‹ Discours et mélanges littéraires (volume 2)Chapitre 9 sur 31 · LOG · texte numérisé non relu

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trop étroit ^ avait esquissé des caractères , parce qu'il n'osait peindre des institutions et des peuples. Montesquieu porte plus haut la raillerie. Ses plaisanteries sont la censure d'un gouvernement ou d'une nation. Réunissant ainsi la grandeur des sujets et la frivolité hardie des opinions et du style, il peint encore les Français par sa manière de juger tous les peuples.

L'invention des Lettres Persanes était si facile que l'auteur l'avait dérobée sans scrupule, et même sur un écrivain trop ingénieux pour être oublié. Mais , dans ce cadre vulgaire , avec plus d'esprit que Dufresny , Montesquieu pouvait jeter de la passion et çle l'éloquence ; et quelquefois le génie du législateur se révélait au milieu des témérités du scepticisme et des jeux d'une imagination riante et libre. Le maître de Platon , le précepteur de la sagesse antique , avant de corriger les erreurs des hommes , avait cultivé les arts. Mais la grave antiquité remarqua toujours que les statues des trois Grâces qui sortirent du ciseau de Socrate jeune encore, étaient à demi voilées. Montesquieu n'a point imité cette pudeur. Nous n'oserons pas dire que , préoccupé du soin de retracer les coutumes des peuples , l'auteur des Lettres Persanes se montrait seulement historien et moraliste dans la vive peinture de l'amour oriental; ou, s'il en est ainsi, nous avouerons qu'il

a porté bien loin l'emploi de cet art ingénieux qui soutient l'intérêt de la fiction par la vérité des mœurs. Mais avec quel* charme cette vérité des mœurs ne s'unit-elle pas quelquefois sous sa plume à des images chastes et passionnées ? Un de ces Parsis proscrits sur leur terre natale retrace , avec l'exemple des grandes iujustices de la société corrompue , le tableau de l'amour dans la simplicité des mœurs patriarcales. Le peintre qui reproduit avec tant de force la corruption sans politesse et le grossier despotisme de l'Orient , la corruption spirituelle et raffinée de l'Europe, se plaît à ces images puisées dans les mœurs poétiques de la société primitive.

On peut observer que les plus sérieux philosophes ont cherché dans les rêves de l^ur imagination le dédommagement des tristes connaissances qu'ils avaient acquises sur la vie humaine : comme si , plus on avait étudié ce monde incorrigible , plus on s'élançait vers un autre monde , dont toutes les lois et toute l'histoire sont à la disposition d'un cœur vertueux. Après avoir éprouvé les caprices de la démocratie et ceux du despotisme, après avoir vu dans Athènes des hommes libres souillés par la mort d'un juste , Platon s'occupait , tantôt à rêver l'Atlantide , tantôt à préparer les institutions de sou impraticable république. Tacite , pour se consoler de la pein-

ture trop fidèle de Rome, eitibellissait l'histoire d'une peuplade sauvage , et faisait sortir la sagesse et la vertu de ces forets qui cachaient encore la liberté. Morus et Harrington , dans des jours de fanatisme et de fureur, décrivaient le bonheilr d'un état libre et sans factions , où la plus parfaite sécurité s'unirait à la plus parfaite indépendance. Des illusions plus instructives et plus vraisèmblables ont inspiré à Montesquieu l'é|)isode des Troglodites , de ce peuple si malheureux quand il est insociable , qui passe du crime à la ruine , se renouvelle par les bonnes mœurs, et, trop tôt fatigué de ne devoir sa félicité qu'à lui-même , va chercher dans l'autorité d'un maître un joug moins pesant que la vertu. Ces trois périodes, admirablement choisis , présentent tout le tableau ,de l'histoire du monde. Mais ce qui honore la sagesse de Montesquieu, c'est qu'ils renferment le plus bel éloge de la vie sociale. Tandis que Rpusseau prononce anathéme contre le premier auteur de la société , tandis que , par amour de l'indépendance, il veut arracher les premières bornes qui, posées autour d'un champ , furent le symbole de la justice naissant avec la propriété, Montesquieu fonde le bonheur sur la justice affermissant les droits de chacun , pour l'indépendance de tous. A ses yeux, l'âge de la corruption et du malheur, c'est le moment où l'égoïsme armé se soulève

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contre les lois, où la violence des individus détruit les promesses que la société a faites à se$ membres. L'âge de la liberté, c'est l'âge de la jusr tice présidant au maintien des intérêts civils , à la sainteté des contrats, à l'équité des échanges, à la perfection de la vie sociale, c'est-à-dire au res» pect de tous les droits consacrés par elle. Les images des vertus privées, les douces peintures d'une condition parée de l'innocence, viennent orner le tableau , pour ajouter à cette première leçon qui place dans la vertu des citoyens la force de l'État une autre leçon trop oubliée; c'est que la morale des familles fait les citoyens, et main^ftient ou remplace les lois. Vérités naïves , au-delà desquelles n'auraient pas dû remonter les hardis investigateurs qui, voulant creuser jusqu'aux racines de l'arbre social , l'ont renversé dans l'abîme qu'ils avaient ouvert !

Cette sagesse d'application et de principes que Montesquieu devait porter dans l'histoire des intérêts civils , dans la théorie des lois établies , il Tanhonce , il s'y prépare , pour ainsi dire , par d'ingénieuses allégories; et sa politique romanesque est plus raisonnable et plus attentive à la vérité des choses que la politique sérieuse de beaucoup d'écrivains célèbres. On sent que , dominé par iin esprit juste et observateur, lors même qu'il se livre à des écarts d'imagination , il

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ne peut oublier la réalité des événements et des mœurs qu'il a long-temps étudiées. Veut-il, dans l'épisode des Troglodites, peindre la perfection idéale de la vie humaine , il n'essaie pas , comme Rousseau , d'exagérer l'abrutissante liberté de la vie sauvage : il trace le tableau embelli de l'homme en société ; et ce tableau , malgré l'éclat des couleurs , ressemble à quelques années de bonheur et de vertu que l'on trouverait éparses dans les annales des républiques naissantes ; mais , exï dé» crivant cette vertueuse félicité , il la montre prête à finir ; et cet aveu est le dernier trait ajouté à la /Vraisemblance historique.

Essaie- t-il une seconde peinture du bonheur social, il le fait naître des vertus d'un monarque absolu , fiction qui serait un blasphèmie si Marc* Aurèle n'avait pas régné. Montesquieu écrit le roman ^Arsace et d^Isménie, ou le despotisme Intimé par la vertu , orné des plus puissantes séductions , l'amour et la gloire , se consacre et s'enchaîne au bonheur des humains.

Le de^otisine ? Un législateur a-t-il employé son génie à l'éloge d'une pareille puissance ? Était* ce un caprice de son imagination , un mensonge de sa conscience ? Pour lever ces doutes, il faut rappeler ce désespoir involontaire dans lequel sont tombés de grands et nobles génies , qui , mécontents de l'usage que les hommes faisaient

de leur liberté, leur ont souhaité des maîtres, et ont invoqué contre nos erreurs et nos crimes la terrible protection du pouvoir absolu. Ce vœu s'est rencontré dans les cœurs les plus bienfaisants , comme dans ces atnes austères qui , en ju^ géant l'humanité, semblaient la haïr. Platon (a) , qui s'était si long-temps flatté du projet d'une république parfaite, ne savait plus enfin désirer pour l'espèce humaine qu'ii/i bon tyran aidé dun bon législateur. Quelle injure pour le genre humain qu'un pareil vœu ait pu sortir d'une ame vertueuse, en présence de Sparte, à la vue des côtes de la Perse !

Dans cet ouvrage immortel, que l'on a calomnié comme séditieux , parce que les maux des peuples y sont déplorés, Fénélon admet les monarchies absolues , et se réduit à enchaîner par le charme de la bonté ces rois auxquels il abandonne la puissance illimitée du bien et * du mal. Sésostris n'est qu'un despote, modéré par la justice et l'amour de la gloire; Idoménée n'est qu'un tyran corrigé par le malheur. Croira-t-on , cependant , que l'âme élevée de Fénélon ne conçût rien de préférable à l'usage tempéré du pouvoir absolu ? D'autres écrits de sa main (3) attestent les vœux qu'il formait pour un ordre politique plus conforme à la dignité de l'homme. Mais en attendant la liberté des peuples , il cherchait à mettre dans le cœur du monarque

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les barrières qui n'étaient pas encore dans la loi* Je ne sais si telle était la pensée de Montesquieu , de cet ardent admirateur des vertus antiques. Peutêtre , les yeux attachés sur son siècle et sur la mo* narchie française , voyant le calme naître du pou* voir absolu, il tolérait cette manière de rendre les hommes heureux ; il consentait même à Fembellir j et lui prêtait des prestiges de grandeur, qui manquèrent trop au siècle de Louis XV. Sans doute , lorsque la cause d^ la liberté est eniQn apportée au tribunal dès rois, lorsque, pour conduire les générations éclairées, il ne reste plus que les lois , barrière et soutien du pouvoir légitime, ou la force j instrument passager qui sert à toutes le^ puissances , honneur aux esprits élevés qui demandent que les nations soient associées à leur gouvernement , et concourent à leur propre salùt ! Quel que soit dans l'avenir le succès de ce noble effort, il faut le tenter; car toute autre voie serait impossible ou odieuse. Mais , s'il exista jadis pour nous un ordre politique dans lequel le pouvoir suprême , sans contre-poids et sans résistance , était modéré parl'esprit du siècle et la législation des moeurs , pourquoi les plus grands génies auraient-ils hâté la ruine de ce système , qui n'était point pénible pour l'orgueil tant qu'il était approuvé par l'opinion ? Ceux qui savaient alors mesurer l'étendue des changements une fois com-

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menées , ont quelquefois peut-être reculé devant leurs propres espérances.

Souvenons-nous que le dix-huitième siècle fut particulièrement pour la France Fépoque la plus paisible et la plus heureuse de la civilisation moderne ; et nous croirons que la sagesse ne devait pas s'irriter contre un pouvoir absolu qui s'adoucissait par le bonheur public. En recevant les mœurs et l'esprit de son siècle , . Montesquieu évita cet injuste dédain pour les institutions nationales , cet enthousiasme de l'esprit novateur , qui présageait, da^s l'oisiveté même d'un âge trop heureux , les agitations et les fureurs que renfermait l'avenir. Mais alors même que Montesquieu adoptait et se plaisait à embellir ce gouvernement que bientôt il justifia par des raisonnements, souvent les jeux de son esprit forent contraires aux opinions sur lesquelles ce gouvernement a besoin de s'appuyer.

La monarchie de Louis XIY ne pouvait sub^sister qu'avec les mœurs, les principes, la religion , qui marquèrent le règne de ce prince. Lorsque la corruption et la licence descendirent du trône dans la nation , chaque jour ce pouvoir ab^ solu devint moins juste et moins révéré. Le système politique de Louis XIV était un miracle de nobles illusions , qui pouvaient à peine durer l'es-^ , pace d'un siècle ou la vie même d'un homme^

Mais surtout on ne devait pas espérer d'en prolonger l'influence au profit du pouvoir, lorsqu'elles n'existaient plus au profit des mœurs. Si des écrivains libres et hardis ont préludé par une légère ironie à des attaques plus sérieuses , si la licence de mœurs a conduit à l'avilissement de l'autorité , cette progression était inévitable. En morale, en politique, une chose n'arrive pas précisément parce qu'il s'est rencontré un homme pour l'accomplir, mais il y avait des causes qui la rendaient nécessaire, et devaient la faire sortir de telle ou telle main. Il était impossible que le dixhuitième siècle ne vît pas naître des écrivains animés d'un esprit d'indépendance et de curiosité, de hardis examinateurs de toutes les opinions, d'éloquents contradicteurs de la puissance, des hommes spirituels et moqueurs, qui jugeraient avec plus de liberté que de justice tout ce qu'on avait révéré jusqu'alors (4).

La supériorité même des écrivains du grand siècle poussait leurs successeurs dans ces routes nouvelles , car l'ambition de créer égale dans l'écrivain le besoin de variété qui tourmente et séduit le vulgaire des hommes. Il cherche par les saillies du paradoxe les succès que ne lui promet plus la vérité trop simple ou trop connue ; il depd^uide à la hardiesse, à la licence, au scandale Ifnême , ce que lui refusent la décence et la reli-

gion. Si les vérités morales ne sont pas infinies comme les vérités géométriques , on peut concevoir que le génie , dans sa perpétuelle activité , attaquera quelquefois les premières , tandis qu'il augmente incessamment les autres. Semblable au conquérant qui se précipite plutôt que de s'arrêter, quand il est au terme de la vérité , il s'élance au-delà ; et il égare les hommes plutôt que de renoncer à les conduire.

Vous qui souffrez avec indignation la chute des anciennes maximes , n'accusez pas uniquement les écrivains célèbres dont les opinions hardies ont corrigé quelques erreurs , et mis tant de vé^ rites en problème. Ge^ opinion^ étaient de leur siècle autant que de leur choix ; elles tenaient à cette mobilité générale de la pensée , qui ne permet ni à l'ambition de l'homme supérieur, ni à la curiosité de U foule , de suivre toujours les routes antiques.

Le caractère du dix-huitième siècle , c'est d'avoir mis les idées à la place des croyances : mouvement que Ton devait pressentir , et qu'il né ÊLudrait pas accuser s'il s'était arrêté devant les bornes éternelles de la religion et de là morale. L'esprit humain s'emploie d'abord à maintenir les croyances ; plus tard , fïon activité le porte à les combattre. Les croyances une fois établies ont besoin de rester immuables et entières. On les al-^

tère , en les touchant. Les idées sont pour Thomme un essai continuel d^ sa force , métne dans ses erw reurs. h^s croyances , lorsqu'elles ne sont plus révérées, devieniient importunes par lès sacrifices ou lés vertus qu'elles commandent Les idées n'imposent pas d'aussi pressants devoirs ; elles éclairent, sans retenir. ' RaremeJit elles passent dans les actions , parce qu'elles ne sortent pas de la conscience. Le sophisme les dénature , la violence les falsifie; on les voit céder quelquefois si honteusement et si vite, qu'on s'effraie de la faiblesse morale d'un peuple qui n'aurait que des idées au lieu de vertus.

L'ordre politique se compose aussi de croyances , si l'on peut donner ce nom à toutes les opinions formées par le temps et l'habitude. Le clergé , la noblesse , étaient des croyances , que Montesquieu, dans, sa jeunesse, attaqua par des plaisanteries, et que plus tard il défendit par le raisonnement. Car les grands génies , placés entre le mouvement de leur siècle et leur raison , reviennent quelque-» fois sur sieurs pas , et s'efforcent dé soutenir des institutions dont ils ne conçoivent l'utilité qu'après*les avoir eux-mêmes ébranlées. ,

Cet effet presque inévitable de la réflexion et de la maturité explique la différence qui se' trouve entre Montesquieu soumis à l'influence de $0P; siècle et Montesquieu discutant les lois de'

tous les peuples, entre la frivolité dédaigneuse des Lettres Persanes et la sage impartialité de r Esprit des Lois,

L'influence contemporaine qui se montre dans les opinions de Montesquieu , je la retrouve tout entière dans quelques écrits échappés de sa plume; Les images libres et philosophiques du Temple dç Gnide sont un sacrifice au goût d'un siècle sentencieux et poli. On serait quelquefois teinté , plus que ne l'aurait voulu l'auteur, de croire à la fiction sous laquelle il annonçait son ouvrage^ et d'y reconnaître un de ces élégants sophistes dé la Grèce dégénérée. Mais quelques traits de génie i auxquels ne peut atteindre la médiocrité la plus ingénieuse , préviennent cette méprise , et décèlent la main d'un grand homme.

Il ne faut pas le dissimuler, ces grâces affectées , ces subtils raflSnements qui déparent quelquefois le style de Montesquieu , sont dictés par un système; car les fautes des grands écrivains sont rarement involontaires. En parcourant quelques théories sur le goût esquissées par Montesquieu , on y retrouve une préférence marquée pour cette finesse délicate, pour ces pensées inattendues, ces contrastes brillants qui éblouissent l'esprit. N'oublions pas une pareille censure , pour la gloire même de Montesquieu : car, du milieu de ces petitesses il s'est élevé k la hauteur du génie

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antique. Il semble que ce grand homme, tant qu'il ne traitait pas des sujets dignes de sa pen* sée , se livrait à l'influence de son siècle ; mais , lorsqu'il avait rencontré un sujet égal à ses forces , alors il était libre , il n'appartenait plus qu'à lui , et redevenait simple et naturel , parce qu'il pou* vait montrer toute sa grandeur.

Dégagé des devoirs de la magistrature, livré tout entier à la méditation , seul exercice qui soit digne d'un homme de génie et qui le fortifie en le rendant à lui-même , Montesquieu avait visité les plus célèbres nations modernes, et observé leurs moeurs qui lui expliquaient leurs lois. C'est alors qu'il étend sa pensée sur les peuples an* ciens , et qu'il s'attache de préférence à l'empire romain , qui , seul ayant absorbé l'univers , pouvait représenter à ses yeux l'antiquité tout entière. Depuis deux mille ans , on lisait l'histoire des Romains ; on se racontait les merveilles de leur grandeur. Peut-être l'esprit de l'homme ,' encore plus admirateur que curieux , se plaît - il à contempler les résultats incroyables de causes secrètes qu'il ne cherche pas à connaître. .Le digne historien de la république romaine , Tite-Live , trop frappé de la gloire de sa patrie, avait négligé d'en montrer les ressorts toujours agissants, comme s'il eût craint d'affaiblir le prodige en l'expliquant.

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Tacite , qui , suivant Téloge que lui a donné Montesquieu , abrégeait tout , parce qu'il voyait tout. Tacite n'a pas essayé de voir l'empire romain. Il a borné ses regards à un seul point de cet inunense tableau. Il n'a montré que Rome avilie. Il n'a pas même expliqué cet inconcevable esclavage qui vengeait l'univers ; et, quoiqu'il ait rendu service au genre bumain en augmentant l'horreur de la tyrannie , il a fait un ouvrage audessous du génie qu'il montre dans cet ouvrage même.

Un seul écrivain de l'antiquité, un Grec, regardant l'empire romain qui marchait à la conquête du monde d'un pas rapide et régulier, avait aVerti que ce mouvement était conduit par des ressorts cachés qu'il fallait découvrir. Un homme qui avait porté la force de son génie sur une foule d'études diverses , pour les subordonner à la théologie, et qui semblait , en parcourant toutes les connaissances humaines , les conquérir au profit de la religion, Bossuet examina la grandeur romaine avec cette sagacité et cette hauteur de raison qui le caractérisent; mais, préoccupé d'une pensée dominante , attentif à une seule action dirigée par la Providence , l'origine et l'accomplissement de la foi chrétienne, il ne regarde les Romains euxmêmes , il ne les aperçoit dans l'univers , que comme les aveugles instruments de cette grande

révolution , à laquelle tous les peuples lui paraissent également concourir. Cette pensée, qui l'autorisait, pour ainsi dire, à ne pas expliquer des effets ordonnés d'avance par une volonté irrésistible et suprême , ne l'a pas empêché d'entrer dans les causes agissantes de la grandeur romaine; et telle est pour un homme de génie l'évidence et la réalité de ces causes , que , pouvant tout renvoyer à Dieu dont il interprétait la volonté , Bossuet a cependant tout expliqué par la force des institutions et le génie des hommes.

Montesquieu adopta le plan tracé par Bossuet , et se chargea de le remplir, sans y jeter d'autre intérêt que celui des événements et des caractères. Il y a sans doute plus de grandeur apparente dans la rapide esquisse de Bossuet, qui ne fait des Romains qu'un épisode de l'histoire du monde. Rome se montre plus étonnante dans Montesquieu , qui ne voit qu'elle au milieu de l'univers. Les deux écrivains expliquent sa grandeur et sa chute. L'un a saisi quelques traits primitifs avec une force qui lui donne la gloire de l'invention : l'autre, en réunissant tous les détails, a découvert des causes invisibles jusqu'à lui; il a rassemblé, comparé, opposé les faits avec cette sagacité laborieuse moins admirable qu'une première vue de génie, mais qui donne des résultats plus certains et plus justes. L'un et l'autre ont porté la concision aussi

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loin qu'elle peut aller : car , dans un espace trèscourt, Bossuet a saisi toutes les grandes idées; et Montesquieu n'a oublié aucun fait qui pût donner matière à une peasée. Se hâtant de placer et d'enchaîner une foule de réflexions et de souvenirs ^ il n'a pas un moment pour les affectations du bel esprit et du faux goût; et la brièveté le force à la perfection. Bossuet , plus négligé , se contente d'être quelquefois sublime. Montesquieu, qui , dans son système , donne de l'importance à tous les faits , les exprime tous avec soin ; et son style est aussi achevé que naturel et rapide.

Quelle est l'inspiration qui peut ainsi soutenir et régler la force d'un homme de génie ? C'est une conviction lentement fortifiée par l'étude ; c'est le. sentiment de la vérité découverte. Montesquieu a pénétré tout le génie de la république romaine. Quelle connaissance des mœurs et des lois 1 Les événements se trouvent expliqués par les mœurs ; et les grands hommes naissent de la constitution de l'état. A l'intérêt d'une grandeur toujours croissante il substitue ce triste contraste de la tyrannie recueillant tous les fruits de la gloire. Une nouvelle progression recommence ; celle de l'esclavage précipitant un peuple à sa ruine par tous les degrés de la bassesse. On assiste , avec l'histQrien , à cette longue expiation de la conquête du monde; et les nations vaincues paraissent trop

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Vengées. Si maintenant l'on veut connaître quelle gi*avité , quelle force de raison , Montesquieu avait puisées dans les anciens , pour retracer ces grands événements , on peut comparer son immortel chefd'œuvre aux réflexions trop vantées qu'un écrivain brillant et ingénieux du siècle de Louis XIV écrivit sur le même sujet. On sentira davantage à quelle distance Montesquieu a laissé loin de lui tous les efforts de l'art et du bel esprit dont il avait d'abord dérobé toutes les grâces. Dans la Grandeur et la Décadence des Romains, Montesquieu n'a plus l'empreinte de son siècle ; c'est un ouvrage dont la postérité ne pourrait deviner Pépoque, et où elle ne verrait que le génie du peintre. Tout entier dominé par ses études , l'auteur a pris le génie antique , pour retracer le plus grand spectacle de l'antiquité. Ce génie est mâle , quelquefois mêlé de rudesse : on croit voir une de ces statues retrouvées parmi les ruines, et doiit les formes correctes et sévères étonnent la mollesse de notre goût. Telle est la simplicité où Montesquieu s'élève par Fitiiitation des grands écrivains de Rome. Son ame trouve des expressions courageuses , pour célébrer les résistances et les malheurs de la liberté, les entreprises et les morts héroïques. Il est sublime en parlant de vertus que notre faiblesse moderne peut à peine concevoir. Il devient éloquent à la manière de Brutus.

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Rien n'est plus étonnant et plus rare que ces créations du génie qui semblent ainsi ^transposées d'un siècle s^ l'autre. Montesquieu en a donné plus d'un exemple qui décèle un rapport singulier en-» tre son ame et ces grandes âmes de l'antiquité. Plutarque est le peintre des héros ; Tacite dévoile le cœur des tyrans : mais dans Plutarque ou dans Tacite , est-il une peinture égale à cette révélation du cœur de Sylla se découvrant lui-même avec une orgueilleuse naïveté? Comme œuvre historique , ce morceau est un incomparable mo- . dèle de l'art de pénétrer un^ caractère , et d'y sai-^ sir, à travers la diversité des actions , le principe unique et dominant qui Élisait agir. C'est un supplément à la Grandeur et la Décadence des Homains. U s'est* trouvé des hommes qûi^ ont tierce. tant de puissance sur Jies autres hommes, que leur caractère habilement tracé leomplèté le tableau de leur siècle. Cétait d'abord un heureu:^ trait de vérité de bien saisir et àé lûarquer l'époque où la vie d'un homme pût occuper une si grande place dans l'histoire des Romains. Cette époque est décisive. Montesquieu n'a présenté que. Sylla sur k scène; mais Sylla rappelle Marins , et il prédit César. Rome est désormais moins forte que les grands hommes qu'elle produit : la liberté est perdue ; et Ton découvre dans l'avenir toutes les tyrannies qui naîtront d'un esclavage

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passager, mais une fois souffert. Que dire de cette éloquence extraordinaire, inusitée, qui' tient à Falliance de l'imagination et de la politique , et prodigue à la fois les pensées profondes et les saillies d'enthousiasme; éloquence qui n'est pas celle de Pascal , ni celle de Bossuet , sublime cependant ) et tout animée de ces passions républicaines qui sont les plus éloquentes de toutes^ parce qu'elles mêlent à la grandeur des sentiments la chaleur d'une faction ?

. Ces passions se confondent dans Sylla avec la fureuTr de la doinination; et de cet assemblage bizarre se forme ce sanguinaire et insolent mépris du genre himiain , qui respire dans le dialogue d'Ëucrate et de Sylla. Jamais le dédain n'a été. rendu plus éloquent : il s'agit, en effet, d'un homme qui a dédaigné et, pour ainsi dire, rejeté la servitude des Romains. Cette .pensée , qui semble la plus haute que l'imagination puisse concevoir, est la prelnière que Montesquieu fasse sis^rtir de la bouche de Sylla ; tant il est certain de surpasser encore l'étonnement qu'elle inspire ! ce £ur « crate , dit Sylla , si je ne suis plus en spectacle m à l'univers , c'est la faute des choses hmnaines , « qui ont des bornes , et non pas la mienne. . . , a J'aime à remporter des victoires, à fonder ou ce détruire des états , à faire des ligues , à punir un « usurpateur : mais pour ces minces détails de

« gouvernement, où les génies médiocres ofit tant ce d'avantages , cette lente exécution des lois , cette « discipline d^une milice tranquille, mon ame ne « saurait s'en occuper. » L'ame de Sylla est déjà tout entière dans ces paroles ; et cette ame était plus atroce que- grande. Peut-être Montesquieu a-t-il caché l'horreur du nom de Sylia sous le faste imposant de sa grandeur; peut-» être a- t-il trop secondé cette fatale et stupide illusion des hommes, qui leur fait admirer l'audace, qui les écrase. Sylla paraît plus étonnant par les pensées que lui prête Montesquieu , que par ses actions mêmes. Cette éloquence renouvelle, pour ainsi dire , dans les âmes la te»*reur qu'éprouvèrent les Romains devant leur impitoyable dictateur. Gomment jadis Sylla, chargé de tant de haines , osa-t-il abandonner l'asyle de la tyrannie ,- et , simple citoyen , descendre sur la place publique qu'il avait inondée de sang ? Il vous répondra par un mot > <c J'ai étonné les hommes. » Mais à côté de ce mot si simple et si profond, quelle menaçante peinture de ses victoires , de ses proscriptions ! quelle éloquence! quelle vérité terriblelLe problème est expliqué. On conçoit la puissance et l'impunité de Sylla. Ce merveilleux talent d'expliquer, de peindre et de renouveler l'antiquité , ne paraîtrait pas tout entier, si l'on oubliait un de ces précieux frag-. ments où l'homme supérieur révèle d'autant mieux

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sa force , qu'il la renferme et la resserre dans un espace plus borné ; et Montesquieu ne serait pas le peintre de l'antiquité le plus énergique et le plus vrai , s'il n'avait point retracé cette philosophie stoïcienne , la plus haute conception de l'es-* prit humain , et , parmi les erreurs populaires du paganisme, la seule et la véritable religion des grandes âmes. Quand on aura lu l'hymne sublime que Géanthe le stoïcien adressait à la divinité adorée sous tant de noms divers , au créateur qui a tout fait dans le inonde , excepté le mal qui sort du cœur du méchant; quand on aura médité dans Platon, la résignation du juste condamné; quand on saura par coeur les pensées d'Épictète et le règne de Marc- Aurèle , on devra s'étonner encore du langage retrouvé par Montesquieu dans l'épisode de Lysimaque. Ce spiritualisme altier, ce mépris de la terre , cet orgueil et cette joie de la douleur^ qui rendait les âmes invincibles , qui les rendait heureuses , toutes les grandeurs morales luttant contre la puissance d'Alexandre devenu cruel , Lysimaque réservé par les dieux pour consoler la terre , quelle leçon historique , quels acteurs y et quel intérêt ! Quelques pages ont suffi pour tQut dire et tout peindre.

Cette admiration des grands caractères, cette haine de la tyrannie , que Montesquieu recueillait dans l'étude des anciens , transportées sur les

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teinps modernes, auraient £adt ressortir à nos yeux des âmes élevées auxquelles il n'a manqué que des peintres , et donneraient à notre histoire un caractère de gravité et de morale qu'elle n'a jamais connu. Montesquieu l'avait essayé : il n'a pas achevé l'éloge du maréchal de Berwick , qui méritait d'être peint comme les héros de Plutarr que. Les fragments de ce travail sont une ébauche de Michel -Ange. Il n'a manqué à Montesquieu que de le finir, pour égaler la Vie d'Agricola.

La Vie de Louis XI devait sans doute mieux consacrer encore cette rivalité naturelle de Montesquieu et dé Tacite. Le hasard qui nous en a privés ne peut rien oter à la gloire de son auteur; des titres plus nombreux ne l'auraient pas augmentée. Il n'était pas au pouvoir de Montesquieu lui-même de rendre son nom plus immortel, et d'ajouter quelque chose à la renommée de r Esprit des Lois.

V Esprit des Lois appariât au bout de sa carrière comme le terme de notre admiration et de ses efibrts; et s'il m'est permis, pour célébrer ce* peintre sublime d|e la Grèce et de Rome , d'emprunter une image à l'antiquité, il semble, en suivant le cours et la variété de ses ouvrages, que nous arrivons au dernier monument de son génie par les méipes détours qui conduisaient lentement aux temples des dieux. Nous avons

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d'abord traversé ces riants et heureux bocages^ qui jadis cachaient la demeure sacrée; plus loin^ en étudiant avec Montesquieu les souvenirs de l'histoire , nous avons , pour ainsi dire , rencontré sur notre passage ces statues des grands hommes et des héros , qui occupaient la première enceinte des temples antiques , comme étant l'image de ce qu'il y a de plus noble après les dieux; nous touchons enfin au sanctuaire d'où la sagesse révèle ses oracles. Mais ce dernier trait de Tallégorie ne convient pas aux vérités simples et naturelles annoncées par le législateur français. Montesquieu s'adresse à la raison des peuples ; la simplicité et l'universalité, voilà les deux attributs de son ouvrage. Ils indiquent à la fois la supériorité de son génie et les lumières de son siècle. Montesquieu ne se trouvait pas dans l'heureuse condition de ces anciens législateurs qui donnaient à des peuples incultes et grossiers des institutions toujours suffisantes : il veut apprendre à tous les peuples civilisés à respecter et à perfectionner leurs lois : il ne néglige. pas même les lois des peuples barbares ; il les explique et quelquefois les défend , pour enseigner à toutes les nations une loi plus haute et plus sacrée , la tolérance.

Un grand homme, parmi les talents qu'il développe , est toujours dominé par une.faculté particulière que l'on peut appeler l'instinct de son

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génie. Les lois étaient pour Montesquieu cet objet de préférence où se portait naturellement sa pensée. Il n'a pas cherché dans cette étude un exercice pour le talent d'écrire. Il l'a choisie parce qu'elle était conforme à toutes les vues de son esprit ; il a tenté de l'approfondir, enfin , parce qu'une sorte de prédilection involontaire l'y ramenait sans cesse. C'était l'œuvre de don choix , c'était la méditation de sa vie ; et , malgré les censures de la haine ou de la frivolité, ce fut le plus beau titre de sa gloire. On ^'étonne, d'abord des immenses souvenirs qui remplissent F Esprit des Lois; mais il faut admirer bien plus encore ces divisions ingénieusement arbitraires, qui renferment tant de faits et d'idées dans un ordre exact et régulier. Peut-être au premier abord supposerait-on plus de génie dans un homme qui , sans s'arrêter aux lois positives, tracerait, d'après, les règles de la justice éternelle, un code imaginaire pour le genre humain ; mais cette idée , réalisée par un Anglais célèbre *, est plus extraordinaire que grande. Quoique les lois positives soient quelquefois inconséquentes et bizarres, elles résultent de rapports nécessaires. Leur existence est une preuve de leur utilité relative : les lois que conserve un peuple sont les meilleures qu'il puisse ■ I ■ Il >

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avoir : et la pensée de renouveler sur un seul prin* cipe toutes les législations de la terre serait aussi fausse qu'impraticable; mais les connaître et les discuter, choisir et recommander celles qui honorent le plus l'espèce humaine , voilà le travail qui doit occuper un sage, et qui peut épuiser toute la profondeur du plus vaste génie. Alors la connaissance des lois, appuyée sur l'histoire et sur la politique , s'éloigne également de la science du jurisconsulte et des rêves de rhomme de bien. Les pensées qu'elle £purnit à un digne interprète entrent insensiblement dans le trésor des idées humaines ; et , en modifiant l'esprit d'un peuple , elles produisent de nouveaux rapports , qui dans l'avenir produiront des lois , et changeront en nécessités morales les espérances et les projets d'un génie bienfaisant.

Cependant, quel spectacle présente cette revue de l'univers ! C'est à la fois l'histoire et la morale de la société. Ce sont toutes les nations mortes et vivantes qui passent tour à tour , et donnent le secret de leurs destinées , en montrant les lois qui lés faisaient vivre ou les animent encore; et, de même que la sagesse antique croyait avoir deviné les ressorts du monde matériel , en reconnaissant une céleste intelligence partout répandue , partout communiquée , partout agissante , ainsi le monde moral se trouve expliqué tout entier par

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Factiofi de la loi , providence des sociétés. Interprète et admirateur de Finstinct social , Mont^quieu n'a pas craint d'avouer que l'état de guerre commence pour Thomme avec l'état de société.

Mais cette vérité désolante, de laquelle Hobbes avait abusé pour vanter le calme du despotisme , et Rousseau pour célébrer l'indépendance de la vie sauvage, le véritable philosophe en fait neutre la nécessité salutaire des lois , qui sont un armistice entre les états , et un traité de paix perpétuel pour les citoyens.

La première loi sera l'existence d'un gouvernement. Le gouvernement le plus convenable h chaque peuple est le plus conforme à la nature ; et , comme la durée prouve la convenance , cette paxime si libre est un gage de repos. Le philosophe admet tous les pouvoirs , et conçoit tou$ les systèmes politiques. L'Esprit des Lois est comme ce temple romain qui donnait l'hospitalité à tous les dieux du monde idolâtre.

nies seront sans doute retracées avec complaisance, ces belles institutions de la Grèce, où chaque homme se croyait libre, parce qu'il çoncoiurait à gouverner les autres ; mais elles paraîtront nées de tant d'heureux hasards , limitéies par tant de conditions , achetées par tant d'efforts ^t même d'injustices, que l'admiration nojis préseis yera de l'exemple.

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