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rosier immuables et entières. On les altère en les touchant. Les idées sont pour l'homme un essai continuel de sa force, même dans ses erreurs. Les croyances, lorsqu'elles ne sont plus révérées, deviennent importunes par les sacrifices ou les vertus qu'elles commandent. Les idées n'imposent pas d'aussi pressants devoirs; elles éclairent, sans retenir. Rarement elles passent dans les actions, parce qu'elles ne sortent pas de la conscience. Le sophisme les dénature, la violence les falsifie; on les voit céder quelquefois si honteusement et si vite, qu'on s'elfraye de la faiblesse morale d'un peuple qui n'aurait que des idées au lieu de vertus.
L'ordre politique se compose aussi de croyances, si l'on peut donner ce nom à toutes les opinions formées par le temps et l'habitude. Le clergé, la noblesse étaient des croyances que Montesquieu, dans sa jeunesse, attaqua par des plaisanteries, et que plus tard il défendit par le raisonnement. Car les grands génies, placés entre le mouvement de leur siècle et leur raison, reviennent quelquefois sur leurs pas, et s' efforcent de soutenir des institutions dont ils ne conçoivent l'utilité qu'après les avoir euxmêmes ébranlées.
Cet elfet presque inévitable de la réflexion et de la maturité explique la différence qui se trouve entre Montesquieu soumis à l'influence de son siècle, et Montesquieu discutant les lois de tous les peuples, entre la frivolité dédaigneuse des Lettres persanes et la sage impartialité de Y Esprit des Lois.
L'influence contemporaine qui se montre dans les opinions de Montesquieu, je la retrouve tout entière dans quelques écrits échappés de sa plume. Les images libres et philosophiques du Temple de Guide sont un sacrifice au goût d'un siècle sentencieux et poli. On serait quelquefois tenté, plus que \u\ l'aurait voulu l'auteur, de croire
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à la fiction sous laquelle il annonçait son ouvrage, et «l'y reconnaître un de ces élégants sophistes de la Grèce dégénérée. Mais quelques traits de génie, auxquels ne peut atteindre la médiocrité la plus ingénieuse, préviennent
celte méprise, et décèlent la main du grand peintre.
11 ne Tant pas le dissimuler, ces grâces affectées, ces subtils raffinements qui déparent quelquefois le style de Montesquieu, sont dictés parmi système; caries failles des grands écrivains sont rarement involontaires. En parcourant quelques théories sur le goût esquissées par Montesquieu, on y retrouve une préférence marquée pour cette finesse délicate, pour ces pensées inattendues, ces contrastes brillants qui éblouissent l'esprit. N'oublions pas une pareille censure, pour la gloire même de Montesquieu; car, du milieu de ces petitesses, il s'est élevé à la hauteur du génie antique. 11 semble que ce grand homme, tant qu'il ne traitait pas des sujets dignes de sa pensée, se livrait à l'influence de son siècle; mais, lorsqu'il avait rencontré un sujet égal à ses forces, alors il était libre, il n'appartenait plus qu'à lui, et redevenait simple et naturel, parce qu'il pouvait montrer toute sa grandeur.
Dégagé des devoirs de la magistrature, livré tout entier à la méditation, seul exercice qui soit digne d'un homme nie et qui le fortifie, en le rendant à lui-même, Montesquieu avait visité les plus célèbres nations modernes, et observé leurs mœurs, qui lui expliquaient leurs lois. C'est alors qu'il étend sa pensée sur les peuples anciens, et qu'il s'attache de préférence à l'empire romain, qui, seul ayant absorbé l'univers, pouvait représenter à ses yeux l'antiquité tout entière. Depuis deux mille ans, on lisait l'histoire des Romains; on se racontait les merveilles de leur grandeur. Peut-être l'esprit de l'homme, encore plus admirateur que curieux, se plaît-il à contempler les résultats incroyables de causes secrètes qu'il ne cherche
pas à connaître. Le digne historien de la république romaine, Titc-Liye, trop frappé de la gloire de sa patrie, avait négligé d'en montrer les ressorts toujours agissants, comme s'il eût craint d'affaiblir le prodige en l'expliquant.
Tacite, qui, suivant l'éloge que lui a donné Montesquieu, abrégeait tout parce qu'il voyait tout, Tacite n'a pas essayé devoir l'empire romain. 11 a borné ses regards à un seul point de cet immense tableau. 11 n'a montré que Rome avilie. 11 n'a pas même expliqué cet inconcevable esclavage qui vengeait l'univers; et, quoiqu'il ait rendu service au genre lmmain en augmentant l'horreur de la tyrannie, il a fait un ouvrage au-dessous du génie qu'il montre dans cet ouvrage même.
Un seul écrivain de l'antiquité, un Grec, regardant l'empire romain qui marebait à la conquête du monde d'un pas rapide et régulier, avait averti que ce mouvement était conduit par des ressorts cacliés qu'il fallait découvrir. Un homme qui avait porté la force de son génie sur une foule d'études diverses, pour les subordonner à la théologie, et qui semblait, en parcourant toutes les connaissances humaines, les conquérir au profit de la religion, Bossuct examina la grandeur romaine avec cette sagacité et cette hauteur de raison qui le caractérisent; mais, préoccupé d'une pensée dominante, attentif à une seule action dirigée par la Providence, l'origine et l'accomplissement de la foi chrétienne, il ne regarde les Romains eux-mêmes, il ne les aperçoit dans l'univers que comme les aveugles instruments de cette grande révolution, à laquelle tous les peuples lui paraissent également concourir. Cette pensée qui l'autorisait, pour ainsi dire, à ne pas expliquer des effets ordonnés d'avance par une volonté irrésistible et suprême, ne l'a pas empêché d'entrer dans les causes agissantes de la grandeur romaine; et telle est pour un homme de génie l'évidence et la réalité de ces causes,
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que, pouvant tout renvoyer ;'i Diea dont il interprétait la volonté, Bossuet a cependanl tout expliqué par la force des institutions el le génie des hommes.
Montesquieu adopte le plan tracé par Bossuet, et se charge de le remplir, sans y jeter d'autre intérêt que celui des événements et des caractères, il y a sans doute plus de grandeur apparente dans la rapide esquisse de Bossuet, qui ne t'ait des Romains qu'un épisode de l'histoire du inonde, Rome se montre plus étonnante dans Montesquieu,qui ne voit qu'elle au milieu de l'univers. Les deux écrivains expliquenl sa grandeur et sa chute. L'un a saisi quelques traits primitifs avec une force qui lui donne la gloire de l'invention ; l'autre, en réunissant tous les détails, a découvert des causes invisibles jusqu'à lui; il a rassemblé, comparé, opposé les faits avec cette sagacité laborieuse moins admirable qu'une première vue de génie, niais qui donne des résultats plus certains et plus justes. L'un et l'autre ont porté la concision aussi loin qu'elle peut aller, car, dans un espace très-court, Bossuet a saisi toutes les grandes idées; et Montesquieu n'a oublié aucun l'ait qui pût donner matière à une pensée. Se hâtant de placer et d'enchaîner une foule de réflexions et de souvenirs, il n'a pas un moment pour les affectations du bel esprit et du faux goût; et la brièveté le force à la perfection. Bossuet, plus négligé, se contente d'être quelquefois sublime. Montesquieu, qui, dans son système, donne de l'importance à tous les laits, les exprime tous avec soin; et son style est aussi achevé que naturel et rapide.
Quelle est l'inspiration qui peut ainsi soutenu et régler la force d'un homme de génie? C'est une conviction lentement fortifiée par l'étude; c'est le sentiment de la vérité découverte. Montesquieu a pénétré tout le génie de la république romaine. Quelle connaissance des mœurs et des lois! Les événements se trouvent expliqués par les
mœurs; et les grands hommes naissent de la constitution de l'État. A l'intérêt d'une grandeur toujours croissante, il substitue ce triste contraste de la tyrannie recueillant tous les fruits de la gloire. Une nouvelle progression recommence; celle de l'esclavage précipitant un peuple à sa ruine par tous les degrés de la bassesse. On assiste, avec l'historien, à cette longue expiation de la conquête du monde; et les nations vaincues paraissent trop vengées. Si maintenant l'on veut connaître quelle gravité, quelle force de raison Montesquieu avait puisées dans les anciens, pour retracer ces grands événements, on peut comparer son immortel chef-d'œuvre aux réflexions trop vantées qu'un écrivain brillant et ingénieux du siècle de Louis XIV écrivit sur le même sujet. On sentira davantage à quelle distance Montesquieu a laissé loin de lui tous les efforts de l'art et du bel esprit dont il avait d'abord dérobé toutes les grâces. Dans la Grandeur et la Décadence des Romains, Montesquieu n'a plus l'empreinte de son siècle; c'est un ouvrage dont la postérité ne pourrait deviner l'époque, et où elle ne verrait que le génie du peintre.
Tout entier dominé par ses études, l'auteur a pris le génie antique, pour retracer le plus grand spectacle de l'antiquité. Ce génie est mâle, quelquefois mêlé de rudesse : on croit voir une de ces statues retrouvées parmi les ruines, et dont les formes correctes et sévères étonnent la mollesse de notre goût. Telle est la simplicité où Montesquieu s'élève par l'imitation des grands écrivains de Rome. Son âme trouve des expressions courageuses, pour célébrer les résistances et les malheurs de la liberté, les entreprises et les morts héroïques. 11 est sublime en parlant de vertus que notre faiblesse moderne peut à peine concevoir. Il devient éloquent à la manière de Brutus.
Rien n'est plus étonnant et plus rare que ces créations du génie qui semblent ainsi transposées d'un siècle à
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l'antre. Montesquieu on a donné plus d'un exemple qui décèle un rapport singulier entre son âme et ces grandes âmes de l'antiquité. Wutarque est la [teinture des héros; Tacite dévoile le COBUT des tyrans; mais, dans Plularque ou dans Tacite, est-il une peinture égale à cette révélation du cœur de Sylla, se découvrant lui-même avec une orgueilleuse naïveté? Comme œuvre historique, ce morceau est un incomparable modèle de l'art de pénétrer un caractère, et d'y saisir, à travers la diversité des actions, le principe unique et dominant qui faisait agir. C'est un supplément à la Grandeur et à la Décadence des Romains. Il s'est trouvé des hommes qui ont exercé tant de puissance sur les autres hommes, que leur caractère habilement tracé complète le tableau de leur siècle. C'était d'abord un heureux trait de vérité de bien saisir et de marquer l'époque où la vie d'un homme pût occuper une si grande place dans l'histoire des Romains. Cette époque est décisive. Montesquieu n'a présenté que Sylla sur la scène; mais Sylla rappelle Marius, et il prédit César. Rome est désormais moins forte que les grands hommes qu'elle produit : la liberté est perdue; et l'on découvre dans l'avenir toutes les tyrannies qui naîtront d'un escla- , mais une fois souffert. Que dire de cette éloquence extraordinaire, inusitée, qui tient à l'alliance de l'imagination et de la politique, et prodigue à la fois les pensées profondes et les saillies d'enthousiasme? éloquence qui n'est pas celle de Pascal, ni celle de Bossuet, sublime cependant, et tout animée de ces passions républicaines qui sont les pins éloquentes de toutes, parce qu'elles mêlent à la grandeur des sentiments la chaleur d'une faction'!'
Ces passions se confondent dans Sylla avec la fureur
de la domination; et de cet assemblage bizarre se forme
tnguinaire et insolenl mépris du genre humain, qui
respire dans le Dialogue cVEucrate et de Sijlla. Jamais le dédain n'a été rendu plus éloquent : il s'agit, en effet, d'un homme qui a dédaigné et, pour ainsi dire, rejeté la servitude des Romains. Cette pensée, qui semble la plus haute que l'imagination puisse concevoir, est la première que Montesquieu fasse sortir de la bouche de Sylla; tant il est certain de surpasser encore l'étonnement qu'elle inspire! « Eucrate, dit Sylla, si je ne suis plus en spectacle « à l'univers, c'est la faute des choses humaines qui ont « des bornes, et non pas la mienne.... J'aime à remporter « des victoires, à fonder ou détruire des États, à faire des « ligues, à punir un usurpateur : mais pour ces minces « détails de gouvernement, où les génies médiocres ont « tant d'avantages, cette lente exécution des lois, cette « discipline d'une milice tranquille, mon âme ne saurait « s'en occuper. » L'àme de Sylla est déjà tout entière dans ces paroles; et cette âme était plus atroce que grande. Peut-être Montesquieu a-t-il caché l'horreur du nom de Sylla sous le faste imposant de sa grandeur; peut-èire a-t-il trop secondé cette fatale et stupide illusion des hommes, qui leur fait admirer l'audace qui les écrase. Sylla paraît plus étonnant par les pensées 'que lui prête Montesquieu que par ses actions mêmes. Cette éloquence renouvelle, pour ainsi dire, dans les âmes la terreur qu'éprouvèrent les Romains devant leur impitoyable dictateur. Comment jadis Sylla, chargé de tant de haines, osa-t-il abandonner l'asile de la tyrannie, et, simple citoyen, descendre sur la place publique qu'il avait inondée de sang? Il vous répondra par un mot : « J'ai étonné les hommes. » Mais à côté de ce mot si simple et si profond, quelle menaçante peinture de ses victoires, de ses proscriptions! quelle éloquence! quelle vérité terrible! Le problème est expliqué. On conçoit la puissance et l'impunité de Sylla.
Ce merveilleux talent d'expliquer, de poindre et de renouveler l'antiquité, ne paraîtrait pas tout entier, si l'on oubliait un de ces précieux fragments où l'homme supérieur révèle d'autant mieux sa force, qu'il la renferme et la resserre dans un espace plus borné; et Montesquieu ne serait pas le peintre de L'antiquité le plus énergique et le plus vrai, s'il n'avait point retracé cette philosophie stoïcienne, la plus haute conception de l'esprit humain, et parmi les erreurs populaires du paganisme, la seule et la véritable religion des grandes âmes. Quand on aura lu l'hymne sublime que Cléanthe le stoïcien adressait à la divinité adorée sous tant de noms divers, au créateur qui a tout fuit dans le monde, excepté le mal qui sort du cœur du méchant-, quand on aura médité dans Platon la résignation du juste condamné; quand on saura par conirlcs pensées d'Épictète et le règne de Marc-Aurèle, on devra s'étonner encore du langage retrouvé par Montesquieu dans l'épisode de Lysimaque. Ce spiritualisme altier, ce mépris de la terre, cet orgueil et cette joie de la douleur qui rendait les âmes invincibles, qui les rendait heureuses, toutes les grandeurs morales luttant contre la puissance d'Alexandre devenu cruel, Lysimaque réservé par les dieux pour consoler la terre, quelle leçon historique, quels acteurs, et quel intérêt! Quelques pages ont suffi pour tout dire et tout peindre.
Cette admiration des grands caractères, cette haine de la tyrannie, que Montesquieu recueillait dans l'étude des anciens, transportées sur les temps modernes, auraient fait ressortir à nos yeux des âmes élevées auxquelles il n'a manqué que des peintres, et donneraient à notre histoire un caractère de gravité et de morale qu'elle n'a jamais connu. Montesquieu l'avait essayé : il n'a pas achevé l'éloge du maréchal de Berwick, qui méritait d'être peint comme les héros de lMutarquc. Los fragments de ce travail sont
une ébauche de Michel-Ange. 11 n'a manqué à Montesquieu que de le finir, pour égaler la Vie d'Agricola.
La Vie de Louis XI devait sans doute mieux consacrer encore cette rivalité naturelle de Montesquieu et de Tacite. Le hasard, qui nous en a privés, ne peut rien ôter à la gloire de son auteur; des titres plus nombreux ne l'auraient pas augmentée. Il n'était pas au pouvoir de Montesquieu lui-même de rendre son nom plus immortel, et d'ajouter quelque chose à la renommée de Y Esprit des Lois.
L' Esprit des Lois apparaît au bout de sa carrière comme le terme de notre admiration et de ses efforts; et s'il m'est permis, pour célébrer ce peintre sublime de la Grèce et de Rome, d'emprunter une image à l'antiquité, il semble, en suivant le cours et la variété de ses ouvrages, que nous arrivons au dernier monument de son génie par les mêmes détours qui conduisaient lentement au temple des dieux. Nous avons d'abord traversé ces riants et heureux bocages, qui jadis cachaient la demeure sacrée; plus loin, en étudiant avec Montesquieu les souvenirs de l'histoire, nous avons, pour ainsi dire, rencontré sur notre passage ces statues des grands hommes et des héros qui occupaient la première enceinte des temples antiques, comme étant l'image de ce qu'il y a de plus noble après les dieux ; nous touchons enfin au sanctuaire d'où la sagesse révèle ses oracles. Mais ce dernier trait de l'allégorie ne convient pas aux vérités simples et naturelles annoncées par le législateur français. Montesquieu s'adresse à la raison des peuples; la simplicité et l'universalité, voilà les deux attributs de son ouvrage. Ils indiquent à la fois la supériorité de son génie et les lumières de son siècle. Montesquieu ne se trouvait pas dans l'heureuse conditition de ces anciens législateurs qui donnaient à des peuples incultes et grossiers îles institutions toujours suffisantes ; il veut apprendre
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à tous les peuples civilisés à respecter et I perfectionner jeun lois; il ne néglige pas même les lois «les peuples barbares; il les explique, et quelquefois 1rs défend pour
enseigner a toutes les nations une loi plus haute et plus sacrée, la tolérance.
Un grand homme, parmi les talents qu'il développe, est toujours dominé par une faculté particulière que l'on peut appeler l'instinct de son génie. Les fois étaient pour Montesquieu cet objet de préférence, où se portait naturellement W pensée. Il n'a pas cherché dans cette étude un exercice pour le talent d'écrire. 11 l'a choisie parce qu'elle était conforme à toutes les vues de son esprit; il a tenté (1*1 approfondir, enfin, parce qu'une sorte de prédilection involontaire l'y ramenait sans cesse. C'était l'œuvre de son choix, c était la méditation de sa vie; et, malgré les censuras de la haine ou de la frivolité, ce fut le plus beau titre de sa gloire. On s'étonne d'abord des immenses souvenirs qui remplissent ÏJSaprti des Lois; mais il faut admirer bien plus encore ces divisions ingénieusement arbitraires, qui renferment tant de faits et d'idées dans un ordre exact et régulier. Peut-être au premier abord supposerait-on plus de génie dans un homme qui sans s arrêter aux lois positives, tracerait, d'après les règles de la justice éternelle, un code imaginaire pour le genre humain ; mais cette idée, réalisée par un Anglais célèbre - , est plus extraordinaire que grande. Quoique les lois positives soient quelquefois inconséquentes et bizarres, elles résident de rapports nécessaires. Leur existence est une preuve de leur utilité relative : les lois que conserve un peuple sont les meilleures qu'il puisse avoir; et la pensée de T nouveler sur un seul principe toutes les législations de la terre serait aussi fausse qu'impraticable; mais les cou-
1 Ix'iitham.
naître et les discuter, choisir et recommander celles qui honorent le plus l'espèce humaine, voilà le travail qui doit occuper un sage, et qui peut épuiser toute la profondeur du plus vaste génie. Alors la connaissance des lois, appuyée sur l'histoire et sur la politique, s'éloigne également de la science du jurisconsulte et des rêves de V homme de bien. Les pensées qu'elle fournit à un digne interprète entrent insensiblement dans le trésor des idées humaines ; et, en modifiant l'esprit d'un peuple, elles produisent de nouveaux rapports qui dans l'avenir produiront des lois, et changeront en nécessités morales les espérances et les projets d'un génie bienfaisant.
Cependant, quel spectacle présente cette revue de l'univers ! C'est à la fois l'histoire et la morale de la société. Ce sont toutes les nations mortes et vivantes qui passent tour à tour , et donnent le secret de leurs destinées , en montrant les lois qui les faisaient vivre ou les animent encore ' ; et, de même que la sagesse antique croyait avoir deviné les ressorts du monde matériel , en reconnaissant une céleste intelligence partout répandue , partout communiquée, partout agissante, ainsi le monde moral se trouve expliqué tout entier par l'action de la loi, providence des sociétés. Interprète et admirateur de l'instinct social, Montesquieu n'a pas craint d'avouer que l'état de guerre commence pour l'homme avec l'état de société. Mais cette vérité désolante, de laquelle Hobbes avait abusé pour vanter le calme du despotisme , et Rousseau pour célébrer l'indépendance de la vie sauvage , le véritable philosophe en fait naître la nécessité salutaire des lois , qui sont un armistice entre les États, et un traité de paix perpétuel pour les citoyens.
La première loi sera l'existence d'un gouvernement.
1 Voir à la fin de Y Éloge, note K.
Le gouvernement le plus convenable à chaque peuple est le plus conforme à la nature; et, comme la durer prouve la convenance, cette maxime si libre est un gage de repos. Le philosophe admet tous 1rs pouvoirs, et conçoit tous les systèmes politiques. L'Esprit des Lois est comme ce temple romain qui donnait l'hospitalité à tous les dieux du monde idolâtre.
Mlles seront sans doute retracées avec complaisance , ces belles institutions de la Grèce, où chaque homme se croyait libre, parce qu'il concourait à gouverner les autres; mais elles paraîtront nées de tant d'heureux hasards, limitées par tant de conditions, achetées par tant d'efforts et même d'injustices, que l'admiration nous préservera de l'exemple.
Suivant la méthode des anciens législateurs, Montesquieu placera l'éducation à la hase de l'édifice social ; et cette vérité expliquera les républiques anciennes et les monarchies , en montrant d'un côté cette éducation unique et dominante par ses singularités mêmes, qui prenait le citoyen au berceau pour lui imprimer les sentiments et les opinions de toute sa vie; et, d'une part, ces deux éducations contradictoires, où l'homme oublie les principes qu'avait reçus l'enfant, où les idées du monde doivent remplacer les leçons de l'école; première dillerence dont les suites se conservent partout; qui, donnant aux anciens plus d'indépendance politique, leur imposait plus d'assujettissement personnel , et substituait la gêne des coutumes à celle de l'autorité; comme si les hommes avaient toujours besoin d'obéir, comme si la liberté elle-même n'était qu'une certaine forme d'obéissance. De là naîtra cette vertu ' que Montesquieu réser-
1 On a beaucoup attaqué cette vertu que Montesquieu donnait pour attribut aux républiques. II est manifeste qu'il s'agit moins ici
vait exclusivement pour les républiques, et que l'on peut définir X amour de la modération et de l'égalité : vertu peu durable par sa perfection même , vertu qui doit être protégée par une foule de lois politiques , morales et domestiques ; qui ne peut se développer, si elle n'existe dans la racine des mœurs; qui ne peut animer l'État , si elle ne sort de chaque famille ; et qui , formée de deux éléments presque inconciliables , se détruit rapidement, et fait place , soit à la fureur de l'égalité démocratique , soit au despotisme multiplié de l'aristocratie, soit au despotisme simple et terrible d'un chef militaire.
Ainsi les lois sont une des causes de l'histoire des peuples, et la forme de chaque gouvernement est la raison des lois. Cette vérité , manifeste à l'égard des lois politiques, se montre dans le caractère et l'application des lois criminelles et civiles ; le petit nombre ou la multiplicité des lois, la proportion des peines, Fa forme des tribunaux, la rigueur légale, ou la liberté des jugements, tout est sous l'influence du principe de chaque gouvernement. Telle est l'influence de ces principes , qu'ils agissent sur les choses les plus immuables , les droits et les crimes des hommes. Les républiques énervent les lois criminelles, parce qu'enfin les coupables sont des hommes libres , et qu'il n'y aurait personne pour leur faire grâce. Les despotes se font législateurs, juges et quelquefois
de la vertu morale que d'une vertu politique, dans laquelle il entre cependant plusieurs vertus privées. C'est le principe que Bossueta reconnu et défini sous un autre nom d'une manière admirable. « Le « mot de civilité ne signifiait pas seulement parmi les Grecs la dou-. « ceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes sociables. « L'homme civil n'était qu'un bon citoyen qui se regarde toujours « comme membre de l'État, qui se laisse conduire par les lois, et « conspire avec elles au bien public, sans rien entreprendre sur « personne. »
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bourreaux. La monarchie place trou degrés entre le coupable et la peine : la précision de la loi, l'indépendance «1rs jugea, et la démence «lu souverain. La principe «le chaque gouvernement s'altère el se détruit par la perte des lois civiles qui le soutenaient. La république, où la législation est toute morale, périt par la ruine des mœure; les mœurs, par l'agrandissement de l'État. La monarchie, fondée sur l'honneur, se corrompt par la servitude el l'intérêt, les deux plus grands ennemis de l'honneur. Le despotisme n'a d'autre corruption que l'excès de sa puissance. A force d'avoir perfectionné la terreur, principe de -"ii pouvoir, il est détruit par elle.
Quand on a considéré ces trois gouvernements qui se partagent le monde, il faut les voir dans leurs rapports mutuels, la paix, la guerre et la conquête. C'est ici que Montesquieu unit la politique la plus haute à cette justice qui paraît sublime, lorsqu'elle s'applique aux intérêts des peuples avec la même simplicité qu'aux intérêts privés. La guerre et les conquérants, ce funeste et incorrigible désordre des sociétés humaines, passent sous les yeux du législateur, qui comprend que les lois ne furent jamais dan- un plus grand péril, et qui veut qu'elles soient assez fortes pour résister à la victoire. Cependant il reconnaît des conquérants qui ont stipulé pour le genre humain. Entendez-le parler d'Alexandre : il découvre de nouveau! points de vue dans une grandeur si anciennement admirée; par la plus difficile de toutes les épreuves, il décompose la gloire et le génie de son héros, de manière qu'un semblable éloge ajoute quelque chose à l'idée que donne le nom même d'Alexandre.
Ces lois que Montesquieu conserve et fait prévaloir jusqu'au milieu delà conquête, il les suit bientôt dans leur plus noble application, dans celle qui dépend le plus des pays et des peuples, la liberté politique et la liberté
sociale. La liberté ! c'est pour elle qu'écrivait Montesquieu ; c'est elle qu'il cherchait, sans la nommer toujours. La liberté ! mère des lois comme la justice elle-même. La liberté ! la justice ! chacune d'elles n'existe qu'en s'unissant à l'autre. Qu'on les sépare, l'une se détruit par ses fureurs, l'autre est dégradée par son esclavage.
Mais ce n'est pas en vain que l'observateur impartial a distingué la liberté sous deux formes. Quelquefois le citoyen est plus libre que la constitution ne paraît l'être. Quelquefois la liberté qui n'est pas dans l'ordre politique se retrouve dans les lois civiles, ou même dans les mœurs. Tout en réprimant par cette vérité les plaintes et la hardiesse des novateurs, Montesquieu retrace sans détour la véritable théorie de la liberté politique. Elle tient à la distinction de la puissance législative et de la puissance executive; distinction qui, même imparfaitement appliquée par les Romains, fonda toute leur grandeur; distinction admirable que, par le plus singulier contraste, on voit sortir avec une perfection nouvelle des ruines de la féodalité , et qui forme chez un peuple moderne le gouvernement le plus libre, le plus fort , et sans doute le plus durable, puisque les vices y trouvent leur emploi, et que la corruption même en fait partie.
L'existence de ces deux pouvoirs ne suppose pas un égal partage de forces. La puissance executive concourt à la formation des lois , sans que la puissance législative puisse concourir à leur action ; mais aussi la puissance executive, ne gardant pour elle que ce qui tient au gouvernement et au droit politique , abandonne l'application du droit civil aux citoyens eux-mêmes, parce que le pouvoir judiciaire doit être le pouvoir neutre de la société, parce que dans l'État tout doit être dépendant du souverain, excepté la justice.
Par quelle admirable analyse de la constitution anglaise
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Montesquieu n'a-t-il pas étendu et détaillé ces vérités premières? Mais, lorsque la liberté manque à l'institution politique, il la cherche dans les lois et dans les coutumes, où elle se réfugie quelquefois comme un dieu inconnu, ignoré du peuple qu'il protège. Législateur pour ton- les États, Montesquieu montre ce qui serait esclavage dans l'esclavage même, ce qui est liberté dans la monarchie la plus absolue. Sur le degré de liberté se mesure la richesse de l'État. Plus un peuple est libre, plus il peut supporter la grandeur des impôts. 11 lui semble que chaque jour il paye la liberté, à mesure qu'il est enrichi par elle ' ; plus un peuple est libre, plus l'impôt doit être égal et indirect, pour ménager à la fois son orgueil et sa liberté.
Une puissance qui n'influe pas moins que la liberté sur les luis, ou plutôt qui influe sur la liberté même, c'est le climat. Montesquieu prétend-il assujettir les peuples à une sorte de fatalité, lorsqu'il reconnaît cet ascendant impérieux de la température et du sol ? Cette hypothèse ne serait-elle pas démentie par l'histoire ? Le ciel de la Grèce n'a pas changé; et l'esclavage rampe sur la terre de la liberté. Il n'y a plus de Romains dans l'Italie; ce n'est i'as le ciel qui manque; ce sont les lois et les mœurs. Triste et irrécusable exemple qui, sans détruire l'opinion de Montesquieu, prouve seulement la force des divers principes qu'il avait reconnus, et nous atteste quel concours de faits et d'institutions est nécessaire pour former et pour maintenir un peuple libre. On ne saurait nier, en effet, l'influence particulière du climat sur le plus grand scandale de l'injustice humaine, l'esclavage domes-
1 Ce que Tacite disait de la servitude des Bretons, Biïtannia servitulon siunn quotidic pascit, on peut l'appliquer aujourd'hui à la liberté des Anglais.