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DISCOURS DU COURS D'ÉLOQUENCE FRANÇAISE

DF. ISSi.

Messieurs,

Au moment de reprendre avec vous ces libres entretiens sur la littérature et l'éloquence, où votre goût éclairé corrige et supplée mes paroles, j'ai besoin de vous offrir, dans un ordre plus régulier, avec des expressions plus précises, les premières vues et les divisions générales du sujet qui doit nous occuper. Ce sujet, Messieurs, est grand, quoique vulgaire et traité tant de fois. C'est l'histoire morale d'une époque fameuse, dont le génie domina longtemps l'Europe , et qui nous a laissé des monuments aussi durables que le monde civilisé. C'est le tableau de la Fiante embellie de toute la splendeur des arts, élevée au plus haut point de gloire dans les lettres et dans les innés, fière sans être libre, et faisant servir à l'illustralion d'un grand roi cette surabondance de rares talents, dont elle fut enrichie sous son empire. Louis XIV a donné son nom au dix-septième siècle ; et la postérité , flatteuse

ou reconnaissante, comme les contemporains, a maintenu cette suzeraineté de la puissance sur le génie. Tel est, Messieurs, le premier caractère de l'époque célèbre que nous avons réservée , comme le digne objet d'une étude à part et sans mélange. Mais d'abord, afin de mieux entendre les grands génies de cet âge mémorable, essayons de rendre à Louis XIV la place qu'il occupa dans l'imagination de ses peuples et des peuples rivaux. L'histoire des mœurs explique celle des lettres. Les événements, la gloire, les illusions, les croyances d'un siècle sont le seul commentaire vivant et perpétuel des chefs-d'œuvre qu'il a vu naître.

Nous avons pu le remarquer, de nos jours : les élèves des arts, les disciples de la statuaire et de la peinture ne croyaient faire qu'une étude insuffisante des monuments du ciseau antique ou de la palette de Raphaël, lorsqu'ils les voyaient réunis dans nos murs , où cependant la victoire les avait amenés : il manquait à ces trésors la lumière de l'horizon romain. Il leur manquait les lieux, les souvenirs, le contraste des ruines. En possédant les ouvrages, il fallait encore chercher l'inspiration sous le ciel d'où jadis elle était descendue. Ainsi, Messieurs, pour connaître la grande école littéraire du dix-septième siècle, pour la sentir, et non la copier, il ne faut pas en regarder les formes et les couleurs séparées de la vie contemporaine qu'elles imitaient ; il faut voyager par nos souvenirs dans cette France d'autrefois; il faut reconstruire en idée l'imposant édifice social, où se plaçaient tant de chefs-d'œuvre, revoir les pompes, les prospérités, les ruines de cette immortelle époque , et respirer l'atmosphère de gloire et d'enthousiasme qui se répandait autour d'un roi conquérant , éclairé , magnanime , dont les courtisans même étaient souvent de grands hommes.

Veuillez donc, Messieurs, embrasser par la pensée celte

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période historique, qui s'étend depuis la mort do Ifazarin jusqu'à celle de Louis XIV. Réunisses dans cet espace tant d'actions glorieuses, tant de succès mémorables, des États envahis, des provinces conquises et gardées, des Qottes victorieuses, de grands monuments fondés, et, malgré de funestes revers, un descendant de I^ouis XIV plai é sur un trône étranger. Voyez cette foule de généraux habiles, d'hommes d'État, d'hommes de génie, qui se succèdent sans interruption, pendant un demi-siècle, pour ne manquer jamais au choix du souverain. Condé avait défendu l'enfance de Louis XIV; Villars et Vendôme soutiennent >a vieillesse; Bossuet et Fénelon élèvent ses fils et les enfants de ses fils. Pendant une longue prospérité, il est grand de la gloire de ses sujets; et, quand la foi tune l'abandonne, quand ses appuis se brisent, quand sa race est près de s'éteindre, il montre une âme héroïque, porte avec fermeté le poids de l'empire et des revers, et meurt le dernier des hommes illustres de son règne, comme pour annoncer que le grand siècle était achevé.

Certes , Messieurs , ce tableau n'est pas sans ombres ; cette gloire ne fut pas sans mélange et sans erreurs. Louis XIV a recueilli plus qu'il n'a fait peut-être. Le génie de notre nation fermentait depuis plusieurs siècles , au milieu des restes de la barbarie et du chaos de la guerre civile. Il était mûr pour enfanter de grandes choses; et toutes les forces du courage, de l'intelligence et du talent semblaient, par un mystérieux accord, éclater à la fois. Mais cette active fécondité de la nature fut réglée, pour ainsi dire, par la fortune et les regards d'un homme. L'ordre et la majesté se montrèrent en même temps que ! -iieur et la richesse ; et le souverain parut avoir créé toutes les grandeurs qu'il mettait à leur place. L'enthousiasme s'accrut par cette illusion ; et l'idolâtrie des cours devint, pour la première fois, l'inspiration du génie.

Qu'elles sont brillantes, en effet, ces vingt premières années du gouvernement de Louis XIV! Un roi plein d'ardeur et d'espérance saisit lui-même ce sceptre qui, depuis Henri le Grand, n'avait été soutenu que par des favoris et des ministres. Son âme, que l'on croyait subjuguée par la mollesse et les plaisirs, se déploie, s'affermit et s'éclaire, à mesure qu'il a besoin de régner. Il se montre vaillant, laborieux, ami de la justice et de la gloire : quelque cbose de généreux se mêle aux premiers calculs de sa politique. Il envoie des Français défendre la chrétienté contre les Turcs, en Allemagne, et dans l*ile de Crète; il est protecteur, avant d'être conquérant; et, lorsque l'ambition l'entraîne à la guerre, ses armes heureuses et rapides paraissent justes à la France éblouie. La pompe des fêtes se mêle aux travaux de la guerre, les jeux du carrousel aux assauts de Valenciennes et de Lille. Cette altière noblesse, qui fournissait des chefs aux factions , et que Richelieu ne savait dompter que par les échafauds, est séduite par les paroles de Louis, et récompensée par les périls qu'il lui accorde à ses côtés. La Flandre est conquise; l'Océan et la Méditerranée sont réunis; de vastes ports sont creusés; une enceinte de forteresses environne la France ; les colonnades du Louvre s'élèvent; les jardins de Versailles se dessinent; l'industrie des Pays-Bas et de la Hollande se voit surpassée par les ateliers nouveaux de la France ; une émulation de travail, d'éclat, de grandeur, est partout répandue; un langage sublime et nouveau célèbre toutes ces merveilles, et les agrandit pour l'avenir. Les épitres de Boileau sont datées des conquêtes de Louis XIV; Racine porte sur la scène les faiblesses et l'élégance de la cour; Molière doit à la puissance du trône la liberté de son génie ; La Fontaine lui-même s'aperçoit des grandes actions du jeune roi, et devient flatteur pour le louer.

Mais un ordre social, où tout semblait animé par un

homme et fait pour sa gloire, pouvait-il assez inspirer l'éloquence, celle altière élève des révolutions et de la liberté ? C'est là, Messieurs, que nous apparaît le trait distinctif du siècle de Louis XIV, l'esprit religieux, non

ce taux zèle, eette pieuse imposture, dont Molière, propar Louis XIV, vengeait la société; mais un esprit grave et sincère, nourri par la méditation et l'étude, illusuvent par de louchants sacrifices, puissant même au milieu des faiblesses et des vices, et porté dans quelques âmes jusqu'à la vertu la plus sublime. Là, comme on l'a dit souvent, s'était réfugiée la liberté, soit que, par la véhémence d'Arnauld et l'immortel génie de Pascal, < Ile combattit d'astucieux ennemis, soit que, revêtue d'un sacré caractère, elle humiliât et instruisit l'orgueil du pouvoir absolu. Tous les esprits étaient occupés de ces débats, attentifs à ces leçons. La magistrature avait perdu la grande autorité qu'elle eut dans le seizième siècle : réduite au soin de la justice, elle n'opposait plus de résistance, ni même de plainte; elle était encore un exemple de probité antique; elle n'était plus la sauvegarde des libertés que ses pères avaient défendues; et Lamoignon avait le profond savoir, et la vertu , mais non le patriotisme d'un L'Hôpital et d'un Mole. C'était donc à la religion qu'il appartenait de faire entendre son langage; et elle devenait le plus magnifique ornement de ce règne , dont elle était la seule barrière. Toutes les grandeurs du siècle se pressaient humblement autour d'elle. Respectée dans les cœurs, avant même d'être victorieuse par la parole, elle avait ses racines dans les mœurs publiques. Louis XIV, la première fois qu'il entendit Bossuet, jeune encore, fit écrire au père de l'éloquent apôtre, pour le féliciter d'avoir un tel lils; il avait compris que l'orateur de son siècle était né. Cette voix devint la consécration

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la plus imposante de toutes les grandes solennités de la mort ; elle s'anima dans ses superbes mépris pour le monde , par le spectacle même d'une cour éclatante et voluptueuse. Dans les palais de Versailles, au milieu des fêtes triomphales de Louis XIV, ces accents de la muse hébraïque, ces graves enseignements de la religion retentissaient avec plus de terreur ; et lorsqu'une reine malheureuse, une princesse parée de jeunesse et de beauté, un héros longtemps vainqueur, un ministre vieilli dans l'égoïsme du pouvoir, avaient cessé de vivre , ce mélange de splendeur et de néant, cette magnificence si triste, cette pompe si vaine, consternaient les âmes, avant même que l'orateur eût parlé.

Mais si le règne de Louis XIV favorisait particulièrement ce genre d'éloquence, son goût juste et noble , son amour naturel du grand et du beau, ne devaient pas exercer moins d'influence sur toutes les formes que prit alors le génie littéraire. Ce génie devint grave, élégant et poli. Tout, dans les inventions de l'art, fut modelé sur les exemples de point d'honneur chevaleresque, de dignité sévère, de bienséance pompeuse, qui brillaient autour du souverain; et, dans les sujets empruntés à l'histoire, la vérité des peintures souffrit souvent de cette préoccupation involontaire de l'écrivain et du poète. Racine , élève des Grecs, réfléchit dans l'éclat de ses vers l'élégance de son siècle, encore plus que la simplicité du théâtre d'Athènes. Fénelon se souvint des triomphes du jeune roi, en retraçant la gloire et les fautes de Sésostris. Aussi rien ne fut plus original, plus sincère, plus marqué d'un cachet nouveau que cette littérature imitée et quelquefois transcrite de l'antiquité. La liberté du pinceau se retrouva jusque dans les copies qui semblaient le plus fidèles ; et La Fontaine fut le plus original des poètes, en croyant imiter Phèdre.

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C'est le second caractère qui nous frappe dans le dix- ■eptième siècle ; l'imitation y l'ut indépendante et créatrice. Un a dit souvent de nos jours que le siècle de Louis XiV manqua d'une littérature indigène et nationale; qu'il oublia les traditions des vieux âges modernes, pour copier des modèles antiques; qu'il ne fut pas la production naïve et spontanée de notre sol et de notre climat; qu'il nous laisse beaucoup à faire et presque tout à recommencer.

- théories ingénieuses et encourageantes sont, je le nains, démenties par l'histoire de l'esprit humain dans tous les âges , et par l'étude du siècle qui nous occupe. Toutes les nations, dans les premiers essais d'une enfance ! ode et sauvage, ont marqué leurs mœurs, leurs passions, leurs habitudes, par quelques chants grossiers, que la curiosité d'un siècle savant peut, longtemps après, recueillir avec enthousiasme, et commenter par des paradoxes. Mais la perfection dans les ouvrages de l'esprit, une imagination sage et forte, une éloquence majestueuse et naturelle, l'alliance du goût et du génie, ne se trouvent qu'après de longs efforts et des essais divers. L'imitation n'est souvent qu'une voie plus rapide pour parcourir ces es, auxquels l'esprit humain est assujetti. Ainsi les Romains, recueillant le génie des Grecs, atteignirent tout à coup dans les arts une grandeur égale à celle de leur empire^ ainsi la nouvelle Italie ralluma, dès la tin du treizième siècle, cette flamme éteinte ; ainsi la Fiance passa , dans quelques années , de la rudesse et de la barbarie à cette magnificence gracieuse et naturelle qui distingue les heureux génies du dix-septième siècle.

Nous sommes venus tard dans l'univers. Nous ne pouvons secouer le souvenir des âges qui nous ont précédés ; mais, parmi ces âges, les uns furent brillants d'imagination et d'enthousiasme ; les autres , incultes et grossiers.

Croyez-vous qu'aujourd'hui cette littérature, qui cherche ses inspirations dans les ruines et les hasards de la barbarie, soit plus naïve et plus vraie que celle qui s'animait à la lumière des chefs-d'œuvre antiques ? On n'échappe pas à la loi de l'imitation, en choisissant par caprice l'objet qu'on imite. La barbarie elle-même est un modèle. Que l'artiste contemple l'Apollon du Belvédère, ou les dieux informes de l'Inde, il reçoit une impression qui lui est étrangère; il modifie sa pensée par ses regards; il devient imitateur. Mais l'imitation des chefs-d'œuvre a cet avantage , d'élever notre esprit vers ce type idéal de grâce et de beauté, qui est la vérité dans les arts. L'imitation, ou plutôt l'émulation des chefs-d'œuvre est un libre travail de la pensée; elle se confond avec l'image éternelle du grand et du beau ; elle n'est vraie qu'en devenant une création nouvelle ; et l'on peut dire, en ce sens, qu'elle disparait et s'efface dans sa perfection même. Mais imiter la barbarie n'est qu'un effort matériel, dont la préméditation seule détruit la vérité.

Les grands écrivains du siècle de Louis XIV avaient reçu du siècle précédent l'exemple d'étudier l'antiquité ; mais l'enthousiasme délicat du goût remplaça pour eux lïdolàtriede l'érudition. Élevés au milieu d'une civilisation qui s'épurait et s'ennoblissait chaque jour, ils ne se réfugiaient plus tout entiers dans les souvenirs et dans l'idiome des Romains, comme avaient fait autrefois quelques hommes supérieurs lassés de la barbarie de leurs contemporains : ils étaient, au contraire, tout modernes par la pensée, tout animés des opinions, des idées de leur temps; seulement leur imagination s'était enrichie des couleurs d'une autre époque, d'une civilisation, d'un culte , d'une vie différente des temps modernes. Us rapportaient de ce commerce avec les Hébreux, les Grecs, les Romains, quelque chose d'étranger, une grâce libre

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el flore qui se mêlait à l'originalité native de l'esprit français. Les diverses couleurs des différents Ages de l'antiquité dominaient en eux, suivant, l'inclination particulière du génie de chacun. Racine et Fénelon respiraient l'élégante pureté, la douce mélodie des plus beaux temps d'Athènes; ils choisissaient même parmi les Crées; ils avaient le goût et l'âme de Virgile. Bossuet, d'un génie plus vaste et plus hardi, confondait la mâle simplicité d'Homère, la sublime ardeur des prophètes hébreux, et l'imagination véhémente de ces orateurs chrétiens du quatrième siècle, dont la voix avait retenti au milieu de la chute drs empires et dans le tumulte des sociétés mourantes. Massillon était inspiré par l'élégance et la majesté de la diction romaine dans le siècle d'Auguste. Fléchier imitait l'art savant des rhéteurs antiques. La Bruyère empruntait quelque chose à l'esprit de Sénèque. Mmc de Sévigné étudiait Tacite; et cette main délicate et légère, qui savait décrire avec des expressions si vives et si durables les scandales passagers de la cour, saisissait les crayons de l'éloquence et de l'histoire pour honorer la vertu de Turcnne. Quelquefois une idée perdue dans l'antiquité devenait le fondement d'un monument immortel. Bossuet avait entrevu dans saint Augustin et dans Paul Orose le plan, la suite, la vaste ordonnance de son histoire universelle; et maître d'une grande idée indiquée par un siècle barbare, il la déployait à tous les yeux, avec la majesté d'une éloquence pure et suhlime. Mêlant ainsi les lueurs hardies d'une civilisation irrégulière et la pompe d'une société polie , il était à la fois Démosthènes, Chrysostome, ïertullien, ou plutôt il était lui-même; et des sources fécondes où puisait son génie, rassemblant les eaux du ciel et les torrents de la montagne, il faisait jaillir un fleuve qui ne portait que son nom.

Vive expression des mœurs modernes , et reproduction originale de l'antiquité dans ses âges divers, voilà donc, Messieurs, les deux caractères distinctifs et dominants que nous présente le génie du dix-septième siècle, et que nous ferons surtout ressortir. L'empreinte éclatante que Louis XIV a laissée sur cette époque fera pour nous partie de la vérité nationale, telle que la France la sentit alors. Cette bonne foi d'un peuple avec lui-même, cette conscience naïve de ses travaux, de sa gloire, qui formait alors le patriotisme de la France , nous expliquera l'influence que sa littérature, ses arts, sa civilisation obtint sur les autres peuples, et l'admiration qu'elle inspira même à ses ennemis. C'est dans les écrits presque contemporains que nous devons en chercher la trace et l'aveu, pour compléter la rapide image de cette grande époque : un poète anglais, un zélateur ardent des institutions et de la gloire de son pays, le célèbre Thompson, au milieu d'un poëme à la liberté, n'a pu se défendre do consacrer un magnifique hommage à Louis XIV, dont il maudissait d'ailleurs les conquêtes, au nom de l'humanité, et surtout au nom de l'Angleterre. Permettez-moi de citer ce témoignage poétique , et pourtant sérieux et sincère. Si la voix du poëte n'est pas trop affaiblie dans une prose timide, vous aimerez ce langage d'un étranger, d'un ennemi , qui , dans sa jalouse admiration , parlait comme l'Europe.

« Voyez-vous, dit-il, ce monarque qui, séduit par « l'enivrement du pouvoir et par son orgueil , rêva sans « succès une domination illimitée? Pendant que ses arec mées appelaient toute l'Europe sur le champ de ba- « taille, pendant qu'il prodiguait tant de trésors et de « sang , alors même, comme dans les loisirs fortunés de « la paix, que de monuments publics, que de créations « nouvelles ont embelli son royaume! quelle science a

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« brillé de toute part! quel foyer de géuie s'est allumé! a Ce n'est pas à moi ' de peindre ces vastes horizons ou- « verts sur de belles contrées, ces routes brillantes de

« lumière, ces écluses qui repoussent les Ilots, oet ima menée canal qui traverse les montagnes et réunit les i mers, ce dôme qui retentit de la douce voix de l'en-

* lance sauvée du besoin et des mains homicides de la u honte; et cet autre palais où la valeur tranquille compte " ses nobles cicatrices ; cette terre, enfin, où l'élégance « sociale aime à s'arrêter, libre des mœurs farouches du « moyen Age, et de la fureur gothique et sanguinaire « du duel ; cette ville embellie, qui voit par degrés l'ordre « le plus parfait régner dans ses murs avec la magni- « licence , la grâce et la joie décente.

« Que les bardes français racontent comment les arts « honorés, et la science bénie par une despotique faveur « fleurirent avec tant d'éclat, loin de la liberté, leur mère ;

* somment Boileau rétablit le goût antique; comment la « grande àme des Romains, par les accents de Corneille, « fit trembler le théâtre; comment, dans la bouche de « Racine , la voix plus puissante , quoique plus douce , <i de la Grèce fidèle à la nature exprima tous les secrets « du cœur; comment le théâtre de Molière, chaste et « régulier, embelli d'un spirituel bon sens et d'une gaieté « native, fut la vie elle-même; comment, élevé à de pu- « blics honneurs, le savoir se répandit dans de brillants « lycées; l'émulation s'anima pour la gloire plus que « pour de faibles récompenses; et comment la langue

* des Français obtint ce que leurs armes n'avaient pu « conquérir!

« Qu'ils montrent la peinture venant de Rome avec le « Poussin! qu'ils disent que le plus majestueux des arts,

1 Voir a la lin du Discour;, note A.

« la sculpture, fille de la Grèce, jeta sur les climats du « .\ord un regard favorable, et fit naître Girardon! qu'ils « célèbrent cette prodigue magnificence qui fécondait « les déserts , ces palais soudainement élevés , ces fon- « laines jaillissant parmi d'arides ombrages, ces forêts « transformées en jardins majestueux, cet art délicat, « qui , tressant avec une laine soyeuse des fleurs , des « feuillages, serpente sur les murs embellis du palais, « et , par l»'éclat des tissus , égale les merveilles du pin- « ceau.

« 0 Louis ! ces lauriers qu'a fait croître la rosée de tes « bienfaits ceindront ta tête, dans l'avenir, d'une verte « couronne, tandis que les vains bonneurs d'une injuste « guerre seront détestés et perdus dans l'oubli. »

Ce règne, si bien loué par l'admiration et même par les reproches du poëte anglais, devint le modèle et l'envie de l'Europe. Notre sujet nous entraînera donc naturellement à suivre, chez les nations les plus célèbres du dixseptième siècle, l'influence du génie de la France dans les productions de leurs arts. L'Angleterre, si jalouse de son originalité, qui lui semble une partie de son patriotisme, éprouva deux fois cet ascendant du siècle de Louis XIV. La littérature du règne de Charles II fut souvent la copie servile et incorrecte tout ensemble de nos grands écrivains ; de même que la cour licencieuse et imprudente du monarque anglais imitait, par une frivole corruption, les plaisirs et la noble urbanité de la cour de France. Le règne de la reine Anne, au contraire, le siècle des Pope, des Addison , des Congrève , des Tillotson , des Swift , fera briller à nos yeux un beau reflet de cette lumière qui avait éclairé nos grands écrivains. Nous retrouverons en eux cette école classique de l'antiquité et de la France, marquée d'un caractère d'orignalité nationale, mais fidèle aux grandes lois du naturel et de la raison.

La Belgique et la Hollande, à cette même époque, avaient reçu, non-seuleiiioiit les arts de la France, niais des milliers de Français frappés par d'injustes lois et <|ui sr vengeaient, en s'exilant. Ils répandirent an loin notre idiome; et quelques-uns, par leurs écrits, n'étaient pas indignes de la gloire de ce beau règne, que trop souvent ils outragèrent. L'Allemagne, si savante dans son originalité, si respectable et si sincère dans ses efforts, l'Allemagne qui, de nos jours, fait encore dans les arts de si profondes études pour devenir naïve, imitait exclusivement la littérature française, mais sans être inspirée par (et exemple : elle avait besoin, pour son réveil, d'être touchée par la puissante imagination de Shakspearc. Toutefois, l'homme de génie qu'elle avait alors produit, Leibnitz, était en communication de hautes pensées avec Bossuet ; et sa métaphysique se rapprochait des grandes vues de Descartes et de Mallebranche.

L'Italie, toujours ingénieuse, mais n'ayant ni philosophie, ni liberté, ni gloire, et n'éprouvant plus cette hardiesse d'enthousiasme que la renaissance des arts avait excitée dans le seizième siècle, tenait les yeux fixés sur la France. Ses académies ' avaient retenti des panégyriques de Louis XIV; et, plus tard, son harmonieux Métastase efféminait l'élégance de Racine. L'Espagne, que l'avénement d'un fils de Louis XIV avait un peu soulagée des fers de l'inquisition, languissait sans émulation et sans génie, se défiant des arts et des conseils de la France. Toutefois,

1 Le marquis de Zanipiéri remit à Louis XIV un volume qui renfermait les panégyriques du roi de France, prononcés dans douze villes d'Italie. Les hommages de ce genre furent innombrables, et ils attestaient un sentiment général d'admiration qu'avaient excité les grandes actions de ce prince et la splendeur littéraire de son règne.

son plus célèbre écrivain à cette époque, Feyjoo, était formé par la raison éloquente du dix-septième siècle.

Que si maintenant, Messieurs, nous recherchons les eftets de cette influence clans notre propre pays , nous la retrouvons partout visible et salutaire. Les plus grands esprits du dix-huitième siècle, au milieu du changement des mœurs et du progrès de la société , se sont rapprochés de ces types éclatants et vrais que leur avait transmis le siècle précédent. Cette empreinte est marquée dans Voltaire , Montesquieu, Rousseau, Buflon; elle se mêle à leur originalité , et caractérise une branche nouvelle de cette famille de grands génies; ils ont leurs traits distincts et leur libre physionomie; ils ont leurs erreurs, leurs fautes; un d'eux surtout a trop souvent reproduit et augmenté la corruption de son siècle; un autre l'a trop souvent égaré par des chimères; mais ils tiennent , par plus d'une ressemblance , à ces grands hommes dont ils sont la postérité. Buflbn et Montesquieu conservent une gloire, non pas plus grande, mais plus irréprochable.

Ainsi, Messieurs, l'éloquence s'élevait à des beautés originales, toutes les fois qu'un homme supérieur lui trouvait un nouveau domaine. En effet, le seul obstacle à cette décadence qui menace une littérature enrichie par des chefs-d'œuvre , c'est de maintenir la pureté des formes primitives, et d'inventer une nouvelle occasion de les placer heureusement; c'est de garder la tradition du goût dans le style, et de porter toute l'innovation sur le choix du sujet et des pensées principales; c'est de mépriser cette imagination étroite qui ne travaille que sur des mots, falsifie les pensées, pour en varier l'expression, et singularise les choses communes, afin de les rajeunir; c'est, enfin, d'encourager cette imagination inventive que la science éclaire, que le sentiment inspire, et qui, par-

msroriis n'oi vkiitlke. 231

courant d'un vaste regard le monde politique et moral, api nuit toujours quelque place à remplir, quelque monument a élever. L'écrivain qui répète ce qu'on a dit i ~t

condamné au mauvais goût : pai' quel autre artifice déguiserait-il son impuissance? Il n'y a que les vues neuves qui rajeunissent le style, sans blesser le coût. Un sujet neuf n'est pas un sujet bizarre. Une vérité simple et féeonde, négligée par les premiers génies d'une littérature, un point de vue que le progrès de la civilisation a changé, une réunion d'idées, dont l'enchaînement ne se lait sentir que depuis qu'elles ont été successivement exprimées, quelquefois un détail des mœurs oublié par sa naïveté même, quelquefois aussi les grandes découvertes ipie l'esprit humain a laites dans les sciences les plus étrangères à l'éloquence: voilà les trésors qui suffisent au talent, et qu'il sait découvrir, par l'instinct même qui lui apprend à les approprier à son usage. Alors la nouveauté des choses qu'il aperçoit, ou des rapports qu'il établit, lui permet je ne sais quelle nouveauté d'éloquence qui sort du sujet même, et qui, n'étant pas un effort du style, mais un besoin de la pensée, enrichit la langue, sans la corrompre, et multiplie non pas les principes, mais les applications du goût.

Jamais le monde moral n'offrit un plus grand spectacle (pie de nos jours. On ne vit en aucun temps de [dus grands appareils de puissance et de force matérielle; et jamais les opinions, les idées ne commandèrent avec tant d'empire. D'un bout de l'Furope à l'autre, les hommes sont travaillés du besoin de se refaire des principes, pour retrouver des appuis, et les erreurs du paradoxe, épuisées comme celles du préjugé, rejettent les esprits vers des vérités insurmontables, puisqu'elles ont survécu à tous Les excès et à toutes les tyrannies. En même temps tant tombées les barrières qui séparaient les nations; et

les idées de chaque peuple agissent sur tous les autres. Dans cette communauté, et il faut le dire, dans cette instabilité d'opinions, quel vaste champ serait ouvert à la raison éloquente qui ferait le discernement de toutes les idées que deux siècles ont jetées dans le monde, qui n'éviterait aucune lumière, ne craindrait aucune vérité; mais qui, sachant que jamais vérité ne s'est introduite sans un cortège d'erreurs, mettrait son étude à faire un choix, et à poser des bornes au milieu de cet immense et incertain héritage de l'intelligence européenne, pendant qu'elle est encore la dominatrice du monde!

Dans cette Europe moderne, où tant de nations éclairées à la fois se sont renvoyé la lumière, l'âge de civilisation de chaque peuple a , pour ainsi dire , duré plusieurs siècles , et passé par l'épreuve de plusieurs décadences.

Beaucoup de vérités morales, ayant été combattues, ont besoin d'être raffermies : beaucoup de vérités sociales, ayant été poussées à l'excès, ont besoin d'être éclaircies, et défendues contre l'abus qui les a profanées et qu'on leur impute à elles-mêmes.

Voilà la tâche d'un moraliste éloquent; ce n'est pas de recréer l'entendement humain, suivant l'expression fastueuse d'un philosophe : c'est de le suivre, et de dominer les lumières générales par la justesse des vues, véritable et dernière supériorité, lorsque tout le monde est éclairé.

Elles sont loin sans doute les mœurs profondément religieuses qui, dans le dix-septième siècle, avaient porté si haut la prédication évangélique, qui donnaient tant d'autorité à l'enthousiasme, et favorisaient une éloquence particulière au génie moderne, et surtout à celui de la France. Mais ne voit-on pas combien cette tiédeur de scepticisme, qui fatigue aujourd'hui les âmes, pourrait exciter de pathétique et d'éloquence, et quelles sources

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vives et fécondes jailliraient du rocher frappé par une main puissante?

Ce ne serait plus ce raisonnement impérieux, cette confiante et sublime ardeur de Bossuet. Renouvelée par le changement universel, l'éloquence apostolique aurait un nouveau langage, de nouvelles preuves, une autre victoire. Et combien rentière abolition de l'intolérance, combien cette fraternité chrétienne, qui domine par-dessus les rivalités des sectes, et n'oublie que la Grèce, n'offriraient-elles pas de vues grandes et nouvelles? Sans rien perdre de sa sainte rigueur, la chaire chrétienne étendrait à la fois le cercle de ses idées et celui de son cmpiie; toujours conciliatrice et bienfaisante, elle serait plus évangélique et plus persuasive que jamais.

Ce ne sont pas ici des conjectures étrangères à l'histoire de l'éloquence. Il importe de montrer que la carrière est encore ouverte ; que l'éloquence, si longtemps cultivée par l'heureux génie de la France, n'est pas menacée de celte stérilité malheureuse, et de ce faux goût impuissant, que suit bientôt la barbarie.

La littérature des sophistes et des rhéteurs a toujours appartenu à des époques d'esclavage et d'abaissement moral. 11 est dans la nature de l'éloquence d'exister par la grandeur des sujets dont elle s'occupe. Que de nouvelles mœurs politiques ouvrent un horizon d'idées nouvelles; l'éloquence n'a plus besoin de dénaturer les choses, pour les rajeunir. La nouveauté du sujet lui rend la simplicité, et la simplicité lui rend la grandeur. Qu'un esprit de justice et de loyauté se répande; que des intérêts sacrés soient défendus; la force, la vérité du langage viendra d'elle-même, pour exprimer une noble conviction, pour soutenir une noble cause.

Ainsi, Messieurs, tout ?e qu'il y a de grand et de noble, la philosophie, les lettres, les arts se lient nalu-

Tellement aux libres institutions que possède la France; elles sont pour notre patrie ce grand et paisible renouvellement dont un peuple a besoin, après de longs orages. Dans un discours tout rempli du pompeux souvenir de Louis XIV, nous n'hésitons pas à proclamer cette idée, et la reconnaissance qu'elle inspire pour les sages et bienfaisants héritiers du grand Roi. Il n'est aucune renommée qui fasse pâlir la gloire de ces princes équitables et protecteurs des libertés de leurs sujets. Quand la postérité lira les prodigieuses révolutions de notre âge, quand elle verra le génie de l'usurpation et de la guerre ébranlant tous les trônes de l'Europe, changeant et donnant les États, et brisé lui-même par la force, unique loi qu'il ait voulu reconnaître ; quand elle verra le triomphe du droit légitime consacré par rétablissement inviolable d'une Charte de liberté, elle admirera, non pas les conquêtes infructueuses du glaive, mais les bienfaits durables de la justice et de la paix.

Rendons hommage , Messieurs , au souverain qui a marqué son heureux avènement par le retour de la plus vitale des libertés publiques, et réconcilié toutes les opinions par l'enthousiasme commun qu'il leur inspire. En allermissant le pacte social , il partage la gloire inappréciable de son auguste fondateur ; il ouvre, avec lui, cette ère nouvelle de la France. Monarque aimable et vénéré, sa religion est le sceau de sa parole; il tient de Henri IV ces grâces du cœur auxquelles on n'échappe pas; il a reçu de Louis XIV l'amour éclairé des arts, la noblesse du langage, et cette dignité qui frappe de respect, et qui pourtant séduit. Sa haute faveur accueille et ranime nos savants; sa justice, et nous lui en rendons grâce, les suit et les protège ' sur la terre étrangère ; son

1 Voir à la tin du Discours, note B.

DISCOURS D'OUVERTUAB. 235

humanité vigilante el populaire visite les retraites de la souffrance, comme louis MY dotait 1rs hospices de la gloire; ses paroles semblent un bienfait public, parce

qu'elles sont toujours l'expression de cette àrne française et royale, qui veut régner par les lois, qui met sa grandeur à les respecter, et mesure son pouvoir sur les espérances el les institutions de son peuple.

NOTES

Note A. On trouve dansplusieurs écrivains de la même nation, à la même époque, grand nombre de témoignages semblables, et non moins expressifs. Ils prouvent combien ces critiques anglais de nos jours, qui parlent quelquefois de nos chefs-d'œuvre avec une si risible injustice, s'éloignent des traditions delà bonne littérature dans leur pays, comme dans le nôtre. Pop"ê>^[ue lord Byron trouve si supérieur à tous les poètes de l'Angleterre actuelle, pensait, à cet égard, comme Thompson. Voici, du reste, quelques-uns des beaux vers que nous avons essayé de traduire, et qui méritent bien d'être lus dans l'original. Suivant la fiction du poète, c'est la Liberté ellemême qui parle et retrace les merveilles du règne de Louis.

Tis not for me lo paint diffusive shot O'er fair extents of iand, the shilling road, The flood eompelling arch, the long canal Thro' mountains piercing, and uniting seas, The dôme resounding sweet with infant joy, I'rom famine saved, or cruel-handod shame, And that wherc valour counls his noble scars; The land, where social pleasure loves lo dwell, Of the ficree démon gotliic duel frecd; The turbid citv clear'd; and hy degrees Into sure peace the hest police refin'd Magnificence, and grâce, and décent joy. Let Gallic bards record how honour'd arts And science, by despotic bounty bless'd, At distance flouiish'd from my parent eye; Restoring ancient taste how Boileau rose; How the big Roman soûl shook, in Corneille, The trcmbling stage; in élégant Racine How the more powcrful, tho" more humble voice Of naturc-painting Grcecc rcsistless breathed,

DISCOURS d'ouverture. 237

Tbe îrhole awakcn'd lioarlli . lmw Molioro's scène Chastis'J and réguler, \>ith well jnJg'J wîl Not sratter'd wild, ami native humour grac'd, Was lifc itself ; to public hoiiours rais'd, How lcarninf» in warm seminarics sprcad, And non fur glorj ttian tbe unall ivward, How émulation strovo ; how iheir pure tonjjuc Almost oblain'd what was dcni'd their anus !

NoteB. Ces paroles ont été entendues clans un sens bien naturel, r t (iue certes nous ne voulons pas affaiblir. Et pour qui donc y auraitil de l'intérêt dans nos écoles, si ce n'était pour le jeune savant «jui bs a charmées tant de fois? Ceux qu'une circonstance particulière a rail assister aux premiers essais, comme aux derniers triomphes de M» rare talent, ceux qui l'ont connu, avant qu'il fûtcélèbre, ont sans doute le droit de rappeler en ce moment quelques faits oubliés, ou défigurés par des calomnies qui coûtent aujourd'hui la liberté à M. Cousin, et prolongent les inquiétudes de ses amis.

Des feuilles étrangères le représentent comme un apôtre d'athéisme et de sédition. Nous l'avons vu pour la première fois dans un de ces cours de l'École Normale où le maître, les élèves, tout le monde était fort jeune et fort sincère : ce qui caractérisait dès lors M. Cousin, ce qui distinguait son esprit, c'était un sentiment religieux plein d'élévation et de pureté, c'était le goût des études austères et l'amour des vérités morales. « Il y a du Platon dans ce jeune homme, » disait alors un illustre appréciateur du talent, qui venait de lire une des premières pages qu'ait écrites M. Cousin.

Préoccupé de ces nobles contemplations, le jeune philosophe ne resta point cependant étranger à tout intérêt politique. Au 20 mars, à l'approche du despotisme reparaissant sous les traits de Bonaparte, M. Cousin s'engagea comme volontaire royal, et partit avec des amis excités par son exemple. Sans doute on ne verra pas dans ce courage le germe d'une énergie séditieuse. Quoi qu'il en soit, après une courte disgrâce, M. Cousin, en 1815, fut choisi pour suppléer, dans la chaire de l'histoire de la philosophie, un homme qu'il paraissait presque impossible de remplacer. Ce fut alors qu'il déploya ce rare talent, cette puissance de parole que sa jeunesse et le sujet sévère de se» leçons rendaient plus étonnante. On a loué souvent,

et trop peu loué son éloquence, le mélange de candeur et d'imagination, le feu de conviction intérieure qui animait ses paroles. Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que la philosophie énoncée dans ses leçons était avant tout spiritualiste et morale ; c'est qu'il était le plus fervent disciple de deux philosophes religieux, de Leibnitz et do Descartes ; c'est qu'il concourait avec autant de zèle que de succès uu mouvement salutaire contre cette philosophie de la sensation, à laquelle le dix-huitième siècle avait beaucoup trop accordé. M. Cousin, par son langage comme par ses doctrines, était l'oraleur du spiritualisme; et lui-même, en quelque sorte, il en olîrait l'image par cette chaleur d'àme, cette vie de la pensée qui brillait en lui, au milieu des langueurs d'une existence frêle et douloureuse.

A cet éclat de talent, M. Cousin joignait les études philologiques ; ce fut même pour lui le motif d'un voyage à Venise et en Allemagne. On dut alors à ses travaux, favorisés par le gouvernement, les premiers volumes d'une savante édition de Proclus.

En recueillant les bruits singuliers rapportés par quelques feuilles étrangères, on ne sait s'il ne faut pas faire remonter à cette époque les premières défiances excitées contre M. Cousin. Mais, quand on l'a vu revenir d'Allemagne avec des collations de manuscrits, et des scolies soigneusement rassemblées, quand on l'a vu publier en deux années le travail épineux d'une édition grecque hérissée de métaphysique, on a peine à retrouver en lui les allures d'un conspirateur.

L'intérêt s'accroît encore, si l'on songe que M. Cousin, enlevé subitement sur un territoire étranger , par une autre puissance étrangère, pendant qu'il voyageait sous la protection de la France, est exposé au retour d'un mal, qui souvent a fait craindre pour sa vie. 11 laisse en France des amis honorahles et nombreux, une mère âgée, qui n'a d'autre fortune qu'un tel fils. Il laisse des travaux interrompus qu'il devait bientôt reprendre, cette belle traduction de Platon, monument de ses nobles études et de ses préférences philosophiques. Que si, comme on le suppose, sa détention se prolonge par un refus de répondre, en sa qualité de sujet français, cette conduite ne peut lui faire tort auprès des cœurs généreux. On voit que, loin de la France, sous la garde d'un gendarme étranger, il a le sentiment de cette dignité que le nom seul de nos rois, et la pensée

DISCOURS D*OUVBRTORE.

de leur protection, doit inspirer a tout Français. Tous les hommes éclairés, toui les amis du trône et des lois espèrent qu'une intervention provoquée par une auguste influence, et noblement exercée, ne peut rester inutile pour la liberté de notre célèbre compatriote. Le prince qui vainquit l'Espagne par la modération, comme par les armes, le plus Adèle Bujet et le plus noble confident du roi de France, est une puissante protection pour le malheur et pour le talent. L'intérêt public, exprimé de toutes parts, est une éloquente plaidoirie pour L'innocence. Ce n'est pas une opinion qui réclame M. Cousin; c'est l'honneur du trône, c'est la conscience publique.

I roi de Prusse entendra ce langage; il ne s'étonnera pas de le retrouver dans la bouche des hommes les plus amis de l'ordre. Sa Majesté se souviendra peut-être d'un jeune homme qu'en 18 14, dans une solennité littéraire, elle accueillit avec la plus bienveillante faveur, et qu'elle daigna présenter elle-même aux princes ses fils. Elle se souviendra peut-être d'une voix qui, faisant allusion aux récentes adversités qu'avait éprouvées la maison de Brandebourg, tit entendre ces paroles, ratifiées par d'unanimes suffrages : « Le vail- « lant héritier de Frédéric a montré que les chances de la guerre « ne font pas tomber du trône un véritable roi ; qu'il se relève tou- « jours noblement soutenu sur les bras de son peuple, et demeure « invincible parce qu'il est aimé. » C'est la même voix qui s'élève aujourd'hui pour M. Cousin.

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