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écrits moins sérieux, qui s'adressent au cœur par l'imagination. Pour agir utilement sur les mœurs, il faut plaire; et surtout il faut être lu. L'Académie d'ailleurs n'écarte pas les femmes de ses concours; et c'est d'elles qu'on peut attendre, avec les délicatesses de la science du monde, ce charme heureux qui donne tant de puissance aux leçons de la morale, et répand sur le devoir même et sur le sacrifice l'attrait de la passion.
Un roman, Emmerik de Mauroger, a paru mériter une distinction qu'avait prévenue le suffrage public. L'auteur, Mme de Cubières, a voulu et a su corriger le dangereux exemple si éloquemment donné par Rousseau. Elle n'a pas joint, comme dans les caractères de Julie et de Saint-Preux, la faute et la vertu, la séduction et la probité. Elle n'attache l'intérêt et l'estime qu'à la probité véritable , qui respecte l'innocence d'une autre , comme son propre honneur. On n'analyse pas un roman, surtout quand il a réussi; mais l'intention sérieuse et pure d' Emmerik de Mauroger en explique le succès, que le talent seul d'écrire n'aurait pas obtenu.
Il ne faut pas seulement d'ingénieuses lectures poulies gens du monde; il faut des lectures salutaires et faciles pour la classe la plus nombreuse, qu'on appelle au bienfait de la première instruction. Une simple nouvelle, une leçon de probité populaire, contée par Mmc Swanton Belloc, avec un naturel exquis, a vivement intéressé, et fait souhaiter à l'Académie que ce même talent expressif et animé, qui a si heureusement traduit la belle poésie des Anglais, imite et surpasse quelques-uns de leurs ouvrages de morale usuelle et domestique. L'imagination est nécessaire pour gagner les âmes jeunes et simples; et c'est un noble emploi que de la consacrer à renseignement moral, et je dirai presque au plaisir du pauvre.
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L'Académie décerne une médaille de 3,000 francs à chacun *1< 's ouvrages que noua venons de nommer, et
une médaille de 2,000 francs à l'auteur de Pierre et Pierrette et du recueil de la Huche.
Messieurs, une grande variété est admise dans la forme et l'objet des ouvrages que l'Académie accueille, sans 1, -s avoir appelée. Le cercle est plus étroit pour ceux dont elle-même propose le sujet. Elle s'y montre plus sévère; elle en est plus directement responsable; deux idées la préoccupent alors : exciter les graves et fortes études, maintenir la pureté de la langue et du goût.
Quelquefois, elle proposera un texte ou un nom qui exige de longs travaux sur des monuments peu connus, et nr permet le talent qu'au prix d'une laborieuse recberche do la vérité. Quelquefois elle ne fera que recommander l'étude facile et la délicate analyse de quelqu'un de ces modèles de naturel et d'éloquence, qui sont si près et si loin de nous. L'Académie propose pour son prochain concours l'éloge de Mnie de Sévigné ; et elle décerne aujourd'hui le prix de l'éloge du chancelier Gerson, d'un docteur du moyen âge , qui fut un grand homme dans la vie contemplative et dans l'action, mais dont il fallait déterrer la statue, pour vous la montrer.
Cette pénible tâche n'a pas été stérile. L'Académie a fait travailler et penser quelques hommes de talent. Parmi les ouvrages assez nombreux qu'elle a reçus, trois discours différents de forme et inégaux pour l'importance, ont dû tixer son examen.
Le numéro G, qui porte cette épigraphe : Veritas Dcus, annonce une étude sérieuse du sujet, et une imagination faite pour le comprendre et l'aimer. Nulle part, la vive empreinte de tendresse mystique qui se mêlait à la raison sévère et courageuse du chancelier n'a été mieux saisie. L'auteur, pénétré des écrits de Gerson, a su re-
trouver partout ses actions dans ses maximes. Par là, il a montré d'une manière ingénieuse et neuve que cet homme, à la vie simple, mais éclatante, qui avait été magistrat, ambassadeur, qui avait lutté contre les factions sur la place publique et dans les Conciles, qui avait arraché l'abdication de deux papes dans l'intérêt de l'Église, proposé avec hardiesse de sages réformes, et tout bravé pour la vérité, était aussi, était nécessairement le pieux solitaire, l'admirable anonyme qui écrivit V Imitation de Jésus-Christ, et que tant de paix et de douceur était sorti du milieu de tant d'orages.
Ce discours, curieux par les détails et souvent vrai par Témotion, est malheureusement incomplet ou subtil dans quelques parties. L'Académie, en réservant à l'auteur, M. Fouinet, la mention la plus honorable, a regretté qu'un talent si digne d'estime n'ait pas porté plus de méthode dans la composition , et plus de simplicité correcte dans le langage.
Ce mérite a frappé dans le numéro 5, ayant pour épigraphe ces paroles de Gerson à lui-même : Homo contemplativus sitnul et activus. La division facile qu'elfes expriment a guidé l'auteur. Le sujet, dans cet ouvrage, est traité avec plus de justesse que de force, plus de clarté que d'éclat, sans être assez approfondi, mais sans être exagéré. A une époque où la prétention et.l'effort gâtent quelquefois le talent, un ordre d'idées naturel et judicieux, un langage vrai dans sa modeste élégance, surtout une candeur d'expression qui supplée parfois à la science, et se fait reconnaître plus vite, ont séduit des suffrages même sévères. Ce discours offre, dans des proportions qui ne eont pas sans art, une attachante variété de récits, de réflexions, d'analyses; et, lu tout entier, il occupe l'esprit sans fatigue. L'Académie l'a jugé digne d'un prix.
Un autre ouvrage en même temps commandait de plus
haut l'attention. le parle du numéro 7, qui a pour épi-
graphe cotte phrase d'un philosophe célèbre' : C'est toitjours la mauvaise philosophie et la mauvaise théologie qvi se querellent. Ce discours, dans un cadre étendu, cmbrasse le sujet entier, dont il n'éclaire pas également toutes les parties. On y sent du savoir, de l'âme et du talent; on y vendait une marche plus rapide et parfois un goût plus sûr. Nulle part, cependant, Gerson n'a été mieux compris et mieux peint. Dans quelques considérations sur la science particulière qui fut l'exercice et la forme de la pensée du Chancelier, parce que cette science représentait alors l'activité même de l'esprit humain, on reconnaît l'intelligence philosophique et ferme du panégyriste. L'attrait qu'il parait éprouver pour les méditations mystiques de Gerson lui sert à mieux pénétrer l'histoire de cette époque, où la contemplation préparait l'enfantement de tant de grandes choses; où, par exemple, un autre théologien, le maître et l'ami de Gerson, Pierre d'Àilly, écrivait un traité de cosmographie religieuse, qui, suivant une remarque récente de l'illustre Humboldt2, fut la lecture assidue et l'inspiration la plus efficace de Christophe Colomb cherchant l'Amérique. Tant, à ces époques de renouvellement, l'enthousiasme a servi la science et élevé la raison !
Avoir saisi et marqué cette influence n'est pas un mérite vulgaire. L'Académie a toutefois hésité entre cet ouvrage et le précédent; et voulant récompenser des qualités diverses, elle partage le prix. Un ministre du roi, directeur actuel de l'Académie, a prié S. M. de doubler le prix partagé.
L'auteur du numéro 7 est M. Prosper Faugère, déjà
1 M. C.i'iiMii.
1 Histoire de ta géographie du nouveau continent, 1. 111 et IV.
nommé dans un concours, et qui a de beaucoup surpassé son premier succès. L'auteur du numéro 5 est M. Dupré Lasale, jeune homme de vingt-deux ans, qui doit altendre beaucoup encore du travail et du temps.
Avec deux candidats couronnés, et une vaste question traitée par eux , il ne sera possible de lire que des fragments de chaque ouvrage. C'est une épreuve insuffisante, défavorable, à laquelle rassemblée suppléera par sa bienveillance.
RAPPORT SI li LES CONCOURS DR 1840. 200
SUR
LES CONCOURS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Messieurs,
Le deuil tout récent, le deuil d'hier qui, pour l'Académie et l'Institut tout entier, attriste cette séance, n'a pas été pour nous un motif de la différer. Le nom de celui <[iic nous avons perdu était trop populaire par l'estime, pour que nous n'ayons pas eu l'assurance que la sympathie publique s'unirait à notre douleur, et que, dans l'émotion de cette assemblée, M. Lemercicr recevrait ce grave et dernier témoignage qu'emporte avec lui l'homme de talent universellement respecté pour la dignité de sa vie et la noble fierté de son âme. Une telle impression, dans un tel auditoire, est un exemple dont nous n'avons pas dû priver la jeunesse littéraire. C'est de beaucoup la plus belle couronne qu'on puisse décerner dans cette enceinte.
Un intérêt nouveau devait aujourd'hui s'attacher à la séance annuelle de l'Académie. Pour la première fois, nous avons à décerner la plus grande récompense qui, de nos joins, ait été consacrée à l'encouragement du talent
et des sérieux travaux. Ce que faisait Louis XIV, quand, par des bienfaits publics, il assurait indépendance et loisir aux hommes dont l'esprit pouvait honorer son règne, un simple citoyen, un jeune homme sans pouvoir et sans expérience l'a noblement essayé.
Mourant isolé, loin de sa patrie, obscur, sous un nom qui s'était distingué dans les guerres de la république et de l'empire, il n'a songé qu'à la gloire de la France et à ceux qui pourraient la servir et la célébrer; il leur a légué sa fortune, pour prix des savantes recherches et des éloquents travaux qu'ils entreprendraient sur notre histoire.
Gardienne d'une moitié de cette Dotation, l'Académie française n'a cru devoir en disposer, qu'après une longue attente et un scrupuleux examen. Trente-trois ouvrages historiques, quelques-uns portant des noms célèbres et respectés, ont occupé ses Commissions et ses séances. Je n'ai point à nommer ici les auteurs des livres écartés, après cette épreuve ; l'Académie ne doit compte que de son choix ; et si ce choix est en lui-même justifié par l'éclat et la pureté du talent, il fera deviner assez les critiques littéraires, que nous n'exprimerons pas sur d'autres ouvrages. 11 a paru a l'Académie que, pour répondre à la pensée du prix, dont elle était dispensatrice, elle avait dû prononcer plus d'une exclusion qui n'était pas un blâme, et refuser la couronne à des écrits remarquables d'ailleurs. Ce qu'on lui demandait de désigner, en effet, ce n'était pas quelque travail trop vaste dans l'ensemble pour être soigné dans toutes les parties, quelque monument immense et incomplet , précieux pour les recherches, insuffisant pour l'art; ce n'était pas non plus quelque ouvrage brillant , mais inégal , marqué plutôt par la hardiesse des vues et les vives fantaisies du langage, que par l'irréprochable maturité du talent histo-
RAPPORT sut LES CONCOURS DE 1840. 301
rique. Sans méconnaître en rien L'imagination et la Bcienoe, l'Académie devait surtout se montrer Qdèle aux principes de ce goût simple et sévère qui, partout désirable, est doublement nécessaire dans l'histoire, où il semble faire partie de la vérité même.
On a dit que l'histoire sans cesse renouvelée par le temps, changeante et inépuisable comme lui, était le genre de littérature qui convient le mieux aux civilisations avancées, et peut le plus échapper à la décadence des langues et du goût. Mais les qualités essentielles au récit, cette clarté parfaite, cet ordre judicieux, cette imagination sobre et tempérée, cette sensibilité contenue <pie la forme historique commande, elle ne vous les donne pas; et ce n'est qu'à force de réflexions, de comparaisons et d'études, que vous pouvez lentement les acquérir, ou plutôt les développer en vous. Indiquer cette route au talent, lui rappeler que la nouveauté et l'étendue des recherches ne sont pas tout dans l'histoire , qu'elle veut en outre un grand art de composition et de style, art d'autant plus élevé qu'il n'a pas de forme précise, et qu'il doit être, en quelque sorte, inventé pour chaque sujet et à chaque époque, c'est là, sans doute, un conseil utile ; et c'est ainsi que l'Académie a conçu l'objet et le caractère du Prix mémorable qu'elle décerne.
Le nouveau travail d'un homme justement célèbre à d'autres titres , nous a paru sous deux formes déférentes oflrir dans un haut degré ce mérite de la composition et du style, que l'Académie avait à reconnaître et à couronner. Quelques considérations sur notre histoire, quelques récits empruntés à nos vieux temps, voilà tout cet ouvrage. Une heureuse diversité de sujets et de manières • n augmente l'effet par le contraste. Vous ouvrez un livre de Légendes Mérovingiennes, dont la naïve et pure ex-
pression vous charmera; et ce que vous rencontrez d'abord, c'est une histoire toute intellectuelle de systèmes et d'idées, c'est la discussion des origines françaises telles que chaque siècle les a supposées, et telles que le nouvel historien les démontre, avant de les décrire. Le savant et le publiciste peuvent s'attacher à ces premières pages dans lesquelles sont résolus, avec une profondeur toujours méthodique et sensée, quelques problèmes où s'est parfois trompé Montesquieu, et qui ont fait travailler tant df'esprits élevés, depuis notre ancien secrétaire Tabbé Dubos, jusqu'au paradoxal et éloquent Montlosier.
M. Augustin Thierry, dans cette œuvre de haute critique, donne une double leçon : il dissipe l'erreur, et il montre comment elle s'est formée; il rétablit la vérité des temps anciens; et il explique le faux point de vue des temps intermédiaires , nous avertissant ainsi que chaque siècle met beaucoup du sien dans le passé qu'il étudie, et qu'en redressant tout le monde, il faut nous défier un peu de nous-mêmes. Il y a cependant une perspective qui est la vraie; et si quelqu'un peut s'y placer par le constant effort de la science et de l'imagination réunies, si, comme nous le croyons, il n'est rien en histoire d'impénétrable à cette seconde vue que la méditation porte en soi , il appartenait à M. Augustin Thierry d'éclaircir l'obscurité de nos origines nationales, d'en fixer les éléments certains, d'arriver à la conviction, sans être partial, et d'avoir raison avec nouveauté.
La rectification systématique de quelques noms propres est ici secondaire : si parfois elle a pu sembler contestable, l'intérêt et la lumière que l'auteur a jetés sur les premiers temps de notre histoire n'en subsistent pas moins. Les nouvelles Considérations de M. Thierry ont fait pour les origines de la nation ce que ses Lettres sur l'histoire de France avaient fait pour les origines des
Communes. Que si voufl ajotitei au mérite de la méthode
et île la sagacité ce choix heureux d'idées accessoires (jui développe et confirme une première vue, cette ex* pression juste et forte qui met la vérité en relief et laisse un long souvenir, vous ne serei pas étonné que cette partie de l'ouvrage de M. Augustin Thierry ait paru, dans l'opinion de juges sévères, mériter à elle seule la plus haute distinction.
Mais l'art savant de l'auteur s'était ménagé un autre Dooofel plus populaire, par les beaux et touchants récils qui forment une moitié de son livre. Là, ce n'est plus la pénétrante analyse du passé; c'est le passé même qui revit par une admirable intelligence des mœurs barbares, et Dette connaissance du cœur humain qui retrouve sous tous les costumes le pathétique et le naturel. On dira que ces récits étaient dans les chroniqueurs du temps. Ils y étaient, sans doute, informes, épars, inaperçus; mais le talent qui les remet au jour, la préoccupation érudite et naïve qui nous les rend comme d'anciens épisodes, inséparables de notre histoire, l'émotion, et la simplicité du langage, tout cela est l'œuvre de l'écrivain moderne, la création de son savoir et de son art.
L'Académie, en se séparant de tout souvenir, de toute séduction, même la plus légitime, celle d'une juste célébrité, a donc pensé, Messieurs, que le prix fondé par le baron Gobert était dû au dernier ouvrage de M. Augustin Thierry.
Et maintenant que ce prix est proclamé, si la France littéraire se reporte aux premiers temps de la vocation historique, dont il est la couronne, si elle regarde cette carrière laborieuse, éclatante, dévouée, si elle compte les monuments qui l'ont déjà marquée, et surtout cette Histoire de la cum/ucïe de r Angleterre par les Normands, titre immoitel pour L'historien et pour notre pays, n'ap-
prouvera-t-on pas l'Académie d'avoir, en se montrant équitable pour un récent et bel ouvrage, honoré tous les travaux d'une vie entière et d'un rare talent? Et n'est-il pas de bon exemple aussi, Messieurs, que, dans notre époque de prétentions si actives, une récompense si éclatante s'adresse au mérite seul , sans faveur, sans appui , et qu'elle aille le chercher dans la retraite, où il est incessamment retenu par la souffrance, la privation de la vue, et cette grande consolation de l'étude, dont le suffrage public peut seul doubler le prix , en y ajoutant la gloire ?
Une seconde récompense était réservée à l'ouvrage qui aurait le plus approché du premier rang; l'Académie la décerne à X Histoire de Louis XIII par M. Bazin. Ce sujet, qui embrasse le gouvernement et la vie du cardinal de Richelieu, avait été déjà de nos jours habilement traité. Mais l'histoire est toujours à faire; et tout esprit distingué, en s'aidant lui-même du progrès d'idées qu'il adopte ou qu'il combat, découvre dans les événements racontés par d'autres des leçons et des vues nouvelles. Sans avoir épuisé la double tâche qu'il s'était proposée, la peinture d'une époque historique et d'un grand homme, M. Bazin a fait un ouvrage instructif et piquant. Si quelques événements n'offrent pas dans ses récits le pathétique terrible, auquel s'attendait l'imagination du lecteur, on n'en doit pas moins apprécier la finesse impartiale de son esprit. 11 explique plus qu'il ne peint; mais une pénétration ingénieuse éclaire tous ses récits : et dans l'ai t si difficile de l'histoire, l'étendue et la précision des recherches, l'intelligence exacte des grandes choses et le talent d'écrire soutenu dans un long ouvrage, sont des qualités rares, dignes d'un succès durable.
Ce vif intérêt accordé de nos jours aux études historiques paraîtra, sans doute, avoir influé sur le choix de
Il APPORT SIR LES CONCOURS DE 1840. 305
l'Académie dans le jugement d'un autre prix, dont la générosité d'un autre fondateur nous a fait dépositaires. Chargée de couronner un ouvrage utile aux mœurs, l'Académie a unanimement désigné le beau travail de M. de Beaumont, l'Irlande sociale, politique et reli- (jiiuse. Il lui a paru, en effet, que jamais démonstration plus convaincante et plus utile n'avait été donnée à la plus haute morale, à celle qui commande aux nations l'humanité, la justice, le respect de la conscience et du droit. 11 lui a paru également que jamais plus bel exemple n'avait été donné de la dignité humaine, et de la puissance irrésistible que la conviction peut exercer contre la force. La première de ces leçons est dans la longue série d'embarras et de périls qu'une puissante et habile nation s'était suscités à elle-même , par cela seul qu'elle avait été injuste, et voulait continuer de l'être. La seconde leçon morale, ou plutôt le grand spectacle dignement retracé par M. de Beaumont, c'est la persévérance, qui, faisant grandir le peuple irlandais au milieu d'une oppression inouïe, a enfin amené pour lui la paix religieuse et l'égalité civile et législative , en le rendant le libre et affectionné sujet de cet empire, dont il était, depuis tant d'années, l'indomptable et malheureux esclave.
Le publiciste qui, de bonne heure, épris de cette noble cause, est allé sur les lieux mêmes l'étudier, s'unir à elle, est en même temps celui qui donne à l'Irlande des conseils de modération pour que la victoire exclusive d'un culte ne se substitue pas à celle d'un autre, et que le mouvement démocratique qui précédait l'émancipation, et qui la suit encore, se modère et s'arrête à propos.
Quelles que soient les objections qu'on peut opposer parfois aux vues présentées par l'auteur, il est impossible de ne pas honorer son amour du bien, sa politique constamment généreuse , son intérêt si attentif et si tendre
à la destinée du peuple dont il a peint la délivrance, et dont il poursuit le bonheur, comme la solution du problème qu'il s'était posé. Nobles études d'un esprit actif et pénétrant, spéculations élevées, sans cesser d'être éclairées par les faits et soumises à l'expérience ! En Irlande on ne voulait pas croire, tout récemment, que ce livre, où l'Irlande est peinte d'une manière si touchante et si vraie, fût l'ouvrage d'un étranger; M. de Beaumont avait prouvé par un exemple de plus que le génie commumcatif de la France sait tout comprendre et tout exprimer, et que, par l'étude et la sympathie populaire, il n'est étranger nulle part. Nous devons lui en savoir gré; et l'Académie lui décerne le grand prix Montyon.
Après les ouvrages où le talent sert à recommander avec éclat, et à renouveler avec autorité quelque grande vérité morale , il n'est rien de plus digne de ces prix que les recherches judicieuses, les études approfondies et pratiques sur quelques-unes des misères humaines, et sur quelques-uns des remèdes qu'y peuvent apporter la religion, les mœurs et le travail. Là, comme ailleurs, sans doute, les livres ne font pas tout ; et il y a parfois un luxe de paroles bien stérile, auprès des œuvres. Cependant de nos jours , et dans notre civilisation complexe , le bien même ne se fait pas sans la science. Deux ouvrages, sous ce rapport, ont particulièrement fixé l'attention de l'Académie. L'un, dont l'auteur est M. de la Farelle, ancien magistrat, indique, par le titre seul, une pensée utile et nouvelle : du Progrès social au profit des classes populaires non indigentes. C'est une réponse à beaucoup de déclamations et de systèmes; c'est le travail d'un esprit vraiment spéculatif, qui hait la violence, et qui voudrait voir le bien-être et la lumière s'étendre paisiblement à tous les rangs d'une société libre et gouvernée. De studieux voyages , des connaissances précises en statistique
et ni économie, l'enthousiasme du bien, sans illusion, la OOMriotion, sans esprit sectaire, donnent du prix à cet Olivrago. L'auteur y combat parfois une opinion qui s'annonçait de nos jours comme une religion, et qui l'était si peu qu'elle ■ disparu, en moins de dix années. Mais il ne mécouuall pas les circonstances sociales auxquelles cette opinion avait dû naissance : les analysant avec justesse, il en trouve le correctif en elles-mêmes; et, de l'esprit d'égalité, de l'émulation pour le bien-être, de cette amélioration matérielle qui accroît et multiplie le travail, de niie amélioration morale qui seule donne du prix et de la dignité au bien-être , il fait sortir, avec le progrès des individus, la stabilité du pouvoir.
Dan cette utopie, souvent appuyée sur des chiffres, il reste beaucoup à faire, sans doute; et tout n'est pas également démontré; mais on ne peut qu'honorer ce sage et généreux publiciste des classes populaires, qui, parti Mirant sans cesse les lieux où elles s'instruisent, où elles souffrent, où elles travaillent, recherche tout ce qui peut les éclairer, sans exalter leur orgueil, et veut améliorer à la lois leurs sentiments et leur état social. Rien de plus essentiel à cet égard que l'instruction primaire partout répandue et sagement graduée, telle que la conçoivent les pouvoirs de l'État, et telle que récemment un vote législatif vient de l'encourager avec une prodigalité judicieuse. Les bons ouvrages sur ce sujet, ceux qui sont le fruit du dévouement et de l'expérience, ne sauraient obtenir trop de faveur. C'est en ce sens que l'Académie a placé près du savant Traité de M. de la Farelle un simple Manuel de l'instruction primaire, le livre de M"e Sauvan, ce livre écrit avec simplicité par une personne d'un esprit distingué, après trente ans de travaux et de vertus.
1. 'Académie décerne à ohacun de ces deux ouvrages une médaille de 3,000 francs.
Un ouvrage également lié à l'instruction primaire , et qui la suit dans la famille, pour la mettre toujours en rapport avec l'intérêt de l'État, le Cours de morale sociale par M. Dinocourt, reçoit de l'Académie une médaille de 2,000 francs, comme premier encouragement à d'utiles travaux. D'autres médailles semblables sont partagées entre des ouvrages où l'Académie a reconnu, sous des formes très-diverses, la même empreinte d'utilité morale.
Dans la Philosophie sociale de M. Hello, le sentiment et la tradition des vertus de l'ancienne magistrature se produisant avec force et gravité, dans les Mélanges littéraires de M. Gérusez, l'érudition choisie, l'élégance du style, la pureté des sentiments et du goût ont obtenu les suffrages de l'Académie ; et elle a cru devoir signaler ce mérite indépendamment des autres éloges que peuvent attirer à ces deux ouvrages la science du jurisconsulte et le talent du critique.
L'Histoire de France, élégamment abrégée par M. Mennechet, et contenue dans les limites d'un récit intéressant et moral, a paru digne de la même distinction. Enfin l'Académie, pour être juste, a voulu récompenser le talent qu'une jeune personne, travaillant pour un pieux devoir, a trouvé dans la pureté du sentiment filial qui la force d'écrire. Elle décerne à MUe Crombach une médaille de 1,500 francs.
Sans prétendre être plus sévère sur le goût que sur la morale , l'Académie ne décernera pas cette année le prix qu'elle avait proposé depuis trois ans pour une question de littérature et d'érudition moderne, i 'influence du génie espagnol sur les lettres françaises au commencement du dix-septième siècle. Un seul ouvrage remarquable lui était parvenu sur ce sujet; et cet ouvrage, très-ingénieux dans quelques parties, était d'ailleurs incomplet et n'appréciait
RAI'POUT SUR LES CONCOCRS DE ISiO. 309
pas la part d'originalité personnelle et nationale qni s'est maintenue sons cette imitation.
L'Académie attend de nouveaux candidats à ce savant concours.
Elle décerne aujourd'hui le prix qu'elle avait proposé pour un sujet tout français, l'éloge de Mn,e de Sévigné; et elle s'est félicitée que ce nom ait appelé un talent digne de le célébrer. La femme qui fut un grand écrivain dans le siècle de Bossuet, sans écrire autre chose que des lettres à sa tille, méritait d'être louée de nos jours par une autre femme, par celle qui, dans des poésies célèbres, échappées de sa pure et. modeste retraite, a donné tant de charmes à l'expression des sentiments de famille , et n'a jamais séparé l'imagination et la vertu. L'Académie couronne l'éloge de M",e de Sévigné par Mme Tastu.
La cour de Louis XIV et la terre des Rochers, la vie de M,ue de Sévigné, ses conversations, ses lectures, sa tendresse, revivent dans cet éloge, souvent avec son propre langage heureusement rappelé, avec d'élégantes et simples paroles, un esprit qui ne coûte rien au naturel, une grâce digne du sujet et qui lui ressemble. Le discours même qu'on va lire me dispense d'en parler davantage, et fera paraître ce que j'ai dit bien faible. Ajoutons seulement un mot, c'est que le discours qui vient après, Y accessit auquel l'Académie a voulu décerner une médaille, est un travail très-distingué, parfois trop savant, mais toujours spirituel , et même éloquent lorsque l'orateur peut se montrer sérieux à son aise, comme, par exemple, dans une belle description de Port-Royal, dont Mme de Sévigné aurait su gré à son jeune et austère panégyriste: l'auteur de cet ouvrage est M. Caboche, professeur de l'Université, dont le nom sera bientôt honorablement connu dans les lettres. Enfin, après ce discours, vient encore l'ouvrage élc^nnt d'une autre femme, à laquelle
310 DISCOLRS ET MELANGES.
le siècle et le génie de Mme de Sévigné ont inspire de fines réflexions et d'ingénieuses peintures.
Un si heureux retour vers les modèles du dix-septième siècle invite l'Académie à chercher encore dans cette grande époque les sujets de ses concours; elle propose aujourd'hui l'éloge de Pascal, de ce grand et multiple génie, qui, disant lui-même avec un modeste orgueil, que la géométrie devait être fessai et non l'emploi de notre force, indiquait assez que, pour analyser les puissances de sa pensée , il faudra surtout faire ressortir son caractère de profond moraliste et d'écrivain sublime.
Pour sujet de prix de poésie, l'Académie propose un des grands spectacles qui frappent aujourd'hui nos yeux , V Influence de la civilisation chrétienne en Orient ; et elle se plaît à penser, qu'en célébrant cette influence, on rencontrera partout, depuis les bords du Nil et les plaines de la Morée jusqu'aux gorges de l'Atlas, les souvenirs anciens et récents de la valeur et de l'humanité française.
RAPPORT SLR LF.S CONCOURS DE 1841. 3ll
SDR
LES CONCOURS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
es 1841.
Messieurs ,
Lorsque l'Académie française décernait, il y a un an, pour la première fois, la dotation littéraire destinée par un ingénieux citoyen à récompenser de grandes études sur notre histoire , elle s'attendait bien , en proclamant M. Augustin Thierry, qu'une palme si justement acquise ne serait pas transférée de longtemps à un autre nom et à d'autres ouvrages. Celte première épreuve avait eu pros<rue le caractère d'un Concours décennal. Le pria était annoncé depuis la mort déjà éloignée du jeune fondateur* Un grand nombre d'écrits historiques , quelquesuns très -remarquables, avaient paru dans l'intervalle. L'examen avait été laborieux; le choix pouvait sembler difficile. Mais aujourd'hui nul doute n'a pu s'élever. Le court espace de temps écoulé depuis notre dernière senne annuelle n'a point produit d'ouvrage à comparer .M>it aux Considérations sur l'Histoire de France, soit au
tableau correct et ingénieux du siècle de Louis XIII. La proportion entre ces deux ouvrages n'est pas changée, sans doute , mais le livre de M. Bazin conserve, avec autant de justice que celui de M. Thierry, la distinction qu'il avait obtenue, et qu'on ne pourra lui ravir sans beaucoup de savoir et de talent.
Les prix des Académies ne font pas naître les grandes vocations littéraires ; mais ils peuvent les aider, les servir; et, dans notre société nouvelle, si distraite de la spéculation studieuse par les affaires, et si économe pour les lettres , combien n'est-il pas précieux que , sur une route pénible, quelques appuis soient offerts au talent isolé !
Il y faut sans doute une condition ; c'est que la destination de ce talent soit utile; c'est que sa pensée soit pure et son but honorable. Assez d'elforts ont été tentés de nos jours contre les vérités sociales , pour que la défense de ces vérités ne semble à personne un lieu commun, mais une lutte courageuse et nécessaire. La morale, même la plus simple , le bon sens le plus vulgaire attaqués par des sophismes corrupteurs , grandissent en résistant. Comme il n'est rien d'évident qu'on n'ait contesté, il n'est rien de salutaire et de vrai qu'il ne faille soutenir.
C'est à ce point de vue , Messieurs , que deux ouvrages très-différents par le sujet, le caractère, la forme, ont également intéressé l'Académie, et lui ont paru dignes de partager le prix fondé par un philosophe bienfaisant du dernier siècle. L'un de ces ouvrages , en effet , rappelle énergiquement les esprits à la modération et au bon sens , en leur montrant la fausseté de quelques théories sociales annoncées de nos jours , au nom du perfectionnement indéfini et de la complète égalité. L'autre ouvrage, moins savant en apparence, attire doucement les
âmes ;\ la religion, par la peinture d'une belle vie consacrée tout entière au service de l'humanité, dans un laborieux épiseopat. Les Réformateurs contemporains, par M. Louis Rcybaud, la Vie de M. de Cheverus, archevêque de Bordeaux, par un prêtre qui ne s'était pas nommé, tels sont les deux ouvrages, dont nous avons à marquer les mérites, les différences, et peut-être le secret rapport.
Un esprit ferme et juste, un écrivain habile a jeté les yeux sur un des incidents moraux qu'on avait vus se produire en Europe, à la suite de nos grandes commotions politiques; il regarde ces expériences isolées, ces tentatives individuelles de réforme sociale qui ont succédé aux mouvements tumultueux des peuples, et ont voulu tantôt nier tous les cultes , tantôt prendre la forme d'un culte , et simuler l'enthousiasme d'une religion nouvelle. Pour mieux apprécier ces entreprises contemporaines, il parcourt d'abord les utopies sociales que des esprits élevés ou rêveurs avaient conçues dans tous les siècles , et en présence de toutes les formes de société ; il remonte jusqu'à Platon, avant de descendre à la nouvelle Atlantide cherchée de nos jours; et il passe, pour y arriver, par les systèmes de Thomas Morus, de Bacon, de Fénelon, des intelligences les plus fortes , des génies les plus purs. Mais, si cette revue rapide des espérances du passé atteste le principe tout à la fois de progrès et d'illusion que l'homme porte en soi, la justice rendue à ces nobles précurseurs du perfectionnement social n'empêche pas le nouvel observateur de juger sévèrement ce qu'il y avait de vain dans leurs espérances, ce qu'il y a de vain et de coupable dans des théories plus récentes.
11 est des illusions paisibles qui charmaient quelques imaginations, sans agiter le inonde; il en est de menaçantes qui ne tromperaient aujourd'hui la société que
pour la corrompre, la posséder violemment et la détruire. C'est là ce que l'historien des nouveaux Réformateurs a voulu combattre, sans prévention injuste, sans animosité personnelle, mais avec une logique inexorable pour les faux principes. Ce qu'il repousse, ce qu'il attaque comme une stérile et dangereuse chimère, c'est l'excès d'indépendance dans l'ordre moral, l'excès d'égalité dans l'ordre civil: il montre qu'à ce prix, ni la famille, ni l'État n'existeraient, et que les tentatives pour y substituer la communauté sans abnégation religieuse, et dans la seule vue de l'intérêt personnel, sont contradictoires avec ellesmêmes, et n'aboutissent qu'au désordre et au néant.
C'est dans l'ouvrage de M. Reybaud qu'on trouvera l'histoire impartiale et piquante de ces plans de sociétés et de religion nouvelle, que nous avons vus passer près de nous, comme un spectacle; c'est aussi là qu'il faut lire la vie plus sérieuse d'un réformateur étranger, auquel n'a manqué ni la force d'esprit, ni la ténacité d'espérance, ni la foi en lui-même, et qui, depuis longues années, multiplie, dans l'ancien et dans le nouveau monde, ses efforts toujours impuissants pour établir une éducation sans culte, une société sans famille et sans propriété, un peuple sans gouvernement. L'orgueil, un orgueil illimité est le droit divin de ces nouveaux apôtres, comme l'humilité était la vertu des premiers chrétiens : et cependant les premiers chrétiens ont transformé le monde; et le réformateur moderne, M. Owen, lui qui se proclame le favori de i 'univers, n'a pu, dans la contrée le mieux choisie de la libre Amérique, loin de tout obstacle et de tout préjugé, fonder son système sociétaire, et bâtir une ville sous le beau nom de Nouvelle-Harmonie, sans voir aussitôt toutes les passions déchaînées faire de sa création un chaos, d'où luimême s'est enfui des premiers.
Sur un autre point des vastes États d'Amérique, dans
rapport mu LRë CONCOURS de 1841. 31?
une de C6i grandes villes démocratique! et commerçantes où l'activité du travail el l'amour <ln gain ont transporté tous les arls de l'Europe, se préparait un autre missionnaire, dévoué plus utilement au bonheur des hommes. Jeté hors de son pays en 1793, un jeune prêtre français avait trouvé à Boston, au milieu du libre concourt de tentes les sectes chrétiennes, une Église catholique, faible et peu nombreuse. Bientôt il l'accroît, il la ranime par l'ardeur de son zèle et sa vertu persuasive, Il est à la fois le plus fervent, et le plus tolérant des hommes. Simple et modeste dans ses manières, spirituel, brillant, gracieux par |a parole, il charme les protestants américains, en leur préchant l'Évangile dans la langue de leurs pères. (ri apostolat dans une ville ne suffit pas à sa charité. Aux confins des six Étals nommés autrefois la Nouvelle- Angleterre, au delà du Connecticut, erraient encore des tribus sauvages, du nombre de celles que l'implacable progrès de la civilisation américaine fait successivement disparaître de la face du globe. Le jeune prêtre les regarde connue dévolues à sa mission catholique de Boston. S'aidant du jargon d'une vieille esclave sauvage qui parlait un peu l'anglais, il apprend la langue de ces peuplades; puis, seul, comme le missionnaire dont M. de Chateaubriand a tracé l'immortelle peinture, avec son bâton et son bréviaire, il s'enfonce dans la profondeur des bois, et va chercher des Ames à sauver, des hommes à convertir et à humaniser. Dans cette poursuite, il a le bonheur de retrouver quelques restes d'une ancienne missioyi chrétienne; il les rassemble, il les vivifie de nouveau par l'ardeur d'une charité dont le souvenir ne s'ellàccra plus dans le cœur oublieux du sauvage. Vivant sous les huttes de ces pauvres tribus, traversant les fleuves dans leurs frêles pirogues, les sauvant, pur ses prières et son autorité, de la contagion des marchands qui leur apportaient les li-
qucurs enflammées de l'Europe, il passa là plusieurs mois à instruire, à consoler, à guérir; et, dans la suite, il revint souvent visiter son diocèse du désert. Mais il lui fallut alors le quitter, pour retourner à Boston; une épidémie de fièvre jaune l'y rappelait : il accourt, et, dans le trouble général, quand les affections de famille, quand le zèle religieux même reculait effrayé, il est partout l'assistant des abandonnés et le consolateur des mourants.
Que pouvait un titre pour tant de vertus? Rome cependant, qui voyait alors, c'était en 1798, le culte catholique menacé dans une partie de l'Europe, apprit avec une vive joie les miracles de charité qu'un prêtre français exilé suscitait en Amérique; et elle se hâta de les honorer, en le nommant évoque de Boston. Ce titre, sans pouvoir, sans crédit temporel, au milieu d'une ville étrangère et dissidente, devint pour M. de Cheverus, comme pour un évêque de l'Église primitive, un instrument de charité universelle, un signe public de conciliation et de paix, au milieu de la division des sectes, envenimée par la division des partis. Dans la rudesse souvent si injurieuse de la liberté américaine, son nom, toujours béni par le pauvre, n'était jamais prononcé qu'avec respect ; son secours était partout invoqué; ses dons semblaient inépuisables, tout pauvre qu'il était; sa voix faisait partout élever des églises et des écoles. L'âpreté du zèle sectaire tombait devant sa douceur; et souvent les pasteurs des différents cultes le priaient de prêcher dans leurs temples, comme si sa parole, vraiment apostolique, fût venue rendre aux chrétiens leur unité première.
C'est ainsi qu'il fut occupé près de trente ans en Amérique, étendant son influence et sa vertu depuis Boston jusqu'à Baltimore.
L'Europe avait bien changé dans cet intervalle; elle avait été bouleversée et reconstruite. Les républiques, les
RAPPORT Mit LES CONCOURS DE 1841. 317
empires avaient passé; une restauration était debout pour la seconde fois. Parmi les préoccupations souvent aveugles de ce pou voir entouré d'obstacles, il lui vint la sage idée
de i appeler en France le pieux et tolérant évéque de Boston, et de lui confier un siège épiscopal. Cette simpli- • A\è tout apostolique, cette longue habitude des mœurs d'un État libre, cette indulgence d'un esprit aimable et supérieur, cette piété qui se marquait toujours par les œuvres, tous ces traits du caractère de M. de Cheverus lui gagnèrent les cœurs à Montauban, comme à Boston. La division des sectes, qu'une fausse politique avait ranimée, céda sans peine au saint évéque, qui venait, en 1825, apporter, dans une de nos villes du Midi, la tolérance américaine, avec l'effusion d'âme et la douceur deFénelon.
Bientôt vint s'offrir à lui une de ces occasions déplorables où la charité, où le dévouement ont besoin d'être immenses comme le malheur. Une inondation désola le département du Tarn; et, sans entraîner autant de maux que les ravages du Bhône, il y a quelques mois, elle trappa des villages entiers de misère et de désespoir. Donnant alors un exemple qui s'est récemment renouvelé, M. de Clirverus se mêle partout au péril, encourage les travailleurs, assiste les victimes, recueille et nourrit dans sa propre demeure plus de trois cents personnes, pendant que ses démarches actives et sa charité impérieuse obteoaient des secours de toutes parts pour réparer les pertes de deux faubourgs inondés.
M. de Cheverus est appelé du siège épiscopal de Montauban à l'archevêché de Bordeaux; les dignités de l'État lui sont prodiguées : sa modération, son humilité, sa tolérance, sa popularité même, n'en éprouvèrent pas la plus re atteinte. Dans des jours de réaction politique et de détiance, il restait pour tout le monde bienveillant et respecté.
L'épreuve même d'une révolution soudaine ne troubla ni cette vertu si sûre d'elle-même, ni cette autorité si douce exercée sur les âmes. Plaignant le malheur, mais jugeant les fautes, inaccessible aux passions de parti, et préférant à tout la religion et la France, M. de Cheverus seconda de sa libre et fidèle adhésion le pouvoir tutélaire qui s'élevait par le vœu public. Son cœur d'ancien émigré était attristé; il n'en fut que plus tendre et plus secourable à tous. Sa maison épiscopale était appauvrie; il reboubla de simplicité pour lui-même, et de charité pour le malheur. On le vit plus souvent à pied dans les rues pour aller visiter les pauvres, et faire parfois le catéchisme dans les écoles d'enseignement mutuel. Quand le fléau du choléra s'étendit, et que, dans le trouble public, on se préparait partout à le combattre, M. de Cheverus fit aussitôt de son palais un hospice; et il n'en sortit que pour aller chaque jour visiter, dans les dépôts publics, les malheureux frappés de contagion, ou pour monter en chaire et prêcher contre ces bruits funestes d'empoisonnement qui troublaient l'imagination du peuple, et ajoutaient la sédition au fléau. Le mal dura peu; et le peuple de Bordeaux [misa dans cette prompte délivrance plus de dévouement encore à son saint archevêque. Pour lui, son âme vive et pure, en jouissant avec délices des témoignages de raflection publique, n'en tirait aucun orgueil; et il poursuivait seulement avec plus d'ardeur sa tâche de chaque jour, infatigable dans les moindres devoirs, comme il était admirable dans les plus grands.
Une vertu si constante et si approuvée ne pouvait échapper à l'attention du Roi. Sa Majesté, dès qu'elle en eut l'occasion, désigna M. de Cheverus pour la pourpre romaine. Toutes les opinions applaudirent avec une égale faveur; et jamais, de nos jours, élection ne fut plus populaire que cette promotion d'un cardinal. C'est qu'il y a
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dans la bonté du cœur unie à la pureté religieuse uu charme et un ascendant que nulle prévention ne peut méconnaître; c'est qu'aimer les nommée, et leur faire du
bien au nom de Dieu, sera toujours un grand titre dans le inonde. Ce lut la puissance de M. de Cheverus, et le secret de sa vie heureuse et honorée.
Cette vie approchait du terme, sans se démentir un moment. Lorscpfil rentra dans Bordeaux, avec sa dignité nouvelle de cardinal, un sinistre de mer venait tout rér. minent d'engloutir quatre-vingts pauvres pêcheurs sortis du port de la Teste. M. de Cheverus, au milieu des acclamations de la foule qui se pressait sur son passage, n'a d'attention et de cœur que pour le désastre qu'il vient d'apprendre. 11 tourne en pilié et en aumônes tout l'enthousiasme qu'on a pour lui. Les malheureux qui avaient péri laissaient sans ressources leurs veuves, leurs vieux parents et cent soixante et un petits orphelins; c'est là ce qui trouble, ce qui fait pleurer l'archevêque. 11 envoie aussitôt, pour porter des secours aux familles désolées, un de ses dignes élèves, celui qui sera plus tard le charitable et courageux évèque d'Alger. 11 reste à Bordeaux, afin de multiplier les quêtes, et de les prêcher lui-même; il célèbre dans sa cathédrale un service solennel pour les pauvres noyés, comme pour des grands de la terre. Des dons passagers ne suffisent pas; dans son ingénieuse charité, il forme au profit des orphelins de la Teste, une association durable de tous les enfants de familles aisées de la ville, ayant à leur tête quelques riches orphelins, l'ar les soins des jeunes protecteurs, une école est établie dans Bordeaux pour leurs pauvres pupilles; et l'archevêque soulage ainsi les uns, en apprenant aux autres l'exercice éclairé de la bienfaisance et de la vertu.
Ainsi se succédaient incessamment ses bonnes œuvres et ses édifiantes paroles. Fatigué de longs efforts, malade
et déjà frappé d'un funeste avant- coureur, M. de Cheverus continua sans interruption de travailler à sa tâche épiscopale, partout inspirant le bien, ou le faisant lui-même; et il ne se reposa que pour mourir, en laissant comme un dernier bienfait l'exemple même de ses derniers moments.
Quels hommages solennels aurait mérités M. de Cheverus ! quel prix de vertu serait digne de chacune de ses belles actions ! ce prix qu'on n'eût pas osé lui offrir, nous le décernons de loin à sa mémoire , en couronnant son modeste historien.
D'autres livres remarquables ont frappé vivement l'attention de l'Académie, sans qu'elle ait cru pouvoir les comprendre dans le concours, ou les associer aux prix. Tantôt c'est le caractère du sujet qui lui a paru résister au choix qu'elle aurait voulu faire; tantôt c'est le but même de l'ouvrage qui lui a semblé n'admettre d'autre récompense qu'une mention publique. C'est ainsi qu'en appréciant les laborieuses recherches et les brillants récits consacrés à l'Espagne par M. Rossew Saint-Hilaire, l'Académie a regretté de n'avoir pas , pour les études d'histoire étrangère, un prix spécial à décerner, comme pour les travaux sur notre histoire nationale. C'est ainsi qu'un écrit rapide et excellent de M. Charles Dupin, adressé, sous le titre de Bien-être et concorde, aux classes laborieuses qui souvent ont entendu la voix de l'auteur, n'a paru à l'Académie qu'une suite de ses leçons du Conservatoire, placées en dehors de toute autre récompense parleur succès même. Le Cours de Morale que M. Rendu a composé pour l'instruction de la jeunesse, avec la pieuse tendresse d'un père et l'expérience d'un maître habile, devait également recevoir une mention à part ; et les Mélanges littéraires de M. Patin, en replaçant sous les yeux de l'Académie plus d'un remarquable discours déjà cou-
KAPPOHT SUR LES CONCOURS DK 1841. IV2 1
ronnc par elle, lui rappelaient combien d'estime est duc à cette érudition choisie, à cette raison piquante, à ce g<»ùt ingénieux et pur.
\prèa des éloges trop faiblement exprimés, mais si justes, l'Académie réserve, pour quelques ouvrages utiles, des médailles d'encouragement et d'honneur. Le nombre même de ces ouvrages témoigne du vit' intérêt qui s'attache aujourd'hui à l'éducation morale de l'enfance. Tous (eux (pie l'Académie a distingués sont écrits par des femmes; et, dans celui qu'elle place le premier, le Livre de l'enfance chrétienne, par madame de Flavigny, on reconnaît à chaque page, avec les grâces de l'esprit le plus délicat, la vigilance inquiète et l'attention passionnée d'une mère. Dans ce livre sérieux et charmant, la leçon est un entretien intime; le langage élégant et noble dé- ( rie les plus heureuses traditions du bon goût, en même temps qu'il est approprié à la raison du premier âge, par sa simplicité, et intéressant pour tous les âges, par les sentiments vifs et purs qu'il exprime.
D'autres essais moraux, sous une forme romanesque, Marianne Aubry, par mademoiselle Julie Gouraud, Bernard ou le Gagne-Petit, par mademoiselle L'iliac de Trémadeure, Julien, par madame Fanny ttichomme, la Jeune Aveugle, par madame Taunay, ont oflert à l'Académie ce même caractère de vérités utiles, mises en scène dans un récit touchant et naturel. Un sentiment toujours pur et parfois un honorable besoin de travail a dirigé le talent dansées ouvrages : nous devons d'autant plus l'accueillir. Si la culture des lettres honore dans la prospérité, il est juste aussi qu'elle soit un appui dans une fortune moins heureuse, et qu'elle la soutienne, en la rendant respectable.
1 Académie décerne également une médaille au dernier écrit qu'a publié M. Azaïs, sur les idées bienveillantes
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et conciliatrices, distinctes de ses systèmes, et qui ont animé sa vie entière.
En honorant tous les travaux qui portent un caractère d'utilité morale , l'Académie , quand elle le peut , tâche que ces travaux se confondent avec les fortes études, et servent à reporter l'attention publique vers les grands modèles de la science et de l'art. C'est dans cette pensée qu'elle a demandé et plusieurs fois couronné des traductions. Trois ouvrages, cette année, ont, à ce titre, fixé son choix, par l'importance, la grandeur des originaux, et le talent des traducteurs.
L'un est un des monuments les plus élevés et les moins accessibles de l'antiquité, la Métaphysique d'Aristote, que nulle traduction n'avait fait encore passer dans notre langue, et dont quelques parties seulement avaient été, de nos jours, dans une savante Académie et sous la plume d'un maître illustre l, l'objet d'une étude aussi neuve que profonde. En profitant des vues rapides et lumineuses que M. Cousin avait jetées sur l'ouvrage entier, deux jeunes hellénistes ont intrépidement abordé cette vaste tâche, et porté, autant qu'il était possible, la clarté française dans les obscurités ou plutôt dans les profondeurs de ce grand esprit d'Àristote, dont les versions latines du moyen âge avaient souvent obscurci la lumière. Une introduction méthodique et substantielle précède ce travail, en prépare l'intelligence, et en augmente le prix. 11 ne nous appartient pas de le discuter ici; mais il nous est doux d'en reporter l'honneur à deux élèves d'une école célèbre, qui a beaucoup fait déjà pour la gloire des lettres, des sciences et de l'enseignement en France. L'Académie couronne lu traduction de la Métaphysique <j' Anatole, par
1 Rapport de M. Cousin à l'Académie des sciences morales et politiques, sur le concours de 1835.
MM. Alexis Pierron et Charles Zévort, anciens élèves de l'École normale.
Avec celle rariétë qui appartient au domaine des lettres, nous passons tout d'un coup d'Aristotc à Klopstock,et même à saint Augustin. Le poëme de Klopstock, s'il n'est pas la plus attachante des épopées, est certainement la plus pure et la plus sublime dans l'ordre moral. Hormis quelques pages assez fidèlement imitées par le vertueux philosophe Turgot , rien jusqu'ici, dans noire langue, n'avait reproduit la chaste douceur et la gravité mélodieuse du poète allemand. Il a paru, Messieurs, qu'une élégante et complète version de la Messiade était un bon livre moral à couronner; et nous décernons une médaille d'honneur de 2,000 franc à l'auteur de ce beau travail, à madame la baronne de Curlowitz, naturalisée depuis longtemps en France par ses malheurs et par le talent d'écrire.
Le plus original et le plus touchant ouvrage d'un Père de l'Église, le monument intermédiaire entre l'antiquité et les âges modernes, où , près du paganisme mourant et de la foi chrétienne qui grandit, on voit apparaître le malaise et lu mélancolie des civilisations avancées, les Confessions de saint Augustin sont faites pour intéresser notre siècle, encore plus qu'elles n'édiliaient le siècle de Louis XIV. Bien des lecteurs sont aujourd'hui préparés aux Confessions de saint Augustin par celles de Rousseau et par les agitations éloquentes de René. Ils ne pourront les étudier, sans admirer beaucoup le grand évoque d'IIippone, qui, des mêmes inquiétudes rêveuses, lit sortir une vie si active et si utile au inonde. Une traduction fidèle et animée de cet ouvrage est un livre qui nous manquait. Port- Royal lui-même avait altéré, par respect, le naturel passionné d'Augustin. M. Morcau, moins scrupuleux, a été plus vrai; et l'Académie, eu décernant à sa traduction
une médaille d'honneur, l'encourage à d'autres travaux, où le talent s'unisse à la pureté du goût.
L'Académie décernera de nouveau des prix semblables dans le prochain concours ; et à côté de l'éloge de Pascal, difficile sujet proposé, dès l'année dernière, à la demande de notre illustre et regretté collègue, M. Lemercier, elle espère avoir à couronner quelque bonne et forte étude sur un monument de l'antiquité philosophique ou chrétienne.
Aujourd'hui, Messieurs, il nous reste à proclamer celui de tous les prix académiques qui rencontre souvent le plus de contradictions et de doutes, et qui cependant a été le début heureux de plus d'un talent célèbre, le prix de poésie. L'Académie avait proposé Y Influence de la civilisation chrétienne en Orient, sujet prématuré peut-être, mais dont il est facile d'entrevoir les principaux aspects et la grandeur. Nous ne mêlerons pas aux pensées qu'il fait naître de minutieux détails d'analyse. Deux pièces de vers ont occupé l'attention de l'Académie. Dans l'une, l'auteur, bornant, pour ainsi dire, l'étendue encore incertaine du sujet, a pris pour symbole de l'influence chrétienne en Orient le monument que, par une patriotique et royale pensée, Louis-Philippe a fait élever à saint Louis sur le sol de Cartilage, en vue des vastes possessions que le drapeau français a conquises et conserve en Afrique. De nobles sentiments et de beaux vers recommandent cette ode de M. Bignan. L'Académie, en accordant beaucoup d'éloges à l'art brillant et pur qu'on remarque dans cet ouvrage, a préféré cependant un autre poëme, dont le cadre est plus vaste, les formes plus hardies et plus libres. L'auteur, M. Alfred des Essarts, prodigue les grands souvenirs et les images ; il sent avec chaleur, il peint avec force. Mais je ne veux pas trop louer des vers que l'auteur va lire : il sera lui-même son meilleur inter-
prèle. Sa voix, forte d'émotion el de jeunesse, n'a pas besoin d'autre appui que de cette laveur aimable et juste, qui, dans une telle assemblée, s'attarbe au premier sucet pour ainsi dire à l'avènement publie d'un nouveau talent.
LES CONCOURS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Messieurs,
Parmi les distinctions, bien nombreuses peut-être, que l'Académie décerne dans ses concours annuels, il en est une qui, une fois accordée, devait être longtemps inamovible. La grande supériorité se retrouve rarement ; et quand l'Académie fit choix des Considérations et des Récits de M. Thierry sur l'histoire de France, pour y attacher l'espèce de majorât littéraire, dont l'investiture lui a été confiée par un généreux fondateur, elle pouvait s'attendre, comme le public, à la longue durée de cette première et si juste destination. L'ouvrage de M. Bazin sur l'époque de Louis Xlll n'était pas non plus facile à remplacer, dans le rang qu'il avait obtenu. D'ailleurs, Messieurs, les deux écrivains ne se sont pas reposés sur leur succès. L'illustre auteur de la Conquête de l'Angleterre, des Lettres sur les communes et des Récits mérovingiens a continué les savantes esquisses qu'il avait publiées sous cette dernière forme ; et, dans un nouveau fragment sur brédègonde et Chilpérik, il a peint les
RAPPOUT SfP. LES CONCOURS DR 1842. 327
mœurs barbares de la monarchie franke, avec ce coloris
(''cl.itaiil ci rigoureui que donne l'imagination échauffée par l'étude ci par l'amour du vrai.
LliietoriflB de Louis XI11 a également poursuivi sa lâche encouragée par vous. 11 a tracé le Tableau de la minorité 6k Louis XIV; et malgré la rivalité fort redoutable des mémoires contemporains, ne voyant dans ces mémoires que des plaidoyers qui rendaient d'autant plus nécessaire le jugement de l'histoire, il a su donner à ce jugement une impartialité non moins piquante et [dus varice (pie la passion.
Il nous a donc semblé, Messieurs, que les dotations académiques fondées par le baron Gobert demeuraient plus que jamais acquises au grand peintre d'histoire et à l'ingénieux écrivain qui les avaient méritées, il y a deux ans , par des travaux qu'aujourd'hui môme ils viennent de fortifier et d'étendre.
A côté de ces prix maintenus si justement , le choix de l'Académie pour l'ouvrage le plus utile aux mœurs s'est partagé entre des écrits de forme très-diverse, une Histoire de la ville de Jérusalem, un Livre d'éducation. L'Académie, sans doute, a jugé que les grandes traditions religieuses étaient la plus puissante leçon morale; et il lui a paru que l'histoire de cette Rome du monde oriental, toute pleine des monuments du christianisme, premier berceau de sa foi et but de ses croisades, offrait le sujet de méditations le plus* instructif el le plus élevé. Des hommes de génie, de grands poètes ont, de nos jom-., visité cette terre antique, pour surprendre, à la source qui jaillit du Carmel, l'inspiration que Bossuet et Racine aient de la prière et des livres saints. La politique, le commerce et môme le prosélytisme de l'Europe tendent de plus en plus à se rapprocher de Jérusalem; et une grande place lui est réservée dans la future tians-
formation de l'Orient. A ces points de vue divers, une description de Jérusalem , commencée en présence des lieux mêmes, continuée par l'étude, mêlant les recherches à l'émotion , devait intéresser notre temps. L'auteur fut le compagnon de voyage et l'ami de notre regretté collègue M. Michaud ; et il a comme lui le don de sentir et de peindre. L'Académie partage inégalement le prix Montyon entre l'historien de Jérusalem, M. Poujoulat, et une personne encore inconnue dans les lettres, qui a publié un livre sur Y Éducation pratique des femmes.
Ici, la tâche de l'auteur était difficile. Depuis Fénelon écrivant avec la sublime douceur de son âme et de sa foi, depuis Rousseau donnant à des préceptes l'intérêt de la passion et du roman, des femmes supérieures, Mme de Rémusat , Mme Guizot , Mme Necker de Saussure avaient traité pour notre siècle ce sujet, où l'innovation est si difficile, où le paradoxe est si dangereux. Leurs ouvrages élevés et délicats ont été lus par les philosophes et par les femmes. Il s'agit ici d'une œuvre plus modeste, de réunir d'utiles conseils pour les institutrices et pour les enfants, et de renfermer quelques vues nettes et quelques principes éprouvés dans un livre simple et d'une étude facile. C'est ce mérite que l'Académie a voulu reconnaître, et qu'elle couronne dans l'ouvrage judicieux et pur de Mlle Lajollais.
Cherchant , du reste , dans les récompenses dont elle dispose un encouragement pour le travail, un supplément à ce que l'État ne peut faire, elle a réservé une autre médaille pour M. Pauthier, jeune savant plein d'ardeur, qui , dans une traduction collective des Livres antiques de l'Orient , a rassemblé comme en un foyer les vérités éparses de la morale primitive.
Enfin , l'Académie a consacré une de ses médailles à honorer les recherches de M. Onésime Leroy, sur le plus
touchant ouvrage que la morale chrétienne ail inspiré, Y Imitation de Jésus-Christ , cette suite de l'Évangile,
composée par Gerson dans le bannissement et le malheur, et mise en vers quelquefois sublimes par Corneille vieillissant et méconnu.
L'étude approfondie, et pour cela même la traduction lidèle et expressive des monuments étrangers est un travail que l'Académie a particulièrement recommandé : elle ne le borne pas aux grands génies de l'antiquité et des littératures modernes; elle y comprend tous les temps et toutes les œuvres remarquables de l'esprit humain. Le moyen âge, avec ses souvenirs mêlés et ses pressentiments créateurs, n'en pouvait être exclu. 11 y a telle vérité qui reçut , à cette époque , une évidence , dont l'éclat ressort des ténèbres mêmes qui l'entouraient; il y a telle grande âme qui parut alors d'autant plus digne d'admiration qu'elle s'élevait seule et d'elle-même. Qu'un écrivain du douzième siècle ait été le précurseur et le maître de Descartes, dans la démonstration spiritualiste de l'existence et des attributs nécessaires de Dieu, qu'il y ait appliqué une forme de raisonnement admirée et presque enviée par Leibnitz, c'est un fait précieux dans l'histoire des lettres. Mais le travail même de ce philosophe du moyen âge , qui fut un saint archevêque, les deux traités d'Anselme de Cantorbéry, le Monologium et le Proslogium , ne méritaient-ils pas d'être èclaircis par la science moderne, et mis sous nos yeux dans une version intelligente, qui rendit avec clarté le langage de ces temps, où la pensée philosophique était souvent aussi subtile et aussi raffinée (pie la vie commune était rude et barbare? C'est là, Messieurs, la lâche qu'un homme de talent, nourri dans les lettres et l'histoire, s'est proposée. L'Académie décerne à M. Bouchitté la première médaille du prix de traduction.