DISCOURS ET M F. LANCES
de sages conseils aux instituteurs , et comme un texte préparé pour les Conférences annuelles qu'ils sont invités à fonner entre eux. L'auteur s'occupe surtout du progrès moral des écoles, et pour cela ce qui lui importe, c'est de fortifier dans les maîtres ce point d'honneur de profession , cette solidarité des consciences qui fait d'un devoir partagé et surveillé par plusieurs une obligation plus forte pour chacun. De touchants souvenirs, retracés avec naturel, une morale sévère et affectueuse, un accent sincère de religion et de charité rendront cette lecture non moins attachante qu'instructive. L'auteur, M. Salmon , est un magistrat. L'esprit élevé de ses fonctions se marque par le choix même du sujet qu'il traite, et le vif et scrupuleux intérêt qu'il y porte. La magistrature est la protectrice et l'amie de l'enseignement public; dans l'étude qu'elle fait de la société, elle voit les secours et les remèdes qu'on doit attendre du progrès de l'instruction, et l'encouragement éclairé dont cette instruction aura longtemps besoin.
Au - dessous de ces deux prix , mais dans le même ordre d'application morale , l'Académie a remarqué et honoré d'une récompense une histoire deGerson, écrite par un homme de savoir et de goût, M. Fouinet, qui seulement a eu le tort de croire que des ornementa romanesques pouvaient embellir la réalité d'une semblable vie.
Un autre essai, écrit avec jugement et naturel par mademoiselle Anaïs Martin, pour l'instruction des jeunes personnes, a paru mériter une récompense égale. Mais, pendant que j'épuise ainsi cette série d'ouvrages dirigés vers un but d'enseignement , l'Académie plaçait avec justice, beaucoup plus haut dans son suffrage, quelques essais où la pureté du sentiment moral reçoit la vive empreinte du talent poétique. A ce titre, elle a ré-
serve pour un prix les Glanes de mademoiselle Louise Bertin, touchantes rêveries d'une âme née pour les arts, 61 qui en recueille les consolations solitaires, comme elle en peut quelquefois déployer l'éclat et la puissance.
L'auteur, le litre de ces vers l'indique assez, croit venir après d'autres, après de riches et hardis moissonneurs, dans le champ de l'imagination moderne. Oui, sans doute! Ce que nous saluâmes avec transport, il y a \in^t ans, cette élégie de la religion et de l'amour, qui, dans notre siècle d'âpreté politique, trouvait des accents d'une élévation si calme et d'une si ravissante douceur, et plus lard, cette voix éclatante de l'ode qui, si jeune, a t'ait vibrer sur ses tons sonores toutes les impressions de la famille et de la patrie, de la retraite et de la gloire, ne pouvaient être entendues si longtemps près de nous, sans éveiller la poésie dans quelques âmes, sans avertir quelques talents qui s'ignoraient , sans exciter et sans tromper beaucoup d'espérances. Les Glanes ne seront point placées parmi ces illusions que l'enthousiasme d'une école se fait à lui-même; une verve durable les anime, parce qu'une réflexion profonde et personnelle les a fait naître; le langage en est énergique, élevé, rapide, parce qu'il vient de l'âme; et l'imitation a disparu dans la vérité de l'émotion et du talent.
Avec moins de force et de pensées , les poésies de madame Félicie d'Âyzac, Dame de la maison royale de Saint-! cuis , ont vivement intéressé par la pieuse candeur et la mélodie du langage. Dans ces vers constamment naturels, d'une expression touchante et réservée, l'irréprochable délicatesse du goût est donnée par l'austère pureté des impressions et des images ; et l'auteur, justiûant le titre qu'elle a dû prendre en tête de son livre, n'a pas un sentiment, pas une parole qui n'y réponde, et qui ne semble inspirée par cet asile de la reli-
gion, de la pudeur et de la gloire, dont elle est une des gardiennes.
L'Académie , en décernant à ce recueil une première médaille, se plaît surtout à honorer la vocation si pure d'un talent heureux. Elle regrette de n'avoir pu couronner, dans une autre femme, l'éclat et l'élévation de l'esprit employés non plus sous la forme poétique, mais avec toute la gravité de la dialectique oratoire. On lui avait présenté un travail étendu sur un grave sujet, sur le perfectionnement principal de la société civile dans les âges modernes, le Mariage au point de vue chrétien. Une éloquence réelle, beaucoup d'idées et une grande noblesse d'âme, voilà ce qui ne pouvait être méconnu dans cet ouvrage. Mais, d'autre part, il était facile d'y relever, dans la méthode et dans le style, des fautes de précipitation et d'inexpérience. La sincérité à la fois sévère et naïve, qui partout anime l'auteur, donnait prise à plus d'une objection contre sa prudence ; enfin, le caractère de controverse, qui se mêle sous sa plume à l'exposition des principes généraux de la morale chrétienne, semblait en altérer parfois, non pas la pureté, mais la douceur. L'Académie, tout en honorant l'auteur d'une médaille à part, a pensé que l'ouvrage ne devait pas être maintenu dans le concours, et lui a refusé le succès qu'avec une modération plus persuasive un talent si rare n'aurait pu manquer d'obtenir.
Malgré cette restriction , qu'elle s'est imposée à ellemême, l'Académie a continué d'étendre l'appel généreux de M. de Montyon à des ouvrages de forme et de destination très-diverses, et rapprochés seulement par ce caractère d'utilité qui vient souvent plutôt de l'auteur que du sujet. A ce titre, un livre d'histoire lui a paru digne d'un encouragement spécial : c'est le Tableau politique, religieux et littéraire du midi de la France, depuis les temps les plus" reculés. De belles citations et d'heureux souvenirs,
rapport sir LES concours of. 1813. 373
empruntés à l'archéologie chrétienne et à cette poésie provençale, court el brillant prélude de la civilisation moderne, jettent un intérêt particulier sur cet ouvrag
où l'érudition n'est pas toujours assez précise. L'auteur, M. Mary-I.afon, se sert avec goût du moyen âge; il n'en abuse pas; et lorsqu'il approche de la lumière des temps modernes, il peint avec chaleur et vérité le progrès de os belles provinces du Midi, et leur rapide union à la patrie Irançaise. L'Académie, sans prétendre déterminer le rang de ce livre parmi les travaux historiques de notre temps, décerne une récompense aux sentiments généreux qui l'ont dicté.
Cette dernière pensée nous conduit naturellement, Messieurs, au prix spécial et depuis longtemps inamovible, dont un noble fondateur a fait l'Académie dépositaire. Ce prix, destiné à l'auteur du morceau le plus éloquent sur notre histoire, lui est maintenu chaque année, tant qu'un nouvel ouvrage jugé supérieur ne vient pas le déposséder de sa première couronne. L'Académie, après un mûr examen, n'a pas trouvé matière à changer la décision qu'elle a déjà trois fois renouvelée. Elle ne saurait encore transférer ailleurs la récompense attribuée, après vingtcinq ans de travaux et quinze ans d'approbation publique, au peintre éloquent de la Conquête d'Angleterre par les Normands, à l'auteur savant et profond des Considérations sur l'Histoire de France : elle souhaite seulement que cet esprit toujours brillant et laborieux, que ce talent toujours plus fort que les souffrances du corps achève ce grand travail qu'il a déjà poussé si loin sur Y Histoire des Communes cl du Tiers état français, et que M. Augustin Thierry complète ainsi ses droits non-seulement à l'estime, mais à la reconnaissance du pays. L'Académie n'a pis pensé non plus que les ingénieuses recherches, les narrations précises et piquantes de M. Bazin sur l'époque de
Louis X11I aient mérité de céder la place à des travaux plus récents; et elle maintient cette seconde couronne, comme la première.
Après ces mentions si diverses, et ces prix d'importance inégale, nous arrivons enfin, Messieurs, à l'ancienne institution, aux prix originel de l'Académie, à ce prix de poésie, qui, fondé vers 1680, par Pelisson, traversa sans bruit le grand siècle de la poésie française, qui plus tard tenta l'émulation de Voltaire au commencement et à la fin de sa longue vie poétique, et que de nos jours ont disputé parfois avec éclat quelques-uns des juges qui le décernent aujourd'hui.
L'Académie avait proposé pour sujet le monument que la ville de Paris vient d'élever à Molière avec une sage munificence qui fait de cet hommage une œuvre d'utilité publique et populaire. Ce sujet, sous la main du talent, c'était Molière tout entier, dans sa vie et dans son art, le grand poète, le grand philosophe, je dirai presque le grand honnête homme, puisqu'il s'est représenté lui-même clans le Misanthrope ; c'était cet incomparable Molière non moins infaillible dans ses jugements que vigoureux dans ses peintures, ne calomniant pas la vertu comme Aristophane, mais sachant, comme Platon et comme Pascal, poursuivre d'une immortelle raillerie les sophistes corrupteurs, et osant donner, au dix-septième siècle, dans une comédie profonde, la suite et comme le cinquième acte du Gorgias ou des Provinciales.
L'admiration d'un tel génie, le contraste de ses souffrances et de sa gloire, sa lutte avec les vices de son siècle, son intelligence avec Louis XIV, tant de grandeurs et d'idées que ce siècle et ce roi nous rappellent, c'était là de quoi sans doute attirer et inspirer le talent. Aussi ce concours a-t-il offert plusieurs essais remarquables par le tour heureux des vers, la fermeté du goûl et du style, les
vues ingénieuses, et même l'intérêt animé, le pathétique des sentiments el des images.
A ce dernier titre surtout, l'Académie a jugé digne du prix un poème qui porte pour épigraphe quelques mots dé La Fontaine, et qui, dès l'abord, nous place près du lit de Molière expirant, pour reprendre ensuite à traits rapides son humble naissance, sa jeunesse agitée, les épreuves de son âme el les créations de son génie. L'auteur est madame Louise Colet. Dans cet ouvrage, où la forme des vers change plusieurs fois selon le mouvement du récit, une expression élégante et souvent de nobles pensées rendues avec force ont décidé le suffrage des juges.
Deux autres pièces, par une exception très-rare, ont pain à l'Académie mériter, non pas seulement des mentions, mais des médailles. L'une, de If. Alfred des Essarts; portant la devise poétique d'Horace, Monumentum œre perennivs, exprime dans un style nerveux une vive et spirituelle admiration pour Molière, et semble vouloir lui emprunter plus d'un trait de satire, malignement détourné sur notre siècle. C'est aussi, à quelques égards, l'artifice d'une Épttre à Molière, où M. Bignan, couronné tant de fois par l'Académie, résume dans des vers énergiques et purs les titres de gloire du grand poète comique, et le fait parler lui-même sans trop d'invraisemblance.
Deux pièces encore, les numéros 58 et 41 , ont obtenu de l'Académie deux mentions publiques, et pourraient offrir à la critique quelques intéressants détails ou d'éloge ou de blâme : mais il est temps de laisser parler la poésie, et de vous occuper seulement de Molière.
Messieurs,
Malgré l'attente et la curiosité plus que littéraire qui s'attachent à un des sujets de prix annoncés pour cette séance, nous devons vous indiquer d'abord les résultats de nos autres concours annuels. Deux fondations dignes de notre temps , deux encouragements destinés, l'un au talent historique, l'autre à l'enseignement moral, sont confiés à l'Académie : elle en doit compte au public; et, soit qu'elle maintienne une sorte de dotation permanente en faveur du même ouvrage et du même homme, soit qu'elle ait à signaler par ses récompenses quelque production supérieure et récente, il lui est imposé de justifier sa décision devant vous.
Cette fois encore , après un mûr examen , l'Académie renouvelle à M. Thierry, au peintre célèbre de la conquête des Normands, à l'auteur savant et expressif des Considérations et des Récits sur l'histoire de France, la couronne qu'elle lui décernait il y a cinq ans. Sans qu'il soit besoin d'entrer ici dans un détail critique, dans une analyse com-
parative, et de nommer dos ouvrages pour les déclarer
inférieurs à ceux qui sont en possession du prix, on concevra facilement, par la nature même de ce prix, la persistance de nos suffrages. Ce n'est pas, en effet , ainsi l'a recommandé le testateur, un prix des recherches érudites, mais de talent et d'art, une palme pour l'éloquence simple et sévère, telle que la veut l'histoire. Or, dans les temps même les plus cultivés, cette perfection heureuse de l'art se rencontre rarement; et tandis que des travaux d'investigation remarquâmes par la science et la sagacité se succèdent et souvent se modifient l'un l'autre, l'œuvre de l'historien éloquent, comme celle du poète, demeure intacte et longtemps sans rivale.
Que M. Thierry conserve donc la distinction, jevoudrais dire nationale, qu'une prévoyance généreuse semhle avoir préparée pour lui. Comme ce Romain dont parle Pline, il a pavé de la perte de la vue l'honneur insigne acquis par ses efforts ' ; et ni cet honneur qui permettait le repos, ni la souffrance qui décourage le talent, n'ont diminué son ardeur pour de nouvelles études qu'il rapporte tout entières à notre pays. Sous sa direction habile, déjà se coordonne le recueil des documents relatifs à l'histoire du tiers état en France, vaste et dernier aspect de nos annales naturellement réservé pour l'époque où le tiers étal serait devenu la France. L'Académie a pu lire et juger la première partie du discours élevé, méthodique, plein d'idées générales et cependant précises, qui doit ouvrir ce recueil, en éclairer d'avance toutes les parties, en marquer les détours et le terme. Puisse l'auteur trouver aujourd'hui dans l'unique consolation permise à son isolement, dans les marques continues de la faveur publique, la force de reprendre sa lâche et de travailler encore long-
1 Magnum, sed pro oculis dation. Pline, liv. Vil.
temps pour la France, qui s'intéresse à lui, parce qu'elle s'honore de son nom !
A tous les degrés, Messieurs, les prix de l'Académie sont un engagement comme une récompense. L'homme de goût et de talent nommé après M. Thierry l'a compris ainsi. Il a fortifié, par de courts mais excellents morceaux d'histoire, la réputation durable que lui méritait son tableau du règne de Louis XIII. Jeune encore, et maître de ses loisirs, M. Bazin peut entreprendre de plus grands travaux; mais ceux qu'il a déjà consacrés à une de nos époques historiques gardent, au jugement de l'Académie, la place qu'elle leur avait décernée; et le second prix, institué par le baron Gobert, est encore cette année inamovible comme le premier.
L'Académie cependant se félicite lorsqu'elle peut étendre le cercle de ses choix et attirer dans l'arène de ses concours quelque mérite nouveau ou trop peu célébré jusque-là. Il est également précieux pour elle, soit de révéler par le succès un talent ignoré, soit d'être l'interprète, même tardive, de l'estime publique envers des travaux lointains et presque étrangers. C'est ainsi qu'elle a renfermé dans notre littérature, et couronné comme utile aux mœurs , l'ouvrage de madame Necker-Saussure , de Genève; c'est ainsi qu'aujourd'hui elle décerne le grand prix Montyon au récent écrit d'un religieux de Fribourg, qui, longtemps occupé de l'éducation de l'enfance, vient de réunir les résultats de son expérience et de ses vues dans un livre qu'il a modestement intitulé : De V Enseignement régulier de la langue maternelle. A la vérité, Messieurs, ce moine franciscain de Fribourg est le père Girard, déjà connu en Allemagne et en France par un petit nombre d'écrits originaux dans les deux langues, et par l'admirable école qu'il avait formée dans sa ville natale, où la philosophie, la piété, la mode même venaient.
il y a vingt-cinq ans, le visiter de tous les points de l'Europe.
Esprit supérieur, et naïf ami de l'enfance, passant tour à tour de renseignement primaire à une chaire de philosophie, unissant à la religion la plus fervente la charité la plus égale, homme de Dieu et de notre siècle, auquel il n'a manqué dans sa longue carrière aucune épreuve, pas même celle des persécutions jalouses que son humilité devait écarter et prévenir, le père Girard n'est réellement pas un étranger pour nous. Son ancienne école de Frihourg était avant tout une école française. Il y a quelques années , il reçut du roi la croix d'honneur, sur l'heureuse initiative d'un de nos confrères, alors ministre de l'instruction publique; le livre qu'il vient de publier est écrit dans notre langue avec cette netteté, cette abondance, ce tour vif et simple auquel nous croirons toujours reconnaître un talent indigène, et enfin, quoique naturalisé Suisse, l'auteur de ce livre, le père Girard, est Français d'origine.
Quant à l'ouvrage même, il présente et il résout une question pleine d'intérêt, surtout pour un pays qui, comme le nôtre, a noblement entrepris de généraliser l'instruction primaire, et de la rendre accessible et utile à tous.
Un tel principe, en effet, une fois posé, dans quelle mesure et par quelle voie peut-il le mieux se réaliser? Là où la durée de l'enseignement doit être courte et son objet borné, il importe avant tout de bien choisir la méthode; car de ce choix dépendra l'éducation même. Cette méthode est-elle purement technique, a-t-ellc pour but exclusif la lecture, l'écriture, les règles de la grammaire et du calcul, l'enfant du peuple scia peu instruit et ne sera point élevé. Une tâche difficile charge sa mémoire sans développer son âme. Un procédé nouveau est mis à sa disposition; un atelier de plus lui est ouvert, pour ainsi dire ; mais la trace de celte instruction
sera peu profonde, se perdra même quelquefois par défaut d'application et d'exercice; et elle n'aura point agi sur l'être moral trop souvent absorbé dans la suite par l'assiduité monotone ou la fatigue excessive des travaux du corps. La seule, la véritable école populaire est donc celle où tous les éléments d'étude servent à la culture de l'âme, et où l'enfant s'améliore par les choses qu'il apprend et par la manière dont il les apprend. Cette idée simple et les conséquences qu'elle entraîne dans la pratique , le vertueux instituteur de Fribourg les avait saisies dès le premier âge dans l'exemple de sa propre mère et dans les soins qu'elle donnait à une famille de quinze enfants. Il fut dès lors frappé, nous dit-il, de ce qu'il a depuis ingénieusement appelé la méthode maternelle, en voyant comment la parole est mise sur les lèvres de l'enfant, et comment les pensées et les mots lui arrivent par une leçon instinctive où la mère, en lui nommant les objets sensibles, éveille en lui les idées morales, et lui parle déjà du Dieu qui a fait tout ce qu'elle lui montre. Longtemps après, lorsqu'il fut instruit dans les sciences, et dévoué par la vie religieuse au service de l'humanité, le père Girard se souvint de ces leçons domestiques ; il se demanda si ce mode d'enseignement donné par la nature ne devait pas être constamment suivi; et il demeura convaincu que l'étude du langage, qui n'est autre que celle de la pensée même , pouvait devenir le plus complet instrument d'éducation , comme elle en était le premier.
A la même époque , en Suisse également , un autre instituteur célèbre, Pestalozzi, exagérant une idée de Locke, voyait dans les mathématiques le fond de toute instruction, et prétendait se servir de cette science comme de la forme la plus heureuse et la plus sûre pour développer et diriger l'esprit de l'enfance. Le père Girard,
qui estimait les innovations ingénieuses et le zèle créateur de IVstalozzi, lui faisait cependant un jour quelques
objections sur le principe dominant de sa méthode. « Je « veux, répondait Pestalozzi dans son ardeur d'exacti- « tude, que mes enfants ne croient rien que ce qui « pourra leur être démontré comme deux et deux font « quatre. — En ce cas, reprit doucement le vrai philo- « sophe, si j'avais trente fils, je ne vous en confierais « pas un, car il vous serait impossible de lui démontrer, « comme deux et deux font quatre, que je suis son père, œ et qu'il doit m'aimer. » Pestalozzi, qui avait emprunté de Rousseau, et appliquait heureusement quelques vues utiles sur l'éducation physique de l'enfance, mais qui comprenait aussi toute la force du principe moral, ne discuta pas longtemps, et convint qu'il fallait admettre à l'égal des réalités mathématiques les vérités prouvées par la conscience et sensibles au cœur.
Mais , sur d'autres points , le contradicteur de Pestalozzi avait à combattre une autorité plus grave dont la séduction éloquente, affaiblie pour nous, dominait encore beaucoup d'imaginations candides ou systématiques de Suisse et d'Allemagne. Même après 1789, et l'expérience formidable qui, dans les années suivantes, avait mis en action certaines idées de Rousseau , ces idées n'avaient pas perdu leur empire. Le paradoxe célèbre développé dans Emile, cette opinion au moins étrange, qui, par respect pour la sublime notion de la Divinité, voudrait en préserver l'enfance, la lui cacher, la lui refuser, de peur qu'elle ne la reçût trop aveuglément, cette théorie contraire à la philosophie comme à la nature, et si hautement démentie par nos lois actuelles, avait gardé des partisans spéculatifs, même dans les pays où le culte public n'avait matériellement souffert aucune atteinte. On connaît les écoles sans culte un moment essayées en
Angleterre par le réformateur Ovvcn. Quelques tentatives d'éducation solitaire furent faites ailleurs dans le même système. On a pu lire, il y a quelques années, le récit ou plutôt la confession psychologique d'un écrivain ', d'un philosophe allemand, que son père avait soumis à l'épreuve conseillée par l'auteur d'Emile. Resté seul , par la perte d'une femme tendrement aimée, ce père, homme savant et contemplatif, avait conduit dans une campagne écartée son fils en has âge; et là, ne lui laissant de communication avec personne, il avait cultivé l'intelligence de l'enfant par le spectacle des objets naturels placés près de lui et par l'étude des langues, presque sans livres , et en le séquestrant avec soin de toute idée de Dieu. L'enfant avait atteint sa dixième année sans avoir lu ni entendu prononcer ce grand nom. Mais alors son esprit trouva ce qu'on lui refusait. Le soleil, qu'il voyait se lever chaque matin , lui parut le bienfaiteur tout-puissant dont il sentait le besoin. Bientôt il prit l'habitude d'aller dès l'aurore au jardin rendre hommage à ce dieu qu'il s'était fait. Son père le surprit un jour, et lui montra son erreur en lui apprenant que toutes les étoiles fixes sont autant de soleils répandus dans l'espace. Mais tel fut alors le mécompte et la tristesse de l'enfant privé de son culte, que le père, vaincu, finit par lui avouer qu'il existait un Dieu, créateur du ciel et de la terre.
Le père Girard, Messieurs, avait devancé dès longtemps cette réfutation expérimentale de la méthode de Rousseau. Dès 1789, dans un plan d'éducation qu'il proposait au gouvernement fédéral de lu Suisse, il développait son principe d'enseignement , qui consiste à lier toujours à tout travail de la mémoire et du raisonnement,
1 M. Santenis.
RAPPORT SUIt LES CONCOURS DE 1844. 383
une leçon religieuse el morale, un Bentimenl de L'âme.
Mais il n'eut occasion d'appliquer ce principe à L'enseignement primaire qu'en 1804, après les orages que le
contre-coup de noire révolution avait (ait passer sur la Suisse, et lorsque les autels venaient d'être relevés en France par L'instinct* social d'un grand homme.
1. 'école de Fribourg, qu'il fut appelé à diriger alors, réalisa bientôt le modèle d'une instruction élémentaire, en partie mutuelle, qui, donnant à tous les enfants un caractère commun de rectitude et de pureté , s'élevait avec les dispositions de quelques-uns d'entre eux, et les conduisait jusqu'où les portait leur esprit. Cette méthode , essayée , reprise , perfectionnée pendant une épreuve de dix-neuf ans, est-elle tout entière dans le livre que l'Académie couronne aujourd'hui? Non, sans doute. Le détail , les applications manquent ; mais on discerne les principes lumineux du maître, on entend sa voix persuasive , son accent du cœur, qui rappelle quelque chose de Fénelon ou de Rollin, avec une sorte de liberté moderne et de judicieuse hardiesse. Ce que le père Girard veut former surtout, c'est la justesse d'esprit et la droiture de cœur. Ce qui s'appelle ordinairement du nom d'instruction, la lecture, la grammaire, l'analyse du langage, n'est pour lui qu'une forme, un cadre où il prétend renfermer une à une les principales vérités de la conscience et de la foi , de sorte que l'enseignement élémentaire qu'il donne comprenne toute une éducation religieuse et morale. La règle est posée ; il leste à voir, dans la suite de l'ouvrage, par quel art ingénieux et sans effort le maître pourra lier et ramener toujours les déductions souvent arides de renseignement élémentaire à quelque vérité religieuse, à quelque sentiment du cœur. Que le vertueux vieillard, qui a conçu et pratiqué ce système salutaire d'études, et qui vient
d'en tracer l'introduction d'une main si ferme encore, achève de rassembler ses souvenirs, ou plutôt de les publier! 11 n'est pas d'écrit qui mérite mieux d'être offert à la France, et qui, en répondant à la constitution généreuse de l'enseignement primaire dans notre pays, puisse donner à cet enseignement de plus sages et de plus utiles conseils.
Après cet ouvrage si digne du prix Montyon par le bien qu'il rappelle et par celui qu'il peut inspirer, l'Académie partage des récompenses inégales entre plusieurs écrits de forme très-diverse : un recueil de fables de M. Halévy, où la leçon morale a reçu souvent de la fiction et des vers un tour agréable et piquant ; un tableau de mœurs parisiennes, dessiné avec facilité et avec choix par M. Vander-Burch; un livre de purs et judicieux conseils offert aux ouvriers par M. Égron, et récompensé d'un prix plus élevé que les deux autres ouvrages, comme pouvant faire plus de bien. Nous n'avons pas à discuter ces livres, dont le premier éloge est dans le but qu'ils se proposent. Il nous reste à vous parler du travail que l'Académie avait elle-même présenté à l'émulation des jeunes écrivains ou des hommes de goût et d'expérience que pouvait tenter un sujet difficile.
« A toi, Voltaire, disait un poète anglais du dernier « siècle, à toi de plonger dans l'abîme des âges et d'éle- « ver les exploits des héros ; à toi le drame , le drame « renouvelé; à toi la muse épique, l'histoire et la poésie. » Ces vers de Thompson, ce libre hommage d'un contemporain étranger, ne s'adressaient qu'à Voltaire au milieu de sa course, et ne célébraient qu'une moitié de son prestige et de sa puissance. Il restait encore, cachée dans l'avenir, cette lutte de quarante ans, diverse, infatigable, mêlée de génie et d'erreurs, amenant, par L'indépendance des esprits et la contradiction des idées avec les
institutions, une révolution sans limites, d'où devait sortir, à travers les interruptions et les retours, un nouvel ordre social fondé sur la tolérance religieuse, sur l'égalité civile et enfin sur la liberté politique régulièrement affermie, la liberté politique, ce but et cette récompense du progrès des peuples civilisés.
À ce point de vue qui frappe aujourd'hui tous les regards, l'écrivain célèbre, le grand artiste disparait devant le novateur; ou plutôt son art, son talent, son génie ne semblent plus que des instruments qui servaient un besoin de son temps, et une pensée principale par laquelle il était emporté lui-même. Mais lorsque telle a été la mission toute polémique d'un homme de lettres, lorsque, au lieu de charmer et d'élever doucement les âmes, il les a troublées par le doute ironique et irritées par la passion , le jugement impartial de la postérité commencera bien tard pour lui. Sa mémoire aura des ennemis, comme il en avait lui-même ; et surtout si , dans les écarts de son imagination et l'ardeur de ses controverses, sous l'influence tour à tour augmentée et subie par lui des mœurs de son temps, il a eu le tort de blesser quelques-uns de ces sentiments profonds qui sont la vie morale de l'homme et auxquels la liberté même le ramène, sa gloire, quelque grande qu'elle soit, en souffrira toujours ; et il n'obtiendra pas cet éloge complet et paisible que l'humanité décerne à quelques bienfaiteurs irréprochables qu'elle respecte, autant qu'elle les admire.
Parfois, dans la vicissitude des opinions et la réaction des partis et des souvenirs, sa célébrité toujours présente semblera se ranimer avec plus d'éclat encore par une sorte de précaution ou de représaille ; mais, par cela même, son éloge le plus ingénieux et le plus calme aura toujours quelque chose de militant et de contesté, comme toute sa carrière. Ce n'est pas cependant d'après cette
seule considération que l'Académie, s'écartant de la forme ordinaire de ses programmes, a demandé un Discours sur Voltaire. Elle voulait aussi, en appelant la libre discussion, limiter le sujet. Peut-être un jugement définitif sur Voltaire ne saurait être séparé d'un examen de toute la littérature du dix-huitième siècle, ni l'examen de cette littérature de l'histoire du temps dont elle était, pour ainsi dire, la puissance publique, dans le déclin de tout le reste. Cela nous ramènerait à la grande question traitée dans cette enceinte, il y a trente ans. Sans la recommencer aujourd'hui, il fallait du moins sortir des formes et du cadre restreint d'un éloge. Le dernier siècle, dans l'ardeur du combat, était disciple des idées de Voltaire et de Rousseau; le nôtre en est juge. Ce changement de point de vue sans doute ne doit pas inspirer une ingrate sévérité envers ceux qui , même en abusant quelquefois de la liberté de la pensée, fondèrent le droit de s'en servir. Mais cette liberté que nous leur devons en grande partie, il nous sied bien de la conserver tout entière à leur égard, et d'apprécier impartialement leurs fautes comme leur génie.
Cette disposition, qui est celle de notre époque, a généralement marqué les ouvrages envoyés à l'Académie. Le jugement s'y montre libre , sans exagération et sans faiblesse. Dans un seul de ses discours, écrit d'ailleurs avec savoir et verve, la censure, constamment amère, se rapproche des hyperboles outrageuses qu'un spirituel écrivain, l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg , prodiguait à Voltaire, au dix-huitième siècle, aux parlements, à Bossuet lui-même, et généralement à toutes les innovations postérieures à Grégoire VIL Une telle violence n'est pas un jugement. Le premier prosateur du dix-neuvième siècle, dans l'ordre du temps et du génie, le peintre immortel des bienfaits du christianisme sur lu
RAPPORT SUR LES CONCOURS Dli 1814. 387
monde, M. de Chateaubriand avait su répartir à Voltaire le blâme et L'éloge, le regret et l'admiration, avec une impartialité bien autrement habile et puissante. Cette modération était l'exemple à suivre. Mais il faut qu'elle sorte d'un vif sentiment et d'une étude profonde, qu'elle ne soit pas un calcul, mais une vérité.
Parmi les trois discours qu'a distingués l'Académie, il en est un où ce mérite est d'autant mieux atteint, que l'auteur, esprit grave et sévère, se tient dans une sorte d'abstraction élevée, et regarde plutôt les lois générales de l'humanité que les hommes qui les exécutent et les faits qui les expriment. Ce discours, qui porte pour épigraphe, Deposuit patentes et exaltavit hum/les, et qui décrit avec énergie un côté du sujet, n'a point paru en saisir également toutes les parties. Peut-être aussi la pensée forte mais un peu tendue de l'auteur n'a-t-elle pas assez de rapport avec cette pensée si prompte, si natuelle, si brillante dans sa justesse, qu'il fallait partout suivre et juger. L'Académie, en estimant ce travail d'un homme de talent, n'a cru devoir lui accorder que la première mention. Une seconde mention est réservée à un esprit évidemment moins mûri par l'étude. Le discours n° 13, portant pour inscription,
J'ai fait plus en mon temps que Luther et Calvin, •
est remarquable par des connaissances assez variées, une vive intelligence de quelques parties du sujet, une expression souvent heureuse, quand l'auteur pense d'après lui-même. Ce jeune auteur, M. Henri Baudrillart, peut s'honorer d'avoir été nommé dans un tel concours.
L'Académie a jugé que le sujet, qui nulle part n'était traité tout entier, avait du moins reçu sa forme la plus ingénieuse, son expression la [dus piquante dans le discours inscrit u° 10, sous cette épigraphe : De ornai re.
Cette déclaration d'universalité, cette promesse de parler de tout, qui passe du sujet au panégyriste, est sans doute un écueil ; elle exige une rapidité qu'on peut croire superficielle, et qui le sera quelquefois; elle entraîne des jugements trop nombreux et trop concis pour ne pas donner prise à plus d'une objection ; elle ne permet pas d'insister assez sur des restrictions nécessaires ; elle abrège, en généralisant trop l'éloge , comme le reste. Ces difficultés n'ont point échappé sans doute à l'homme de talent, dont l'Académie couronne lo spirituel et élégant travail. 11 les a vaincues sur quelques points, éludées sur d'autres. Il analyse plus qu'il ne juge ; mais nulle part le rôle de Voltaire dans le dix-huitième siècle, sa tactique de succès et de parti, sa politique de conquérant des esprits n'avait été si vivement décrite, avec tant de nerf et de sagacité. La lecture publique louera mieux que je ne saurais le faire cet ouvrage, où M. Harel montre un goût et un art qui auraient dû depuis longtemps signaler son nom dans les lettres, retard injuste et pénible dont vos suffrages voudront le dédommager aujourd'hui.
Avant cette lecture du Discours sur Voltaire , je dois cependant annoncer le nouveau prix d'éloquence proposé par l'Académie; c'est Y éloge de Turgot, de l'homme qui par la raison et la droiture s'éleva presque au génie, qui porta dans le pouvoir les vues d'un sage et le cœur d'un citoyen, qui fut le ministre hardi et fidèle de Louis XVI, le digne ami de Malesherbes, et un des plus éclairés précurseurs de nos institutions et de nos lois.
RAPPORT SUR LES CONCOURS DE l^i'>.
SUR
Messieurs,
L'Académie avait propose, pour sujet du prix de poésie, une des merveilles de l'industrie moderne, cette vitesse, accélérée que Leibnitz prévoyait il y a cent ans, lorsque, se complaisant à la pensée des inventions possibles, il promettait que quelque jour un chariot de forme nouvelle franchirait en douze heures le chemin de Hambourg à la frontière de Hanovre. La prédiction est accomplie! La distance s'est abrégée, et le temps s'est accru pour l'homme. Célébrer cette découverte, la peindre, en marquer l'influence, ce n'est pas une œuvre étrangère au talent poétique. La science, dans ses applications populaires , est aujourd'hui et sera dans l'avenir une des sources de l'imagination ; mais cette source est plus féconde que facilement accessible. Une exactitude un peu technique, un enthousiasme déclamatoire sont d'abord à craindre.
L'Académie a reconnu ces défauts dan? quelques pièces estimables d'ailleurs; et elle ajourne le prix auquel deux
ouvrages réservés lui avaient paru dignes de prétendre. Le premier de ces ouvrages, sous la forme d'un dialogue inégalement soutenu entre un vieillard et un jeune homme-, entre la prudence immobile et l'ardeur d'entreprendre, renferme de nobles pensées et des traits heureux qui gagneront à se dégager de quelques longueurs. Une autre pièce, le n° 43, annonce un goût de facile élégance qui s'enhardira par le travail. D'autres pièces encore pourraient être honorablement citées. L'Académie les retrouvera corrigées et meilleures dans le concours qu'elle maintient pour une nouvelle année.
Sachant bien que des prix sont peu de chose pour susciter la poésie, ce qu'elle demande surtout dans les premiers essais qu'elle encourage, c'est la pureté de la langue et du style, mérite modeste qu'on n'est pas sûr de remplacer quand on le néglige. Elle accueille en même temps toute tentative de nouveauté ou hardie ou sage ; car l'esprit d'innovation peut prendre également ces deux formes ; et, dans une littérature riche de chefs-d'œuvre et travaillée par des systèmes divers, un effort de retour vers la simplicité n'est pas le moins heureux progrès que puisse rechercher le talent.
C'est à ce point de vue que l'Académie dispose enfin du prix qu'elle avait institué depuis longtemps pour la pièce de théâtre qui réunirait le mieux à l'effet dramatique l'intérêt moral. Son suffrage s'est fixé sur une tragédie qui n'a point été mêlée aux luttes orageuses de la scène il y a quelques années, et dont le succès paisible est intervenu à une époque de lassitude et d'armistice entre les théories qui s'étaient disputé le théâtre.
Le sujet de cette tragédie est un des plus vulgairement célèbres dans l'histoire, celui qui sert de date à la liberté romaine, et qui, rappelé sans cesse par les idées de vertu domestique et de grandeur nationale, a fourni à saint
RAPl'OHT BOB LES CONCOURS DE 1845. 391
Augustin une méditation contre le suicide, à Leibnilz lu texte d'une belle conjecture métaphysique sur la liberté
humaine, la liaison des eiïetset des causes, et la subordination du mal au bien dans l'ordre général du monde, enfin à Shakspeare le premier essai de son génie, avant qu'il eût été touché et saisi par le drame.
Ce sujet, cependant, si dramatique dans l'histoire, avait jusqu'à présent manqué au théâtre. Nulle tentative, digne de mémoire du moins, n'avait porté sur la scène cette tragédie naturelle de la mort de Lucrèce, qui a pour exposition la paix de la famille en contraste avec le trouble de l'Etat, pour nœud la passion et le caprice poussant au crime, pour dénoûment la vertu s'immolant elle-même, par une erreur coupable, au regret de sa pureté innocemment perdue, enfin pour sanction morale une révolution. Un seul homme éloquent , mais étranger à la poésie , Rousseau, avait, dans les laborieuses ébauches de sa jeunesse, écrit en prose cinq actes assez languissants sur ce grand souvenir que l'art abandonnait comme trop connu pour être rappelé. L'imitation de l'antiquité, d'ailleurs, était devenue moins fréquente, et la curiosité du public, fatiguée des Grecs et des Romains , demandait d'autres noms, de plus récents souvenirs , et la nouveauté dans le choix des sujets comme dans les formes de l'art. Cet abandon de l'antiquité toutefois n'était pas absolu. Ce qui avait surtout lassé le public, c'était la pompe, la solennité trop uniforme que la tragédie moderne avait attachée souvent aux sujets antiques. Reprendre quelques-uns de ses sujets, non comme nobles, mais comme simples, les reproduire avec une grande fidélité de mœurs et de détails originaux, y placer des physionomies plus expressives que régulières, et au lieu de masques sonores, des voix naturelles et accentuées, faire enfin la tragédie prosaïque et vrai l'antiquité, voilà ce qui, de nos jours, devait tenter l'ima-
gination de plus d'un poète et inspirer un nouveau genre d'imitation. Les écueils de ce genre sont, d'après sa nature même, l'excès de licence où il peut tomber, l'excès d'énergie qu'il peut affecter.
L'Académie a pensé que le drame qu'elle couronne, sans échapper tout à fait à ces reproches, offrait, à plusieurs égards, l'application heureuse d'une nouveauté difficile. Le poète a voulu peindre la vie romaine dans la rudesse de ses premiers âges, la pureté du foyer domestique, les rites pieux dont il était entouré, l'alliance et la sauvegarde commune des devoirs privés et des vertus publiques. En même temps il a hasardé sur la scène tragique un caractère dont le ridicule est apparent, l'héroïsme lointain et caché. Ce caractère se dévoile lentement, mis en présence tantôt de la vertueuse Lucrèce, à laquelle Brutus se confie comme par pressentiment, tantôt de la coupable Tullie, qu'il déconcerte et qu'il accable, même en ne lui opposant que la faiblesse d'une raison à demi égarée : tant le trouble de l'intelligence, son infirmité, son délire est encore supérieur à cette froide folie de l'âme qu'on appelle le vice! Enfin Brutus parait tout entier au moment où un malheur domestique peut devenir l'affranchissement national; et cette péripétie donnée par l'histoire, mais éloquemment exprimée par le poète, fait succéder au ton familier du drame le pathétique et la grandeur de la tragédie. Celte variété, ce mélange de tons laisse place sans doute à de graves défauts. Ami du simple et du naturel, faisant effort pour y ramener sa pensée, l'auteur de la nouvelle tragédie [.rend quelquefois le soin minutieux des détails pour la peinture des caractères et des mœurs. Quelquefois même, à la reproduction exacte des usages antiques, il joint un anachronisme de sentiments et d'idées que ce contraste rend d'autant plus visible. Enfin son langage animé, expressif, est trop souvent
travaillé avec incorrection, et négligé, sans 6tre facile. Ce n'est .loue pas la pureté classique, l'élégance continue qui fait le caractère de cet ouvrage remarquable. 11 plaît, quoique inégal : l'auteur B'écarte fréquemment du vrai
qu'il veut rétablir dans l'art; mais là où il le rencontre, il le rend avec une verve heureuse qu'on ne peut oublier, une expression vive et contenue qui convient beaucoup au théâtre, parce qu'elle frappe l'esprit sans l'éblouir el suis lui paraître ou trop brillante ou trop inusitée. Servant à marquer d'une grave empreinte la vérité historique et la leçon morale, ce style est assez poétique pour un tel sujet, et peut s'approprier heureusement à d'autres traditions romaines. On y sent l'imitation de Corneille, mais sans aflcctation, sans effort, par la préférence instinctive d'un esprit plus nerveux que cultivé. Que l'auteur mûrisse son talent à la sévère école des historiens anciens ! Qu'en cherchant la nouveauté, il sache qu'elle sort moins encore de l'heureux choix que de la puissante méditation d'un sujet! Et notre théâtre, agité depuis quinze ans par tant d'essais hardis, s'honorera d'un poète de plus, et verra se détacher du drame classique une forme moyenne et populaire dont la fidélité plairait au goûtde*notre siècle, habile à trouver dans l'étude plus attentive du passé une source d'idées nouvelles.
L'Académie, en délibérant sur le prix qu'elle décerne aujourd'hui, a dû comparer et apprécier plusieurs ouvrages dramatiques plus ou moins rapprochés du double but indiqué par elle. Elle ne les nomme pas, pour s'abstenir d'un mélange de critique et d'éloge qui satisfait rarement, et qui n'est pas aujourd'hui nécessaire. Un drame tragique cependant, Don Sebastien de Portugal, par M. Paul Toucher, a paru demander une mention publique, et comme un gage de l'intérêt qui s'attacherait à des fragments d'épopée chrétienne portée au théâtre par
une imagination studieuse et vive. Offrant de grandes inégalités, mais relevé par de fortes intentions et quelques scènes heureuses, ce drame est moins une œuvre complète qu'une espérance. Il montre une voie nouvelle, celle de l'exaltation poétique s'unissant au drame familier dans un sujet moderne.
Cette alliance serait belle à réaliser, et on peut distinguer avec honneur un essai qui tend vers ce modèle par la peinture de l'héroïsme chrétien se mêlant à l'esprit aventureux du seizième siècle, et par une rêverie de poète mélancolique jetée au milieu de traits d'histoire bien étudiés et vivement rendus. L'Académie, convaincue de l'influence exercée par le théâtre , propose encore un grand prix pour l'œuvre dramatique qui réunirait le mieux à l'effet moral l'ascendant d'un succès populaire ; et elle attendra, s'il le faut, plusieurs années que ce programme rempli lui permette de faire un choix adopté par le public ; à lui surtout appartient d'encourager la poésie. Des travaux plus sévères , les uns brillant encore d'imagination, les autres seulement utiles, trouvent dans les récompenses que décerne l'Académie un appui qu'on ne saurait rendre trop fréquent. '
L'Académie conserve à M. Augustin Thierry le grand prix d'histoire si noblement mérité par l'important travail ' qu'elle couronna pour la première fois , il y a six
1 Une concurrence inattendue et sortie du passé a fait briller encore les qua'ités éminentes de l'ouvrage, qui a servi de titre spécial au jugement de l'Académie couronnant M, Thierry. Un grand travail qu avait encouragé Malesherbes, et que le plus rare mélange •d'érudition et de sagacité inspira dans la longue solitude d'un château de Bretagne à une personne d'un esprit original, a été récemment publié, sur le manuscrit complet laissé par elle. Ce livre de M"0 Lczardieres, par le caractère même des assertions souvent paradoxales, quoique tirées de recherches vastes et précises, par la nié-
mis. Kilo maintient égalemenl la distinction décern M. Bazin, comme auteur de l'ouvrage d'histoire qui a le plus approché du prix. En se conformant ainsi au vœu littéral du testateur, elle se félicite qu'une fondation, don! il faudra modifier quelque jour le caractère trop exclusif,
il appliquée dès l'origine à des travaux si dignes d'une exception, et que le jugement nouveau qui proroge en leur faveur les récompenses obtenues, soit encore cette année une justice comparative bien plus qu'un privilège. L'Académie n'a pas cependant méconnu les mérites de quelques-uns des travaux d'histoire qu'elle n'a pu préférer aux deux ouvrages déjà couronnés : elle croit que le mouvement qui jette d'heureux talents dans celte carrière d'études, mérite trop d'être secondé, pour qu'elle ne cherche pas à multiplier les succès et à varier les noms qui les obtiennent. Le prix, jusqu'à présent inamovible, qu'a fondé le baron Gohert, peut s'accroître de quelque partie d'une autre libéralité, et cette dotation du talent historique se diviser, pour offrir des récompenses nouvelles et temporaires. Déjà l'Académie a pris cette voie, en plaçant plus d'un livre d'histoire au nombre des ou-
es d'utilité morale. On ne peut séparer, en effet, de ce qui épure le cœur, ce qui dirige et affermit la raison. La vérité seule est un progrès; et la mérité moi aie est le premier de tous. Un écrit, où les rapports de la religion et de l'État sont exposés avec justesse, savoir et modération, a paru à l'Académie un sérieux ouvrage de morale.
thode trop sévère de la composition et la gravité uniforme du style, atteste d'autant mieux tout ce qu'il y a de haute, intelligence historique dans les Considérations de M. Thierry, et en même temps l'art délicat et profond qui, dans îes Récits mérovingiens, anime la science par l'imagination, et fait des deux ouvrages réunis, un ensemble plein d'instruction et de charme. On étudiera irès-utilement UoUYr&gfi de Mlu Ltzurdieres; ou relira toujours celui de ii. Thierry.
Laissant de côté la polémique contemporaine, elle a vu le fond même du débat, la part inaliénable de la conscience et de la foi, la part imprescriptible du pouvoir civil , qui est aussi un pouvoir spirituel, c'est-à-dire s'appuyant sur les forces morales de la société. Retracer impartialement ce qui a été fait par ce pouvoir, moins pour son extension que pour sa défense , indiquer les sauvegardes et les barrières qu'il a laissées ou retirées au culte, chercher l'intérêt qu'il peut avoir à la liberté d'une Église particulière, et comment il peut s'accommoder aussi de la primauté extérieure d'une Église universelle, c'était là un grave sujet que les jurisconsultes français du seizième siècle avaient traité avec une hardiesse instructive, dont le grand publiciste religieux du dix-septième siècle, Bossuet, n'a pas répudié l'héritage.
L'ouvrage remarqué par l'Académie ne contient qu'une rapide esquisse des faits et des principes , jusqu'à cette grande œuvre du concordat qui, en demandant à Rome de réinstituer une Église de France , lui rendait en principe plus de pouvoir que la révolution ne lui en avait été. Là reparut avec le droit la discussion, et bientôt les théories extrêmes à l'appui du pouvoir religieux nouvellement rétabli, près duquel vint se replacer une royauté antique, restaurée comme lui. Mais cette royauté du passé, malgré les changements qu'elle avait essayés sur elle-même, tomba et disparut, tandis que la religion, qui, ne changeant pas , unit le passé à l'avenir, trouva dans le développement même de la liberté publique, dans les doctrines que cette liberté proclame et le zèle qu'elle favorise , un accroissement d'indépendance et d'ascendant moral.
La question que Bossuet avait décidée pour Louis XIV s'est posée de nouveau. Mais si Louis XIV disait : « L'État c'est moi ; » l'État lui-même aujourd'hui ne dit pas : « Je suis souverain absolu. » Son pouvoir a pour contre-poids
ses propres maximes et la liberté de chacun. De là des prétentions renaissantes et excessives, auxquelles le défenseur du pouvoir ( ivil oppose les traditions de l'histoire, les souvenirs de la magistrature, le texte des lois, et ce principe du bon sens que le culte de la Majorité des citoyens ne saurait être, dans son action extérieure, plus illimité que ne l'était autrefois un culte unique et exclusif. Concilier le respect de la loi et celui de la conscience, placer ia religion dans l'ordre social et non pas au-dessus , tel est le problème actuel ; et c'est par là que l'ouvrage de M. Filon, simple, méthodique, sans exagération et sans faiblesse, mérite la distinction qu'il obtient.
Le mouvement qui porte aujourd'hui les esprits vers les questions religieuses, sous toutes les formes, n'est pas moins attesté par un autre ouvrage admis dans ce Concours. En même temps que Bossuet, défendu contre un zèle plus exigeant que le sien, est invoqué à l'appui du Pouvoir civil, saint Augustin, le maître chéri de Bossuet, est cité de toutes parts et curieusement étudié. On retrace sa vie, on analyse ses opinions et son génie, non plus pour l'instruction du cénobite ou l'inspiration du poète , mais pour bien des lecteurs, depuis Paris jusqu'à Alger. Le dixseptième siècle avait cherché dans Augustin des autorités conformes à la foi, des arguments de controverse théologique. Le dix-huitième siècle lui aurait demandé, s'il l'avait lu, de vives peintures et de libres confidences. Le nôtre recueillera volontiers dans ses écrits deux grandes choses , la philosophie du christianisme, telle que la conçoit un heureux génie longtemps éprouvé par le noviciat de l'erreur et le travail du doute, la civilisation chrétienne telle que les mœurs adoucies du culte nouveau, la science et la charité de ses nombreux évêques, la diffusion de ses écoles, la propageaient dans cette Afrique, où lu dureté et la licence romaines avaient seules modifié
d'abord les rites sanguinaires de Carthage et la barbarie de ses sujets dispersés. Écrire maintenant une vie d'Augustin, après avoir parcouru la province de Bone, vu de près les peuplades indigènes, étudie les inscriptions et les ruines, c'est traiter un sujet devenu national pour nous, c'est travailler sur les antiquités de l'Afrique française, qui ne sera pas moindre que l'Afrique romaine/et n'aura pas à subir, comme elle, une invasion des Vandales.
Le sujet que s'est proposé M. Poujoulat nous a donc paru favorable , plus rapproché de nous qu'il ne l'était autrefois, et encore nouveau par les détails, mêlant l'histoire générale à la biographie, et l'intérêt des lettres à toutes deux, offrant la leçon morale d'un grand caractère qui se dévoue et d'une société en décadence, qui se relève et s'améliore par les vertus d'un homme. Dans Augustin, c'était l'homme privé surtout qu'on connaissait et qu'on aimait. Ses Confessions étaient en grande partie sa renommée. Eh bien, sa vie publique, sa vie de prêtre, de réformateur de la discipline, de tuteur des faibles, de conseiller des puissants , de pacificateur entre les sectes, de chrétien aimant tous les hommes, et de Romain mourant pour son pays, et inspirant, jusqu'à sa dernier 3 lieure, la résistance d'Hippone assiégée, celte vie toute en exemples a bien plus de grandeur que les séductions et les repentirs de sa jeunesse n'ont d'intérêt romanesque et de mélancolie. Même pour le monde profane , le saint surpasse de beaucoup le pécheur : c'est que, dans son nouveau caractère, dans son caractère de converti et d'évêque, avec l'ardente activité du prosélytisme devenu sa passion dernière, Augustin a gardé des traces nombreuses de sa première disposition spéculative et tendre. Sa charité est encore de l'amour; sa foi orthodoxe une méditation vaste et libre, quoique soumise. Sa sévérité
RAPPORT SI U LES CONCOURS DE 184o. 390
conserve l'empreinte aimable qui s'attachait à ses erreurs ; et sa vie épiscopale , sa vie de sacrifices et de controverses, d'humble abnégation de soi-même et d'autorité impérieuse au nom du dogme , respire encore un charme d'imagination philosophique et d'indulgence, que lui ont laissé ses études et ses souvenirs. C'est ainsi que, rigoureux dans sa doctrine théologique et dans ses prévoyances de la justice divine, il demande ici-has l'adoucissement des lois humaines et la réforme pénitentiaire du coupahle, au lieu d'une punition irréparable. C'est ainsi que , menacé dans sa vie et dans celle de ses prêtres , il n'oppose aux idolâtres furieux , aux dissidents armés, que les conseils de la persuasion et l'amnistie qu'il réclame pour eux. C'est ainsi que, génie brillant, paré de tout le luxe des lettres, il abaisse, il humilie sa parole, pour la faire servir à l'instruction des esprits les plus grossiers, et toucher leur barbarie par sa bonté, encore plus que par son éloquence.
Les prédications, les traites , les lettres d'un tel homme étaient des actions , et des actions puissantes , au milieu de cette société divisée qui cherchait la vérité, la justice et un peu de bonheur. L'historien devait donc suivre Augustin dans la variété de ses écrits , et souvent le traduire. Ces fragments, qui se succèdent, comme autant de discours directs et d'aveux personnels , viennent soutenir et animer le récit. Le grand évêque s'y peint tout entier; et avec soi, il fait connaître son temps et son pays. Tantôt, dans un sermon prêché à Garthage, il ajoute à ses Confessions l'aveu que lui inspire le lieu témoin de ses faiblesses; tantôt, dans ses discussions contre les Manichéens, il repasse, avec une instructive pénitence, le long circuit d'erreurs qu'il avait lui-même parcouru; tantôt, dans ses traités de morale et d'éloquence, il peint et les mœurs de l'Eglise et la puissance de la parole apostolique, et le lia
vail intérieur d'une société qui, après un intervalle de barbarie, sera le commencement d'un monde nouveau.
Et ce n'est pas seulement l'Afrique moderne qui revit dans Augustin; ses voyages, ses amitiés, les inquiétudes de sa foi le font communiquer sans cesse avec l'Italie, l'Espagne, la Gaule, la Judée ; sa cbarité s'intéresse à tous les maux; son autorité surveille toutes les erreurs. 11 a dans le monde cbrétien des correspondants dignes de lui, saint Jérôme à Bethléem, saint Paulin à Noie; il a des disciples partout; il recueille des fugitifs de tous les coins du monde; il préside, il dirige les conciles d'Afrique, et les soumet à celui de Borne même saccagée par Alaric. Il est, par son âme et par son génie, le plus grand lien de l'unité chrétienne au cinquième siècle, et le promoteur de celte unité dans l'avenir. Né dans un siècle de décadence, et lui-même mélange singulier du rhéteur et de l'apôtre, il aura la gloire d'inspirer les plus grands hommes d'un siècle éclairé , et de contribuer à la philosophie de Dcscarles, à l'éloquence de Bossuet.
Le tableau de celte vie forte et bienfaisante, dont les travaux étaient de grandes choses, et les repos même de bonnes œuvres, ne peut lasser un siècle comme le nôtre. L'admiration de l'historien est peut-être, non pas trop vive, mais trop générale et trop arrêtée d'avance. Elle semble un article de foi, plutôt qu'une libre conviction de l'étude. Quelques-unes des digressions qui s'y mêlent peuvent être contestées. Enfin, si l'auteur fait connaître heureusement , par de fidèles extraits d'Augustin , la société chrétienne d'alors, il est loin de peindre avec la même exactitude ce qui restait encore de l'ancien monde et de la vie romaine. Mais l'ouvrage entier instruit et attache; on y entend comme l'écho des premiers siècles du christianisme, au milieu des bruits de notre temps. En nous faisant assister aux conciles, aux conférences, à la
RAPPORT BtTB LES CONCOURS DE 1845. 401
vie théologique de ces anciennes cités, il nous montre ce que le génie moderne, armé de la religion et des arts, pourra faire de ce pays arraché à la barbarie par la guerre.
L'Académie décerne aux deux ouvrages que nous venons de caractériser trop faiblement ses deux premières médailles.
D'autres livres offrant soit un mérite général de moralité, soit un objet spécial d'instruction, se sont recommandés à ses suffrages. Un recueil d'observations et de conseils, sous le titre de Morale militaire, a frappé par la fermeté judicieuse du sens et la simplicité du langage. Que le titre paraisse un cadre plus ou moins exact, il n'importe; ce que renferme le livre est utile et vrai. Sous une forme très-différente, dans un style ingénieux et pur, l'auteur de Fables nouvelles, M. Lachambeaudie, a mis en action d'excellentes maximes et retracé quelques piquantes peintures de mœurs. Une médaille de 2,000 fr. est décernée à chacun de ces deux ouvrages.
Un travail inspiré par la plus respectable sollicitude, le résultat des recherches de M",e Mallet sur les prisons des femmes, réclamait la plus scrupuleuse attention. L'auteur, uniquement préoccupé de la vérité à dire et du bien à faire, a revu soigneusement son ouvrage, pour n'y laisser dans le langage que cette exacte modération qui seule est utile, parce qu'elle persuade. L'expérience même de l'administrateur peut profiter de cet ouvrage ; le zèle de l'humanité s'en aidera; et tout esprit éclairé doit y apprendre quelque chose.
Deux autres essais d'une forme très-simple, quoique le dernier soit un roman, ont intéressé par le but moral : l'un par M™e Saunders, sous le titre de Direction maternelle de la jeune fille, décrit avec une vérité pleine d'émotion le bienfait d'une influence que la nature iu-
dique elle-même et que Dieu bénit. Montjouy, de M"e Boyeldieu d'Auvigny, épisode détache du long récit des misères sociales, présente l'histoire d'un enfant qui, malgré l'abandon de ses premières années, remonte du malheur et des délits, qu'amène le vice, à une activité utile et à un rang honorable dans la société. Les prix décernés à ces deux ouvrages sont, pour les femmes, dont le cœur les a dictés, un gage de la bonne action qu'elles ont faite.
A côté de ces essais inspirés à des âmes pures et bienveillantes par la vue présente du malheur, et aussi par l'habitude de le secourir et par la science acquise de la Charité, l'Académie avait encouragé des études plus exclusivement littéraires sur quelques monuments célèbres des sciences morales. Deux traductions remarquables répondent à cet appel. L'une fait passer dans notre langue l'ouvrage de Herder sur la poésie sacrée. Ce livre, qui plaît et attire d'abord par une heureuse imitation du dialogue platonique, mais qui attache surtout par l'alliance éclatante et rare de l'enthousiasme et de l'érudition, est un livre éloquent quoique diffus, plein de passion et d'idées, et, dans la forme de sa critique, offrant un tour d'imagination heureusement assorti aux beautés orientales, qu'il traduit et qu'il commente. L'original allemand perd sans doute, dans la version française, un grand charme, l'éclat des fragments versifiés que Herder avait écrits, sous l'inspiration des prophètes hébreux. Mais il reste l'accent de son admiration fidèlement répétée. L'autre ouvrage qui a tenté le zèle d'un traducteur habile, est un des derniers beaux monuments du génie antique, et l'expression la plus touchante de ce stoïcisme romain qui fut, sous l'empire, la religion des âmes élevées. C'est le recueil des pensées de Marc-Aurèle, le livre de luimême à lui-même, comme il le dit. Dépôt de maximes
RAPPORT SUR LES CONCOURS DE 1845. 40:i
et de souvenirs tantôt gravés avec une force originale, tantôt jetés avec une négligence elliptique, examen de conscience d'un empereur et d'un sage, journal rapide des méditations d'une grande âme au milieu des accidents de la guerre et des difficultés du pouvoir absolu, ce recueil unique ne saurait être trop lu ; car il a des conseils et des exemples pour toutes les conditions de la vie, et du courage contre tous les malheurs. Mis autrefois en français sous l'inspiration de la reine Christine, plus tard traduit par le savant Dacier, il vient d'être rendu avec une exactitude plus expressive par un jeune professeur, M. Pierron, déjà distingué dans un de nos concours annuels. L'Académie décerne une médaille de 1 ,500 fr. au traducteur de Marc-Aurèle, comme à celui de Herder.
Un autre travail, appliqué par M. Hinard avec autant de savoir que de goût à un des monuments les plus curieux du moyen âge, obtient aussi une médaille de l'Académie. C'est la traduction complète du Romancero espagnol, de cette vive image d'un peuple qui fut grand par la foi et le courage, avant de l'être par l'esprit de découverte et de conquête. Le recueil de ces vieux chants populaires, depuis le onzième siècle jusqu'au quinzième, est une des plus belles Chroniques de nos nations modernes, naïve histoire de religion, de chevalerie et d'amour, poésie sans fiction , comme elle est sans grand poète , mais par cela même incontestable et éloquent témoignage des mœurs et des sentiments de tout un peuple , dont la destinée, plusieurs fois glorieuse, se renouvelle aujourd'hui, sous les yeux et avec la puissante amitié de la France.