‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 43 sur 49 · RAPPORT DE M. VILLEMAIN · texte numérisé non relu

RAPPORT DE M. VILLEMAIN

SECRETAIRE PERPETUEL DE l/ACADEMlE FRANCA16B,

Messieurs,

Dépositaire de deux grands prix, l'un pour la littérature consacrée à la morale, l'autre pour la vertu manifestée par des actes, l'Académie n'éprouve guère d'embarras ipie sur la destination du premier de ces prix. Les traits de dévouement et de courage ne manquent jamais dans une grande nation : c'est l'honneur, c'est le droit de l'humanité. Les bons livres, inférieurs aux bonnes actions, sont plus rares; et on ne saurait en espérer tous les ans.

L'Académie ne rencontrera pas souvent un ouvrage qui réponde tout à fait à la pensée du fondateur et à la sienne, un ouvrage où la vérité soit éloquente et populaire, qui saisisse fortement les âmes, et les entraine vers un noble but, ou qui élève la raison publique, en la corrigeant de quelque préjugé funeste. De tels ouvrages se comptent à longs intervalles; mais, toutes les fois que le bien aura été tenté, aura été voulu par l'écrivain, toutes les fois que

cou gèle ;i pour inspiration l'intérêt moral de l'homme et de la société, ses efforts méritent estime et faveur; et on doit quelquefois à de semblables écrits la même récompense qu'aux allions vertueuses.

L'Académie, cette année, Messieurs, ne décerne pas le grand prix légué par M. de Montyon ; mais elle a remarqué plusieurs ouvrages, digues de mentions et de médailles.

Le premier de ces ouvrages, qui reçoit une médaille de 1,U()U lianes, l'essai sur la Démocratie nouvelle, de If. Edouard Alletz, semble, par le titre et par l'honorable analogie de quelques principes, rappeler le beau travail de If. de Tocqueville, déjà couronné par le public et par l'Académie. Mais l'imitation est quelquefois un obstacle plutôt qu'un secours; et ici le nouvel auteur essayait, à quelques égards, une tâche plus difficile que celle de son éloquent devancier; car il veut nous instruire, non de l'Amérique, mais de la France. Il n'a pas, pour nous intéresser, le tableau d'un autre monde, et le curieux continue de mœurs étrangères. C'est notre état social, nos propres idées, nous-mêmes qu'il entreprend d'analyer à nos yeux. Il se t'ait notre interprète dans notre pays même, et notre traducteur dans notre propre langue.

Quelles que soient la candeur et la sagacité qu'on apporte à une œuvre semblable, on doit y rencontrer bien des contradicteurs. État politique, état moral, lois, enseignement public, littérature, société, famille, M. Alletz a tout jugé, ou du moins parlé de tout. Il décrit ce qui change encore; il approuve ce qui n'est pas achevé; il blâme quelquefois ce qu'il ne connaît pas assez : car qui peut tout connaître î II substitue souvent à la réalité les illusions d'un C03UT honnête. Mais il a deux mérites ineon- Lesl ihles: en politique, il aime sincèrement les institutions de son pays, et ne .se propose d'autre utopie que

leur affermissement et leur progrès; en morale, il est sévère sans amertume, et vrai sans satire. On ne peut pas toujours partager ses vues : on l'estimera d'avoir offert à la France ce portrait d'elle-même, bienveillant, mais non flatté, souvent inexact, mais sincère. On en détachera çà et là quelques vérités toujours utiles à redire sur les droits du jury, sur l'action indispensable de la presse et le bienfait de la publicité. On lui saura gré de n'avoir jamais séparé la morale de la religion et de la liberté, c'est-à-dire de la sanction qui la couronne , et de l'épreuve qui l'ennoblit encore.

Ces motifs ont déterminé l'Académie à distinguer honorablement un ouvrage dont la lecture ne peut exciter dans les âmes que l'émulation du bien, et le sentiment des devoirs privés et publics.

Les livres qui entretiennent de telles pensées sont le meilleur correctif de cette licence d'imagination que M. Alletz reproche à notre temps , et qu'il explique par le scepticisme et l'amour-propi e , en la nommant assez bien une terrible manière défaire du bruit.

Opposer à cet abus du talent un talent égal , consacré par un plus noble usage , serait un difficile effort ; mais quelquefois les faits eux-mêmes viennent aider et élever l'écrivain.

11 est des souvenirs historiques , des événements , des personnages qu'il suffit de reproduire, ou plutôt de dévoiler fidèlement à nos yeux , pour porter dans les âmes une impression de grandeur morale et une salutaire admiration de la vertu.

A ce titre , un livre d'histoire , et d'histoire contemporaine, a particulièrement occupé les débats de l'Académie; c'est la vie d'un pontife, du pape Pie Vil : et l'Académie n'a cru méconnaître en cela aucune des traditions de philosophie et de libellé qui lui sont chères. Il lui a paru

qu'on des spectacles à jamais mémorables qu'avait offerts notre siècle, plus riche peut-être en grands événements queo grands caractères, c'était la lutte opiniâtre du pontife de Rome contre le dominateur de l'Europe

H ne s'agissait plus, en effet, des ambitieuses prétentions du Pouvoir spirituel sur les empires de la terre- il ne s'agissait plus même de la suprématie pontificale tout entière, mais de la liberté religieuse. C'était la lutte de la conscience contre la force doublée de génie. C'était, sous une forme sacrée, le dernier combat que l'intelligence rendait contre une puissance matérielle, sans contre-poids •t sans barrière, qui ne renversait ou ne transférait les trônes, que pour mieux asservir toutes les pensées et toutes les volontés.

L'homme qui ne céda pas à cette prodigieuse puissante, ou qui du moins ne lui céda que dans des bornes étroites el pour lui résister ensuite avec une inflexible douceur, le vieillard qui, sans soldats, sans défense, sans océan et sans déserts entre la France et lui, osa dire non a 1 empereur et opposa les bulles de l'Église au Conquérant qui avait brisé les Constitutions des peuples, est un des Plus beaux caractères qu'on puisse présenter en exemple a 1 humanité, pour nourrir en elle le sentiment de sa propre grandeur et de sa liberté morale.

Ce caractère parait et se soutient dans toute la vie de »e MI, modéré, timide, indulgent, mais invincible dans sa patience. Pie VII est venu sacrer dans Paris l'illustre <■' heureux guerrier qui avait bonoré les restes mortels ;'" dernier pontife, épargné l'Italie conquise, pacifié la liance victorieuse, rétabli l'ordre et la religion. Cédant 1 'a Victoire, comme à une volonté visible de Dieu il est ^"" couronner empereur ce nouveau Charlemagnê plus -tiaoïdmaire que le premier, puisqu'il était 2î£ Mais le pontile romain s'arrête là, quoique déjà l'ambi-

tion du Conquérant demande davantage. Ce eemécraton appelé avee tant de pompe, Napoléon «M* «*» seulement le premier évêque de son empire. 11 lu p ai r"endre Rome pour lui-même, et de donner 1 egl.se

TpriTeaSs et .es fêtes du couronnement ont elles cessé, qu'on murmure tout bas ce JW*.**"" en obsède le pontife, en différant a dessein son départ Tout a été prévu, répond alors Pie VII. *£ *«££ « notre ville de Rome, nous avons signe une abdication « régulière, valable à l'instant même ou nous serions re « tenu captif : elle est hors de votre pouvoir, confite an « dépositaire prêt à la publier; et quand on nous au a « signifié ce qu'on médite contre nous, il ne vous reste.. a « plus dans les mains qu'un misérable morne, qui s appel- « lera Barnabe Chiaramonti. »

Devant cette sublime humilité , l'empereur n insista pas ; et le pontife retourna libre à Rome. Mais son .nqu.e et puissant néophyte ne l'y laissera point eapnAe seconde lutte va durer quatre années, J-J"""»* que, vainqueur sur de nouveaux champ de bataille, o. Se, dictateur de l'Allemagne, Napoléon, par un décret réunit Rome à la France, et fait en ever le pape, ^quelques soldats, le soir même du joui £ plu noblement occupé, il gagnait lui-même la bataille de

achève le grand tableau de la vie fc ftoJMJ

sa constance , non plus contre le poumr et la iHnU, mais contre le malheur, par sa ferme e dans 1 isolement et la prison, par sa confiance inaltérable quand ont •abandonne'sur la terre, quand ses cardinaux même passent du côté de César, et qu'il n'a plus d autre : défenseur avoué devant le conquérant, quun modeste conseiller de l'Université, l'abbé Émery, et un membre de

RAPPOItT DE 1838. 201

l'Institut, le grand artiste Canot*. Maintenant, traîné captil de Rohm à Alexandrie, a Grenoble, à Savons à Pontainebleau, Pie VII Ta noblement rétracter sa menace M l«05, Le péril es1 devenu trop grand, l'adversaire

trop redoutable, pour qu'il veuille le combattre, en abdiquant Trop dûmes ont faibli, pour que Pie VII veuille exposer son Église à la chance d'une succession, il reste soi.ve.a.n pontifie en prison; il cède même sur quelques Points; et il n'en maintient qu'avec plus d'empire, par les protestations et ses réserves, l'invincible résistance à laquelle va céder enfin Napoléon, vaincu par la force qu'il avm malheureusement prise pour seul arbitre.

Et «pendant, Messieurs, ces deux puissances ennemies ne se haïssaient pas. Pie VII avait aimé, et il aimait encore l'éclat et le génie de cet incomparable jeune homme qu il avait vu commencer en Italie sa carrière de Vainqueur de l'Europe. Bien plus, le pape respectait ce qu'il avait jadis consacré lui-même, cette impériale légitimité de la gloire que Napoléon portait en soi seul, qu'il n'a transmise à personne de sa race, et qui s'est retirée tout

eilliein nvpr> lui

entière avec lui.

^apoléon, à son tour (car l'affection se mêle parfois au calcul politique), Napoléon, soit par vieille sympathie du conquérant pour le prêtre, soit par un élan naturel d'imagination italienne et religieuse, aimait le pape qu'il a persécuté. Jamais, dans son plus grand pouvoir, et dans son impatience contre cette volonté calme non moins bute que la sienne, il ne lui échappa d'expression dédaigneuse ou violente sur Pie VII. Dans l'orageux passai de son triomphe des Cent Jours , il lui adressa de nobles vœux et le demanda pour médiateur. \ Sainte-Hélène, malade "> ".ourant, il se souvenait encore de lui ; et il le trouva unele, comme un secours qui ne vient pas de la terre ,,,""" **euw >'asile de la famille proscrite «lu grand

homme déchu. Pie VU lui-même, près du terme de ses longs jours, proféra des paroles de douleur et de paix sur la fin cruelle de Napoléon, sur cette expiation prématurée de tant de gloire; et ces deux âmes ont pu se trouver ensemble devant Dieu.

Certes, Messieurs, il n'est pas, dans les annales de nos jours, d'épisode plus instructif et plus moral. L'historien qui a choisi ce sujet, M. Artaud, en avait conçu la grandeur; et il a recueilli toutes les notions originales qui peuvent la mettre en lumière. S'il n'est pas toujours impartial (et il faut l'être, même à l'égard de la force, surtout quand elle n'est plus), s'il a le tort d'être quelquefois moins gallican que Bossuet, et plus romain que Pie VII, son livre n'en offre pas moins une touchante lecture, animée sans cesse par les paroles et par la douce et noble physionomie du vertueux pontife.

L'esprit religieux et moral porté dans l'histoire, d'autres écrivains l'appliquent à l'étude même des maux et des besoins actuels de la société ; et c'est une des intentions que voulait surtout favoriser le fondateur de nos prix. Chaque année , l'Académie reçoit et juge des ouvrages où la philanthropie se mêle à la statistique, pour proposer d'importantes réformes. Ces ouvrages, ne fussent-ils que des essais ou des recueils d'expériences, méritent l'encouragement public.

Dans un temps où la législature, après avoir adouci les peines portées par la loi, doit s'occuper encore de ceux qui les subissent , l'Académie a distingué avec intérêt l'ouvrage de M. Marquet-Vasselot , d'an homme préposé depuis longtemps à la surveillance d'un vaste établissement de détention, dont il semble avoir fait une école pénitentiaire. Son livre, l' Ecole des condamnes, nous offre les conférences mêmes du directeur de la prison avec ceux qu'il garde, et qu'il tâche de guérir. On éprouve

un sentiment de respect, en voyant une vie si complètement dévouée à des devoirs si tristes; et, d'après les témoignages les plus certains, on ne peut que bénir un travail qui a porté des fruits salutaires dans le séjour du crime, et qui a été récompensé par le bien qu'il a produit, avant de l'être trop faiblement par des médailles et des éloges.

L'Académie devait remarquer également, cette année, le travail de MM. Terme et Monfalcon, sur une question que l'éloquence d'un poète illustre a portée récemment à la tribune nationale. Les Enfants trouves, cette déplorable imperfection de nos sociétés modernes, qui a remplacé une barbarie atroce des sociétés antiques, ont inspiré de savantes recberebes et des projets de réforme à deux hommes appelés par leurs fonctions à s'occuper de ce devoir public, dans une grande ville du royaume. Leurs vues, précises et sévères, ne s'accordent pas toujours avec celles qui s'offrent à la première inspiration du talent et du zèle : et cependant leur charité, plutôt éclairée que rigide, est tendre au malheureux, indulgente pour la faiblesse. En montrant, dans une belle introduction, ce que le christianisme a fait pour humaniser la société, ils indiquent tout ce que la civilisation peut faire encore pour éclairer l'emploi et perfectionner les bienfaits de la charité même. Cet ouvrage mérite d'être lu partout; mais la justice qu'il obtient ici sera doublement sentie dans la ville de Lyon, où on connaît non- Beulemenl le livre de MM. Terme et Monfalcon, mais les vertus qui leur ont servi, pour ainsi dire, à le composer, leur gèle assidu près des malheureux, et leur infatigable activité d'administrateur et de médecin dans la direction de deux grands établissements de charité.

A côté de ces graves travaux sur ces questions d'économie sociale, l'Académie n'a pas craint d'accueillir des

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