‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 4 sur 49 · ÉLOGE DR MONTAIGNE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DR MONTAIGNE

Le philosophe Malebranche, tout ennemi qu'il était de l'imagination, admire celle de Montaigne, et l'admire trop peut-être; il veut qu'elle fasse seule le mérite des Essais, et qu'elle y domine au préjudice de la raison. Nous n'accepterons pas un pareil éloge. Montaigne se sert de l'imagination pour produire au dehors ses sentiments tels qu'ils sont empreints dans son âme. Sa chaleur vient de sa conviction; et ses paroles animées sont nécessaires pour conserver toute sa pensée, et pour exprimer tous les mouvements de son esprit. Quand je vois ces braves formes de s expliquer si visves et si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire : je dis que c'est bien penser'.

11 est vrai que, lorsqu'il s'agit simplement de décrire et de montrer les objets, l'imagination n'a pas besoin du raisonnement; mais elle est toujours dans la dépendance du goût qui lui défend d'outrer la nature, et souvent ne lui permet pas de la peindre tout entière. Dirons-nous que, dans cette partie de l'art d'écrire, l'auteur des Essais soit toujours irréprochable? Non, sans doute; et l'on peut, dans quelques traits échappés à son pinceau trop libre et trop hardi, découvrir quelquefois la marque d'un siècle grossier, dont la barbarie perce jusque dans la sagesse du grand homme qui devait le réformer. Mais que de beautés inimitables couvrent et font disparaître ce petit nombre du fautes! Quelle abondance d'images! quelle vivacité de couleurs ! quel cachet d'originalité ! Combien l'expression est toujours à lui, lors même qu'il emprunte l'idée ! Les abeilles pilloUent de çà et de là les fleurs ; mais elles en font après le miel qui est tout leur : ce n'est plus thym ni marjolaine. Voilà tout Montaigne. C'est ainsi que les pensées et les images des auteurs anciens, fondues sans cesse dans ses écrits, sans perdre rien de leur force et de

1 Montaigne.

leur élévation, y prennent un caractère qui n'appartient qu'a sa plume.

Montaigne, si je puis m'exprimer ainsi, décrit la pensée comme il décrit les objets, par des détails animés qui la rendent sensible aux yeux. Son style est une allégorie toujours vraie, où toutes les abstractions de l'esprit revêtent une forme matérielle, prennent un corps, un visage, et se laissent, en quelque sorte, toucher et manier. S'il veut nous donner une idée de la vertu, il la placera dans une plaine fertile et fleurissante, où, qui en sait V adresse, peut arriver par des routes gazonnées, ombrageuses et doux fleurantes. Il prolongera cette peinture avec la plus étonnante facilité d'expression; et quand il l'aura terminée, pour en augmenter l'effet par le contraste, il nous montrera dans le lointain la chimérique vertu des philosophes sur un rocher à V écart, parmi des ronces, fantosme à effrayer les gens.

Je céderais au plaisir facile de citer beaucoup un écrivain, qu'on aimera toujours mieux entendre que son panégyriste; mais à quels traits dois-je m'arrêter de préférence, dans un ouvrage où tous les chapitres présentent des beautés diversement originales? C'est la manière de Montaigne qu'il faudrait citer. Je choisis une phrase énergique, ou spirituelle, ou gracieuse. Je lis encore, et je rencontre bientôt une nouvelle surprise non moins piquante que la première. Rien n'est semblable, et l'impression n'est pas moins vive. En effet, l'auteur des Essais dans un travail libre et sans suite, n'écrivant que lorsqu'il se sent animé par sa pensée son expression ne peut jamais faiblir; et des qu'il conçoit une idée, son style se prête à toutes les métamorphoses, pour la rendre plus heureusement. Ainsi, toujours renvoyé d'une page à l'autre, incerta.n ou fixer mon admiration, chaque fois que j'ouvre lo livre je découvre quelque chose de plus dans l'auteur et

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