IV ■.• «'M
bouillet. Cet éclat d'une réputation prématurée alaftna le marquis de Fénélon , qui , pour soustraire le brillant jeune homme aux séductions du monde et de Tamour-propre, le fit entrer au séminaire de Saint-Sulpice. Dans cette retraite, Fénélon se pénétra de Tesprit évangélique, et mérita l'amitié d'un homme vertueux, M. Tronson, supérieur de Saint«Sulpice. Il y reçut les ordres sacrés.
Ce fut alors que sa ferveur religieuse lui inspira le dessein de se consacrer aux missions du Canada. Traversé dans ce projet par les craintes de sa Êtmille et la faiblesse de son tempérament, il tourna bientôt ses regards vers les missions du Levant^ vers la Grèce , où le pro£ane et le sacré, où saint Paul et Socrate , où l'Église de Corinthe, le Parthénon , le Parnasse , appelaient son imagination poétique et religieuse. Enchanté par les souvenirs d'Athènes, il s'indignait à la pensée que cette patrie des lettres et de la gloire fut la proie des barbares : « Quand verrai-je , s'écriaita il , le sang des Perses se mêler à celui des Turcs . ce dans les champs de Marathon , pour laisser la « Grèce entière à la religion , à la philosophie et (c aux beaux-arts , qui la réclament comme leur a patrie ! » Ces diver^ enthousiasmes du jeune apôtre cédèrent.cependant à de plus graves considérations ; et Fénélon , détourné de ces missions
i'jS iroTice
lointaines^ ^ consacra .tout entier à un apositolat qu'il ne croyait pas moins utile ^ l'instruction des Nouvelles Catholiques. Les devoirs et les soins de cet emploi , dans lequel il ensevelit son génie pendant dix annéea, le pr^ftarèrent à la composition de son premier ouvrage ^ le Traité de l'Éducation des Filles , chef^'œuvre de déU«* catesse et de raison, que n'a point surpassé l'auteur à! Emile et le peintre de Sophie. Cet ouvrage était destiné à la duchesse de Beauvilliersymère pieuse et sage d'un famille nombreuse. Fénélon, dans la modeste pbscurité de son ministère ^ entretenait déjà avec les ducs de BeauvîUiers et de Ghevreuse cette amitié vertueuse qui résista éga* lement à la fiELveur et à la disgrâce, à la cour et à l'exil.
Il avait trouvé dans Bossuet un attachement qui devait être moins durable. Admis à la familiarité de ce grand homme, il étudiait son génie et sa vie. L'exemple de Bossuet , dont la nelîgion toute polémique s'exerçait par des controverses et des conversions, inspira sans doute à Fénélon le Traité du Ministère des Pasteurs , ouvrage dans lequel il combat les hérétiques avec plus de modération que n'en montrait son illustre modèle. Le sujet, le mérite de cet ouvrage, et la suffrage tout puissant de Bossuet , engagèrent Louis XIV à confier à Fénélon le soin d'une mission nouvelle
SUR FiKKLOir. 379
dans le Poitou. L'uniformité rigoureuse que Louis XIY Toulait étendre sur toutes les consciences de son royaume, et la résistance qui naissait de l'oppression , obligeaient souvent le monarque à £aiire soutenir ses missionnaires par des soldats. Fénélon ne se borna point à rejeter absolument l'odieuse assistance des dragons; il voulut choisir lui-même les collègues ecclésiastiques qui partageraient un ministère de persuasion et de douceur. Il convertit sans persécuter , et fit aimer la croyance dont il était l'apôtre.
L'importance que Ton attachait alors à de semblables missions attira , plus que jamais v les regards sur Fénélon, qui s'en était hèui^usement acquitté. Un grand objet était ofifjdrt à l'ambition et au talent. Le Dauphin , petit-fils de Louk XIV, sortait de la première enfsince ; et le roi cherchait en quelles mains il confierait ce précieux dépôt ^ La vertu , aidée de la £atveur de madame de Maintenon , obtint la préférence. M. dé Beauvilliers fut nommé gouverneur ; et il choisit, et fit agréer an roi, Fénélon, pour précepteur du jeune prince. Ces vertueux amis, secondés par les soins de quelques hommes dignes de les imiter , commen« cèrent la noble tâche d'élever un roi. L'histoire
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atteste que jamais on ne vit un concours plus parfait de volontés et d'efforts. Fénélon , par la supériorité naturelle de son génie , était Famé de cette réunion. C'était lui qui, transporté par Tes* pérance de placer un jour la vertu sur le trône, et voyant le bonheur de la France dans l'éducation de son roi, détruisait avec un art admirable tous les germes dangereux que la nature et le sentiment prématuré du pouvoir avaient jetés dans ce jeune cœur , et faisait succéder à tous les défauts d'un caractère indomptable l'habitude des plus salutaires vertus. Cette éducation, dont il nous reste d'immortels monuments dans quelques écrits de Fénélon, paraissait le chef-d'œuvre du génie qui se consacre au bonheur des hommes.
Fénélon , au milieu de la cour , et ne s'y livrant qu^à demi, se fsiisait admirer par les grâces d'un esprit brillant, et facile , par le charme de la plus noble et dé la plus éloquente conversation. Il y avait en lui quelque chose de séduisant et d'inspiré. L'ii&agination , le génie, lui échappaient de toutes parts; et la plus élégante politesse embellissait et faisait pardonner l'ascendant du génie. Cette supériorité personnelle excitait beaucoup plus d'amifation que le petit nombre d'ouvrages sortis de sa plume* C'est sous ce rapport qu'il fut loué , à l'époque de sa réception à l'Académie ;
SUR FIÉNIÊLON. 38 1
et , peu de temps après , La Bruyère le peignit encore sous les mêmes traits, reconnaissables pour tous les contemporains. « On sent , dit-il , <( la force et l'ascendant de ce rare esprit , soit <c qu'il prêche de génie et sans préparation , soit <( qu'il prononce un discours étudié et oratoire , « soit qu'il explique ses pensées dans la conver- « sation : toujours maître de l'oreille et du cœur « qui l'écoutent, il ne leur permet pas d'envier ni « tant d'élévation , ni tant de £aiciKté , de délica- « tesse , de politesse. »
Cet ascendant de vertu, de grâce et de génie, qui excitait, dans le cœur des amis de Fénélon , une tendresse mêlée d'enthousiasme , et qui avait séduit madame de Maintenon malgré sa défiance et sa réserve, échoua toujours contre les préventions de Louis XIY. Ge prince estimait sans doute l'homme auquel il confiait l'éducation de son petit-fils ; mais il n'eut jamais de goût pour lui. On a cru que Félocution brillante et facile de Fénélon gênait un prince qui ne voulait nulle part sentir une autre prééminence que la sienne. Mais, si l'on jette les yeux sur une lettre où Fénélon^ dans l'épanchement de la confiance , avertissait madame de Maintenon que Louis XIV n'avait aucune idée de ses devoirs de roi, on supposera sans peine qu'une opinion aussi dure , dont Fénélon parait trop pénétré pour n'en avoir
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jamais laissé échapper quelque révélation indiscrète, ne dut pas rester complètement ignorée d'un monarque trc^ accoutumé aux louanges , et qui pouvait s'of&nser même d'un jugement moins sévère. L'histoire n'apoint partagé l'extrême rigueur de cette opinion sur un prince qui , dans l'exercice d'un pouvoir^ absolu il est vrai, porta toujours de la bienséance et de la grandeur, et maintint rhonneur sous le despoti^tte, son plus grand ennemi. Fénélon avait conservé à la cour le plus irréprochable désintéressement. Il y passa cinq années dans la place éminente de précepteur du Dauphiai, sans demander , sans recevoir aucune gracé. Louis XIV, qui savait récompenser noblement et avec choix, voulut réparer cet oubli; et il nomma Fén^on à l'archevêché de Cambrai *. Ce moment de faveur et de prospérité était celui où Féoélon devait être frsppé d'un coup funeste à son crédit, et qui même aurait morteHement blessé une réputation moins inviolable.
Depuis long-temps, Fénélon, que le mouvement de son ame portait k une dévotion vive et spirituelle, avait cru reconnaître une partie de ses principes dans la bouidie d'une Seaaaae pieuse et folle, mais qui sans doute avait beaucoup de
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persuasion et de talent, puisqu'elle obtint une influence extraordinaire sur plusieurs écrits supérieurs. Madame Guyon , écrivant et dogmatisant sur la grâce et sur le pur amour, d'abord persécutée et arrêtée , bientôt admise dans la société particulière du duc de Beauvilliers , accueillie par madame de Maintenon , autorisée à répandre sa doctrine dans Saint-Gyr, puis devenue suspecte à Bossuet, arrêtée de nouveau, interrogée, condamnée , fuUe prétexté de la disgrâce de Fénélon. L'inexorable Bossuet n'aimait pas les subtilités mystiques , les raffînemens de l'amour divin , dont l'imagination vive et tendre de Fénélon était trop facilement éprise. Bossuet voulut obtenir que le nouvel arcbevêque de Cambrai condamnât lui-même les erreurs d'une femme dont il avait été l'ami. Fénélon s^ refesait par conscience et par délicatesse, craignant de compromettre des opinions qui lui étaient chères voulant ménager une femme malheureuse, qui ne lui paraissait coupable que d'exagération dans l'amour de Dieu. Peut-être enfin, car il était homme, se trouva-t-il choqué de la hauteur théologique de Bossuet, qui le pressait comme s'il eût voulu le convertir.
Fénélon publia ce trop fameux livre des Maximes des Saints^ que l'on peut regarder comme une apologie indirecte ou même comme
une rédaction atténuante des principes de madame Guyon. Dans un siècle où une opinion religieuse était un événement politique , la première apparition de cet ouvrage excita beaucoup d'étonnen^ent et de murmures. Tous ceux qui pouvaient être secrètement jaloux du rang et du génie de Fénélon, se déclarèrent contre les erreurs de sa théologie. Élevé au-dessus d'un sentiment honteux, mais inflexible, impatient de la contradiction négligeant Jes égards et les bienséances mondaines lorsqu'il croyait la religion compromises, Bossuet dénonça lui-même à Louis XIV, au milieu de sa cour, l'hérésie du nouvel archevêque. Au moment où Fénélon était frappé de ce coup sensible, l'incendie de son palais de Cambrai, la perte de sa bibliothèque, de ses manuscrits, de ses papiers , -mit son ame à une nouvelle épreuve, et ne lui arracha d'autres plaintes que ces paroles si touchantes , et si vraies dans sa bouche : « Il vaut mieux que le feu ait « pris à ma maison qu'à la chaumière d'un pauvre « laboureur. »
Cependant Bossuet, après l'étilâit de sa première déclaration , se préparait à poursuivre son rival, et semblait jaloux de lui arracher un désaveu. L'admirafrice , l'amie de Fénélon , madame de Maintenon, s'éloignait de lui avec une inconcevable froideur. Fénélon soumet son livre au
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jugement du Saint-Siège. Bossuet avait déjà composé des remarques , où la plus amère et la plu^ véhémente censure était entourée de toutes les expressions fastueuses du regret et de l'amitié. Il proposait en même temps une conférence, à laquelle Fénélon se refusa , préférant défendre son livre au tribunal de Rome. Ce fut alors qu'il reçut l'ordre de quitter la cour, et de se retirer dans son diocèse. Cette nouvelle excita dans l'ame du duc de Bourgogne une douleur qui fait l'éloge de l'éducation de ce jeune prince. La cabale avait voulu profiter de la chute de Fénélon , pour renverser le. duc de Beauvilliers ; il fut sauvé à force de vertu : et son dévouement même à la cause d'un ami malheureux intéressa la générosité de Louis XIV.
Malgré la volonté manifeste de ce prince, la cour de Rome hésitait à condamner un archevêque aussi illustre que Fénélon. Cette lenteur et cette répugnance , qui honorent le pape Innocent XII , donnèrent carrière au talent de l'accusateur et de l'accusé; et pendant que les juges balançaient, les écrits des deux adversaires se succédèrent avec une prodigieuse rapidité. La lutte changea d'objet. Après avoir épuisé le dogme, Boasuet se rejeta sur les faits; et la relation du quiétisme , spirituellement et malignement écrite , semblait destinée à porter jusqu'à I. aS
Fénélon une partie du ridicule inséparable de madame Guyon. L'abbé Bossuet , indigne neveu de Bossuet , étendait encore plus loin les inculpations personnelles ; et recueillant les plus odieuses rumeurs , il cherchait à flétrir la pureté de Fénélon. Jamais l'indignation d'une ame vertueuse et calomniée ne se montra plus éloquente. Fénélon, dans une apologie^ fit disparaître ces viles accusations. Et il fallut de nouvelles lettres de Louis XIY , rédigées par Bossuet , de nouvelles intrigues, et jusqu'à des menaces, pour arracher à la cour de Rome une condamnation , qui même fut adoucie dans la forme et dans les expressions. L'intérêt de cette controverse , si étrangère aux idées de notre siècle , est parfaitement conservé dans l'excellente histoire de Fénélon, par M. de Bausset; et c'est là qu'on trouvera le tableau animé de la cour de Rome et de la cour de France , qui s'intéressent vivement à cette question frivole , agrandie par les opinions du temps , et par le prodigieux tklent des deux rivaux,
La longue et glorieuse résistance de l'archevêque de Cambrai avait encore aigri les ressentiments de Louis XIY , et l'hésitation du pape à condamner Fénélon rendait sa disgrâce de cour plus irrévocable que jamais. Lorsque le bref si long-temps différé, obtenu par tant de discussions et d'intrigues , eut enfin paru , Fénélon se
SUR FENJSLON. 3A^
hftta d'y . souscrire *, et de se oondamner lui-même par le mandement le plus touchant et le plus simple, dans lequel fiossuet ne manqua point de trouver beaucoup de faste et d'amhiguité. La soumission modeste de Fénélon , son silencç, ses vertus épiscopales^ et l'admiration qu'elles inspiraient , ne lui auraient pas sans doiite rouvert l'entrée de la cour de Louis XIV ; mai^ un événement inattendu vint irriter plus que jamais le cœur du monarque.
' jLe Télémaque , composé quelques années auparavant , |t l'époque ^e la faveur de Fénélon , fut publié , quelques mois après l'affaire du quiétisme , par l'infidélité d'un domestique chargé de transcrire le manuscrit. L'ouvrage, supprimé en France, fut reproduit par le^ presses de la Hollande , et obtint dans toute l'Europe un succès que la ipalignité rendait injurieux pour )jOi;is XIV, en y cherchant des allusions aux conquêtes et aux malheurs de son règne. Ce prince , qui avait toujours médiocrement goûté les idées politiques de Fénélon , et le nommait depuis long-temps un bel esprit chimérique , regarda l'auteur de Télémaque comme un détracteur de sa gloire , qui joignait le tort dç l'ingratitude aux injustices de la ss^tire. Fén^on mourant protesta de son res-
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pect pour la personne et pour le$ vertus de Louis XIV; Ce témoignage formel , comparé au jugement sévère que Fénélon énonçait dans la lettre dont nous avons déjà parlé , ne permet qu'une seule explication qui ménage sa gloire et la vérité. Cet homme sensible et vertueux , préoccupé des malheurs qui se mêlaient à l'éclat du règne de Louis XIY, transportait involontairemeïit dans un ouvrage d'imagination quelques traits du tableau qu'il avait sous les yeux , et qui souvent affligeait son àme. Comment aurait- il pu s'en défendre? Comment parler des peuples et des rois, sans présenter des allusions aux contemporains ? Le cercle des calamités et des fautq^ humaines est plus borné qu'on ne le croit. Il y aura des vices tant qu il y aura des homimes , dit Tacite; et tant qu'il y aura dés vices, l'histoire des temps passés parsutra la satire du siècle présent.
Le Télémaque offre sans doute quelques réflexions que l'on peut détourner contre Louis XIV; mais c'est une absurde injustice de chercher dans cet ouvrage la censure allégorique et méditée de ce grand roi. Il était même impossible d'avoir m^eux combiné tous les détails , pour déconcerter les allusions , et pour échapper, autant que possible, à l'inévitable fatalité des ressemblances. Nous croyons que cette précaution généreuse
SUR FiHELON. SSq
pccupait encore Fénélon écrivant pour le bonheur des peuples , et qu'elle lui fit chercher cette conception poétique , ces mœurs primitives , ces sociétés antiques , si éloignées du tableau de l'Europe moderne. Pourquoi , d'ailleurs , aurait-il voulu peindre Louis XIV sous les traits de l'imprudent Idoménée, ou du sacrilège Adraste, plutôt que sous l'image du sage et victorieux Sésostris? Mais non ; ces diverses images sont les jeux d'une imagination qui cherche à multiplier d'intéressants contrastes : aucune, en particulier, n'est le portrait satirique du grand roi dont le règne a formé la plus belle époque morale de l'Europe moderne. Fénélon apprit bientôt l'inef façable impression que le Télémaque avait faite dans le cœur du roi ; il parut se résigner à son éloignement de la cour, qu'il eut quelquefois la faiblesse d'appeler sa disgrâce, comme si le séjour prolongé d'un archevêque au milieu du troupeau qu'il éclaire et qu'il sanctifie , pouvait jamais rappeler une idée d'humiliation et de malheur. Au reste , si Fénélon se ressouvenait quelquefois avec amertume de la cour de Louis XIV, il dut se consoler par le bonheur qu'il répandait autour de hii , dans sa retraite de Cambrai. La sainteté des anciens évéques, la sévérité de. la primitive église , la douceur de la plus indulgente vertu , le charme de la plus séduisante politesse ,
SgO ^ NOTICE
i'emprèsaaiient à remplir les devoirs les plus humbles du saint ministère, une infatigable bonté ) une inépuisable charité , voilà sous quels traits Fénélon est dépeint par un éloquent et Vertueux évêque , qui avait le droit de s'arrêter long-temps sur cette image. Le premier soin de Fénélon était d'instruire les clerc» d'un séminaire qu'a avait fondé. Il ne dédaignait pas même de fsiirè lé catéchisme aux enfants de son diocèse. Comme les évéques des anciens jours, il montait souvent dans la diaire de son église, et, se livrant & son éœur et à sa foi, il parlait sans prépa* ration , et répandait tous les trésors de sôu fkcile génie.
Une occasion imprévue lui permit de déve^ lopper avec plus de travail son éloquence naturelle. Le sermon qu'il prononça dans la cathé* drale de Lille , pour le sacre de l'archevêque de Cologne , est un des morceaux les plus touchants et les plus parfaits de l'éloquence chrétienne. Les mialheurs de la guerre , qui punirent enfin la longue gloire de Louis XIV, avaient amené les troupes ennemies dans le diocèse de Fénélon : ce fut pour le saint évêque l'occasion d'efforts et dé sacrifices nouveaux. Sa sagesse , sa fermeté , la noblesse de son langage , inspiraient aux gêné- ^raux ennemis un respect salutaire aux malheureuses provinces de la Flandre. Eugène était
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digne d'entendre la voix d'un grand homme, dont il connaissait le génie.
Parmi tant de soins et de travaux , Fénélon entretenait une correspondance très-étendue avec les ecclésiastiques qui le consultaient , avec ses amis et ses parents. On y reconnaît toujours ce génie heureux et facile, auquel toutes les idée» sages et nobles venaient naturellement' sur tous les sujets. Plusieurs de ses lettres renferment ton» les secrets de la science dt^ monde , analysés avec la finesse d'un homme de cour, et exprimés dans le style de I^ Bruyère écrivant sans effort. La situation de Cambrai, sur les frontières de la France, attirait auprès de Fénélon beaucoup d'étrangers ; ils ne l'approchaient , ils ne le quit-r taient que pénétrés d'une religieuse admiration. Sans parler de Ramsay , qui passa plusieurs années dans le palais de Fénélon , le fameux maréchàL Munich et l'infortuné Jacques III sentirent le charme de son entretien , et l'ascendant de sa haute sagesse. C'était le privilège de Fénélon de paraître également admirable aux yeux d'un prêtre, d'un politique , ou d'un homme de guerre, avantage , à la vérité , plus facile k concevoir à une époque où la religion et la morale formaient un lien commun, qui rapprochait les esprits.
Fénélon , dans les sages conseils qu'il donnait à Jacques III , montrait sa haute estime pour la
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constitution anglaise , si forte à la fois contre le despotisme et contre l'anarchie* Il était exempt de cet étroit patriotisme qui calomnie tout ce qui existe au-delà des frontières. Son ame ver* tueuse avait besoin de s'étendre dans Funivers ^ et d'y chercher le bonheur des hommes. « J'aime «mieux 9 disait- il, ma famille que moi-même; «j'aime mieux ma patrie que ma famille; mais « j'aime encore mieux le genre humain que ma tx patrie. » Admirable progression de sentiments et de devoirs ! des esprits faux et pervers ont abusé de ce principe ; il méritait cependant d'être autorisé par Fénélon ! c'est le Caritas generis humaniy échappé de l'ame de Cicéron, mais démenti par les féroces conquêtes des Romains, qui, non moins inconséquents que barbares, jouissaient des blessures et de la mort de leurs gladiateurs sur le même théâtre où ils applaudissaient avec transport ce vers humain plus que patriotique :
flomo sum , humani nihil à me alienum puto.
Le christianisme était digne de consacrer par la bouche de Fénélon une maxime que la nature a mise dans le cœur de l'homme. Quand cette vérité triomphera , nous croirons au progrès des lumières. Après tous ces cris patriotiques, qui ne sont trop souvent que les devises de l'égoïsme.
sim TiÉNiÉLoir. 393
les prétextes de l'ambition et les signaux de la guerre , ne criera - 1 - on jamais en posant les armes et par un vœu qu'il est temps d'accomplir, Fwe le genre humain l L'humanité de Fénélon ne se bornait pas à des spéculations exagérées, à des généralités impraticables , qui supposent l'ignorance du détail des affaires humaines. Sa politique n'était pas seulement le rêve d'une ame vertueuse. Il avait vu , il avait jugé la cour et les hommes ; il connaissait l'histoire de tous les siècles ; il était doué d'une certaine indépendance d'esprit qui le mettait au-dessus des préjugés d'état et de nation. C'est dans les divers mémoires qu'il adressait au duc de Beauvilliers , que l'on peut étudier la sagesse de ses vues sur les plus grands intérêts , sur la succession d'Espagne , sur la politique qui convenait à Philippe Y, ^ur les alliés , sur la conduite de la guerre , sur la néces* site de la paix. On doit vivement désirer la pu* blication de ces précieux écrits^ qui ne sont connus que par les extraits qu'en a donnés le dernier historien de Fénélon. Cette guerre désastreuse de la succession d'Espagne, en rapprochant le théâtre des coinbats du séjour de Fénélon, lui donna la joie de voir, après dix ans d'absence, le jeune prince qu'il avait formé, et qui venait commander les dernières troupes de Louis XLV vaincu. L'histoire ne peut dissimuler
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que rélève de Fénélon , dans le €ommand<9[ueiit des armées^ fut au-dessous des espérances de sa jeunesse et de l'opinion de la France. Jjes lettres de Fénélon au duc de Bourgogne, pendant cette époque décisive^ en montrant la franchise sévère, l'ascendant singulier de l'ilistituteur, feraient elles-mêmes soupçonner que ce jeune prince, instruit, docile, vertueux, avait un génie trop timide. On n'aime pas que Théritier de Louis XIY ait besoin de recevoir des leçons sur tous les détails de sa conduite. Malgré le respect que méritent même les petitesses de la vertu , on n'aime pas qu'un jeune prince placé sur un si grand théâtre , préoccupé de si grands intérêts , s'inquiète et consulte Fénélon pour savoir si , dans le mouvement de la guerre , il pouvait habiter quelques heures l'enceinte d'un couvent de religieuses. On craint que de pareilles inquiétudes n'aient laissé peu de place aux grandes idées , et que l'éducation du Dauphin n'ait , sous quelques rapports , rapetissé son ame pour mieux la dompter. Fénélon , il est vrai , parle toujours a son élève le langage d'une politique active et éclairée. Mais , lorsqu'il lui reprodie le goût de la solitude et de la contemplation , une piété minutieuse , une humilité déplacée , il est difficile de croire que ces défauts, qui semblent si opposés à l'en&nce impétueuse du duc de Bour-
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gogne, ne soient pas en partie le résultat de l'éducation sur une ame qui avait plus d'ardeur que de lumières , et qui , trop vaincue par la religion , convertit toute sa force en douceur et en vertu. Dans les lettres de Fénélon à son vertueux élève on trouve des jugements sévères sur tous les généraux qui formaient alors l'espoir de la France. On peut remarquer à cet égard que Fénélon avait beaucoup de douceur dans le caractère, et beaucoup de domination dans l'esprit. Ses idées étaient absolues et décisives y habitude qui semble tenir à la promptitude et à la force de l'esprit. L'attention continuelle que Fénélon portait aux intérêts politiques de la France ne diminuait en rien son zèle pour lés affaires de la religion et de l'église. Ceux qui honorent particulièrement Fénélon comme philosophe s'étonneront peut-être de le voir entrer dans toutes les discussions ecclésiastiques , avec autant d'ardeur que Bossuet lui-même. Mais si Fénélon n'avait pas été, ftvani: tout, ce qu'il devait être par conscience et par état , évêque et théologien , il mériterait moins d'estime, il aurait manqué au principal caractère du siècle où il a vécu , le sentiment des bienséances et des devoirs. Lorsque les disputes du jansénisme se réveillèrent après une longue interruption, Fénélon écrivit contre des hommes qui n'imitaient pas son respect pour
la cour de Rome; et il se trouva bientôt engagé dans une controverse qui fut à la vérité plus courte et moins vive que celle du Pur amour.
Les courtisans supposèrent à Fénélon , dans cette circonstance , des vues d'ambition et de flatterie. Si Fénélon avait voulu gagner le cœur du roi , il employait à la même époque une voie plus noble ^ en nourrissant, à ses dépens, Tarmée française pendant le désastreux hiver de 1 709 ; mais il ne cherchait pas plus dans cette occasion que dans l'autre à guérir des préventions incurables. Il servait la religion et la patrie. L'année suivante , les mêmes sentiments lui inspiraient la peinture éloquente des maux de la France, et le projet d'associer la nation au gouvernement , la proposition d'une assemblée de notables. Ce mémoire est du plus haut intérêt. Fénélon y jxjge admirablement la force et la faiblesse du despotisme , la puissance salutaire de la liberté. On a peine à concevoir que cette politique généreuse et prévoyante qui devançait l'opinion de l'Europe , ait attiré à Fénélon des reproches et des haines jusqu'au milieu de notre siècle. Si c'était à ce titre qu'on eût donné le nom de philosophe au plus religieux des évêques, Fénélon ne désavouerait ni ses pa* négyristes , ni ses accusateurs ; et , pour avoir souhaité le bonheur et la liberté des peuples , il ne se croirait pas moins chrétien. Les mémoires
SUR FiVÈLOV. 397
que Fénélon adressait au duc de Beauvilliers , étaient le vœu d'un sage ié\é pour son pays , mais sans autorité pour le servir. Un événement inattendu laissa entrevoir le moment où les conseils de Fénélon pourraient gouverner la France. Le grand Dauphin mourut ; et le duc de Bourgogne , long -temps opprimé par la médiocrité de son père , se vit tout à coup rapproché du trône dont il était l'héritier , et du roi , dont il devint le confident et l'appui. Ses vertus, affranchies d'une jalouse tutelle, eurent enfin assez d'espace pour agir , et l'élève de Fénélon se découvrit tout en tier. Quelle joie devait éprouver le vertueux instituteur en voyant son ouvrage près d'être justifié par le bonheur de la patrie ! Alors , plein d'espérance , il écrivait à son élève , qui , suivant l'expression de Saint-Simon , jouissait d'un avantrègne : ce 11 ne faut pas que tout soit à un seul ; ce mais un seul doit être à tous pour faire leur oc bonheur. » Il communiquait en même temps à Beauvilliers divers plans d'administration et de gouvernement qui devaient être proposés au jeune prince. Une des idées auxquelles Fénélon attachait le plus d'importance , était la formation d'états provinciaux dans toute laFrance. Cette institution qui donne une liberté moins grande etmoins noble que la représentation législative, aurait, dans l'origine, épargné bien des maux à la France^
Tandis que FénélQQ préparait le règne de son élève, xjjxe mort soudaine çnleya. le jeune béri-^ lier du vieux roi, qui demeurait inébranlable parmi toutes les humiliations de sa gloire et tous les désastres de sa famille. Là finirent les espérances de la vertu : cependant Féhélon, malgré sa douleur, n'abandqnnait pas le soin de la patrie , même lorsqu'il ne vit plus entre elle. et lui le jeune prince qu'il avait élevé pour elle. Inquiet de la, France, dont la destinée reposait sur un monarque de soixante-seize ans , et sur un enfant au berceau ,. il aurait voulu prévenir les .maux d'une inévitable et longue minorité. Dans plu^ sieurs n^émoires confidentiels qu'il écrivait à ce sujet, on reconnaît la nouveauté de ses vues politiques et cet esprit de liberté qui , dans son siècle, n'était pas la pioindre de ses innovations. Un de ces écrits est employé à discuter les soupçons qui accusaient le duc d'Orléans du crime le plus affreux, et d'une ambition impatiente d'en cominettre de nouveaux. Quand on a lu ce mémoire dont l'auteur, sans accueillir toute l'horreur des bruits populaires, juge sévèrement les scandales et les vices du duc d'Orléans, on éprouve quelque surprise de voir Fénélon entretenir avec ce prince une correspondance philosophique.
Sans doute Fénélon espérait vaincre par la vertu et la vérité une ame abandonnée à tous les vices,
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mais incapable dPua crime. Cest Platon écrivant à Denys; et la ressemblante est d'autant plus vraie que, laissant à l'écart la peligion révélée, Fénélon s'attache avant tout à prouver les principes de la religion naturelle , principes ordinairement faibles et mal établis dans un cœur qui a perdu tous les autres , mais auxquels son génie lumineux et simple prête une force qui devait étonner la frivole incrédulité du duc d'Orléans. Une pareille discussion paraîtra, dans notre siècle, beaucoup plus digne de Fénélon que les débaft théologiques où la bulle UrUgenitus l'engagea sur la fin de sa vie. Mais ce grand homme, fidèle avant tout au caractère épiscopal , ne voyait pas pour lui de tâche plus noble que de combattre des opinions qui troublaient les consciences et l'église.
La malignité supposa que le zèle de Fénélon était animé par un ancien dépit contre le cardinal de Noailles. Mais quand la conduite d'un homme vertueux est autorisée par son devoir, il ne faut pas l'expliquer par ses faiblesses. Ce fut à ces discussions abstraites et difficiles que Fénélon coU'* sacra les derniers jours d'une vie souffrante et désolée par le deuil. Cet homme , si sensible aux amitiés de la terre, et qui désirait que tous les bons amis s'entendissent pour mourir ensemble , perdit, à d^ courts intervalles, presque tous ceu%
qu'il aimait. Pendant qu'affligé de plusieurs pertes successives il écrivait : « Je ne vis plus que d'ami- (c tié^ et ce sera l'amitié qui me fera mourir,» la mort lui enleva le duc de Beauvilliers : il mourut lui - même quatre mois après y à l'âge de soixante - quatre ans (le 7 janvier 171 5). Une chute légère hâta ce moment qu'il souhaitait ; sa mort comme sa vie fut celle d'un grand et vertueux évêque.
Quoique Fénélon ait beaucoup écrit , il ne parut jamais chercher la gloire d'auteur. Tous ses ouvrages furent inspirés par les devoirs de son état , par ses malheurs ou ceux de la patrie. La plupart échappèrent, à son insu, de ses mains, et ne furent connus qu'après sa mort. On a conservé quelques sermons , premier essai de sa jeunesse. La composition n'y est pas forte et soignée comme dans les chefs-d'œuvre des grands orateurs de la chaire ; mais il y règne un aimable enthousiasme pour la religion et la vertu, une imagination facile et vive , une élégance naturelle , harmonieuse , poétique. Ce sont de brillantes esquisses tracées par un heureux génie qui fait peu d'efforts. Cependant Fénélon avait beaucoup réfléchi sur l'art oratoire et sur l'éloquence de la chaire ; et ses études , à cet égard , se retrouvent dans trois dialoges , à la manière de Platon , rem? plis de raisonnements empruntés à ce philosophe,
SUR FÉNÉLON. 4oi
et surtout écrits avec une grâce qui semble lui avoir été dérobée. Nous n'avons dans notre langue aucun traité de l'art oratoire qui renferme plus d'idées saines, ingénieuses^ neuves, une impartialité plus sévère et plus hardie dans les jugements. Le style en est simple , agréable , varié , éloquent à propos, et mêlé de cet enjoûment délicat dont les anciens savaient tempérer la sévérité didactique. Cette production appartient à la jeunesse de Fénélon , et l'on y sent partout ce goût exquis de simplicité , cet amour pour le beau simple , qui fait le caractère inimitable de ses écrits. La lettre sûr l'éloquence , écrite vers 1% fin de sa vie , ne renferme que la même doctrine , appliquée avec plus d'étendue , ornée de développements nouveaux, énoncée partout avec cette autorité douce et persuasive d'un homme de génie vieillissant, qui discute peu, qui se souvient, qui juge ; aucune lecture plus courte ne présente un choix plus riche et plus heureux, de souvenirs et d'exemples. Fénélon les cite avec éloquence, parce qu'ils sortent de son ame plus que de sa mémoire; on voit que l'antiquité lui échappe de •toutes parts. Mais, parmi tant de beautés, il revient à celles qui sont les plus douces , les plus naturelles , les plus naïves ; et alors , pour exprimer ce qu'il éprouve , il a des paroles d'une grâce inimitable.