble faire pressentir combien il restait de force à la France abattue, et rassurer les couronnes étrangères contre les souvenirs et les inquiétudes d'une telle pensée ! Quel mélange de modération et de juste fierté, quel éloignement de toute passion, quel mépris de toute vaine crainte était nécessaire pour hâter, pour finir des transactions politiques extraordinaires comme le désastre de la France, et placées par leur nouveauté même hors de tous les calculs et de tous les exemples !

Autrefois , clans l'Europe , la diplomatie était un art presque régulier, une tactique d'ambition , une science cachée d'envahissement, dont les traditions s'étudiaient, dont les hasards mêmes étaient prévus et fixés d'avance. C'était, s'il est permis de le dire, un jeu plus savant que ruineux, où les perles se balançaient, où la fortune d'un empire n'était jamais engagée sans réserve, où la lenteur était permise, où la ruse était ordonnée. Les souverains et les peuples demeuraient spectateurs intéressés, mais paisibles, du débat soutenu par quelques habiles négociateurs choisis de part et d'autre, et qui discutaient à loisir la possession de quelques villes enlevées ou défendues par des armées peu nombreuses. Il n'en est plus ainsi, depuis que, par le mouvement terrible dont l'Europe fut ébranlée, il y a trente ans, les rois, les dynasties, les nations tout entières, sont descendues sur le champ de bataille. On a vu les bornes antiques des États tomber sous le niveau de la conquête ; des peuples ont perdu jusqu'à leurs noms; des races de souverains éphémères ont passé; et la victoire, illimitée dans chacune de ses vicissiludes, a parcouru successivement les capitales de tous les empires. Alors les Etats , soulevés jusque dans leurs fondements, ont eu leurs populations entières pour

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soldats; leurs rois pour généraiu et pour ambassadeurs. la guerre avait été le péril de tous les droits et de tous les trônes : la paix semblait devenir le rétablissement de la société inèiue; et les destinées de l'Europe paraissaient comprises dans l'accomplissement et les conséquences d'un traité.

Sans doute, Messieurs, si la France survécut à sesmallieurs , si elle reprit sa dignité , si elle effaça l'injure de son territoire, c'est à elle-même, c'est à son roi qu'elle doit en rendre grâce. C'est à son roi surtout qu'elle doit reporter le premier honneur de sa délivrance anticipée: el certes, Messieurs, dans un tel bienfait, nous ne voudrions pas accepter un autre bienfaiteur que le fondateui même des libertés nationales , que ce monarque dont l'Europe vénérait les vertus et les droits comme une publique sauvegarde, que ce digne héritier d'Henri IV et de saint Louis, qui, en remontant sur le trône de ses pères, aux acclamations de son peuple, avait, par sa seule présence, raffermi les trônes de tous les rois.

.Mais M. de Richelieu , par son zèle et par ses efforts, n'eùt-il que de quelques jours hâté la fin de l'occupation étrangère et du deuil public, tout cœur français lui devrait un hommage; et, sans lui attribuer ici plus de part qu'un seul homme n'avait le droit d'en avoir dans un événement rendu nécessaire partant de causes, disons qu'au milieu du sénat des rois, il fut un incorruptible témoin, un ardent zélateur, un habile interprète des vœux de la patrie et de la dignité du trône. Là, sans doute, il avait à combattre plus d'un intérêt exigeant, plus d'une crainte spécieuse. Là, siégeait cette puissance circonspecte et persévérante qui, depuis trente ans, s'est agrandie au milieu des fortunes les plus diverses, toujours attentive à profiter de ses succès, et quelquefois même de ses revers. Là, paraissait ce vaillant héritier de lïé-

déric, dont les États avaient supporté tout le poids de la conquête , et qui pouvait être armé contre nous du souvenir de ses pertes et de ses malheurs. Près de lui , l'ha- Dile Angleterre était représentée par ce ministre , à qui son génie ardent et laborieux et sa longue pratique des mouvements de l'Europe donnaient tant de crédit sur les conseils des rois, Castlereagh, qu'une mort si cruelle et si récente ne soumet pas encore au jugement de l'histoire. Là, enfin, M. de Richelieu revoyait ce monarque, dont il avait autrefois mérité l'auguste amitié, et secondé les premières vertus dans le soin d'un vaste empire , ce monarque, dont la grande âme servait seule de contre-poids à sa propre puissance et à l'ambition de tous, Alexandre, que la religion et l'humanité voudraient proclamer le pacificateur de l'Orient , comme il fut celui de l'Europe.

Sur cet imposant théâtre de la politique moderne, AL de Richelieu était puissant par l'élévation et la pureté de son âme. En lui, l'honnête homme soutenait et agrandissait l'homme d'État. La véracité de sa parole, l'énergie de sa conviction écartaient les ruses subalternes de la politique, et frappaient droit au cœur des souverains dignes de l'entendre. 11 réussit : il devait réussir; et sa loyauté toute française éprouva, dans le sentiment du bien qu'il faisait à son pays, une de ces joies vertueuses qui se servent de prix à elles-mêmes, et auprès desquelles la gloire n'est qu'une seconde récompense.

Le noble caractère de M. le duc de Richelieu, appliqué au gouvernement intérieur de la France, ne devait pas, ce semble, obtenir une influence moins heureuse. Des études variées, une attention vive et pénétrante, exercée par de longs voyages, par le spectacle des révolutions, et par les épreuves du malheur, avaient étendu son esprit. Son âme, naturellement haute et modérée, était étrangère aux passions communes, et n'admettait que la jus-

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tu e «'i le devoir. Un dévouemenl inaltérable à la monarchie, une renne confiance dans ses propres intentions, et cette heureuse sécurité d'une vertu toujours la même, lui

inspiraient des pensées calmes et OOSCiliatrices. Il M SS précipitait pas vers le bien; il savait le préparer et l'attendre, il avait beaucoup de lumières sur les diverses parlies do gouvernement, une prompte intelligence de toutes les i. 1res d'ordre, d'industrie, de prospérité sociale. H souhaitait, il cherchait pour les peuples tout le bonheur, dont les institutions les plus libres ne sont que l'instrumenl et la garantie. Tant de précieux avantages et dea vœux si purs suffisaient-ils pour achever le grand ouvrage du rétablissement du trône légitime, sur la base nouvelle et nécessaire des libertés publiques? Le développement des institutions généreuses que la France doit à son roi, leur application forte et paisible, loyale et populaire, pouvait-elle être le résultat d'un seul effort et d'une seule époque'!" On jugera plus tard ces questions. Pour les hommes d'État, le tombeau ne commence pas encore l'avenir. Heureux cependant le sage dépositaire du pouvoir, dont il faut estimer les lumières et la vertu, avant inèiiie d'avoir eu le temps de vérifier les prévoyances de sa politique ! Honneur durable à l'homme d'État, qu'aucune opinion ne peut juger même sévèrement, sans lui rendre d'abord une espèce d'hommage, et sans lui accorder quelques-unes des louanges qu'une autre opinion lui refuse!

Avouons-le d'ailleurs, Messieurs, s'il est aux yeux de l'histoire une tâche difticile autant que glorieuse, pleine de mécomptes et de périls, c'est le fardeau du ministère dans ces mémorables époques de restauration politique, ou la souveraineté légitime reprend et modifie ses droits, où les traditions renaissent et manquent de toutes parts, OÙ le présent même est encore inconnu , où le pouvoir

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enfin , nouveau , quelle que soit son antique origine, ne va plus comme de lui-même, suivant la pensée de Bossuet, et doit calculer à chaque pas le mouvement des ressorts qu'il vient à peine de créer. Dans le premier essai, ou dans le développement inattendu des libres institutions qu'embrasse la monarchie, le succès ne suit pas toujours les plus nobles efforts. Des hommes vertueux, des hommes habiles succombèrent à cette épreuve. Clarendon s'exila : l'illustre Bolingbroke fut condamné. M. de Richelieu, qu'une situation sans exemple et que l'inviolabilité de son beau caractère mettait à l'abri de ces grands orages de la liberté politique, éprouva cependant toutes les contradictions qu'entraîne cette liberté salutaire. Sur un sol incertain et mouvant, il marcha sans défiance et sans intérêt personnel, n'hésitant jamais à s'engager luimême pour ce qu'il croyait la justice. Peut - être sa loyauté , vive et sans détour , ne s'armait-elle pas assez contre les chances compliquées d'une forme de gouvernement difficile et nouvelle. Ces attaques variées, ces rapides évolutions des partis, ces brusques changements dans les amitiés et dans les haines , qui sont les accidents naturels de la guerre politique , et les stratagèmes de la tribune, étonnaient sa vertu. D'ailleurs, Messieurs, dans cette admirable Constitution politique, où les passions mêmes tournent à l'intérêt commun, où l'ambition ennoblie par le combat et la publicité devient le droit légal du talent, pour conserver longtemps le pouvoir, il faut en être jaloux, il faut l'aimer avec passion, et le défendre comme une conquête : mais l'âme désintéressée de M. de Richelieu pouvait-elle éprouver ce sentiment exclusif? Un péril de l'État et du trône , l'occasion d'un difficile dévouement, de royale; douleurs à consoler, voilà les seuls motifs qui triomphaient de sa modeste indifférence pour les honneurs , et le forçaient d'accepter

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le pouvoir; mais le danger B'éloignait-il, les temps deveîiairni-ils plus calmes et meilleurs, cette âme généreuse se détachait de la puissance, à mesure qu'elle y voyait un autre intérêt que celui d'un gi and devoir et d'un sacrifice.

11 lui semblait que sa lâche Unissait , au moment où elle aurait pu Qatter l'orgueil et l'ambition.

Je n'essaierai pas de pénétrer plus avant dans le secret de ce noble cœur. Ce droit n'appartenait qu'à l'amitié éloquente qui s'est l'ait entendre a la Chambre des pairs, avec une si grande autorité de douleur et de talent. Pour nous, il nous suffit de rappeler ce qui frappait tous les yeux, ce qui formait le caractère publie de M. de Richelieu, cette probité imposante et simple, qui dans les plus hautes affaires devient une puissance, ce mépris de la richesse, si naturel en lui qu'il ne semblait pas même une vertu, ce zèle actif pour la France, ce dévouement si pur, si désintéressé pour l'auguste dynastie de nos rois, ce respect religieux pour le roi fondateur de la Charte, ce! empressement à montrer que l'immortel auteur de nos libertés en était le sage et constant défenseur, et qu'il les protégeait connue le monument de sa gloire, et l'héritage immuable de son peuple.

11 nous suffit surtout, Messieurs, de rappeler ce mouvement de consternation publique, ce deuil profond qui sni\it la mort si soudaine de M. de Richelieu, et honora ses funérailles. Dans celte vie de notre siècle, où l'intérêt «I l'ambition occupent tant de place, dans nos jours agilés et distraits par tant d'événements, parmi tant d'émotions qui passent si vite, ce n'est pas un faible titre d'honneur, que ces témoignages publics d'intérêt sur la perte d'un homme , et ces regrets unanimes autour d'un tombeau. Le pouvoir n'était plus là; il avait cessé même avant la mort; les engagements de la politique n'avaient plus où se prendre : il n'y avait plus ni calculs ni espé-

ia

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rances : il n'y avait que des souvenirs, de la justice et de la douleur. C'était l'honnête homme que l'on pleurait; c'était l'ami loyal de son prince et de son pays, le Français fidèle, l'homme juste, éclairé, généreux , à qui l'on rendait un tardif mais universel hommage.

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