‹ Discours et mélanges littéraires (volume 2)Chapitre 10 sur 31 · I08 ]£LOG · texte numérisé non relu

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Suivant la méthode des anciens législateurs , Montesquieu placera l'éducation à la base dé l'édifice social : et cette vérité expliquera les républiques anciennes et les monarchies , en montrant d'un côté cette éducation unique et dominante par ses singularités même , qui prenait le citoyen au berceau pour lui imprimer les sentiments et les opinions de toute sa vie; et, d'une autre part, ces deux éducations contradictoirjBs , où l'homme oublie les principes qu'avait reçus l'enfant, où les idées du monde doivent remplacer les leçons de l'école : première différence dont les suites se conservent partout; qui, donnant aux: anciens plus d'indépendance politique , leur ixnposait plus d'assujettissement personnel, et substituait la gène des coutumes à celle de l'autorité ; comme si les hommes avaieût toujours besoin d'obéir, comme si la liberté elle-même n'était qu'une certaine forme d'obéissance. De là naîtra cette vertu (5) que Montesquieu réservait exclusivetnent pour les républiques , et que l'on peut définir V amour de la modération et de V égalité : vertu peu durable par sa perfection même, vertu qui doit être protégée par une foule de loi^ politiques , morales et domestiques; qui ne peut se développer, si elle n'existe dans la racine des mœurs, qui ne peut animer l'état, si elle ne sort de chaque famille; et qui, formée de deux éléments presque

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inqonciliables , se détruit rapidement , et fait place , soit à la fureur de l'égalité démocratique, soit au despotisme multiplié de l'aristocratie , soit au despotisme simple et terrible d'un chef militaire. . Ainsi les. lois sont une des causes de l'histoire des peuples, et la forme de chaque gouvernement est la raison des lois. Cette vérité , manifeste à l'égard des lois politiques, se montre dans le ca-* ractère et l'application des lois criminelles et civiles ; le petit nombre ou la multiplicité des lois , la proportion des peines, la forme des tribunaux, la rigueur légale, ou la liberté des jugements, tout est sous l'influence du principe de chaque gouvernement. Telle est l'influence de ces principes , qu'ils agissent sur les choses les plus immuables, les droits et les crimes des hommes. Les républiques énervent les lois criminelles , parce qu'enfin les coupables sont des hommes libres , et qu'il n'y aurait personne pour leur faire grâce. Les despotes se font législateurs, juges, et quelquefois bourreaux. La monarchie place trois degrés entre le coupable et la peine : la précision de la loi, l'indépendance des juges , et la clémence du souverain. Le principe de chaque gouvernement s'altère et se détruit par la perte des lois civiles qui le soutenaient. La république , où la législation est toute morale, périt par la ruine des moeurs ; les mœurs , par l'agrandissement de l'État.

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La monarchie, fondée sur l'honneur, se corrompt par la servitude et l'intérêt, les deux plus grands ennemis de Thonneur. Le despotisme n'a d'autre corruption que l'excès de sa puissance. A force d'avoir perfectionné la terreur, principe de son pouvoir , il est détruit par elle.

Quand on a considéré ces trois gouvernements , qui se partagent le monde , il faut les voir dans leurs rapports mutuels, la paix, la guerre , et la >conquéte. C'est ici que Montesquieu unit la politique la plus haute à cette justice, qui paraît sublime lorsqu'elle s^applique aux intérêts des peuples avec la même simplicité qu'aux intérêts privés. La guerre et les conquérants, ce funeste et incorrigible désordre des sociétés humaîtles, passent sous les yeux du législateur, qui comprend que les lois ne furent jamais dans un plus grand péril, et qui veut qu'elles soient assez fortis pour résister à la victoire. Cependant il reconnaît des conquérants qui ont stipulé pour le genre humain. Entëndez-le parler d'Alexandre: il découvre de nouveaux points de vue dans une grandeur si anciennement admirée; par la plus difficile de toutes les épreuves , il décompose la gloire et le génie de son héros , de manière qu'un semblable éloge ajoute quelque chose à l'idée que donne le nom même d'Alexandre.

Ces lois , que Montesquieu conserve et fait pré-

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valoir jusqu'au milieu de la conquête , il les suit bientôt daiis leur plus noble application, dans celle qui dépend le plus des pays et des peuples, la liberté politique et la liberté sociale. La liberté ! c'est pour elle qu'écrivait Montesquieu , c'est elle qu'il cherchait, sans la nommer toujours. La liberté ! mère des lois comme la justice elle-même. La liberté! la justice! chacune d'elles n'existe qu'en s'unissant à l'autre. Qu'on les sépare , l'une se détruit par ses fureurs , l'autre est dégradée par son esclavage.

Mais ce n'est pas en vain que l'observateur impartial a distingué la liberté sous deux formes. Quelquefois le citoyen est plus libre que la constitution ne parait l'être. Quelquefois la liberté qui n'est pas dans l'ordre politique se retrouve dans les lois civiles , ou même dans les mœurs. Tout en réprimant par cette vérité les plaintes et la hardiesse des novateurs , Montesquieu retrace sans détour la véritable théorie de la liberté politique. Elle tient à la distinction de la puissance législative et de la puissance executive; distinction qui , même imparfaitement appliquée par les Romains , fonda toute leur grandeur ; distinction admirable que, par le plus singulier contraste, qn voit sortir avec tme perfection nouvelle des ruines de la féodalité, et qui forme chez un peuple moderne le gouvernement le plus libre, le plus fort,

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et saBs doute le plus durable, puisque les vices y trouvent leur emploi , et que la corruption même en fait partie.

L'existence de ces deux pouvoirs ne suppose pas un égal partage de forces. La puissance executive concourt à la formation des lois , sans que la puissance législative puisse concourir à leur action; mais aussi la puissance executive, ne gardant pour elle que ce qui tient au gouvernement et au droit politique , abandonne l'application du droit civil aux citoyens eux-mêmes , parce que le pouvoir judiciaire doit être le pouvoir neutre de la société , parce que dans l'état tout doit être dépendant du souverain, excepté la justice.

Par quelle admirable analyse de la constitution anglaise Montesquieu n'a-t-il pas étendu et détaillé ces vérités premières! Mais, lorsque la liberté manque à l'institution politique, il la cherche dans les lois et dans les coutumes , où elle se réfugie quelquefois comme un dieu inconnu, ignoré* du peuple qu'il protège. Législateur pour tous les états , Montesquieu montre ce qui serait esclavage dans l'esclavage même , ce qui est liberté dans la monarchie la plus absolue. Sur le degré de liberté se mesure la richesse de l'État. Plus un peuple est libre , plus il peut supporter la grandeur des impôts. Il lui semble que chaque jour il paie la liberté , à mesure qu'il est enrichi par

eile * ; plus un peuple est libre , plus l'impôt doit être égal et indirect, pour ménager à la fois son orgueil et sa liberté.

Une puissance qui n'influe pas moins que la liberté sur les lois, ou plutôt qui influe sur la liberté même ^ c'est le climat. Montesquieu pré* tend-il assujettir les peuples à une sorte de &ta* lité , lorsqu'il reconnut cet ascendant impérieux de la température et du sol ? Cette hypotbèse ne serait-elle pas démentie par l'histoire? Le ciel de la Grèce n'a pas changé ; et l'esclavage rampe sur la terre de la liberté. Il n'y a plus de Romains dans l'Italie ; ce n'est pas le ciel qui manque ; ce sont les lois et les moeurs. Triste et irrécusable exemple qui , sans détruire l'opinion de Montesquieu , prouve seulement la force des divers principes qu'il avait reconnus, et nous atteste quel concours de faits et d'institutions est nécessaire pour former et pour maintenir un peuple libre ! On ne saurait nier, en effet , l'influence particulière du climat sur le plus grand scandale de l'injustice humaine, l'esclavage domestique. C'est sous ce rapport que. le législateur examine une question qui ne pouvait être étrangère à F Esprit

* Ce que Tacite disait de la servitqde des Bretons , Britantiia seruiiutem suam quotidle émit, quotidie pascit, on peut Tappliquer aujonrdlini à la liberté des Anglais.

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des Lois y puisque les lois modifiées par les vices de la société qu'elles répriment sont devenues quelquefois la science du juste dans l'injustice nléme> l'art d'observer un certain droit, une certaine mesure dans la violation métne du droit naturel. Cet esclavage , dont Montesquieu s'indi-» gnaft; en la discutant, lui paratt si odieux^ qu'il l'impute tout entier au despotisme de l'Orient *^ et le déclare incompatible avec la constitulioti d'uh état libre , oubliant que toutes les démocraties de la Grèce avaient pris la servitude domestique pour base de l'indépendance sociale. Lé caprice d'un sculpteur a fait porter par des esclaves la statue d'un grand roi, dont l'Europe accusa l'orgueilleuse prospérité* C'est dans la Grèce, dans Rome, qiie la statue de la liberté pesait tout entière sur les esclaves courbés et tremblants. Tant il est vrai que rieh ne peut être extrême sans être injuste , et que l'excessive li* berté, par sa nature même, a besoin, pour être servie , d'un excessif esclavage !

De l'influence du climat Montesquieu voit nai-

* Dans la démocratie , où tout le monde est égal , et dans l'aristocratie , où les lois doivent faire leurs efforts pour que tout le monde soit aussi égal que la natove du gouyemement peut le permettre^ des esclaves sont contre l'esprit de la constitution. Ds ne servent qu'à donner aux citoyens une puissance et un luxe qu'ils ne doivent point avoir. Esprit tfes Lois , liv. XV, chap. i.

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tre une autre servitsude quHl avait déjà désignée , celle de l'invasion et de la conquête* Ainsi les diverses parties de ce vaste ouvrage se touchent et se mêlent : mais chacune d'elles est traitée avec cette grandeur de vues générales qui ^louit la pensée , et ce choix infini de détails que l'analyse ne peut essayer d'atteindre; science d'observer qui devient une création de pensées, puisque chaque fait indiqué par l'auteur présente une idée qui forme elle-même partie d'un système de gouvernement 9 comme tous les gouvernements avec leurs effets et leurs causes entrent dans l'histoire générale des lois. Si dans ce labyrinthe le fil se brise quelquefois, jamais le flambeau ne s'éteint ; le philosophe avance et se fait jour à travers les obstacles qu'il amasse et les routes qu'il semble confondre , jusqu'au moment où la lunlière d'une seule idée vient rétablir l'ordre partout.

Quoique les lois agissent sur les mœurs , elles en dépendent. Ainsi Montesquieu corrige toujours par quelque vérité nouvelle une première pensée, qui ne paraissait excessive que parce qu'on la voyait seule. La nature et le climat dominent presque exclusivement les peuples sauvages ; les peuples civilisés obéissent aux, influences morales. La plus invincible de toutes, c'est l'esprit général d'une nation; il n'est au pouvoir de

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personne de le changer ; il agit sur ceux qui voudraient le méconnaître : il fait les lois , ou les rend inutiles ; les lois ne peuvent l'attaquer, parce que ce sont deux puissances d'une nature diverse. Il ne peut être modifié que par le temps et l'exemple : il échappe ou résiste à tout le reste.

Ge que la morale réprouve n'est pas toujours un vice politique. Il y a des défauts que le législateur doit ménager^ comme d'heureux accidents de la nature. La vanité, si flexible quand on la flatte; la vanité, qui s'enchaîne par les triomphes qu'elle obtient ; la vanité , de toutes les passions la plus irritable et la plus facile à satisfaire, est un excellent ressort pour le gouvernement. L'orgueil varie dans ses effets , suivant qu'il tient au caractère seul , ou qu'il est secondé par la dignité des institutions. Chez l'Espagnol , il est le plus grand ennemi de l'activité sociale , et ne pro([uit qu'une superbe insouciance. Chez l'Anglais , il devient le patriotisme même. Cette Angleterre, dont Montesquieu avait analysé l'admirable constitution , lui présente un nouvel aspect dans les mœurs de ses habitants , qui sont une partie de leur liberté. De la même main dont il décrit ces antiques nations de la Chine , esclaves de leurs manières comme un peuple libre doit l'être de ses lois , liées par leurs usages comme par autant de fils innombrables qui les attachent au despo-

tisme , mais qui arrêtent et envelo{>pent la conquête , il peint les mœurs , les coutumes , les passions et les vices particuliers d'un peuple libre , où la liberté est invincible , parce qu'elle est partout ; originale et sublime peinture , daçs laquelle les faits , paraissant l'inévitable conséquence des principes , sortent de la pensée de Fauteur, autant que de la vérité de l'histoire !

Le lien de tous les peuples , c'est le commerce. En multipliant les relations , les besoins et les vices , il exige plus, de lois que n'en produit le principe même du gouvernement. Tout à la. fois instrument et gage de liberté , il est repoussé ou envahi par le despotisme ; il se développe sous l'abri des monarchies ; il anime , il soutient les états libres; et, par un contraste bizarre, il fait aujourd'hui sortir de l'intérêt tous les sacrifices que l'antiquité demandait à la vertu. Les révolutions du commerce, qui tiennent à celles du monde; la navigation, qui a civilisé et agrandi l'univers; l'argent , signe de la civilisation et premier ressort des états modernes : voilà les points de vue qui s'ouvrent au législateur. Il semble que son génie , après avoir pénétré d?ins l'intérieur de chaque état , a besoin d'embrasser à la fois tous les temps et tous les lieux ; et , dans l'activité du commerce , il voit d'un seul coup-d'oèil le mouvement du genre humain.

La population décroît et s'augmente dans un rapport nécessaire avec les institutions politi* ques y de manière que les moeurs paraissent aussi puissantes que la nature même sur la durée des peuples. Ce nouveau sujet enferme de grandes questions : le mariage , fondement de la société ; l'immoralité , destructive comme la guerre. Là se présente un des exemples les plus tristes de l'histoire : c'est l'effort impuis$ant de la législation contre le vice d'un mauvais' gouvernement et d'une société corrompue. Malgi:é les lois , l'empire romain dépeuplé mourait de langu^ir. Sin* gulière destinée ! Là sublimité contemplative du diristianisme vient accomplir l'ouvrage com* mencé par la corruptipn# La piété des empereurs abolit les lois prudentes d'Auguste ; et la race romaine , à demi détruite, achève de disparaître dans les solitudes de la Xhâ^aïde , et dans les monastères de Constantin , commie pour effacer la trace desantiques oppresseurs de la terre , comme pour marquer le triomphe du christianismje par le renouvellement des peuples et le rajeunissement du monde.

Ainsi, le législateur est conduit ^'examiner cette puissante et suprême influence des religions. £n calculant les rapports de chaque croyance avec le génie de chaque pays , l'erreur même lui paraît quelquefois plus appropriée à la nature de

rhonune ; ipai& égalemeat oonvamem quQ I4 v^rit? ne peut se moatrer sans éti*e bieniaiaaiite , i\ no^s fait voir* la religion chrétienne qui , ma^lfffé h grandeur de tempire et le vice ^ cJwkaf.% e/^péche ie despotisme de^ s'étakir efk Ethiopie , etpmie au mûieud» rjljnque k^ mmw^. de {Mwope^j^ ses his. Cette religion que, daQS la vivacité 4^ M jeui^ea^e , et dana la politique légère de 9QA pr^-' mier ouvrage > il avait trop peu res|)keç^ » p^r ^ut dans PEspnt des Lois il 1^ célébra et la révère^ C'est que maintenant il veut construire l'édifice sbeial , et qu'il a besoin d^une eoloune pour le soutenir. Sa pepsée s'est figrandie cçinme sa tâche ; s'il combat les sophismes d'un incrédule fai^i^i^ > la calomnie qu'il repousse avant toutses les autres y c'est l'idée que la religion db^étieone p'c^t p^ propre à former des citoyeip^s. H croyait , au contraire, qu'elle était particulièremeut la prqtectrice des mouarchies tempérées ; il la couçevait » il W voulait amf e de la Uhepté comine d^s IqIs , a'imaginant pas sans doute que ce. qu'il y a de plus nQl)le, de plus grand sur h terre, puis^^ m9\ s'accorder avec un présent du ciel. I^ religioa, malgré sa sublime prigiue, par l'extrémité qui touche aux choses humaines , doit éprcmyer comme elle des vicissiti^de» et des retQurfiî ; m^is elle eat le premier ^ge de la civili^tiou moderne , qui , en s'umssant à sa d^viue existence

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partage les promesses de sa durée, et semble échapper à la loi commune de la mortalité des empires. •

Ce n'est pas sans un judicieux motif que Montesquieu, en distinguant les lois de tous les pays, avait pris soin aussi de reconnaître et de caractériser toutes les espèces différentes des lois qui régissent une même nation. Telles sont les bornes de la justice, ou plutôt de la prévoyance humaine, que, pour devenir injuste et tyrannique, il lui suffît de sortir un moment du cercle rigoureux qu'elle s'était prescrit Le droit naturel, le droit ecclésiastique, le droit politique, le droit. civil, ne peuvent être substitués l'un à l'autre dans l'application , sans troubler la société par ces lois mêmes qui doivent la maintenir : idée simple et grande qui prouve que la nature des choses est plus forte encore que les lois , ou plutôt que les lois ne sont fortes qu'autant qu'elles s^ conforment et la reproduisent. Ce principe , d'une immense étendue, explique et condamne toutes les bizarreries de quelques législations barbares , prévient l^ erreurs en indiquant leur source la plus commune , fixe la limite du pouvoir religieux et arrête ses usurpations par sa nature même : mais , avant tout , il donne une garantie à la société entière , en ne souârant pas que le droit politique soit juge des citoyens , et que les intérêts privés

puissent jamais craindre une autre puissance que le droit civil ; avantage qui est au fond ce que la liberté n^éme renferme de meilleur, mais aussi ce qu'elle seule peut irrévocablement assurer.

Il restait à fixer les conditions générales et nécessaires de la loi , à montrer ce qu'elle doit être dans la volonté du législateur et dans la forme qu'elle en reçoit ; comment elle peut quelquefois tromper la main qui l'écrit, et revenir contre l'intention de son auteur ; comment elle doit être changée , quand ses motifs n'existent plus ; comment les lois diffèrent quelquefois , malgré leur ressanblance. Montesquieu n'a prescrit qu'une règle pour la composition des lois ; et cette règle renferme tout son ouvrage. L'esprit He modéra tion , dit-il , est celui du législateur. %

En effet , là loi n'est que le supplément de la modération qui manque aux hommes. La loi a tellement besoin d'être impartiale que le législateur lui-même doit l'être , pour ne pas laisser dans son ouvrage l'empreinte de ses passions.

Ces priJHKes généraux, avec quelle érudition pénétrant^montesquieu ne les*a-t-il point appliqués à l'examen d'uiie partie de cette législation romaine , qui a, survécu si long-temps à l'empire qu'elle n'avait pu sauver , et qui , servant de passage entre le monde ancien et le monde moderne , a empêché que , dans le naufrage de la civilisa-

tion, la justice ne vint à périr! Avec une érudi* tion plus étonnante encore , il e^tre ^m& 1q çbf^o^ de ces lois barbares qui avaient epv^i FEuropei , et établi tant d'usages féroces sur Wfii ruiner 4? U sagesse romaine. Comme il le dit lui-mém? ds^ns son langage allégorique» il voit les Iqis fi^odalesî telles qu'zm chêne immense qui s'élève et dqn^ine. Animé d'upe incroyable patiepce^ il creuse jusqu'à ses profondes racines, qui étaient liées à tous les états de l'Europe; raçiQ^^. iQUg^tçmps fortes et vivac^, lors même que le fer ^yià\ abattu ce vaste ombrage j et qu'il ne restait plus qu'un arbre mprt et dépouillé. Daiis^ les ftQUvenirs innombrables de ces antiquités n^tion^le^, on retrouve l'origine et les révolutions de tput ce qui a péri sans retour, et le premier geroie deft institutions nouvelles qui régissent et. sauveront la Franoe. Ce vaste tableau préper^te partout 1^

rois défenseurs du peuple , fortifiés par ^ recçin^

naissance , à mesure qu'iU ?dlégeaient ^on esclavage j et substituant enfin l'unit;é bienfais^.ii.t;e de leur pouvoir à lu multitude d^ft tyraiagfc féodstles. Moutjesquieu a cru dfiYQir ^ sçi psnife d'çntrer dans ce labyrinthe de uq^ moeurs ant;iqu^ ? l'admirateur des lois romaîno^ ne pQuy*it approfondir qu'avec répugnance tnut de çQutUWPs confuses et harb(ar«fi ; mais d^ cet ftbime éta^it sortie la France.

T^l e^% cet immense ouvrage dans lequel Mou* tesquiçu a embrassé le monde, en s'occupant surtout de la France ^ dans lequel il a renfermé les maximes les plus bardies, sans avoir voulu détruire aucune ma^iime établie ; car les change-^ ments achetés par la destruction ne sont pas un titre à la reconnaissance des h(»nmes. Nous n'avons rien à répondre à ceux qui lui reprodient d'avoir séparé la moilarchie du pouvoir absolu. Oui, sans doute , dans cette division célèbre, Montesquieu ménageait une place pour la France; et je lui eu reudrai grâces. Je ne croirai pas que 1 antique France se soit formée sous le despo*tUme , afin de conserver le droit de le haïr. Oui , sans doute, eu fajgsant de l'honneur le principe de la monarchie , Montesquieu a désigné la France. Notre patrie a pu changer ses Icn^^* Ce qu^un td changement a produit de juste et de salutaire appartieut à Montesquieu , çôr çe gmud homme , ' dans l'apologie même du système ancien, cherr cbait à consacrer la liberté légale qui doit animer le système nouveau : quwd il cèlerait les corps intermédiaires de la monarchie , ce n'étaient pas (les privilèges qu'il youlait défendre ; il réclamait des barrières* Ces barrières lui parais;^ient ai dé^ sirables , qu'il les acceptait même squs les formes les plus odieuses , et qu'il remerciait l'inquisition en feveur de la résistance qu'elle opposait au des-

potisme : mais l'esprit de son ouvrage invoque et promet pour l'avenir des sauve-gardes plus légitimes. En répandant les idées d'humanité , de tolérance et de modération dans les peines , il a disposé les peuples à recevoir des gouvernements limités par les lois et l'intérêt public.

Dans la variété de son ouvrage, Montesquieu avait séparé les peuples anciens des peuples modernes, en marquant ces différences insurmontables qui devaient prévenir pour nous l'imitation insensée des républiques anciennes ; mais , par les rapports qu'il reconnaissait entre les peuples modernes , par cet esprit de commerce et d'industrie quHl donnait pour attribut à l'Europe, il avait préparé le système représentatif ^6) , système qui né devait trouver d'obstacle que dans la tyrannie militaire , et qui triomphera , si la civilisation ne périt pas.

Montesquieu avait aperçu, le premier peutêtre , une grande vérité.

a La plupart des peuples de l'Europe sont en- « core gouvernés, par les moeurs ; mais , si par un « long abus de pouvoir, si par une grande conte quête , le despotisme s'établit à un certain point, «.il n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui « tinssent ; et , dans cette belle partie du monde , (( la nature humaine souffrirait, au moins pour « un temps, les insultes qu'on lui fait dans les

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« trois autres. » Que d'instruction dans ces belles et prévoyantes paroles! Elles rendent justice au siècle de nos £ueux ; elles prédisaient ce que nous avons souffert ; elles nous apprennent à user de notre heureuse délivrance. Les mœurs ne gouvernent plus l'Europe, les traditions se sont effacées, les usages ont disparu, l'opinion a tout changé (7). Sur les débris de ces moeurs , de ces coutumes , dont le retour deviendrait la plus difficile de toutes les innovations, et qui ne seraient plus assez puissantes pour tenir la place des lois , il faut donc élever les lois elles-mêmes.

Cette pensée n'a pas été comprise, lorsqu'on voulait tout détruire ; elle avait offensé c&ês. qui voulaient tout conserver. S'il peut arriver un temps où les esprits plus calmes cherchent à relever l'ordre social , n'écouteront-ils pas celui qui ne fut entendu ni par le préjugé ni par la fureur? Le système monarchique expliqué par Montesquieu a changé de forme ; et toutes les idées de ce grand homme , plus fortes qu'une seule de ses opinions, combattent les institutions dont il a défendu l'existence ,' mais qui ne peuvent renaître. Il reste d'autres lois qui ont aussi l'autorité de son génie , lois ^i ne sqnt pas la propriété d'un seul peuple, et qui, modifiées par les téknps et les lieux , serviront désormais de fondeipient à , toute liberté sociale. Oui, sans doute, lorsque

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Montesquieu traçait avec de si fortes couleurs le tableau d'uti peuple libre après tâint de Calamités et de discordes , il instruisait . tôUs les peuples à profiter dé leurs rèrolutious ; et il donnait d'a*^ vance le remède à des maux qu'il n'avait point préparés.

Dans un ouvrage où sont traités les intérêts du genre humain , on craindrait presque de remar^ quer ces beautés qui parlent surtout à l'imagination du lecteur, et servent à la gloire de Técrivain. Et cependant ^ sans compter ce noble et ravissant plaisir qu'elles donnent à la pensée, on doit avouer qu'elles ont rendu plus intéressant et plus populaire te livre qui renferme tant de sérieuses vérités. Il faut reconnaître partout le pouvoir de Téloquence. Vainement l'interprète des lois a-t-il montré que les hommes ne doivent pas se charger des offenses de Dieu, de peur^que, devenant cruels par piété ^ ils ne soient tentés d'ordonner des supplices infinis , comme celui qu'ils prétendent venger. Quelle que soit la sublimité du raisonnement , l'ame n'est pas entraînée , ^ la superstition peut lutter encore ; mai^ lofsqûe, auprès du bûcher de la jeune Israélite , une voix s'élève , et , is'adressant aux persécuteurs , l^r dit , avec une naïveté pleine de force : « Vous voulez que? nous <c soyons chrétiens, et voué ne voulez pas l'être; « si vous ne voulez pas être chrétiens, soyez au

« moinÈ des hommes. » Lorsque cette voix âo*^ quente tinit le Raisonnement au padiétique, el le sublime à la simplicité, on reste frappé de con*victioii et de douleur, et l'on sent que jamais plus beau plaidoyer ne Ait prononcé en faveur de Thu^manité. Montesquieu a compris qu'il avait besoin de i*epôser les jeat , qui suivaient la hauteuir et l'immensité de son vol dans les régions d^une poli^ tique abst^aite. Les points d'appui qu'il présente à son lecteur^ c'est Alexandre ou Charlemagne. A ces grands noms, à ces grands sujets, il redevient un moment sublime , pour ranimer l'atten*» tion épuisée par tant de recherches savantes et de pensées profondes ; puis il reprend le style impartial et sévère des lois. Aucun ouvrage ne présente une plus admirable variété; aucun ouvrage n'est plus rempli , plus animé de cette éloquence intérieure qui ne se révèle pirint par l'apprêt des mouvements et des figures , mais qui donne aux pensées la vie et l'immortalité. Le seul reproche qu'on puisse faire à l'auteur, c'est d'avoir quelquefois cherché des diversions trop ingénieuses , comme s'il eût douté de l'intérêt attaché à la seule grandeur de ses pensée».

Faut-il parler de Montesquieu lui-même, lorsque le temps et l'admiration ne peuvent suffire à l'examen de ses écrits ? Que dire des grâces de son esprit à ceux qui ont lu ses ouvrages? La

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simplicité piquante , la malice ingénieuse de ses entretiens ne se retroave-t-elle pas dans la défense qu'il fut obligé d'opposer aux détracteurs de son plus bel ouvrage ? Et toutes ses vertus ne sont-elles pas renfermées dans une anecdote touchante , aussi connue que sa gloire ? Ce qui reste de lui , après les oeuvres de son génie , c'est leur immortelle influence : la reconnaître et la proclamer, ce seroit : moins achever l'éloge de Montesquieu qu'entreprendre le tableau de l'Europe.

Oui, sans doute, ce beau système qui, suivant Montesquieu , fut trouvé dans les bois de la Germanie , appartient à tous les peuples qui sortirent, il y a quinze siècles , de ces forêts , aujourd'hui changées en royaumes florissants. Il est un des plus fermes remparts contre la barbarie; il est la sauve-garde de l'Europe. De grands périls semblaient la menacer ; oti a pu quelquefois être tenté de croire qu'elle touchait à cette époque fatale qui termine les destinées des peuples , et ramène sur la terre de longs intervalles de barbarie, d'où renaît lentement une civilisation nouvelle ; mais cette première terreur se dissipe. L'Europe ne ressemble pas à Fempire romain. Les lumières plus grandes sont aussi plus communes : l'Europe les a distribuées dans l'univers. Partout sont dès <;olonies qui nous renverraient la civilisation que nous leur avons transmise. L'Amérique est peu-

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plêe de nos arts. Nos arts eux-mêmes sont défendus par une invention qui ne leur permet pas de périr : une seule découverte a garanti toutes les autres. La corruption peut s'accroître : le renouvellement du monde paraît impossible. De quel point de la terre partirait la fausse lumière d'une religion nouvelle? Quelle puissance prétendrait nous apporter d'autres idées ? Nous pouvons nous égarer ; mais qui pourrait nous instruire ? Ainsi l'Europe entière suivra la route qu'elle a prise : il surviendra des guerres ; il passera des révolutions ; tous les malheurs sont possibles , excepté la barbarie. Cep^dant on cherchera toujours la liberté par les lois. C'est une conquête que les arts et les lumières de l'Europe rendent inévitable, et qui paraît d'autant plus assurée , que chacun de nos malheurs nous en approche davantage. La France y sera conduite par la sagesse de son roi ; et l'ou^ vrage d'un Français , le livre impérissable de Montesquieu , sera compté parmi les monuments qui doivent la promettre et l'affermir.

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