SC0LHS ET MÉLANGES
D'au lies travaux de même ordre ont partagé les suffrages de l'Académie, qui, dans ses choix fort divers, n'est attentive qu'à un seul principe, l'encouragement des sérieuses études. A ce titre , une reproduction élégante de la belle histoire de Schiller, la Guerre de trente ans, une version moins ornée que savante du Timée de Platon, une traduction énergique et souvent très-houreuse des tragédies d'Eschyle, ont, aux yeux de l'Académie, mérité des médailles qu'elle aurait voulu rendre plus riches, et que confirmera le suffrage public. Le nom étranger du traducteur de Schiller, le nom de Mme de Carlowitz, déjà lié à la gloire de Klopstock, mérite faveur par le talent qu'elle montre dans notre langue adoptée par elle, pour y transporter avec goût les beautés des langues du Nord. Le traducteur du Timée, M. Martin, est un jeune et habile érudit, dont le zèle opiniâtre cherche les difficultés sur lesquelles ont hésité les maîtres, et qui réunit à la fois beaucoup de candeur et de sagacité. M. Pierron, déjà signalé dans un autre concours par un difficile essai sur la Métaphysique d'Aristote, a prodigué, dans une lutte non moins pénible contre le poète Eschyle, un éclat naturel d'expression, une abondance de tours vifs et corrects, où l'Académie a dû reconnaître le talent d'un écrivain.
M, Bouchitté, M. Henri Martin, M. Pierron appartiennent tous trois à l'enseignement public; je le dis avec orgueil. Les ou\ rages que nous venons de nommer sont la distraction qu'ils mêlent aux devoirs de leur laborieuse et noble profession; et dans ces ouvrages, qui n'altesteni pas moins l'élévation des sentiments que L'austère gravité des études, il nous est doux de voir et de montrer comment les professeurs de l'Université de France emploient leurs loisirs.
A côté de ces libres résultats d'une sérieuse étude,
RAPP0R1 Ml 1 i> ODNQDtlM DB 1842. 331
l'Académie se félicite d'avoir, pur la pro|>osition d'un sujet s[H'ci;il d'histoire littéraire, excité d'utiles rechef» dus et donné naissance à deux bons écrits. Quelle a été sur la littérature française , au commencement du dixseptième siècle, l'influence de la littérature espagnole l Telle était la question assez nouvelle que l'Académie avait indiquée, en y {oignant même une question plus générale sur la manière dont notre littérature, à diverses époques, a profité du commerce des autres nations, sans perdre en rien son caractère original. La réponse a tardé quelque temps, et le prix a été d'abord ajourné. Pouvaiton , en effet , saisir la part d'influence que la littérature espagnole avait eue sur notre dix-septième siècle, sans étudier toute cette littérature dans son origine, dans ses progrès, dans l'histoire sociale et politique du peuple espagnol! pouvait-on montrer sur quel point le génie français a été temporairement modifié par un autre plus grave et moins exact peut-être, sans analyser avec soin les traits originels de notre littérature, et les insurmontables différences qu'elle devait heureusement garder? pouvaiton, enfin, étudier ce vaste sujet qui renferme, à quelques égards, l'histoire comparée de deux langues et de deux peuples, sans toucher à la théorie des arts, à ces questions du naturel et du goût, de la vérité vulgaire et de la vérité poétique, qu'on a si fort débattues de nos jours? Érudition curieuse et jugement délicat, étude détaillée des livres et intelligence des siècles, vive sensibilité littéraire et connaissance approfondie de l'histoire et des inouïs, imagination et philosophie, voilà bien des qualités que le sujet proposé réclamait, en quelque sorte, pour être dignement traité. Les travaux à consulter sur cette question, les modèles de critique à suivre étaient rares, et parfois trompeurs par leur éclat même. Le hardi et brillant Schiegel, dans son Couru de poésie draina-
332 mscouRS et mélanges.
tiqve, le studieux Sismondi dans son Histoire littéraire de V Europe méridionale , lord Holland dans ses Essais sur Guillen de Castro et Lope de Vega, avaient un peu exagéré la partialité pour l'Espagne, ce côté du Midi moins classique et moins romain que l'Italie, et dans lequel ils croyaient pouvoir saluer avec reconnaissance une hâtive aurore , une révélation anticipée de l'école nommée plus tard romantique.
Aujourd'hui, dans la question proposée, il ne s'agissait plus de lever un drapeau novateur, de plaider vivement pour une cause douteuse, d'évoquer Caldéron contre Racine, mais d'exposer un fait important dans l'histoire de notre littérature, et pour cela, de pénétrer et de faire comprendre toute une littérature étrangère non moins féconde qu'inexplorée, et qui fut longtemps aussi puissante sur l'Europe que le peuple, dont elle était la forte et vive expression.
C'est là, Messieurs, la tâche qui nous semble réalisée dans un ouvrage inscrit sous le n° 1, et portant pour épigraphe cette phrase de Quintilien : « L'imitation des choses excellentes en fait trouver de semblables. » L'auteur, intéressant et méthodique, trace un cadre étendu, et le remplit avec soin. De l'origine commune de deux grands idiomes, diversement modifiés par le climat et le génie national, il descend à leurs affinités secrètes, à leurs développements successifs et distincts, à leurs rapprochements, à leurs séparations; il les suit dans leurs nombreux détours, parmi tous leurs affluents étrangers ; et de leur confusion apparente il dégage et fait sortir le cours limpide et pur du génie français.
L'Espagne quiTde bonne heure, eut la gloire populaire du Cid, mais qui n'eut pas de Dante, l'Espagne, plus tardive que l'Italie, en reçut une influence littéraire doublement réfléchie sur la France. Mais l'Espagne ne fut jamais
italienne; et, de même qu'elle avait apporté jadis dans la Rome des empereurs smi originalité indépendante, sa forme d'imagination et de goût, ses Lucain, sesSénèque,
ses Florus, ainsi, dès le moyen âge, elle montra son tour particulier de génie méridional, sa gravité, sa pompe, et cette ardeur pins orientale, qu'enflammait encore le belliqueux ((intact et le mélange d'une population et d'un culte apportés d'Afrique et d'Asie. La gloire enfin, cette grande dominatrice des hommes, vint donner à la langue, au génie, aux idées de l'Espagne, un ascendant momentané, mais immense, sur les autres nations de l'Europe; et nous ne doutons pas que la France, qui en reçut l'impression, ne l'eût ressentie bien davantage, n'en eût souffert peut-être, si une Providence, gardienne de l'équilibre des peuples, n'eût alors suscité le prince qui, par le bon sens, le courage et l'esprit, faisait le mieux éclater en lui le caractère de sa nation, cet Henri IV, le représentant fiançais du Midi vif, brillant et gai, contre le Midi sombre et dur de l'inquisition et de Philippe II.
Cette résistance naturelle de l'esprit français à l'esprit espagnol n'a pas assez frappé peut-être l'auteur de l'ouvrage, que couronne l'Académie. Mais quelle instructive variété dans son travail! quelle nette et vive peinture du seizième siècle espagnol, de ses grands écrivains, parmi lesquels on regrette seulement de ne pas voir cités ou assez loués Christophe Colomb etCortès, si éloquents dans leurs journaux de voyage et dans leurs lettres, et sainte Thérèse, si sublime dans ses mystiques ouvrages ! Notre habile critique s'est attaché surtout aux lettrés de profession, indiquant avec justesse et étendue les écoles diverses, les révolutions du goût, les variations de la langue et de l'art, sans négliger toutefois quelques esprits originaux qui mêlèrent le talent d'écrire à l'action, l'élégant Garcilaso de la Vega, guerrier redouté de l'Italie; Hur-
334 DISCOLHS ET MÉLANGES,
tado de Mendoza, génie triste et fier, qui a composé, dans sa jeunesse, le meilleur modèle du roman bouffon, Ilurtado de Mendoza, l'implacable gouverneur de Sienne, tyran qui écrit l'histoire comme Tacite ; enfin l'aventurier, le soldat espagnol dans le nouveau monde, Alonzo de Ei cilla, poëte nerveux et simple, auquel, pour approcher de la palme épique, il n'a manqué peut-être qu'un sujet plus connu et des malheurs plus célèbres.
Mais ce n'est pas à ces hommes puissants, presque ignorés hors de l'Espagne, qu'il fut donné d'agir sur l'esprit français. Deux inlluences seulement nous arrivèrent d'Espagne, l'une subtile et tout artificielle, l'autre bruyante et populaire ; l'une tenant au travail du style, aux combinaisons du langage, l'autre à la puissance facile de l'invention et de la fantaisie ; l'une gâtant ou façonnant quelques esprits ingénieux, Balzac, Voiture, et le père Bouhours, l'autre éveillant la poésie de Corneille, et la portant de jUeilée jusqu'au Cid et à Polyeuclc, au delà desquels l'esprit humain ne s'élève pas.
C'est surtout, Messieurs, cette richesse d'invention, ce. torrent inépuisable du drame espagnol que les auteurs des mémoires envoyés à l'Académie se sont plu à décrire, depuis la comédie de la Célestine, qui courut toute l'Europe, jusqu'à ces drames sacrés de Caldéron, comparés par un savant moderne aux plus sublimes accents de la tragédie grecque. Peut-être l'auteur du n° 1 aurait-il dû rappeler que cette veine puissante du théâtre espagnol avait agi même sur le théâtre anglais, qu'on a cru si spontanément original. Le mariage de Philippe H avec la reine Marie, cet empiétement peu durable de l'Espagne sur l'Angleterre, fut cependant la date et l'occasion d'un rapprochement intellectuel entre les deux peuples. Pareille influence ne s'exerça pas sur la Eranco pendant le seizième siècle; et ce n'est qu'au moment ou l'Espagne dû-
UAPI'OIIT SUH LES CONCOUKS DE 1842. 335
dînait do sa grandeur, où Richelieu abaissait partout la maison d'Auti iche, que la France accueillit, par curiosité, et comme une mode de cour, les inventions poétiques de cette nation, dont elle avait gêné les. desseins et adopte l'alliance. L'esprit français connut dès lors et goûta vivement la raison, l'éloquence et l'incomparable plaisanterie de Cervantes; mais il n'emprunta d'abord au drame espagnol qu'une irrégularité sans force, un chaos, au lieu d'une création. Ce fut seulement par un retour puissant sur lui-même, et en se rapprochant des règles plus aévàres qui lui sont naturelles, que (dus tard, dans le Cid, dans \\ i nceslas, dans le Festin de Pierre, dans Héraclius, il enleva quelques-unes des beautés neuves de la scène espagnole. De la cette grande leçon, qu'un peuple ne prolite bien des pensées «l'un autre qu'en restant lui-même, et sous la condition de créer beaucoup plus qu'il n'imite.
Cette heureuse loi de nos deux grands siècles littéraires est habilement appréciée par l'écrivain, qui nous montra une connaissance si étendue de la littérature espagnole; et je regrette seulement que parmi les assimilations de l'esprit étranger avec le nôtre, il n'ait pas assez marqué ee qu'emprunte au naturel exquis de Cervantes et à la moquerie de Quevedo l'originalité comique de Li Mais comment tout dire dans un vaste sujet? C'est beaucoup d'avoir, comme l'auteur couronné, M. Puibusque, l'ait sur une question difficile un ouvrage presque complet, quelquefois trop développé, et toujours instructif pour ses juges et pour le public.
Une grande part de ee même mérite pourrait être réclamée pour l'ouvrage inscrit sous le n° 3, et dont l'auteur, M. Viguicr, reçoit de l'Académie une mention d'honneur. .Moins étendu tout à la fois et moins régulier que le précédent, mais semé de passages remarquables sur la philosophie des langues, sur l'antiquité, sur les principaux
caractères de la littérature du dix-septième siècle, respirant à toutes les pages le goût des sentiments élevés, ce discours semble un titre de plus pour le corps enseignant, dont M. Viguier est un des représentants les plus honorables et les plus instruits. Son ouvrage réuni à celui de son heureux concurrent forme une belle étude sur l'Espagne en elle-même, et dans ses rapports avec la France, jusqu'à l'heure mémorable où, sous une plus haute influence, le génie français, émancipé par Descartes, devenait, avec Pascal, si original et si pur.
S'arrêter à ce nom de Pascal, analyser non pas une époque, une littérature, mais un homme en qui s'est montrée toute la force de l'esprit humain, c'était un travail que l'Académie devait proposer aux intelligences sérieuses de nos jours. L'éloge de Pascal par Condorcet marque bien la prodigieuse révolution des idées, à cent ans d'intervalle; mais il ne fait pas connaître le profond génie qui prévoyait en partie une telle révolution, et qui la contrepesait d'avance par ses pensées religieuses, en même temps qu'il y travaillait par ses découvertes et ses hardiesses involontaires. Quelle méditation plus grave que d'étudier impartialement cet homme tout entier, de chercher dans sa puissance scientifique une des conditions mêmes de l'esprit français, cette loi de justesse éclatante et de précision sévère qui domine pour nous l'art de penser et d'écrire! Quel objet plus digne de la philosophie de notre temps, que de s'attacher à bien comprendre à la fois la grandeur des travaux de Pascal, et la passion qui les inspirait ! Quel spectacle plus touchant et plus tragique, dans l'ordre de la réflexion, que de contempler cette sublime intelligence aux prises avec les douleurs physiques, et avec le tourment moral d'une conviction tour à toui ébranlée ou menaçante! Quelles plus grandes luttes à étaler aux regards de l'homme que les deux luttes qui cou-
sumèrenl la force, <'t auxquelles ne suffit [ias la vie sitôt
dévorée de Pascal : la lutte pour le libre examen, pour le droil de penser, pour le droit d'inventer dans la science, déjuger dans la morale, de protester même dans la foi; puis la lutte plus longue et plus rude encore pour le maintien de la règle et de la vérité contre l'invasion illimitée du scepticisme, et contre cette extrême indépendance qui n'est que la puissance de nier et de détruire! Et si l'on cherche encore Pascal dans les amis qui l'entouraient, quel intérêt plus historique et plus durable que la peinture de ces fortes mœurs et de ces grands caractères, sur lesquels notre curiosité se reporte maintenant avec plaisir, et que d'ingénieux et récents travaux ont rapprochés de nous, par l'imagination du moins! Enfin, quel souvenir plus instructif aujourd'hui même, et quelle polémique plus intelligible pour notre temps, que la résistance passionnée de tant d'hommes éclairés et vertueux dont Pascal était l'âme et la voix, contre cette société remuante et impérieuse, que l'esprit de gouvernement et l'esprit de liberté repoussent avec une égale méfiance! Quelle puissante variété dans un homme ! quel intérêt général dans une seule cause! et combien de grandes questions dans un seul sujet! Aussi, Messieurs, ce sujet a-t-il suscité de remarquables efforts. Rarement semblables recherches, rarement si graves et si nobles essais furent envoyés à l'Académie. C'est une satisfaction pour nous d'avoir proposé cette épreuve , qui a rencontré des esprits dignes d'elle. Parmi les ouvrages réservés, deux discours ont fait hésiter l'Académie. Elle partage entre eux le prix qui vient d'être augmenté par un ordre du roi. Très-divers par l'étendue, la forme, les détails, mais se rapprochant sur deux points, l'élévation morale et le talent, ces discours sont un signe éclatant du progrès de la philosophie spiritualiste et de l'histoire impartiale.
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Parlons d'abord du discours inscrit sous le n° 13, avec celte épigraphe de saint Paul : « Oportet hœreses esse. » C'est le travail vigoureux d'un esprit libre, nourri de réflexion et de solitude , qui lui-même a vivement saisi les sciences mathématiques, première originalité de Pascal, et qui, par cela même peut-être , ne l'admire pas assez sous ce rapport , trompé qu'il est par la facilité des méthodes actuelles. Mais cet esprit de mathématicien moderne s'est, en même temps, plié aux [dus loi les études de langues et de philosophie anciennes, de littérature comparée, et même de scolastique. L'ordre de son discours n'est pas assez marqué ; on pourrait y retrancher, sans L'affaiblir: mais l'ouvrage est savant, impartial , et parfois éloquent. L'auteur aime avec passion les choses dont il parle, la pensée libre, la religion austère, les profondes éludes, et la poursuite indéfinie des problèmes de l'existence humaine. En expliquant la question de la grâce et du libre arbitre, de manière à donner théoriquement raison sur ce point aux adversaires de Pascal, il ne fait que mieux attester leurs erreurs sur tout le reste, et la pureté comme le génie de leur puissant vainqueur. Sectaire des vertus de Port-Royal, mais juge indépendant des passions qui s'y mêlent, il décrit, il célèbre cet irié- I arable asile de la science et de la loi avec une chaleur d'enthousiasme, une vérité de talent que je n'ai pas besoin de louer, quand tout à l'heure vous allez l'applaudir. Interprète habile de l'art profond et passionné qui règne dans les Provinciales, et qui en a fait les Philip piques de la conscience et de la raison, il ressuscite pour nous ces débats éteints, et leur rend la grandeur pleine d'anxiété qu'ils avaient pour les jésuites et pour Arnauld lui-même. Moins fort et moins précis dans l'analyse de ce que l'a scal n'a pas achevé, inexact, suivant nous, dans le parallèle qu'il établit entre le doute expérimental de Descaries et
RAPPORT MU l i > CONCOURS DE 1842. 339
les agitations violentes de l'auteur des PsnséeSj injuste quand il suppose que le premier de ces deux grands hommes n'a pas été compris par l'autre, II. Demoulin,
c'est le nom de l'auteur du n° 13, n'en <'.\pi Une pas moins avec énergie des considérations remarquables sur la grandeur d»' l'ouvrage que poursuivait Pascal mourant, et sur
la beauté des débris mutilés qui nous en restent.
11 semble toutefois que ce spectacle mélancolique de ruine et de grandeur ait mieux inspiré, c'est-à-dire, ait touché davantage l'auteur d'un autre discours inscrit sous le n° 24, et ayant pour épigraphe quelques simples paroles de la sœur de Pascal. Ce choix même peut indiquer le caractère plus attendrissant et [tins intime de ce second ouvrage, il y a moins de science, moins de lecture, moins de force; mais on sent une âme qui, émue d'un respectueux effroi devant celle de Pascal, a cherché, a soulleit avec elle, et qui s'en approche par cette égalité d'une pure et humble douleur. Le jeune homme qui a écrit ces pages, remplies d'une tristesse naturelle et sans effort, est M. Faugère, déjà couronné par l'Académie pour un beau travail sur (.ici son. Il a tait plus celte fois, il est entré dans cette étude du cœur, où est la vie de la parole humaine, Peut-être s'est-il exagéré le doute qu'il déplore dans Pascal, et n'a- 1- il pas assez vu le repos après le combat. Mais cette prévention même, naïvement sentie par lui, répand sur ses paroles plus de pathétique et d'éloquence. En voyant à quel point les Pensées de Pascal, ces fragments de méditations épars entre quelques chapitres achevés, agitent une intelligence vive et généreuse, on regrette d'autant plus l'infidélité dont Pascal fut l'objet, et qui couvre encore un coin de son génie; on regrette que les panégyristes de ce grand homme n'aient pu connaître les recherches toutes récentes oui, dans le manuscrit original mutilé par de timides éditeurs , ont
découvert de la main tremblante de Pascal mille traits primitifs d'une incomparable énergie , devant lesquels souvent pâlit et s'efface le texte vulgairement admiré jusqu'ici. Ce travail de restitution et d'exactitude, qu'un penseur éloquent vient de communiquer à l'Académie, est un autre éloge consacré à la gloire de Pascal, et qui nous rendra du moins sa ruine tout entière.
Pour être justes, nous avons encore à citer deux discours remarqués dans la foule de ceux qu'avait reçus l'Académie. L'un, le n° 28, portant pour inscription une pensée de Pascal , est l'ouvrage trop rapide et trop court d'un homme de talent, et d'un esprit sévère qui s'élèvera par l'étude; l'autre, le n° 31, que l'Académie a préféré pour la première mention, est l'ouvrage élégant et délicat d'une femme. Nulle part, la vie de Pascal n'a été pénétrée d'une vue plus perçante et plus prompte ; nulle part, le côté fin et spirituel des Provinciales n'a été mieux saisi et plus vivement apprécié. Mais ce travail brillant est incomplet , et n'embrasse pas la sombre et vaste profondeur des Pensées de Pascal. « Herminie, raconte le poète, n'a pas craint l'appareil de la guerre, et s'est armée, comme pour le combat; mais, effrayée à l'aspect de la solitude et de la nuit, elle se détourne et s'arrête. »
Nous avons indiqué les talents divers qui sont entrés dans le concours : votre suffrage va les juger et les couronner.
R IPPORT
SUR
LES CONCOURS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
EN 18:t7.
L'Académie, en couronnant, l'année dernière, le beau livre de la Démocratie en Amérique, exprimait la crainte de ne pouvoir de longtemps décerner avec autant de justice et d'éclat ces prix annuels, établis par la munificence d'un sage, et qu'il faut rehausser encore par le mérite de ceux qui les obtiennent. Ce langage était vrai. Toutefois, si l'importance du sujet, l'élévation des vues, le talent, et cette pureté d'âme qui embellit le talent, plaçaient dans un rang à part l'ouvrage de M. de Tocqueville, on peut supposer sans peine des travaux moins éminents, moins rares , mais dont l'utilité morale frapperait davantage tous les esprits, et paraîtrait plus exactement remplir la pensée du fondateur de ce concours. Ce seront surtout les ouvrages qui s'adressent à un mal présent de la société, pour le consoler ou pour le guérir, les ouvrages qui [imposent quelque réforme praticable, quelque bien a faire aux hommes, quelque manière de se rendre soi-même meilleur, en les rendant plus heureux.
A ce titre, l'attention de l'Académie a dû se porter, cette année , sur un ouvrage récent , consacré à une classe de malheureux que la nature elle-même a faite au milieu de la société, et dont la charité ne peut qu'adoucir le sort, sans le changer jamais, les Aveugles-nés. Attaché, depuis vingt ans, à l'instruction de quelques-uns d'outre eux, dans un établissement public, l'auteur de ce livre, M. Dufau, a étendu son intérêt sur tous. Il a calculé leur nombre en France, et l'insuffisance des asiles qui leur sont ouverts. Assidu témoin de leurs inclinations, de leurs études, de leurs progrès, il a décomposé le travail de leur intelligence, et, dans l'absence même de l'organe qui leur manque, il a vu briller d'une plus vive lumière l'action libre et intérieure de la pensée.
Un écrivain célèbre avait dit, dans le dernier siècle , que la morale dépend tout entière des s,ens, qu'elle change avec l'organisation physique , et qu'un aveugle-né , par exemple, est naturellement cruel, parce qu'il ne voit pas le sang couler. Le nouvel observateur, en repoussant cette étrange théorie, défend et les droits de l'infortune et la dignité même de la nature humaine.
Si l'âme, tout ensemble noble, captive et maîtresse impérieuse du corps , ne peut se passer de tous les sens à la fois pour agir au dehors, du moins elle peut les remplacer l'un par l'autre , leur apprendre à faire ce qui n'est pas leur ouvrage naturel, et montre d'autant mieux, par l'instrument imparfait qui exécute, la sublime essence qui dirige, a peu près comme la supériorité d'un grand chef apparaît dans la médiocrité même des serviteurs qu'il emploie, et qui suffisent à son génie.
Ainsi l'aveugle voit les objets par le toucher, mesure l'espace par le son, comprend la lumière par la pensée. Tel fut ce célèbre mathématicien, aveugle de naissance, Saunderson, qui, dans des leçons publiques, expliquait
RAPP0R1 Mm LES CONOOOM DE 1837. 343
l'optique de Newton, comme Arago 11 compléterait, el du fond dé m s ténèbres analysait la lumière devant ceux qui
la voyaient pOUT mi.
La première partie de VEssai sur les Aveugles de M. Dnfan, peut devenir une leçon de spiritualisme, d'autant pins persuasive qu'elle n'est pas cherchée, qu'elle sel involontaire, et qu'erie sort de l'observation même. Bientôt, à ces principes qu'on peut tirer de son ouvrage, viennent se réunir on foule les expériences ingénieuses et les eonseil6 d'utilité pratique. La véritable nouveauté de ce livre, c'est que L'auteur, en perfectionnant l'éducation spéciale des aveugles-nés, c'estrà-dire l'art de substituer un sens à l'autre, veut en même temps leur donner, dans une proportion habile, l'éducation commune, de telle sorte que ces hommes soient rendus à la société, en même tempe qu'ils sont secourus par elle, et que, dans les sciences, dans les arts, les métiers, ils puissent devenir tous laborieux et utiles, comme quelques-uns ont été grands et sublimes. Voilà ce que l'auteur expose tour à tour par des inductions et par des exemples. Ici, l'aveugle instruit est professeur plus attentif; là, par la subtilité d'un toucher plus infatigable et plus délicat que la vue, il fabrique des ouvrages d'horlogerie. Ce sont des prodiges, dites-vous. Oui, sans doute; mais, sur un nombre annuel de quarante mille aveugles-nés, qu'a supputé l'auteur, il y a place pour les exceptions et les prodiges. Et il est beaucoup d'autres industries plus simples que tons pour' raient apprendre, et qui leur permettraient [tins tard de vivre de leur travail dans la société qui seulement les aurait élevés.
Pour atteindre ce but, l'auteur propose de multiplier dans les départements, et d'après un Bystème sagement gradué, les institutions d'aveugles -nés, qui n'exi I ni encore que dans deux villes du royaume. Aux détails
précis qu'il donne, aux résultats qu'il annonce, on reconnaît, non pas les rêves d'un homme de bien, mais l'expérience d'un maître habile et les plans praticables d'un bon citoyen, qui, en demandant quelques sacrifices nouveaux à l'État, lui montre , à côté de l'utilité morale , la première de toutes , un profit de travail et de temps. Je ne sais cependant, Messieurs , si les ATies de l'auteur ne seront pas lentes et difûciles à réaliser. Mais qu'il est beau d'entrer dans cette voie , et de continuer ainsi l'œuvre de Valentin Haùy, ce premier instituteur des aveugles, qui rappelle un nom cher à l'Institut ! Qu'il est beau de projeter le bien, lorsqu'on ne peut l'accomplir encore !
11 y a quatre siècles , en France , à Paris , devant la cour, la destination qu'on donnait aux aveugles , c'était d'en mettre quelques-uns aux prises, couverts de fer et armés de longs bâtons, pour égayer les spectateurs par la maladresse des coups qu'ils se portaient. De cette barbarie on est venu aux inventions, aux soins, aux délicatesses ingénieuses de la charité moderne : et maintenant un esprit judicieusement inventif propose , pour cette classe d'hommes, nombreuse parmi les pauvres, un système complet d'asile, d'enseignement et d'avenir social. Le public y prend intérêt ; les académies en parlent ; et l'État ne peut manquer d'être attentif au nouveau bienfait qu'on réclame de lui.
En décernant à M. Dufau, à l'auteur de VEssai sur l'état physique, moral et intellectuel des Aveugles-nés, un prix de 6,000 francs, l'Académie ne prétend pas payer son zèle, mais signaler de nouveau son nom et son projet. La vraie récompense de ce généreux citoyen commencera le jour qu'une de nos villes industrieuses et riches aura fondé, d'après ses conseils, un établissement de plus pour les infortunés dont il a si bien plaidé la cause.
Du malheur irréprochable, qu'il est si juste de secou-
rir, la bienfaisance éclairée de notre siècle a porté ses regards sur le vice et même sur le crime. On sait ce que la législation a déjà t'ait pour adoucir les peines, et écarter les flétrissures ineffaçables. L'administration publique, sous la même influence, s'occupe chaque jour de réformes utiles, soit pour préparer l'amélioration morale des condamnés, soit pour épargner à la foule le spectacle de leur impudence. La pensée des écrivains a dû se porter sur quelques points des mêmes questions.
L'Académie ne pouvait oublier la tentative d'un poète ingénieux et facile, pour donner à un problème assez triste la forme et l'intérêt d'une œuvre dramatique. Le Libéré de M. de La Ville de Mirmont a été remarqué par elle. L'auteur, sous ce titre, a voulu peindre l'hostilité sociale qui suit le condamné après sa détention, et qui s'attache peut-être moins à la faute qu'il a commise qu'au lieu d'expiation d'où il sort. Sans doute, en lisant l'ouvrage de M. de La Ville, quelques incertitudes se présentent sur la vérité de la leçon. Il s'agit d'un orphelin, condamné dès l'enfance, pour un vol d'aliment, à dix années de prison, et qui, devenu, dans sa captivité, un modèle de vertu, plein d'honneur, de savoir et d'industrie, n'en reste pas moins, lorsqu'il rentre dans la société, sous une insurmontable disgrâce, est chassé de partout, exclu de tout travail, et revient, après dix ans, commettre un vol à la porte de sa prison, pour obtenir la faveur de s'y réfugier. La supposition est-elle assez vraisemblable? et le poète , qui sans doute ne veut pas détruire tout à fait le préjugé social, mais seulement l'avertir, et qui conseille non l'indifférence sur le passé, mais le discernement, n'a-tril pas choisi un exemple auquel le préjugé lui-même aurait cédé If
Uuoi qu'il en soit, l'effort de M. de La Ville pour attirer l'intérêt public sur un grave problème, la pureté des
346 DISCOURS El M!. LANGES.
sentiments qu'il exprime, et le pathétique touchant de quelques scènes ont frappé l'Académie.
Dans notre existence moderne, surchargée de travail et avide de distractions, les romans, il faut l'avouer, sont de puissants précepteurs pour le bien et pour le mal. C'est la seule lecture de tous ceux qui n'ont pas le temps de lire. Leurs fictions agitent les âmes; leur philosophie impose; leurs passions font des imitateurs; on les cite à la tribune; et la vie réelle les copie quelquefois.
La société devra donc reconnaissance aux hommes de talent qui font servir cette voie de communication rapide et populaire à l'encouragement de nobles penchants, à la culture de l'âme, ou môme à de purs et gracieux délassements de l'esprit.
"Le même ordre d'idées, sous un aspect différent, a valu le suffrage de l'Académie à l'ouvrage intitulé Allan, le jeune- Déporté. L'auteur, M. Ernest Fouinet , homme savant et occupé de profondes études, a pris une forme de composition romanesque pour atteindre un but sérieux. Son livre n'est pas sans quelques défauts; mais sa morale, belle et persuasive, entremêlée d'aventures attachantes, peut occuper utilement l'imagination oisive du jeune lecteur des grandes villes. Les tentations du vice, ses souffrances et son repentir y sont peints avec force et surtout avec une pureté sévère. Quelques traits de ce tableau ne semblent pas indignes du Vicaire de ~\YnkeJield , le meilleur des livres de morale amusants qu'on ait jamais faits.
Un autre ouvrage, un roman à demi psychologique, à demi mondain, Picciola, l'histoire d'une fleur et d'un prisonnier, pour principaux personnages, a paru présenter un intérêt moral.
11 y a bien des siècles, un écrivain fort grave, presque un Père de l'Église, disait aux athées de son tomps :
RAPPORT SUK LES CONCOURS nF. 1S37. 317
« T'ne fleur, non pas de la prairie, mais du buisson, ne « suflit-elle pas pour vous montrer un sublime artisan « dans le Créateur1? « M. de Saintine a-t-il emprunté à
Tertullien cette pensée, sujet do sa fiction? ou plutôt ne Fn-t-il pas trouvée dans l'étude chérie de la botanique, dont il s'occupe comme des lettres? Il suppose un bomme comblé de tous les biens de l'esprit et de la fortune, mais devenu sceptique par l'abus du raisonnement et la satiété du bonheur des sens. Ce bonheur cesse. Prisonnier d'Etat tout à coup, l'homme incrédule à Dieu et aux affections de la vie est averti de la Providence par l'aspect d'une petite fleur qui croît entre les pavés de la sombre cour de son cachot. Il s'y attache comme à la compagne de sa solitude; il l'a contemple, il l'aime; ce faible ouvrage de la nature le ramène insensiblement vers le Dieu qu'il a méconnu, et, en attirant sur lui, dans sa prison même, d'autres regards humains, le conduit vers une affection plus réelle et plus douce, à laquelle il doit bientôt la liberté et le bonheur de l'âme.
€ette fiction , placée sous la date de Marengo et de l'Empire, contraste un peu avec la fierté politique et guerrière d'une telle époque. Mais cela même n'est pas sans quelque charme. On croit lire parfois un de ces poètes mystiques de l'Orient, qui, dans les jardins délicieux de Schiraz , chantaient les amours du rossignol et de la rose, et d'une image gracieuse faisaient sortir un élan vers le ciel. La raison et le goût sévère ont bien quelque chose à dire. Mais le roman de M. de Saintine a deux mérites assez rares, même de nos jours : l'imagination y est pure et la sensibilité vraie.
Les trois ouvrages si divers que je viens de rappeler,
1 Unus, opinor, de seplbaa flosculus, non dico de prntis, non sorJ.iilu.ii artilicem pronunciabll t i t » ï Greatomaf Tertull.
ont paru à l'Académie mériter une distinction semblable : elle décerne à chacun des auteurs une médaille de 3,000 francs.
Loin d'-être embarrassée , comme on l'a dit , pour répartir le dépôt qui lui est confié, l'Académie regrette quelquefois que ce dépôt ne soit pas plus riche encore : elle voudrait en faire un supplément à ces récompenses littéraires, que, dans l'ancienne société, le talent rencontrait sous tant de formes, quelquefois sous des abus, et qui, de nos jours, sont plus disputées et plus rares. Elle voudrait y voir, non-seulement un prix passager, mais un appui durable pour ceux qui parcourent la carrière des lettres. Elle ne peut encore, sur les bienfaits de M. Montyon, acquitter que faiblement cette noble dette : elle l'essaiera du moins.
Parmi les ouvrages philosophiques dont elle s'est occupée cette année, avec le regret de ne point admettre le plus éminent de tous, elle a distingué un dernier écrit qui rappelle une vie entière, une vie contemplative et pure, celle d'un écrivain recommandable par son talent et sa persévérance dans un même système, M. Azaïs. Il y a trente ans, lorsque le génie des conquêtes, du haut de la France impériale, pesait sur l'Europe, M. Azaïs était déjà célèbre; et devant la grandeur démesurée d'un homme, devant les trônes menacés ou tombant, il faisait écouter son innocente théorie des Compensations. Depuis, la face du monde a changé, plusieurs fois changé; et M. Azaïs, à travers toutes les fortunes, continuait de reproduire son explication universelle. La science en avait condamné sans retour quelques parties, et lui refusait le droit de recommencer Newton, dont l'œuvre ne peut être égalée, puisqu'il n'y a qu'un système du monde. Mais la morale approuvait ses vues consolantes, ses douces illusions et les vérités qui s'y mêlent. L'âge,
et peut-être le malheur, ont encore ajouté au caractère louchant de cette philosophie, el rendu respectable l'ingénieux auteur.
L'Académie décerne à M. Azaïs, auteur de la Physiologie du bien et du ma/, etc., une médaille de 5,000 francs.
Le talent de M. Azaïs, ses vastes espérances pour l'humanité, son ambition modeste pour lui-môme, attachent à son nom beaucoup de lecteurs que ses écrits n'ont pas convaincus. J'ai vu, quand il parlait, M. Cuvier applaudir parfois en souriant, et l'homme de génie exact et sévère s'intéresser avec une affectueuse estime à l'éloquent démonstrateur de conjectures douteuses, mais de nobles sentiments. Que n'est-il donné à l'Académie de réaliser tout à t'ait cette illustre recommandation, et d'assurer le repos et l'aisance aux dernières années d'une vie laborieuse et toujours désintéressée!
Ce vœu, qu'a plus d'une fois formé l'Académie, de pouvoir, dans quelques rares circonstances, aider efficacement les lettres, honorer les travaux d'un vieillard, doter pour l'avenir l'indépendance d'un jeune et grand talent, vous le savez, Messieurs, la générosité d'un émule de M. de Montyon nous met à portée de le voir bientôt accompli; et je dois l'annoncer aujourd'hui, non pas aux candidats, car ils n'auront nulle démarche à faire, nul ouvrage à envoyer, mais au public, dont le jugement doit précéder le nôtre, pour que le nôtre soit bon. A partir du 22 mars 1839, l'Académie s'occupera de désigner le morceau éloquent d'histoire le plus digne à ses yeux de la dotation fondée par le bai on Gobert, et annuellement affectée au même ouvrage, tant qu'il ne s'en présentera pas un meilleur. Elle décernera également le second prix annuel tonde par le testateur, en rattachant à ce double concours les écrits historiques publiés depuis 1834, première date de ce bienfait singulier dans l'his-
toire des lettres, et qui sera célèbre un jour, s'il inspire un beau travail.
Après tous ces concours, il reste à vous parler de celui qui n'est pas le moins difficile, le concours de poésie. Le sujet annoncé était Y Arc de Trio?nphe, ce monument si longtemps interrompu de nos victoires, à bon droit acbevé par le règne nouveau, qui les a toutes adoptées et reconnues. Tant de souvenirs devaient inspirer le talent s'ils ne l'accablaient pas; mais il y avait à craindre l'uniformité des grandes images , la monotonie de la gloire.
Dans cet amas de célébrités guerrières, entre les noms de trois cent quatre-vingt-quatre généraux inscrits sur ce portique du triomphe et de la mort (et tous n'y sont pas), l'admiration hésite épouvantée. Elle ne sait à quoi se prendre. Dira-t-elle les grandes guerres et les capitaines héroïques de notre révolution , Hoche , Marceau , Kléber, ou celui qui écrasa toutes les renommées en les couronnant de la sienne? Ah! que l'imagination, dans un tel sujet, s'attache surtout à la France; qu'elle ne redoute aucun des grands souvenirs de la France ; que la France soit son unité poétique ! C'est la France qui a souffert, qui a vaincu, qui a grandi, et qui debout regarde les tombeaux de ceux qui l'ont servie et de ceux qui ont dominé sur elle.
Cette pensée de patriotisme et de civilisation qui s'offrait d'elle-même a été peut-être trop négligée. La plupart des jeunes talents qu'avait attirés le concours ont faiblement répété ce que le nom de l'Empereur a déjà fait dire à des voix si fortes. Ils se sont éblouis euxmêmes en réfléchissant des images éclatantes , mais connues.
Toutefois , l'Académie ne se plaint pas de cet essai. D'éloquentes inspirations, de belles promes-s de talent
RAPPORT SUR UtS in\.i.u;s m-; IS37. $51
s'\ rencontrent. Le concours était achevé avant la pompe nationale el touchante qui a dignement inauguré l'arc •de triomphe par l'entrée civique el paternelle du roi, sous les auspices d'une amnistie désirée. Nos jeunes poètes, sans allusion au présent, ont respiré surtout l'atmosphère dn passé. Ils ont tâché do revivre sous ce ,-irl ,ic gloire et d'airain. Une jeune fille même n'a pas eu peur de ses rudes souvenirs, et s'est essayée à en redire les bruits éclatants. Vous croirez sans peine que la force lui a quelque peu manqué. On reconnaît Herminie qui chancelle et qui tremble sous la pesante armure. D'heureux traits de sentiment et d'élégance ont trappe du moins l'Académie dans l'ode guerrière de M"* Élisa Moreau. L'auteur peut cultiver ce goût des vers qui a tant de grâce dans une femme, et qui , de nos jours, en a si glorieusement inspiré quelques-unes. A seize ans elle a déjà du poëte l'accent pur et l'harmonie.
Moi, triste et frêle jeune fille, Au son de voix plaintif et lent, Oiseau caché dans la charmille, Et qui ne chante qu'en tremblant; Si j'avais la voix prophétique, Au timbre vibrant et magique, Qu'on écoute en joignant les mains, Comme autrefois la P\ thonisse, Sur le trépied du sacrifice, Ouvrait l'avenir aux humains,
Je dirais : « Le ciel de la Franco, Semé d'astres éblouissants, Rayonne comme L'espérance
Sur un visage de seize ans. »
Je dirais : « D'une ère nouvelle L'aube se lève calme el belle;
Sur les flots d'un lac argenté Le vaisseau de l'État s'avance, Laissant flotter sa voile immense Au souffle de la liberté! a
Une autre pièce placée plus haut a été jetée dans le concours par un homme de lettres très-connu, et que distingue l'élévation du talent critique. Habitué à l'étude comparée des littératures, il a conçu le sujet sous la forme d'un symbole où Babylone et l'Egypte sont poétiquement évoquées devant la France nouvelle, qui les écoute et leur répond. A cette fiction, qui peut surprendre plutôt que plaire, l'ingénieux auteur a mêlé de beaux vers et une sorte d'imagination orientale. Voici quelques traits de son fabuleux dialogue :