‹ Discours et mélanges littéraires (volume 2)Chapitre 13 sur 31 · SUCCÉDANT A M. D£ FONTANES · texte numérisé non relu

SUCCÉDANT A M. D£ FONTANES

ESSÏÊÛRS,

Le soin d'honorer la mémoire des membres que vous perdez est toujours, dans la bouche de leurs successeurs , un hommage rendu à la dignité même des Lettres. Pour moi, c'est aujourd'hui l'accomplissement d'un devoir personnel et sacré. Au moment où vos indulgents suffrages ont daigné me choisir, il m'a semblé que par une insigne bonté vous m'aviez admis à l'honneur de prononcer devant vous l'éloge public d'un bienfaiteur et d'un ami. Je me suis involontairement rappelé cette coutume romaine qui , lorsque la mort avait enlevé quelque célèbre citoyen , noble patron de la jeunesse , autorisait un de ses clients , un de

F©KTANBS.

MarteDiejJ.

Discouns. 143

ses élèves , à déplorer une telle perte du haut de la tribune, sans autre droit pour y monter que le privilège de la reconnaissance , et cette recommandation que laisse après elle une illustre amitié. Je ne puis en effet, messieurs, me rendre compte à moi-même des. faibles titres qui m'ont amené jusqu'à vous; je ne puis jeter les yeux sur lés premiers d^rés de ma carrière peu longue et peu remplie , sans y retrouver partout la main tutélaire et la généreuse amitié de M. de Fontanes. Elle m'accueillit au sortir des écoles publiques , et m'y replaça bien jeune encore dans les fonctions dé l'enseignement : elle encouragea mes premiers essais , et les suivit dans l'épreuve de ces concours littéraires qui m'ont quelquefois attiré vos regards ; elle les protégea de son estime ; elle me protégea long - temps moi-même ; elle m'ho-^ nora toujours.

Et lorsque j'espérais jouir d'une si précieuse bienveillance , lorsque, comparant à la frêle durée de la jeunesse cette maturité pleine de force qui semblait promettre beaucoup d'années à M. de Fontanes , je me confiais au temps et à l'avenir pour lui payer toute ma reconnaissance , il nous est enlevé par un coup soudain ; et je ne pourrai rien pour lui que célébrer son tare talent et son noble cœur par im éloge que vos regrets ont prévenu , et dont sa renommée n'a pas besoin.

l44 DISCOURS.

J'aperçois parmi vous, messieurs , un des plus honorables et des plus fidèles amis de M. de Fon* tanes , celui même qui me présentait , il y a dix ans, à sa bienveillance, et le sort l'a choisi pour me recevoir aujourd'hui près de sa tombe.

La vie de M. de Fontanes , que les événements ont conduit sur le théâtre des grands emplois et de la politique , commença par ce dévouement aux lettres, par ce pur enthousiasme de l'étude, première vocation et dernière préférence des talents faits pour la gloire. Né avec la passion de la poésie , il y fut encouragé , dès l'enfance , par l'exemple d'un fi'ère qui mourut fort jeune, à l'aurore du talent, et dont il aimait dans ses derniers jours à répéter le nom et les vers.

M. de Fontanes sortait d'une famille protestante. Il a lui-mêm^ rappelé cette origine dans un poème de sa jeunesse à la louange du mémorable édit qui rendait aux protestants les droits de famille et de cité : glorieuse réforme , accomplie par le vœu libre et spontané de Louis XVI ! monunlent d'une justice qui devançait les lois ! Les vers de M. de Fontanes couronnés par l'Académie Française étaient dignes d'un si favorable sujet. La philosophie judicieuse et modérée , le respect de la religion , 1^ culte de la gloire et des arts , qui distinguèrent toujours le talent de M. de Fontanes, sont vivement empreints dans cet ouvrage ,

écrit à une époque où la censure amère du passé était facile et populaire. Tout en déplorant la fatale révocation de TÉdit de Nantes , qu'il nomme la grande erreur du siècle de la gloire ^ le jeune poète offrait un éloquent hommage à l'ombre auguste de Louis XIV ; et , en accusant les rigueurs du feux zèle , il célébrait la religion , dont les secours , dit-il dans un beau vers , apportent aux misères humaines

Ce dictame immortel qui fleurit dans les cieux.

Quelques autres essais'déja sortis de la plume de M. de Fontanes avaient tous également annoncé «ette prédilection invariable , ce penchant naturel , qui le conduisaient vers l'école littéraire du siècle de Louis XIV, et ce talent qui méritait d'en perpétuer la gloire. Ces premiers essais d'im jeune homme ignoré parurent au milieu de toutes les recherches du faux goût, et de toutes les prétentions paradoxales, qui marquèrent les heureux et derniers loisirs du dix-huitième siècle , dans cette société tout à la fois curieuse et fatiguée des lettres , qui avait , pour ainsi dire , usé l'esprit comme le bonheur, et que ses lumières et sa frivolité, sa raison et ses vices , tourmentaient du besoin d'une immense nouveauté. Dans cette corruption d'Athènes en décadence , M. de Fontanes excita la surprise par la perfection du goût. I. 10

Se» vers éclatanta de pureté semblaient faits sur le modèle des anciens ou de la nature ; et cette prose éloquente , qui s'est soutenue tant de fois au niveau des plus difficiles occasions et des plus imposants spectacles , M. de Fontanes en posséda le secret , dès qu'il commença d'éèrire , et il en répandit toutes les richesses dans son premier ouvrage, dans le discours d'une maturité si précoce , et d'une élégance vraiment originale , qui précède la traduction de Y Essai sur Vhomme de Pope.

Ainsi, messieurs, dans la double carrière de l'éloquence et de la poésie , s'annonçait, il y a près de quarante ans , un nouvel écrivain , digne de continuer la succession des grands talents , unis-^ sant le goût et l'imagination:, la correction et l'é* cLat, et qui surtout semblait ret;rouver dans ses écrits la langue du dix^-septième siècle^ cette langue noble et pure, précise et sonore,.qne Yoltaire avait entendue dans la vieillesse de Louis XIY, et qu'il avait parlée si long- temps , et sur tant d^ modes divers , à la France trop enchantée par sa voix. Voltaire était descendu dans la tombe, sans avoir d'héritier, et ne laissant après lui d'autre élève que son siècle même : mais la tradition de la licence n'est pas l'héritage du génie; et cet empire des lettres où Voltaire avait régné , qu'il agitait de sa présence , dont il parcourait à la fois

tous les points opposés , parut un moment désert et silencieux après sa mort.

Cependant de grandes renommées soutenaient encore le déclin de la poésie française , et l'enrichissaient de beauté.^ hardies ou brillantes ; mais sans lui rendre la pureté de ses premiers modèles. M. de Fontanes, inspiré par des muses plus sévères , porta le goût classique jusque dans la poésie descriptive , où Tabus du talent est si voisin de sa richesse. Le Verger^ la Forêt de Navarre , r Essai sicr F Astronomie , semblaient moins une imitation complaisante de la nouvelle école , qu'un heureux exemple de précision et de pureté qui lui était offert. Que de beautés en effet , messieurs, dans ces rapides esquisses abrégées par le goût ! Quel art de mêler toujours l'homme à la nature, et d*embellir chaque tableau par la vérité des sentiments , plus rare encore que celle des images ! Le poème sur le Jour des Morts , plein d'une mélancolie religieuse, révéla dans l'ame du jeune poète une autre source d'inspiration, et fit voir que la sévérité du goût n'exclut pas cette heureuse originalité qui naît toujours d'une émotion profonde. Que de promesses de gloire dans un tel début !

Au milieu de cette douce préoccupation , parmi les amusements du monde et le bonheur de l'étude , M. de Fontanes , animé par sa réputation

naissante , et méditant un grand poème , avait à peine touché le terme de la première jeunesse , quand l'approche de nos troubles civils vint saisir tous les esprits , changer et mêler toutes les routes , effacer toutes les traces , et jeter chacun dans les hasards d'une destinée nouvelle. Ces jeux de la littérature et du théâtre, qui faisaient depuis un siècle les principaux événements d'une société paisible, ces académies naguère si puissantes , ces réunions ingénieuses , tous ces travaux d'une civilisation élégante et oisive, tombèrent en un moment devant le terrible intérêt d'une révolution commencée.

A la vue de ce grand désastre social , dont le progrès surprit et enveloppa ceux mêmes qui l'avaient préparé, dans ce mouvement rapide qui emportait tant d'esprits imprévoyants , M. de Fontanes se rangea du parti de la royauté tempérée par les lois ; et il resta fidèle à la puissance opprimée , dans ces temps d'orage où le calcul et la peur trouvent plus sûr de la combattre que de la secourir. 11 consacra ses talents à défendre dans une feuille publique la justice , inséparable de la liberté, et le trône légitime qui les garantissait l'une et l'autre. Associé quelque temps aux Clermont- Tonnerre et aux Lally-ToUendal, il poursuivit cette honorable tâche au milieu des périls et des violences de l'anarchie ; et il ne s'éloigna

de Paris qu'après avoir été témoin de ces crimes qui ne laissent plus au bon citoyen , ni le courage de Fespérance , ni l'utilité du sacrifice.

Mais il avait choisi pour retraite le lieu même qui devait être bientôt le plus affreux théâtre de la proscription et de la guerre civile , cette cité de Lyon , sur laquelle la tyrannie révolutionnaire épuisa son acharnement et la fureur de ses décrets. D'heureux liens de famille avaient fixé M. de Fontanes au milieu des désastres de cette ville , dont les infortunés habitants devinrent ses concitoyens. Après la victoire de la Corwention, lorsque les horreurs du siège fiirent remplacées par les vengeances de la paix , lorsque le nom même de la malheureuse ville fut aboli , et disparut dans la poudre de ses maisons incendiées ; Lyon n'existant déjà plus que pour fournir des victimes , une plainte hardie s'éleva du milieu de ses ruines. Trois hommes de l'aspect le plus sim»* pie et le plus grossier parurent à la barre de la Coriifention , comme les envoyés de la cité pros-^ crite : on redouta moins dans leur bouche l'élo^ quence du malheur et de L'humanité ; on osa les entendre. L'un d'eux prend la parole ; et , dans son accent rude et vulgaire , le discours qu'il prononce , étonnant mélange de pathétique et de fierté , d'élévation et d'adresse , fait passer impunément sous les yeux de l'assemblée tout le spec^

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tacle de ses violences , la saisit d'un trouble in* volontaire , et l'épouvante elle - même des maux qu'elle a faits : on accueille la plainte ; on ordonne l'examen; un frémissement d'émotion s'est prolongé dans toute la séance. Les uns se rappellent en rougissant le paysan du Danube reprochant au sénat la barbarie de ses préteurs; d'autres cherchent déjà quel est le dangereux écrivain , le conspirateur secret , qui a surpris leur pitié , en empruntant l'organe peu suspect de ces envoyés populaires ; ce dangereux écrivain , messieurs , ce conspirateur, c'était M. de Fontanes.

Retenu parmi les ruines de Lyon , il avait inspiré les pétitionnaires ; il avait écrit pour eux ce discours où son talent le trahissait : une nouvelle fuite et de nouveaux dangers furent le prix de cette généreuse imposture aisément découverte. La plainte des Lyonnais et l'émotion de l'assemblée passèrent bientôt ; mais l'humanité avait parlé , le crime avait senti sa honte , et le devoir du bon citoyen était rempli. On aime, messieurs, à s'arrêter sur ce trait d'une honorable vie , et à montrer, par l'exemple d'un honmie dévoué à la monarchie , que l'amour de l'ordre n'est pas une faiblesse d'ame , et qu'il se change en intrépidité contre une tyrannie sanguinaire.

Poursuivi par un arrêt de proscription , M. de Fontanes fut obligé de cacher sa tête jusqu'au

nuHnent où une première lueur de justice et d'humanité vint ranimer la France. Il reparut alors ; et comme oa cherchait, parmi les ruines de la société, à relever quelque apparence d'ordre public , comme la hache de la barbarie s'était arrêtée, et qu'enfin qudLque . chose d'honorable pouvait être impuni , M. de Fontanes retrouva dans sa patrie les égards et l'inviolabilité qui sont dus au talent. On le choisit pour remplir une chaire de littérature dans les écoles qui venaient de se for^ mer. Il futadiois dans l'Institut naissant; et l'éclat de son mérite lui aurait ouvert dès4ors une route facile sous le pronier gouvernaa:ient qui succédait à l'anarchie de la Terreur» Mais ce gouvernement tout empreint des vices de son origine, ce Directoire , qui pesait sur la France de tout le poids de sa faiblesse, insultait trop à l'héritage de Louis XI Y et de Henri lY* M* de Fontanes n'hésita point à le combattre.

La France offrait alors un des spectacles les plus curieux dans l'histoire morale des peuples. La lassitude du crime avait amené dès lois plus douces. Une sorte de trêve ayait suspendu les vengeances civiles : dans cet intervalle , l'ordre social essayait de renaître^ Les maux s'oubliaient rapidement; on se hâtait d'espérer, et de se confier au sol tremblant de la France. Une joie frivole et tumultueuse s'était emparée des âmes ,

comme par rétoimement d'avoir survécu; et l'on cèlerait des fêtes sur les ruines. Ainsi dans les campagnes ravagées par le Vésuve , quand le torrent de flamme a détruit les ouvrages et les habitations des hommes , bientôt la sécurité succède au péril , on se réunit, on se rapproche, et Ton bâtit de nouvelles demeures avec les laves refroidies du Yolcan.

Mais cette renaissance de la société en France manifestait en même temps, messieurs, une grande et salutaire vérité, le retour de tous les sentiments généreux par la seule.force de la conscience publique, la liberté servant elle-même à flétrir les crimes commis en son nom , un pouvoir illégal vaincu par les principes qu'il avait proclamés , et la patrie entière conspirant pour toutes les idées qui rappelaient la monarchie légitime. Une coalition dans les assemblées nationales soutenait cette cause favorisée par le vœu public ; de nombreux écrivains la secondaient de leur courage et de leurs talents : et la France semblait , à mesure qu'elle était rendue à elle-même, se rapprocher de ses rois , et revendiquer à la fois leur pouvoir et sa liberté. M. de Fontanes se distingua'parmi les écrivains qui luttaient pour un but si noble : avec eux il fit retentir ces mots de religion , de justice et d'hmnanité, qui sont mortels à toute injuste puissance; avec eux il proclama le respect

pour la vraie liberté , les droits du malheur , la sainteté des tombeaux ; avec eux il encourut la proscription. Et, quand les déserts de Synamary furent la réponse que le Directoire opposait aux députés de la France, quand les ministres de la religion et les organes des lois furent frappés ensemble , M. de Fontanes , proscrit et dépouillé , subit un exil que partageaient d'illustres citoyens, à coté desquels il a siégé plus tard dans les conseils publics et dans l'Académie.

Une nouvelle révolution dans nos mobiles destinées rouvrit aux victimes du Directoire le chemin de leur patrie : M. de Fontanes se iiâta d'y rentrer. Deux ans d'intervalle avaient changé la France. Un pouvoir oppresseur et méprisé s'était évanoui devant l'éclat d'une fortune nouvelle. L'insupportable horreur, des derniers temps , la fatigue d'une si longue instabilité, l'ascendant de la force, et la dangereuse popularité de la victoire, tout dans ce moment livrait la France au bras puissant assez hardi pour la saisir. Il semblait aux yeux éblouis de la foule qu'on allait conmiencer une époque de réparation et de repos, où la fidélité même ne perdait pas ses espérances. Les proscriptions avaient cessé ; les exilés de toutes les époques revoyaient leur patrie; les bons citoyens étaient tranquilles; les temples étaient rouverts. Plusieurs actes d'une politique habile , quelque bien accom*

1 54 i^iscouas.

pli , beaucoup d'illusions répandues , la dissimulation de Cromwell, et peut-être les promesses de Monck, concouraient à séduire et à calmer la France.

C'est à cette époque mémorable que M. de Fontanes, sur lequel pesait encore une demi-proscription j fut tout à coup tiré de la retraite , pour , prononcer, dans une solennité publique, l'éloge de Washington. Je ne chercherai pas , messieurs , si en célébrant la mémoire de ce vainqueur désintéressé, de ce général soumis aux lois, le consul ambitieux qui s'élevait alors en Fraiice n'avait pas voulu s'envelopper d'uKC gloire étrangère, et couvrir ses desseins sous un faux enthousiasme pour des vertus modestes , qu'il se promettait de ne pas imiter. Quelle que fut cette pensée secrète, la mission de l'orateur était belle; et M. de Fontanes y porta son éloquence et la dignité de son caractère. Tandis que les plus odieux souvenirs étaient encore puissants et armés , il ne craignit pas de les flétrir, en rappelant avec une juste indignation ces pompes barbares et récentes , où ton prodiguait le mépris à de grandes ruines y et la calomnie à des tombeaux. Il peignit avec force et simplicité la grande ame de Washington, héros qui fiit un sage. Il parla dignement des nouveaux et immortels trophées de la France; mais il ne méconnut aucune autre gloire , ni surtout aucune

DisGouas. 1 55

adversité. Dans ce discours , l'éloge même de la puissance devenait un conseil de bien user de la fortune. C'était un nouveau langage , dont la justesse et la dignité semblaient inspirer et marquer par les expressions mêmes ce retour salutaire à toutes les idées sociales y qui fit d'abord l'espoir et la sécurité de la France.

Une telle influence, messieurs, ne sera pas contredite dans cette enceinte , et parmi les hommes qui savent combien les arts de l'esprit tiennent de près à la paix publique, et à la prospérité des empires. De grands troubles civils, en agitant toutes les âmes , en créant des prodiges de crime et d'énergie , en forçant toutes les idées ; en passionnant toutes les paroles, menacent la littérature d'une barbarie presque inévitable, surtout lorsqu'ils succèdent à une époque de civilisation avancée , et de raffinement littéraire. D'heureux talents peuvent naître et briller encore sur ce terrain sillonné par l'orage : mais , dans ces pre-^ miers moments, la langue se corrompt, le na^rel semble vulgaire, la vérité trop faible. Émoussées pii^ les émotions violentes , les âmes perdent cette sensibiUté vive et délicate , qui fait le bon goût dans les lettres ; et le génie n'a plus de règles ni déjuges. Dans ce désordre, qui n'est pas l'originalité , quelle reconnaissance ne méritent pas les écrivains dont l'exemple rappelle les esprits vers

cette élégance judicieuse et noble, inséparable de la civilisation d'un grand peuple !

M. de Fontanes , dans Téloge de Washington , avoit fait entendre une éloquence élevée sans effort, animée sans passions violentes, et toujours fidèle aux sentiments généreux par la double inspiration du goût et de l'honneur : à la même époque , il porta ce beau caractère de style dans quelques autres écrits d'une nature moins grave , mais qui servirent surtout à développer cette influence de raison et de justesse , dont le besoin succédait au désordre des lettres et de la société. Quelques morceaux de littérature, pleins de l'admiration des grands modèles, et qui semblaient écrits sous leur dictée , furent alors une instructive leçon pour l'art de la critique et le talent des écrivains. Ils obtinrent un succès populaire ; tant le goût et la vérité avaient presque le mérite d'une innovation piquante ! Ce succès fut bientôt partagé. Les lettres ont eu depuis vingt ans une époque nouvelle , dont la gloire est la vôtre , messieurs. De grands ouvrages ont paru avec l'empreinte éclatante de l'imagination et de YêÊbquence. Dans la philosophie morale, dans l'histoire , dans la tragédie , des palmes ont été moissonnées. La comédie, qui, grâce à l'un de vous , était restée classique , a mis à profit quelques vices de plus, et s'est élevée souvent jusqu'au naturel.

DISCOURS. iSy

La poésie descriptive a connu la brièveté; et Delille n'a pas épuisé les derniers trésors de l'élégance et de l'harmonie. La science des lois , et les grands spectacles de la nature, ont trouvé d'éloquents interprètes. La critique, en jugeant les autres , s'est instruite elle-même , et vous a donné d'ingénieux et habiles écrivains.. Enfin, messieurs, un goût plus simple , une diction plus vraie , ont généralement animé la littérature.

Placé si haut dans le rang des orateurs et des poètes , M. de Fontanes concourut à cet heureux retour. La sévérité de son goût était d'ailleurs sans intolérance, comme sans jalousie. Enthousiaste du génie littéraire , il aima le talent et le succès des autres. On le vit dès-lors s'empresser d'accueillir de grandes réputations naissantes , et mêler à d'ingénieux conseils des éloges donnés avec joie: on vit son amitié s'accroître par l'illustration de ses amis , autant que par leurs périls , et jouir avec délices de leur gloire, en les défendant eux-mêmes avec courage. Noble caractère, véritablement formé pour les lettres, et rempli de cette générosité qu'elles inspirent! Je ne crains pas , messieurs , de lui rendre cet hommage , au moment où je vais le montrera vos yeux renonçant aux loisirs de l'indépendance littéraire , et jeté dans les engagements du pouvoir et de la politique. Les lettres qu'il honora n'auront jamais à le désavouer.

La réputation de M. de Fontanes l'avait fait élire membre du Corps législatif : il fut nommé président de cette assemblée; et dès-lors îl se trouva placé dans une situation éminente et dif- ^ ficile, en présence du pouvoir qui régissait la France , et qui s'avançait d'un pas rapide à Tunité de l'empire, et à la suprématie illimitée de la conquête.

Est-il besoin de rappeler , ou serait-il possible de taire, quel était ce pouvoir? Que ce soit, messieurs , un juste hommage à Tépoque présente et à la sécurité du trône légitime , de caractériser librement devant un tel auditoire ITionune extraordinaire tombé de si baut. Telle est la profondeur immense de sa chute , qu'il est entré déjà dans la postérité , et qu*exposé , du milieu de cette vie , à l'impartialité de l'histoire, <1 encourt l'espèce d'afifront d'être jugé sans faveur et sans haine par l'univers, que sa gloire désastreuse a si longtemps agité.

Orateur du corps législatif, M. de Fontanes porta souvent la parole au milieu des triomphes du conquérant : son imagination avait été frappée de cette grandeur inattendue , dans l'ordre rapide où elle s'était successivement manifestée sous ses yeux. Des bords du Nil un homme avait reparu , déjà célèbre par de grands succès dans les combats, illustré même par les revers d'une expédi-

iMSGauRs. I Sg

tion lointaine et menreilleuse , habile à tromper comme à vaincre , et jetant sur son retour fugitif tout l'éclat d'une heureuse témérité. Sa jeunesse et son audace semblaient lui donner l'avenir* Ce hixe militaire de l'Orient qu'il ramenait avec lui comme un trophée, ces drapeaux déchirés et vainqueurs, ces soldats qui avaient subjugé l'Italie , et triomphé sur le Tbabor et au pied des Pyramides, toute cette gloire de la France, qu'il appelait sa gloire , répandait autour de son nom un prestige trop dangereux chez un homme si confiant et si brave. Il avait rencontré , il avait saisi le plus heureux prétexte pour le pouvoir absolu , de longs désordres à réparer. Son ardente activité embrassait tout , pour tout envahir. Génie corrupteur, il avait cependant rét^li les autels ; fiineste génie , élevé par la guerre , et devant tomber par la guerre , il avait péné.tré d'un coup-d'oeil l'importanee du rôle de législateur. Il s'en était rapidement emparé dans l'intervalle de deux victoires ; et- dès-lors^ au bruit des armes , il allait exhausser son despotisme sur les bases de la société quHl avait raffermies. On n'apercevait encore que le retour de l'ordre et l'espérance de la paix. Les maux de l'ambition , l'onéreuse tyrannie d?une guerre éternelle , le mépris calculé du sang français , Foppression de tous les droits publics, se développèrent plus lentement, comme

l6o DISCOURS. ^

de fatales conséquences qu'enfermait l'usurpation , mais qu'elle n'avait pas d'abord annoncées.

£t cependant, messieurs , quatre années s'écoulèrent à peine , qu'un grand <^rime vint souiller cette puissance nouvelle , et marquer d'une tache ineffaçable le diadème qu^elle se hâtait de saisir. Ah ! si de tyranniques entraves n'avaient pas pesé dès-lors sur les députés de la France, quelque voix se serait élevée, sans doute, pour accuser cet odieux attentat! L'homme qui avait osé le commettre n'hésita point à solliciter l'approbation d'une assemblée qu'il tenait asservie ; et cher^ chant, pour ainsi dire, à étouffer dans une insolente publicité l'horreur du crime qu'il aurait voulu se cacher à lui-même , il en fit donner solennellement avis à la chambre, parmi d'autres conmiunications politiques.

En recevant cet étonnant message , M. de Fontanes , sur le seul point où la puissance coupable attendait une réponse, garda un silence sévère, image de la stupeur et de la consternation de la France. Mais une de ces fraudes auxquelles la force même s'abaisse quand elle est injuste lui offiit bientôt l'occasion d'un désaveu plus expressif. Dans la publication légale d'un discours qui suivit de près le funeste événement , on altéra les paroles de l'orateur, on lui prêta une expression douteuse, qui pouvait paraître une lâche

DISCOURS. l6l

excuse. Peut-on oublier quelle fut alors Tardente réclamation de M. de Fontanes, sa persévérance à faire rétablir les vraies paroles qu'il avait prononcées, et enfin, messieurs, Tinjurieux errata que fut obligée de subir cette orgueilleuse grandeur, devant laquelle s'inclinait et ce taisait l'Europe? Non , messieurs, que , par ce récit, je prétende louer M., de Fontanes : il n'avait satisfsiit qu'au devoir exact de l'bonnéte homme ; mais ce devoir rempli absout noblement beaucoup de louanges données en d'autres temps à l'éclat de la victoire , aux travaux commencés de la paix , et à l'espérance du bien public.

Ces louanges mêmes , vous le savez , furent toujours tempérées par de généreux conseils : et l'art de l'orateur semblait ennoblir jusqu'aux ménagements qui servaient à rendre la vérité plus utile en la rendant plus tolérable au vainqueur. Les étonnants succès d'une fortune qui croissait en prodiges comme en injustices, les impérieuses défiances d'un pouvoir qui croissait en tyrannie , n'altérèrent pas cette dignité de la parole: et, lorsque la conquête enveloppait chaque année de nouveaux états , lorsque la fortune de la guerre partageait les trônes aux lieutenants du nouveau César ; lorsque l'Europe voyait avec effroi s'avancer sur elle cette dictât ure^heureusement impossible, puisqu'elle s'est brisée dans la main d'un I. II

1 6ll DISCOURS.

si hardi capitaine, appuyée sur une si grande nation ; alors , messieurs , M. de Fontanes ramenait avec plu&i de persuasion et de force les idées de modération et de justice ; alors il plaignait les grandeurs déchues , les dynasties dépouillées ; et ses éloquentes paroles devenaient, par leur générosité seule^ , une censure de l'orgueilleux abus de la victoire. Quand , du milieu de ces palais où Louis XIV, vainqueur aussi , avait £aiit admirer à l'Europe sa magnanime politesse , un homme trop enivré du succès pour bien sentir la gloire , outrageant la majesté du trône, de l'infortune et de la beauté , calomniait la reine de Prusse par de lâches injures dont s'indignait la France, M. de Fontanes , interprète du sentiment public , devant l'orgueil de l'usurpation et de la conquête , releva les images abattues de la royauté malheureuse , et rendit un éclatant honneur à ces droits antiques et sacrés qui ne dépendent pas d'une journée militaire , et ne peuvent être abolis par la victoire.

En gardant ce juste respect aux rois vaincus par nos armes , M. de Fontanes , dans plusieurs occasions , ne défendit pas avec moins de noblesse la dignité du Corps législatif, dont chaque triom* phe nouveau resserrait aussi les chaînes. Je ne parle que de la dignité , messieurs ; car, depuis long-temps, la liberté» n'était plus. La jalousie du pouvoir s'augmentant chaque jour, elle en vint

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jusqu'à contester au Corps législatif le titre qu'il portait , et à déclarer que le<( députés de k France ^ sans mission et sans droit, n'occupaient que le quatrième rang dans les conseils du souverain. La réponse de M. de Fontanes est remarquable, messieurs , et ne sera pas oubliée par l'histoire. Après l'avoir prononcée » il ne garda pas long-t^mps le privilège de parler au nom des représentants de la nation ; mais du moins il n'avait pas laissé avilir dans se^ mains le faible et dernier simulacre de ces libertés publiques qui , plus tard , ranimées par l'excès de nos malheurs , devaient dans la même assemblée retrouver des voix généreuses pour avertir le despotisme de ses dernières fautes, et commencer le salut de la France.

M. de Fontanes, dont le rare talent inspirait l'estime lors même qu'il pouvait déplaire, avait été appelé à la direction suprême de l'enseignement par un pouvoir qui savait habilement employer des hommes honorables , dans l'intérêt de sa grandeur. Je ne serai démenti par personne , en disant , messieurs , que ce choix parut alors à tous les pères de famille un heureux événement. M. de Fontanes avait une tache consolante et laborieuse : beaucoup de mal à prévenir, beaucoup de mal à réparer. Que d'ordres rigoureux n'a-t-il pas adoucis! quelle autorité salutaire n'a-t^il pas exercée ! Cette unité despotique qui enlevait les

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enfants à leurs familles, cet envahissement des esprits par l'éducation , furent heureusement corrigés sous la main prudente et paternelle de M. de Fontanes.

L'Université naissante reçut dans ses premières dignités académiques une réunion d'hommes distihgués, dont la plupart, messieurs, appartiennent à vos rangs. M. de Fontanes ne fit ou ne désigna que des choix estimables ; il en arracha quelques-uns : le dernier chef de l'école religieuse qu'illustra Fénélon fut appelé dans le conseil de l'Université; il y retrouva le peintre élégant et fidèle de Fénélon , et l'éloquent auteur de V Essai sur le Divorce. Des noms éminents dans les sciences naturelles et mathématiques , des hommes distingués par la connaissance des lois , des écrivains célèbres, y représentaient toutes les parties de l'enseignement.

A la même époque commencèrent, sous l'inspiration de M. de Fontanes, ces. cours publics si favorables à la jeunesse, et où les sciences , la philosophie , l'érudition classique , se glorifient d'avoir de dignes interprètes et de studieux élèves. De nouvelles chaires furent fondées ; M. de Fontanes y nomma Delille , et le brillant historien du XVIII® siècle. Attentif à recueillir les «âges traditions des anciennes écoles , il remit aux mains de l'expérience , et il surveilla lui-même cette école

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Normale, d'où sont sortis tant de jeunes talentsetde maîtres habiles , espoir de l'enseignement public.

Enfin , messieurs , des hommes qu'une honorable opposition éloignait de toutes les carrières, des talents persécutés ou méconnus, trouvèrent dans l'Université ce qu'elle doit toujours offrir, la considération et l'indépendance. De vénérables ecclésiastiques furent protégés , défendus. L'Uni-^ versité devint un lieu d'asyle : c'était le mouvement de cœur de M. de Fontànes. Les lettres , le malheur, étaient sacrés pour lui. Il aimait le mérite ; l'espérance même du plus £Eiible talent lui était précieuse ; et si quelque jeune homme n'avait encore en sa faveur que l'amour de l'étude , vous pouvez m'en croire, messieurs, il lui tendait la main , il lui donnait du courage et de l'appui. Mille exemples ont attesté cette généreuse influence : et, je ne crains pas de le dire, pendant cinq ans l'administration de M. de Fontanes fut un bienfait public pour la religion, pour la morale, pour les lettres et pour la jeunesse.

Renfermé dans ses grandes et paisibles fonctions , M. de Fontanes , sans participer aux événements politiques , vit s'accomplir la révolution bienfaisante qui brisait le joug appesanti de la France , et lui rendait enfin ses Rois et sa liberté ; il parts^gea le vœu de la patrie. Combien cet esprit éclairé , cette imagination amio de^ traditions e^

des souvenirs , devait revoir avec enthousiasme les fils de Louis XIV et de Henri lY , éprouvés par taal d'infortunes, et rapportant sur le trône toutes les vertus du malheur !

Vainement la Providence sembla-t-elle se démentir, et permettre au monde de douter de sa justice; vainement le génie de la guerre, tout à coup ranimé, traversa** t-il le sol attristé de la France, pour disparaître , en laissant après lui les longs désastres de son retour d'un moment ; M. de Fontanes resta fidèle à la cause qu'il avait em* hrassée. Il vit dans la royauté légitime , affermie malgré tant d'orages , la sauve-garde de tout ce qu'il aimait, la paix, la morale, les arts. Il avait cessé , dès la première époque de la restauration, d'occuper, à la tète de l'enseignement public, cette grande place à laquelle il manquera long-temps ^ et où il avait fait le bien que , dans les mêmes circonstance, aucun autre n'aurait pu faire: il n'a-« vait plus l'occasion de parler à la jeunesse ce noble langage toujours si puissant sur elle. Mais, dans la Chambre des Pairs et dans vos séances , il fit plus d'une fois entendre les sentiments qu'il avait dans le cœur pour la monarchie et pour la France* On n'a point oublié le jour où, recevant parmi vous le défenseur de Louis XVI , il lui décerna ce juste et éloquent éloge auquel la postérité pourra seule ajouter quelque chose.

La raison ëievée de M. de Fontanes , non moins que sa loyauté, lui montrait dans l'inviolabilité du trône lé^time la condition de l'ordre social en Europe : il pensait qu'après les violentes et profondes secousses qui avaient ébranler tous les états, dans cette vieillesse des sociétés qui se confond avec leurs progrès , à ces époques où le monde inondé de systèmes et de soldats se débat entre deux puissances inégales , la spéculation et la force , il n'y avait de barrière contre les ravages de la force , et de sûreté pour la civilisation , que dans la reconnaissance d'un droit antérieur, qui servit à fixer, à consacrer les formes nouvdle» de l'ordre politique, et fut la sanction de la liberté comme la source du pouvoir.

' Tel est , messieurs , l'immortel bienfait de la Charte. Tel est l'ouvrage accompli par le Roi , par ce monarque fondateur qui paraîtra dans l'avenir tout ensemble Fauguste héritier et le dief noi^ veau de sa dynastie,^u^ impartial des temps «t des hommes , dont k haute modération est une supériorité de lumières autant qu'une vertu de cœur,* et qui, du milieu de cette sphère de grandeur où il est placé, jette un regard vigilant sur la France agitée sans péril dans le cercle régulier de ia loi. Persécuté par la fortune comme Henri IV^ il a montré la majesté dans le malheur, la sagesse dans le pouvoir et l'amitié sur le trône. Proteix

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leur des arts eomme Louis XIV, son règne leur ouvre une époque de paix et d'indépendance , où la dignité morale des institutions doit élever le talent^ où la tribune doit inspirer les lettres , où l'éloquence doit s'agrandir par la défense du trône et de la liberté publique. Quelle gloire pour un souverain, messieurs, après des révolutions si fimestes et si longues, de préparer ce second avenir d'un grand peuple, de fonder, d'unir à jamais par. les libertés et les lois cette société que l'anarchie avait détruite, que le despotisme avait rebâtie, et non pas ranimée, et de la transmettre chaque jour plus puissante et plus heureuse à sa dynastie révérée, à cette dynastie vivante sous nos yeux dans d'illustres héritiers ,. et immortalisée sous les eoups méme^ de la mort par un auguste enfsint!

Nul Français ne ressentit avec plus d'émotion que M. de Fontanes ce grand événement ; il y voyait la monarchie. Toutes les opinions politiques de M. de Fontanes, ainsi que son talent, étaient empreintes de la douce influence des lettres et se liaient aux souvenirs de leur plus illustre époque. Il aimait la royauté comme l'antique protectrice , comme la noble amie des arts et du génie français. Il aimait son pays comme une terre de gloire, patrie naturelle de tous les talents, fertile en guer* riers , en grands hommes , donnant à l'Ëuropie sa

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langue , ses lois et ses mœurs , quelquefois heureuse avec imprudence, malheureuse avec dignité; et, dans toutes les fortunes, puissante par l'illustration de tant de souvenirs, parmi lesquels il retrouvait cette splendeur des lettres qui lui était si chère.

Une injuste censure avait quelquefois accusé M. de Fontanes de négliger sa première gloire, parce qu'on voyait rarement sortir de sa plume des productions toujours désirées; et cependant, à toutes les époques de sa plus haute fortune , d'heureux vers lui étaient échappés. Cette publicité qu'il semblait craindre, il l'avait bravée pour défendre le talent d'un illustre ami contre les rigueurs de la critique et l'inimitié du pouvoir; et l'on avait aussitôt reconnu les accents doux et purs de cette voix que l'on se plaignait de ne plus entendre. Nul talent n'eut en effet un caractère à la fois plus classique et plus personnel à l'auteur. M. de Fontanes avait porté l'élégance jusqu'au point où elle devient une création littéraire. Un petit nombre d'écrits marqués de cette empreinte heureuse et rare suffisaient à sa renommée. Il intéressait pai son style, par cette poésie naturelle, correcte avec nouveauté, qui reproduisait la ressemblance , et non pas l'imitation des modèles. Dans son éloquence , dont les formes faciles et pures annonçaient une langue si polie , il avait

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mêlé quelque chose de poétique et (Télevé , qui rappelait les grands orateurs sacrés du dixseptième siècle. Ses vers , d'un tour noble , harmonieux, concis, se portaient. naturellement sur les pensées religieuses: ils en recevaient l'inspiration. Majestueuse et rapide dans l'Épître où il a célébré l'éloquence des Ux^res saints , cette inspiration est attendrissante et naïve dans le poéroe de la Chartreuse. Une tristesse pleine de douceur et de poésie anime cette espèce d'élégie : la mélodie des paroles s'y confond avec l'émotion de l'ame; et Ton croit entendre au loin quelques sons à peine affaiblis de la lyre de Racine.

M. de Fontanes travaillait avec soin s^s beaux vers; un goût difficile Fa ramené sur plusieitrs ouvrages de sa jeunesse, qu'il a refaits et embellis. Souvent il se plaisait à lutter contre les poètes de l'antiquité ; et ses fragments de traductions sont des^ chefn-d'œuvre, dont il n'a pas toujours récla- ' mé la gloire. Combien ne devait-on pas espérer que ses loisirs produiraient encored'heureux fruits pour les lettres ! Il avait lu dans vos séances des odes dont l'élévation et l'harmonie rappellent l'école de Rousseau. On savait qu'il avait souvent repris avec ardeur l'aitreprise d'un poème sur la Grèce délivrée; sujet d'un favorable augure pour les amis de la gloire et des arts. Plusieurs chants étaient achevés avec cette perfection de détails

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qu'il ne séparait pas de Fipiagiiiation poétique» Il était plus que jamais préoccupé par la passion de Tétude, et par le verve du talent. Cette impression répandit sur ses entretien» et dans tous les traits de son caractère un charme d'en*' thousiasme , de naturel et de bonté , qui lui était particulier. On voyait de toutes parts en lui l'homme supérieur, et l'excellent homme. On voyait une ame dont tous les sentiments étaient généreux et rapides, comme les instincts mêmes du talent Jamais on ne réunit à plus de vivacité une tolérance plus aimable* Peraonne ne concevait mieux toutes lès opinions désintéressées et sincères. Personne n'appréciait davantage la fidélité à d'au*tres amitiés que la sienne. Mais surtout quelle grâce et quel feu dans ses discours , lorsqu'il parlait des grands modèles de notre admirable littérature! quel sentiment délicat, quelles ingénieuses applications de leurs beautés 1 quelle mémoire éloquente 1

Pardonnez , messieurs , ce langage ; il n'y a pa& long*temps que la voix de M. de Fontanes était encore tout animée de cette chaleur et de cet enthousiasme. Même après la première attdnte d'un mal funeste , ses amis l'ont vu libre d'inquiétudes, fendu tout entier à la vie, revenant à ses souvenirs de littérature et d'éloquence, et l'ame ardente, attentive, récitant quelques vers de nos grandii

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poètes , dont son imagination était sans cesse entretenue. Il allait publier un de ses premiers ouvrages qu'il avait revu avec tout l'effort et toute l'expérience du talent, et qui devait soutenir une honorable rivalité. Son imagination était tout occupée de ces heureuses et paisibles idées qu'inspirent les lettres. Hélas! l'ouvrage qu'il venait d'achever devait paraître trop tard pour lui-même ; et cet heureux retour vers les poétiques inspirations de sa jeunesse avait été son dernier adieu à la vie. Une entière sécurité de quelques heures fut suivie d'un danger sans espérance; et, au milieu des promesses divines de la religion , ses dernières pensées obscurcies des ombres de la mort n'eurent que peu de temps pour s'arrêter sur la douleur de sa respectable épouse , et de sa fille qu'il léguait en mourant à l'auguste intérêt du Roi.

Perte cruelle pour l'amitié, pour les lettres, et surtout pour ceux à qui M. de Fontanes accordait cette estime invariable , et cette active bienveillance que rien ne remplace dans la vie ! Puissent du moins les regrets publics s'attacher long-temps à une si honorable mémoire , et récompenser ainsi ce beau caractère dont toutes les vertus étaient des mouvements de cœur, et ce beau talent que l'on doit admirer conrnie un modèle de goût et d'élévation , pu plutôt qu'il faut pleurer

maintenant , puisqu'il était l'expression et la vive image de celui que nous avons perdu, de cette ame si bienveillante , si généreuse , si supérieure à l'envie, et si naturellement passionnée pour tout ce qu'il y a de grand et de bon sur la terre.

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