D'ÉLOQUENCE FRANÇAISE
Di^embre tèai.
U N empereur <]ui , justement célèbre par le savoir et le génie, avait multiplié dans Rome les écoles des rhéteurs , déplorait un jour l'inutilité de ses soins , et la chute de l'éloquence sous son règne. Prince , lui dit un courtisan sincère , fermez toutes les écoles , et laissez parler le sénat.
En effet, messieurs, privé d'un objet sérieux et noble , Fart oratoire n'est qu'une vaine étude , une gymnastique impuissante. Renfermé dans l'enceinte des écoles , il se dénature par les efforts mêmes que l'on &it pour le conserver ; et l'appa-
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rente prospérité des études ne sert qu'à perpé* tuer le «triomphe du faux goût, plus incurable que la barbarie , et surtout bien plus contraire au vrai génie de l'éloquence. Il n'en est pas ainsi y lorsque l'institution politique a fait du talent de la parole une des premières distinctions , et quel*quefois un des preiniers devoirs du citoyen.
La nécessité, l'occasion, inspirent alors lea hommes nés pour l'éloquence ; et la gravité des intérêts livrés à l'attention publique ne permet pas d'écouter la frivole science des rhéteurs. Les âmes deviennent plus fortes , et les esprits plus sévères ; deux dispositions heureuses pour l'éloquence : et la liberté légale , salutaire à tant de choses , profite même au bon goût.
En indiquant, messieurs, ce principe moral de l'art oratoire, je ne prétends pas ramener vos re gards et votre préférence sur les grands génies enÊintés du milieu des orages de la liberté grecque ou romaine. L'éloquence française est ici notre première étude. Les moeurs , les habitudes , les passions françaises , le génie national sous ses formes diverses , seront notre seul moyen d'expliquer cette éloquence.
L'éloquence ^de la chaire , médiocrement cultivée chez les autres nations, modernes, mais que l'élise de France avait , pour ainsi dire , substituée à la puissante tribune de l'antiquité , est
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peut-être le plus beau titre de notre supériorité littéraire ; ou du mqins , par un contraste assez bizarre, elle partage cette gloire avec notre théâtre. Mais le génie de Péloquence appartient à cette foul^ de grands écrivains qui, chez une nation ingénieuse , passionnée , mobile , ont tour à tour agité et dominé les esprits. Combien serait -pelle instructive et brillante cette revue de talents si variés ! En la commençant aux premières époques de notre langue , nous ne l'entendrons pas d'abord au-delà du dix - septième siècle. Plus tard , nous examinerons ce que fut l'éloquence dans le siècle suivant. Enfin , nous chercherons ce qu'elle peut devenir encore. Car ces modèles , que nous allons réunir, appeler ijô toutes parts , ne sont pas là , messieurs , pour vous désespérer. Ils ont , il est vrai , parcouru les genres les plus divers. Ils ont ^ en apparence , tari les sources de l'originalité : ils ont partout brûlé la moisson et le soi. Mais étudiez profondément leur génie ; méditez leurs ouvrages; remuez les cendres qu'ils ont laissées; il en sortira des richesses nouvelles. Que tous ces heureux génies, que tous ces immortels écrivains prennent donc à vos yeux un noi;veau caractère, en vous offrant à la fois et ce qu'ils ont fait , et ce qu'ils peuvent vous inspirer. *
L'éloquence qui s'écjiappe d'une ame vivement émue peut se manifester dans l'idiome le plus
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impar&it. Des signes même et des mouvements muets peuvent être éloquents , et produirel'i mpression souveraine de l'éloquence. • Cependant , messieurs, l'art de la parole; le talent oratoire, n'existe que dans une langue perfectionnée. Chez un peuple neuf et grossier, où la société inculte n'a point encore poli le langage , un homme doué d'une ame forte et d'une imagination irritable, pourra trouver des pensées si hautes, que l'idiome dont il fait usage paraîtra s'élever avec elles ; mais cet homme ne sera point un orateur. Sans doute les langues ne sont que les instruments de la pen«sée ; mais , par cette destination même , elles ont besoin de devenir des instruments souples et réguliers , pour bien rendre sous la main qui les presse. Sont-elles encore rudes , licencieuses et bouffonnes ; elles détruiront le pathétique , elles glaceront le sentiment : il n'y aura pas d'éloquence. Et qu'on ne voie pas ici la puissance des mots exclusivement reconnue. Cette puissance est celle des choses mêmes , celle des moeurs , et de l'esprit général, dont la langue n'est que l'expression. Dans râpreté , la licence ou la trivialité d'un idiome, c'est la barbarie même de la nation, l'engourdissement de ses organes , son insensibi^ lité morale qui se manifeste , et qui résiste à 1^ naissance des arts.
T!^o\j» n'essaierons pas , messieurs , de recher-=
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cher la langue française dans la confusion de ses origines. Mais attendant l'époque où, par le progrès des mœurs , dépouillée de la rudesse celti* que y elle est devenue capable d'éloquence , nous étudierons, avec un soin curieux, les premiers écrivains qui développèrent ses richesses natives. Vous le savez « messieurs , l'éloquence est loin d'appartenir exclusivement aux ouvrages qui la promettent par le sujet et par le titre. Peut-être même , dans un siècle où la grossièreté du goût égalait l'érudition, était-il naturel que l'éloquence manquât surtout dans les ouvrages laborieusement composés à l'imitation des anciens , tandis qu'elle pouvait çà et là se produire dans les libres imaginations d'un esprit sans goût et sans loi. N'a-t-il pas , plus d'une fois , mérité le nom d'éloquent , cet écrivain naturel , capricieux et brillant, qui raillait avec tant <le gaieté le jargon oratoire de son siècle , ce Montaigne , philosophe dans ses opinions , et toujours passionné dans son langage? Le style %négal des Essais nous donnera ces vives images , ces mouvements soudains , ces paroles de poète qui doivent colorer le style de l'orateur. Tatidis qu'à la même époque tous les orateurs en titre étaient froids et ridicules sous leur pompe apprêtée , Montaigne était éloquent, parce qu'il était vrai. En effet , l'éloquence , pratiquée comme art , exige autant de goût que d'i-
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magination et de chaleur. Il faut une incroyable perfection de raison pour adopter des passions étrangères, se les approprier par l'illusion ora* toire , et les çxprimer sans effort et sans faiblesse. Cest le chef-d'œuvre des hommes de génie , dans le siècle du bon goût. Mais , lorsque les sentiments jaillissent à flots pressés du fond de Tame, lorsque Montaigne pleure la Boétie, parce qu'il est incon-» solable de l'avoir perdu, il &ut bien que son langage soit vif, naturel , pénétrant comme sa douleur.
NTéprouverez-vous pas quelque intérêt, messieurs , à voir figurer parmi les premiers modèles de l'éloquence française ce la Boëtie , dont les regrets de Montaigne donnent une idée si touchante et si haute ? Le Traité de la servitude volontaire , qu'il écrivit à vingt ans^ étincelle de pensées fortes, d'images hardies , et semble un manuscrit antique trouvé dans les ruines de Rome, sous la statue brisée du plus jeune des Gracdies.
Ainsi ^ messieurs , nous verrons par les inspi-* rations de Montaigne et de son ami , la langue française s'élever à la hauteur de l'éloquence , en même temps que , par les traductions d' Amyot , elle devenait plus abondante et plus périodique. Charron, inltateur de Montaigne, remplaçant par la médstode et la correction ce qui lui mani|uait de verve et d'originalité , donnera aux vé-
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rites éternelles de la conscience cette simplicité qui est éloquente, lorsque les idées sont trop grandes pour être ornées , et cette force d'expression qu'une aipe vertueuse trojive toujours en parlant de ses devoirs. Amyot , Montaigne , la Boëtie , Charron , passeront sous vos y edx à la fois comme premiers créateurs de la prose française , et comme moralistes éloquents. Je ne vous / donnerais pas, messieurs , une idée véritable des richesses de notre éloquence , si je n'ouvrais pas à vos yeux ces sources antiques dans lesquelles peut se rajeunir notre langue vieillissante. C'est là que puisait Rousseau , qui , deux • siècles plus tard, sut porter dans la morale l'intérêt etla. chaleur des passions.
Dans l'antiquité , les orateurs ont précédé les philosophes; et Périclès parut avant Platon. Indépendamment des hasards de la nature, qui dérange quelquefois les systèmes, en créant, hors de propos, un homme de génie, il semble, en effet, que l'éloquence des passions doive naître avant le talent sublime et réfléchi d'un philosophe éloquent.
Mais l'éloquence , qui domine quelquefois si puissamment les états , est soumise à l'influence des gouvernements ; et l'on pourrait , en suivant ses vicissitudes , retrouver toute l'histoire morale ft politique des peuples. Sous le despotisme, il
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n'y a pas de place pour l'éloquence , non plus que pour la gloire. Les révolutions deviennent son théâtre : et son écueil : elle y brille , pour mourir frappée par le glaive ; et les têtes des orateurs sont attachées à la tribune sanglante. Elle s'af£aiblit et s'énerve dans la paix des monarchies heureuses , qui redoutent l'agitation de peur du changement. Les républiques mêmes , que l'ou^oit le domaine de l'éloquence, ne sont pas toujours faites pour elle. L'éloquence ne s'élèvera pas dans ces démo^ craties économes et modestes , où la liberté n'est pas un effort d'héroïsme , une conquête de l'enthousiasme , mais un avantage du sol , et , pour ainsi dire , un présent de la pauvreté : la Suisse n'a jamais eu d'orateurs. L'éloquence ne s'élèvera pas dans ces républiques factieuses , où les citoyens aiment encore plus la vengeance que la liberté ; où la force décide incessamment, et signale ses victoires successives par l'exil et par la mort: Florence n'a jamais eu d'orateurs. L'éloquence ne montrera point son génie dans ces républiques industrieuses et commerçantes , où la liberté même n'est estimée que comme un instrument de richesses , où le patriotisme n'est qu'un calcul d'intérêt , où les plus grands sacrifices sont des spéculations plutôt que des vertus : on n'a jamais vanté les orateurs de Carthage ; on ne connaît pas les orateurs de la Hollande. L'éloquence n'osera
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pas naître dans ces aristocraties ombrageuses où l'activité du despotisme est rendue plus terrible par le nombre de ceux qui l'exercent, où des républicains tyranniques redoutent d'autant plus la liberté , qu'ils lui doivent leur puissance et régnent en son nom : à Venise on ne parlait pas.
L'éloquence a tout à la fois besoin de la vio* lence des pa^^ns , et de l'autorité toute puissante des lois. Mais cet état est une espèce de prodige difiBcile et peu durable. Ainsi , dans Athènes , dans Rome , l'éloquence n'eut que de courts intervalles de gloire , au moment même où la liberté allait périr par la guerre civile et par la conquête. Étrange fatalité des institutions et du génie de l'homme ! quand l'éloquence s'élève au milieu des institutions faites pour elle , trop souvent elle assiste à leur ruine , et meurt sur leurs débris ; elle meurt avec Démosthènes , Antoine et Gicéron. Quand l'éloquence élève une tête hardie , au milieu des institutions qui la repoussent, elle est plus forte pour détruire qu'elle ne l'avait été pour sauver ; mais elle meurt encore sur les ruines qu'elle a faites. Ainsi , Rienzi , qui , dans la Rome pontificale prétendait retrouver la Rome des Scipions; Rienzi, dont l'antiquité eut faut un grand homme, mais qui, laissé seul à lui-même entre les débris du Colisée et les inscriptions efiBsicées des tombeaux entr'ouverts ,
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redemandait la tribune des Gracches , et promettait de créer des Romains ; Rienzi , avec son audace et son génie, ne semblait qu'un séditieux, et mourait oublié.
Vous remarquerez, messieurs, qu'en s'interdisant l'éloquence politique , Içs peuples modernes avaient dû rendre plus tardive et reporter à une époque de civilisation plus éloignée la naissance de toute espèce d'éloquence. La grandeur des intérêts politiques éveille les imaginations , çt produit des orateurs. Si l'éloquence avait été , parmi nous , un ressort de l'État , on l'aurait cherchée , dès qu'il y aurait eu des ambitieux; on y serait parvenu , dès qu'il y aurait eu des hommes de talent. Mais l'éloquence , cultivée comme un ornement de l'esprit, a dû attendre , pour se développer avec avantage, l'époque de perfection et de maturité conunune à tous les arts.
Sans doute , messieurs , ce ne sont pas les troubles civils qui ont manqué à la France pour le développement de l'éloquence ; mais ces troubles n'enfantèrent long - temps que des crimes , sans laisser place au génie. Il n'y avait pas d'éloquence qui eût arraché la Saint-Barthélémy du coeur de Médicis. Et L'Hôpital , qui seul aurait psé défendre l'humanité devant Charles IX , avait enseveli dans la retraite son courage et sa voix. Irez-vous chercher l'éloquence parmi les
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frénésies scholastiques et féroces de la Ligue ? Cependant à l'époque où fut agité ce grand procès, d'où dépendait le bonheur d'un peuple, et tandis qu'Henri IV plaidait sa cause par des bienfaits et des victoires , un livre singulier, mêlé de bouffonnerie et d'éloquence, vint jeter sur les factieux un ridicule salutaire. La satire Ménippée n'eùt-elle d'autre mérite que d'avoir servi la cause d'Henri IV, il faudrait lui donner une place honorable parmi les vieux monuments de notre éloquence politique. Mais cet ouvrage, dégagé de l'enflure oratoire qui surcharge les écrits du même temps , est remarquable par une naïveté pleine de force et de sens. L'ironie , cette arme puissante des orateurs antiques, l'ironie, à laquelle Cicéron consacre un livre entier de ses immortels Traités, s'y fait partout sentir, et n'exclut ni la vigueur de la logique, ni les éclats d'une indignation généreuse. Henri IV prenait lui-même quelquefois la plume, pour soutenir ses droits contestés par le fanatisme et la haine. Ce prince, le modèle des chevaliers, des héros et des rois, avait l'éloquence de l'ame ; et lorsque, aidé de Sully et de Mornay, il s'adressait à ce peuple égaré, qu'il aurait voulu ramener par d'autres arguments que la victoire , les maux de la France désolée , l'impatience de la rendre heureuse, la douleur d'être forcé de la conquérir.
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s'exprimaient par des mouvemepts pleins de grandeur et de feu. Quand vous lisez dans un de ses manifestes aux soldats de là Ligue : « Pour moi , c( prince français, même en vous combattant, je <ç vous aime tous , et je me sens affaiblir et périr a en votre sang. » ]S[e reconnaissez-vous pas la voix et le cœur d'Henri IV ? ,
Ainsi , messieurs , le seizième siècle, rapidement parcouru , nous montrera les origines et les sources primitives de la langue oratoire, la barbarie de la chaire et du barreau , l'éloquence politique naissant pour appuyer le trône du grand et bon roi. Dans cette époque, nous cherchons plutôt à découvrir les lueurs éparses du génie , qu'à distinguer les genres oratoires. Le dix-septième siècle va s'ouvrir ; et le cardinal Richelieu le prépare. C'est alors que dans les monuments de l'éloquence française nous chercherons l'imitation et le goût de l'antiquité.
Richelieu, toujours dominateur et souvent despote , voulut que l'éloquence , comme les autres arts , servît à la décoration de la puissance ; il lui assigna, pour apanage, le soin minutieux de la langue , et l'étude de ce style pompeux qui s'exerce sur de vaines louanges. Ainsi , ce genre oratoire que l'antiquité estimait peu, et que Rome ne connut que dans sa décadence, sert de prélude à la plus belle époque de notre gloire littéraire. I. 19
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Nous ne serons pas ingrats envers ces premiers artisans de la langue, ces ouvriers dé la parole, comme ils s'appelaient eux-mêmes , qili , par un travail sans gloire , polissant la rudesse des sons , et réglant l'incorrection des phrases , préparèrent aux grands écrivains une langue digiie d'interpréter leurs pensées , et ne leur laissèrent d'autre tàôhe que d'avoir du génie. Parmi ces hommes , nous en distinguerons un seul qui ^ trop estimé de son siècle , trop dédaigné du nôtre ^ hâta plus que personne les progrès de la langue française , et employa si heureusement tous les artifices du style oratoire qu'il parut avoir le génie de l'éloquence. Lorsque, fatigué de l'incorrection et de la dureté des écrivains du seizième siècle , on arrive à Balzac, et que l'on remarque la pompe majestueuse et savante de ses périodes, on explique, on justifie l'admiration de son* siècle. Telle est la puissance de l'harmonie sur les organes des hommes , que même déplacée elle les subjugue et les enchante. Cependant le talent de Balzac a disparu dans la perfection même de la langue. L'heureuse combinaison des tours et la noblesse des termes sont entrées dans le trésor de la prose oratoire : l'exagération emphatique , le faux goût, la recherche, sont demeurés sur le compte de Balzac ; etl'on n'a plus compris la gloire de cet écrivain , parce que ses fautes seules lui
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restaient tandis que ses qualités heureuse étaient devenues la propriété commune de la langue qu'il avait embellie.
Cependant, messieurs, Balzac, que nous aban-* donnerions sans peine si nous ne pouvions recon^ naître en lui que le premier inventeur d'une éloquence sophistique , nous intéressera par un plus heureux emploi de son talent. Ck)nvaincus que si la haute éloquence a besoin , pour se produire , d'une langue perfectionnée , la perfection du langage ne mérite ce nom que lorsqu'elle est mise en usage pour graver des pensées profondes et de généreux sentiments; nous rechercherons ce double mérite qui caractérise l'éloquence morale, dans quelques écrits de Balzac, surtout l'Aristippe et le Socrate chrétien. Le tort de Balzac, ce qui gênait l'essor de son génie, ce qui falsifiait son éloquence , c'était de n'être qu'un homme de lettres, un écrivain. Les. anciens orateurs discutaient les plus hautes questions de la politique avec cette simplicité qui naît de l'habitude ; ils ne se montraient pas emphatiques, en parlant des plus grandes choses, parce qu'ils vivai<*nt au milieu d'elles , et les connaissaient assez pour n'avoir pas besoin de les exagérer. La science de l'homme d'état servait au talent de l'orateur, et bannissait ce faste oratoire, cette recherche de langage qui détruit la force et la vérité de l'éloquence.
aga disgoubs
Un bflbime que l'on peut compter parmi les plus singuliers esprits de la France, et que l'on placerait parmi les plus grands, si toutes ses qualités heureuses et brillantes s'étaient appuyées sur une cerlainç solidité de raison, partie indispensable du vrai génie ; un homme qui , possédé d'enthousiasme pour l'antiquité, l'avait étudiée, non pas en rhéteur, mais en politique , pour y chercher des encouragements à l'ambition et des exemples de succès ; un homme qui , sous la sainteté du caractère épiscopal , joignait l'audace de Gracchus et les caprices d'un héros de roman, le cardinal de Retz, orateur de la Fronde, consacrant l'éloquence à des intérêts présents et populaires , lui donna cette vive originalité , cette vigueur de naturel , ces formes rapides et familières que n'auraient jamais atteintes les orateurs académiques, et les clients de Richelieu. Sans parler de l'histoire de la conjuration de Fiesque , qui, composée par un jeune homme de dix-sept ans , parait à cet âge un étonnant début d'éloquence, vous serez étonnés , messieurs , de toutes les ressources d'esprit qui remplissent les diatribes , aujourd'hui peu connues, dont le cardinal de Retz poursuivait Mazarin ; et , à travers des formes quelquefois bizarres, vous reconnaîtrez le vrai génie de l'éloquence séditieuse , qui mêle la raillerie, le raisonnement et la colère, et surtout
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sait avilir par le ridicule celui qu'elle veut écraser sous la haine.
Balzac avait mis dans la langue*française.la cor^ rection , la noblesse et Tharmoriie. Retz y jeta la verve et le mouvement de son ^pagination im* pétueuse. Il n'y a pas encore de grands orateurs ; mais, si je puis parler ainsi, la langue est prépa^ rée pour les recevoir ; et la France saura les enr tendre. Qu'il s'élève des hojniïies.de gépie; qu'ils choisissent le sujet qui parle le plu^ h^ut^pent 4u cœur de leurs contemporains , et vous verrez se renouveler les prodiges et la puissance de la tribune antique. L'éloquence^qui maîtrise le cœur de l'homme, lui est réciproquement soui)[iise. Pour montrer toute sa force , pour atteindre soB plus haut point de sublime , elle doit s'etercer sur rintérêt général , sur l'affection . la plus -viV^ du peuple qui l'écoutCi Dans l'antiquité, l^.pluts grand intérêt , la plus puissante affection , c'étai^t la liberté; dans le dix*septième sîèck, ce fut la religion. C'était en touchant cette partie sensible et féconde du cœur humain, que l'élpquence pouvait élever une tribune à côté de celle de Démosthènes. L'éloquence religieuse , .voilà l'im^mortelle couronne du siècle de liouis XIV, :Lâ langue était assez épurée, pour n'avoir plui$ besoin que de hautes pensées. Les poètes., ces devanciers ordinaires des orateurs , étaient déjà
venus; Malherbe avait enseigné rharmonie ; et Corneille élevait les âmes , en leur montrant le sublime, qui semblait disparu du monde, depuis qu'il n'y avait plus de Homains. Pour créer des orateurs, il n^lfsillait qu'un grand intérêt social, une gravide passion : ce grand intérêt fut Dieu, la révélation et l'éternité ; et comme il n'y avait jamais eu de pareilles questions agitées dans la tribune antique, jamJais on n'avait entendu si haute éloquence. Les philosophes de la Grèce énoncèrent, dans l'enceinte de leurs écoles, quel-^ ques grandes vérités morales ; et Platon avait eu de sublimes pressentiments sur les destinées humaines. Mais ces idéesi mêlées d'erreurs et enveloppées de ténèbres , divulguées à voix basse depuis la mort de Socrate , ne s'adressaient pas à la foule du peuple ; et , ^ans ces gouvernements s\ favorables ep apparence à la dignité de Thomme, on ne faisait rien pour lui apprendre ses devoirs ^ et ses immortelles espérances. Le christianisme élevait une tribune où les plus sublimes vérités étaient annoncées hautement pour tout le monde, où les plus puises leçons de la morale étaient rendues familières à la multitude ignorante ; tribune formidable, devant laquelle s'étaient Jiumiliés les empereurs souillés du sang des peuples ; tribune pacifique et tutélaire qui , plus ^'une fois, donna refiige à ses mortels ennemis; tribune où
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furent long-temps défendus des intérêts partout abandonnés, et qui, seule, plaidait éternellpment la cause du pauvre contre le riche, du faiblQ contre l'oppresseur, et de Thomme contre luimême.
Là, tout s'ennoblit et se divipise; l'orateur, maître des esprits qu'il élève et qu'il consterne tour à tour, pieut leur piontrer quelque chose de plus grand que la gloire , et de plus ef&ayant que la mort ; il peut faire descendre du haut des cieux une éternelle espérance sur ces tombeaux où Pé* riclès n'apportait que des regrets et des larmes. Si , comme l'orateur romain , il célèbre les guerriers de la légion de Mars tombés au champ de bataille , il donne à leurs âmes cette inmiortalité que Cicéron n'osait promettre qu'à leur souvenir ; il charge Dieu lui-même d'acquitter la reconnaissance de la patrie. Veut - il se renfermer dans la prédication évangélique ; cette science de la morale, cette expérience de l'homme, ces secrets des passions, étude éternelle des philosophes et des orateurs anciens , doivent être dans sa main. C'est lui , plus encore que l'orateur de l'antiquité,, qui doit connaître tous les détours du cœur humain, toutes les vicissitudes des émotions, toutes les parties sensibles de l'ame, non pour exciter ces affections violentes, ces animosités populaires , ces grands incendies des passions, ces feux
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de vengeance et de haine où triomphait l'antique éloquence , mais pour apaiser, pour adoucir, pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions , sans avoir le droit d'en appeler aucune à son secours , il est obligé de créer une passion nouvelle, s'il est permis de profaner par ce nom le sentiment profond et sublime qui , seul , peut tout vaincre et tout remplacer dans les cœurs, l'enthousiasme religieux qui doit donner à son accent , à ses pensées , à ses paroles , plutôt l'inspiration d'un prophète que le mouvement d'an orateur.
A cette image de l'éloquence apostolique n'avez-vous pas reconnu Bossuet ? Grand homme , ta gloire vaincra toujours la nïonotonie d'un éloge tant de fois entendu ! Le privilège du sul)Kme te fut donné ; et rien n'est inépuisable comme Fadmirâtion que le sublime inspire. Soit que tu racontes les renversements, des états, et que tu pér nètres dans les causes profondes des révolutions, soit que tu verses des pleurs sur une jeune femme mourante au milieu des pompes et des dangers de la cour, soit que ton ame s'élance avec celle' de Condé et partage l'ardeur qu'elle décrit; soit que, dans l'impétueuse richesse de tes sermons à demi préparés, tu saisisses, tu entraines toutes les vérités de la morale et de la religion , partout tu agrandis la parole humaine.
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tu surpasses l'orateur antique; tu ne lui ressembles pas. Réunissant une imagination plus hardie, un enthousiasme plus életé, une fécondité plus originale , une vocation plus haute^, tu semblés ajouter Téclat de ton génie à la majesté du culte public , et consacrer encore la religion elle-même. Grand homme , peut-on parler d'éloquence , sans commencer et sans finir par ton nom? Orateur invincible , écrivain inimitAe , que ton image brille dans cette enceinte , pour être l'inspiration toujours présente de notre enseignement , et de nos auditeurs!
Aussitôt que Bossuet a paru, l'éloquence sem-> ble se communiquer et se répandre ; et quoiqu'il garde seul la prééminence du sublime, de grands orateurs naissent à son exemple. Ceux même qui , jusque là , demeuraient dans les ténèbres du mau-* vais goût , atteints de cette vive lumière , essaient d'en réfléchir l'éclat. Ainsi, lorsque les tribus captives revinrent à Jérusalem , à peine le feu sacré , qui paraissait éteint et couvert d'une sombre vapeur, eut-il été tiré de son asile , et placé sous les rayons du soleil naissant , qu'il s'alluma soudain , et jeta partout des flammes éclatantes. Telle est l'influence d'un grand homme : il anime le génie de ceux qu'il éclaire. Mascaron, dont le talent était d'abord étouffé par l'affectation et la barbarie, lorsqu'il eut entendu Bossuet, se jeta
dans les routes de la haute éloquence ouvertes devant lui. Fléchier y marcha d'un pas sûr et, pour ainsi dire , mesuré. Près de lui paraît Larue , inégal et négligé. Mais comme il a quelquefois approché de Bossuet , on est forcé de croire qu'il avait du génie.
Pendant que le plus sublime des orateurs, en agitant fortement les imaginations , réveillait ou faisait naître les tdMbts , les fortes et profondes études de Port-Royal préparaient à l'orateur cette vigueur de science et de logique qui soutient et nourrit l'éloquence. Ne vous êtes -vous pas demandé quelquefois , messieurs , comment cet Arnauld , pour lequel les plus beaux génies du dixseptième siècle avaient réservé le nom de grand , n'a laissé que des ouvrages sans lecteurs ? Si nous en' croyons son siècle , il avait toutes les qualités qui dominent les esprits , et même , s'il eut été moins vertueux , toutes celles qui peuvent former un redoutable sectaire , un talent fécond et universel, une persévérance inflexible comme sa conviction, une éloquence énergique, dont les négligences et les longueurs disparaissaient pour les contemporains dans l'intérêt même des sujets et dans la chaleur des discussions ; enfin , la promptitude de génie , l'ajrdeur et la fermeté de Luther, mais une ame plus pure, plus désin- J^éressée , des projets moins hardis , et surtout un
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autre siècle. Grand homme de son vivant , il n'est plus estimé que sur la foi de son siècle , parce que, dans la foule de ses compositions précipi* tées , il a négligé cet immortel talent d'écrire , qui produit l'intérêt par l'élégance , et met dans un ouvrage l'impérissable empreinte de l'imagination et du goût. Ârnauld n'est plus un orateur pour la postérité , parce qu'il ne fut jamais un grand écrivain. Elle ne passera pas ainsi , elle ne perdra pas son intérêt et sa chaleur, l'éloquence de ce Pascal qui, dans quelques lettres polémiques , trouva l'art du ridicule avant Molière , et ressuscita la véhémence de Démosthènes. Je conçois sans peine que la diction de Pascal n'ait pas vieilli : elle devait former notre langue. Cette plaisanterie a quelque chose de vif et de naturel qui conserve à l'expression une éternelle nouveauté. Dans ce style rapide et moqueur, le besoin d'être concis, pour être toujours piquant, a banni les phrases longues ou faibles , et saisi les vraies tournures, les tournures durables, celles qui sont à la fois les plus expressives et les plus courtes.
Mais cette continuelle invention de style devient plus admirable lorsque , remplaçant la raillerie par l'invective , Pascal s'abandonne à la haute éloquence. Il a laissé l'ironie qui n'est plus asse^ forte pour lui. Animé par la présence de ses ad?*
versaircs , il frappe sans ménagement et sans détour ; puis , il s'arrête , il retient ^es mouvements , il se replie sur sa dialectique invincible ; mais sa modération est cent fois plus accablante encore que sa colère.
Qu'un homme sensible à Féloquence, et accoutumé* au génie de Démosthènes , relise la quatorzième Provinciale , la fameuse lettre sur Tho-' micide. Pascal enferme d'abord ses adversaires entre la religion corrompue et l'humanité outragée : alors il avance contre eux par une progression lente et inévitable , descendant toujours des plus hauts principes , s'appuyant sur toutes les autorités sacrées , et portant le scrupule de la plus rigoureuse logique dans la démonstration des plus manifestes vérités. Il emploie, pour ainsi dire , à la défaite de ses ennemis , une surabondance de force; et l'on voit qu'il les retient si long -temps sous le glaive de son éloquence, moins pour les réfuter que pour les punir. Chaque fois qu'il achève un argument, la cause est gagnée; mais il recommence, pour traîner ses adversaires vaincus à travers toutes les humiliations de leur erreur.
Cette puissance de dialectique, appliquée aux discussions religieuses, devint une des armes de la chaire chrétienne. Bossuet, dans la foule de ses sermons , rapidement conçus , se livrant à
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Tardeur de son imagination et de sa foi, avait commandé la conviction par l'enthousiasme. Bourdaloue fit de l'éloquence évangélique un art profond et régulier. C'est l'athlète de la raison combattant pour la foi. Dans l'ordonnance de ses preuves , dans le choix des développements f dans l'inépuisable fécondité de sa logique , il a retrouvé ce génie de l'invention qui formait la faculté dominante de l'orateur politique ou judiciaire, faculté peut - être plus rare que cette imaginatioti de style, qui s'accorde quelquefois avec l'impuissance de saisir et d'enchaîner les parties diverses d'un ensemble unique. N'y aurait -il pas, messieurs, une apparente singularité à éprouver sur un sermon de Bourdaloue la justesse des règles que Cicéron établissait, pour Tordonnance et la progression d'une attaque judiciaire? Non , sans doute , ce ne sont pas deux genres inconnus l'un à l'autre, que j'aurai bizarrement confondus; c'est l'unité de la logique qui se manifestera dans la diversité de ses applications; et quand vous verrez Bourdaloue traiter trois fois un même sujet, et trois fois inventer une nouvelle combinaison de raisonnements et de preuves , vous reconnaîtrez le vrai génie de Torateur. Mais en admirant cet art prodigieux , peut-être nous nous demanderons si la perfection de l'orateur évangélique doit être de surpasser en vigueur de raisonne-
ments les logiciens de l'antiquité. Nous chercherons par d'instructives comparaisons à nous éclairer sur le véritable génie dé l'éloquence sacrée ; nous interrogerons cette autre antiquité qui commence au milieu de l'avilissement de la Grèce et de Rome , l'antiquité chrétienne qui , par un prodige inoui dans l'histoire de l'esprit humain , relève les arts ^ tandis que le décadence des empires suivait son cours , comme pour montrer que la grandeur toute morale du christianisme ne devait rien à la fortune. Accoutumés à chercher les chefe-d'œuvre de génie dans des époques de gloire et de prospérité , nous serons étonnés de voir Chrysostôme et Grégoire de Nazianze, au milieu de l'invasion des barbares. Mais ces hommes , nés dans des temps malheureux qu'ils surmontaient par leur religion et leur génie , nous paraîtront dignes de donner des leçons d'éloquence au siècle de Bossuet et de Louis XIV, au siècle le plus savant et le plus poli de l'Europe moderne.
Sans doute ils n'ont pas su toujours se séparer de leurs contemporains ; quelquefois même ils ont parlé dans le style bizarre de leur siècle , pour s'en faire mieux entendre. Mais que d'inspirations oratoires n'ont - ils pas trouvées dans la grandeur de leur mission ! Plus rapprochés de la naissance du christianisme, ils semblent encore porter sur le front la langue de feu des apôtres.
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N'étant pas , comme nos grands orateurs sacrés , dans une possession paisible de quinze siècles, ils ont toute l'activité d'une lutte journalière, et tout l'enthousiasme d'une récente victoire : on entend leurs cris de triomphe et de joie. Il ne leur suffit pas de terrasser ces passions qui , suivant Bossuet, feraient de nos cœurs un temple d'idoles. Les temples mêmes et les idoles sont debout : Julien les protège de sa puissance et de ses écrits. La philosophie se soulève en faveur des fables antiques. Le peuple , rendu plus opiniâtre par ses malheurs , redemande ses dieux. Les orateurs sacrés sont partout ; ils résistent à Galérius ; ils répondent à Symmaque ; ils pleurent sur Théoddse et sur Valentinien ; ils justifient le christianisme devant les nations qui l'accusent ; ils demandent à Genseric d'épargner le genre humain. Dans le débordement des plus effroyables oalamités , dans la désolation de l'empire , ils paraissent au milieu des hommes, pour leur défendre de désespérer ; et ils entreprennent de consoler l'univers qu'ils veulent conquérir.
Voilà les intérêts qui donnent aux pères de l'église une grandeur, un naturel , un enthousiasme , que Fénélon regrettait de ne pas trouver dans la logique éloquente de nos prédicateurs modernes. Sans doute ces intérêts ne sauraient être suppléés. Mais Fénélon lui-même a montré
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qu'une imagination vive et touchante pouvait répandre encore sur la chaire évangélique quelque chose de cette inspiration primitive. Son admirable sermon sur les missions , rapproché de la doctrine qu'il expose dans ses dialogues sur l'éloquence , et comparé aux grands exemples des pères de l'église , pourra nous apprendre ce qui manque au génie de Bourdaloue. Massillon terminera ce parallèle ; et puisque nous essayons d'examiner les chefs-d'œuvre de la chaire sous un point de vue profane, nous appliquerons à ce grand orateur les préceptes de l'antiquité sur Télocution et sur le pathétique. Ainsi , messieurs , tout l'art des anciens rhéteurs se trouvera justifié par des applications qu'ils n'avaient pas euxmêmes prévues. Le style , le choix , la vivacité des images , l'enchaînement facile des périodes , le charme varié de l'harmonie , tout ce que Cicéron demandait à l'orateur, est réalisé par Massillon. Dans la diversité des deux langues , c'est le style de Cicéron lui-même. Les affections douces , les mouvements persuasifs , viennent animer cette régularité de langage; et la lumière orientale des prophètes y répand une teinte d'originalité, sagement adoucie par la perfection de l'élégance et du goût.
Pendant 'que liOuis XIV et sa cour entendent cette mélodie religieuse , qui parle si doucement
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aux âmes attendries ; pendant que l'orateur évangélique, jaloux de plaire pour mieux émouvoir, unit à la sainteté des maximes la pompe élégante du langage , et quelquefois la délicatesse des louanges, quelle voix rude et menaçante s'élève loin du trône , et mêle à la parole de l'évangile les imprécations de la haine ? Ce sont les prêtres d'une religion injustement exilée. On a trompé la foi d'un grand monarque : on a chassé les pasteurs , et les troupeaux ont suivi. Déplorable erreur de la politique! les ministres persécutés sont partis, errants comme des apôtres ; ils ont secoué la poussière de leurs pieds , et sont montés , pleins de colère , dans les chaires des ennemis de la France. Entendez-vous Saurin, qui déclame contre Louis XIV, qui blasphème contre sa patrie, et prophétise des victoires aux soldats de Guillaume III ? La pureté de l'accent français s'est altérée sur la terre de l'exil; les sentiments français ont cédé bien plus encore à l'indignation du malheur : il reste une éloquence altière et négligée , qui ne parle plus aux passions d'un siècle où les lois et les mœurs ont à jamais proclamé la tolérance.
Quoique l'éloquence religieuse soit la grande éloquence du dix-septième siècle , quoiqu'elle y ait occupé la place que la tribune politique tenait dans l'antiquité, quelques autres productions du
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génie oratoire ont marqué cette époque. Les parlements qui gardèrent long-temps , avec une courageuse intégrité , le dépôt imparfait des libertés publiques , firent plus d'une fois entendre de nobles accents. L'éloquence judiciaire fat ellemême honorée par un beau monument , les Mémoires de Pélissori pour un ami malheureux.
Enfin , pour dernier trait de cette illustre époque, sî la puissance oratoire ne s'est montrée avec toute sa grandeur que dans la chaire évangélique , l'éloquence est dans tous les ouvrages célèbres du dix-septièine siècle : elle a mis sa véhémence et sa rapidité dans l'immortel Discours de Bossuet sur l'histoire ; elle s'iinit â la muse d'Etoïnère pour inspirer le Télémaque ; elle anime la morale de Nicole qu'admirait Sévîgné ; elle donne à Sévigné de vives pleintures , et de soudains mouvements de l'ame ; elle éclate dans La Bruyère par l'audace des figures et du langage : elle inspire à Pascal ces étonnantes pensées où le génie paraît grand de tous les secours qu'il dédaigne , où le sublimé est plus simple qu'ailleurs , et semble le langage naturel d'une raison si puissante, qu'elle ne pouvait pas s'exprimer autrement.
Que de réflexions, messieurs, ne vous offrira pas cette revue peu nombreuse d'écrivains si grands et si divers dans leur génie ! Quelles ins-
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pirations avaient-ils empruntées à l'antiquité? Que recevaient-ils de leur siècle ? Conitiient , et avec quelle bonne foi, leurs études étaieht-^elle^ modi*^ fiées par Tesprit de leur temps ? Quel était pour eu^ le terme de l'imitatioti , le covnmencelnent de l'originalité ? Comment sont-ils souvent des Grecs et des Romains par l'élégance , par le style , et donnent<-ils , en même temps , l'expression la plus fidèle d'une grande époque de la société mo^ deme ? Questions intéressantes, messieurs, heureuses et paisibles recherches où l'imagination se plaît , et qui , ramenant sous noÀ yeux les plus beaux^ modèle^ de l'antiquité, nous feront jouir de tous les trésors de l'esprit humain , en étudiant l'éloquence française. N'agréez* voué pas, messieurs , cette étude qui déjà vous est familière, et que nous recommençons ensemble ?
Quelle passion pltis sahltaire que l'amour des lettres! quel meilleur emploi des loisirs de la jeunesse! et dans des temps encore agités, quelle préoccupation plus conciliatrice et plus douce! Les lettres sont comme toutes les choses grandes et pures, comme la justice, comme la vertu; elles otit le privilège d'élever l'ame tout ensemble, et de la calmer. Elles inspirent à la fois l'enthousiasme et la paix.
Vene^ donc , messieurs , dans cette enceinte poitr écouter, non pas la voix d'un rhéteut^, mais
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celle des grands génies qui nous serviront de maîtres. Au lieu de vous contenter d'une froide et solitaire lecture , venez dans cette réunion nombreuse écouter ces voix immortelles qui paraîtront plus sonores et plus vivantes , à mesure que l'admiration de chacun s'augmentera de celle de tous.
Nourrissez maintenant vos âmes de ces grandes pensées, de ces souvenirs ineffaçables, de ces émotions d'éloquence et de génie, belle passion de la jeunesse, qui, dans un âge plus avancé , dans une vie plus sérieuse , se retrouvent au fond de l'homme et donnent au talent développé la vigueur et la grâce. Cette éloquence^ que l'occasion fait naître , mais que l'étude a préparée , est devenue l'un des ressorts de notre institution politique. Elle peut conduire aux premiers honneurs du pouvoir et de la tribune. Chaque jour plus nécessaire, elle sera l'instrument de l'ambition , de la gloire et du bien public ; elle est attachée à notre liberté même. Ce monarque héritier de Louis XIV , et , comme lui , protecteur des lettres , mais surtout ami des lumières et des lois, en donnant à notre siècle un nouvel ordre politique, a fait bien plus que d'honorer l'éloquence; il a ouvert pour elle la plus noble carrière dans l'avenir ; et , se confiant au patriotisme du soin de perpétuer les talents, il a préparé des occasions
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pour le génie français dans ces mêmes institutions qui doivent renouveler la grandeur et affermir la durée glorieuse du trône et de la France.
iîjiO ESSA-I HISTOAIQUE
JMiLTOK naquit à Londres, le 9 décembre 1608. Son père , homme instruit , passionné pour les arts , ayant même un talent distingué pour la musique, exerçait dans cette ville la profession de notaire. Le jeune Milton reçut Tédùcation la plus savante ; et , dès l'âge de douze ans , son application à l'étude et ses veilles prolongées avaient commencé d'affaiblir sa vue. Il suivit avec éclat les cours de l'université de Cambridge : l'imagination . de l'auteur du Paradis perdu s'annonçait par des poésies latines , où Ton ne peut méconnaître une élégance et une douceur bien rares parmi les la-^ tinistes du Nord. Mais son humeur altière lui attira quelques inimitiés qui l'éloignèrent de Cambridge , après cinq ans de séjour. Le ministère ecclésiastique avait [été sa première vocation : il
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y renonça sans retour, incapable de plier son esprit sous le joug de l'église établie ^ et voulant garder l'indépendance de sa foi.
A l'âge de vingt-quatr^e ans , lyiilton revint près de son père , qui s'était retiré des affaires , et habitait à la c^onpagne. Il y passa quelques années dans l'ardeur de l'étude, embrassa presque toutes
les connaissances humaines , antiquités , langues modernes, histoire , philosophie, mathématiques. La poésie latine , qu'il aima et cultiva toujours , et la poésie anglaise , qu'il devait embellir d'une gloire nouvelle, servaient seules de diversion à ses travaux. C'est à cette époque , sans doute , qu'il faut reporter la composition de quelques pièqes que Milton publia plus tard , et qui sont pour peu de c^ose dans sa renommée. Elles indiquent seulement les fortes études et le goût profond de l'antiquité , qui se mêlaient à son génie original , et qui semblent quelquefois le ralentir sous le poids de l'érudition et des souvenirs. Ses vers latins orxt beaucoup de correction et d'harmonie : ses vers anglais qu'il n'osait pas encore affranchir du joug de la rime, sentent l'effort et la contrainte. On a beaucoup vanté, parmi ses premiers essais, V Allegro et le Penseroso, deux pièces où ne se trouve pas le contraste que promet l'opposition de leurs titres. Le génie de Milton semblait dès-lors ami des idées tristes et éle-
3l2 KSSAI HISTORIQUE
vées ; et le Cornus y espèce de comédie-féerie qu'il fit à cette époque ; à rimitation des Italiens, présente plus de bizarrerie que de gaîté.
Après plusieurs années de retraite et d'étude, Milton , qui venait de perdre sïi mère , partit pour un voyage en Italie. Il passa par la France , dont il connaissait la littérature , encore peu formée , et se rendit à Florence , où il eut plusieurs fois occasion de voir le grand Galilée dans sa prison. Le beau ciel de l'Italie , le spectacle de cette contrée poétique, toute pleine des nionuments des arts , et toute retentissante de la gloire du Tasse , charmaient l'imagination du jeune Anglais. Il visita deux fois Rome , où la hardiesse de ses discours sur les questions religieuses donna quelque sujet d'inquiétude à ses amis. Il fut cependant très-favorablement accueilli par le cardinal Barberini ; et ad^iis à. ses concerts , il entendit Léonora , n^usicienne fameuse , dont il a célébré la voix et la beauté , dans quelques vers anglais , et dans un sonnet italien. Familiarisé dès loujg-temps avec la littérature du midi, Milton avait composé , dans le pur toscan , des vers qu'il lut avec succès aux académies dltalie. Mais son ambition poétique était de polir sa langue maternelle , et d'être un jour, dans cette langue, l'interprète des pensées de ses concitoyens. Il était dès-lors tourmenté de l'espérance d'élever quelque grand mo-
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nument à la gloire de son pays^ A Naples , il fortifia cette pensée par les entretiens qu'il eut avec le marquis de Villa-Manso , vieillard ingénieux et enthousiaste , qui avait connu et beaucoup aimé Ife Tasse , et qui parlait de lui avec cette abondance de souvenirs et de précieux détails que laisse dans la mémoire l'intimité d'un homme illustre et malheureux. Milton se sentait inspiré, en écoutant l'ami du Tasse. Il lui disait , dans des vers latins dignes du siècle d'Auguste : « Vieillard « aimé des dieux , il faut que Jupiter ait protégé c< ton berceau , et que Phébus l'ait éclairé de sa « douce lumière ; car il n'y a que le mortel aimé « des dieux dès sa naissance , qui puisse avoir eu > « le bonheur de secourir un grand poète *. »
Milton souhaitait pour lui-même un tel ami, un tel défenseur de sa gloire , un aussi religieux dépositaire de sa cendre ; et il se promettait , à ce prix, de chanter un jour les antiquités nationales de l'Angleterre , les exploits du roi Arthur, et les héros de la chevalerie. Milton avait formé k Naples le dessein de parcourir la Sicile et la Grèce , lorsque le premier bruit des troubles de l'Angle-
* Dts dilecte senez , te Juppîter sequus oportet Nascentem , et miti lustrârit lumine Phœbus Atlantisque nepos; neqne enim uisi cariis ab ortu Dfs superis magno polerit favissc poetoc.
3l4 ESSAI HÎSTORIQVE
terre , en flattant une passion de liberté qui n'était pas moins forte en lui que celle des vers , le rappela dans son pays qu'il voulait servir. Il quitta lentement ^'Italie , en passant par Rome , Florence , Vejaise et Milan. D'après une anecdote rapportée par Voltaire , c'est dans cette dernière ville que Milton , ay^t as$i3té p^ hasard à la représentation du drame italien d'un certain Andreini sur la chute du premier homme , vit la grandeur »d'un jl;el suje^t, et conçu^t le plan de son poème. L'amour-propr,e anglais ^ repoussé cette origine; et le doctem' Johnson a vivement contredit Voltaire. Cependant l'^ecdçte est vraisemblable : le drame cité existe ; et même , ce que n'a pas dit Voltaire , la seconde scène du premier acte est un monologue 4© Lucifer apercevant la lumière du jour ; et l'on ne peut nier que le mouvement et les pensées de ce piorceau ne soient un faible crayon de la sublime apostrophe de Satan au spleil. Mais , qu'impprtent qes premières traces d'imitation effacées par l'eipithousiasipe du poète , et perdues dans sa richesse ! Au reste , un motif naturel de croire que Milton rapportai d'Italie quelques pressentiments , quelques ébauches de sa grande pensée , c'est que l'on retrouve cette pensée dans les écrits qu'il fit paraître à son retour, sur des sujets peu faits pour y préparer son esprit.
En effet , Milton , revenu à Londres , dans l'an
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née 1 640 , au milieu des premiers frémissements de la f évQ^ujtion et des attaques violentes contre l'épiscopat, $e jeta d'abord dans ces querelles où l'eçpjrit républicain se cadtiait sous rargun;ien.tation théolo^jique. ^1 dirigeaijt <ei^ même teimps l'éducation de pluSii^urs jeuues geps , parmi lesquels étaient ses deux neveux ; ciricon^itance qui a produit beaucoup de ^ébaits entre ses panégyristes et ses détracteurs , syr Ja question de savoif s'il ay^it été nçiaître d'école. Paraissant .uniquement occupé de ces ^oius obscurs, ef (J^^i?^e controverse qui ne réjtalt guère mo^s , il pjublia ,1^ é^rit sur Yépiscopat y ijypt autre sjf^r le gouvernement de V Église *, et un traité delà r^éforr^ation ecclésiastique. Mais , au ^ilie^ de ces dispui(;es , on aperçoit que , sous la ferveur de parti dont Miilton est ç^é^lé , il xi^ourrit une autre pensée , un autre .entibousiasm^e. A .travers les syllogismes de rar;gun;^epatatiQn puritaine, il annonce qu'on en^t^idra un jour un homme qui, dans un rhythme sublime et /wu^ veo^ 9 chuintera f^^ miséricordes et lesjuge/nents du Seigneur. AJLllevirs, se liyraiit^ ui;ie digression toute poétique^ jîl rfippelJie les ^nomç d'Homère ,.de yirgUe, du Tas^ej jil annonce qvie la religiou peut inspirer quelque chose .de plus grai^d que lews poèmes ; j^l parle d'iwe dej^e qui lui reste à ac-^ . ' , ' " ' ' -Il i.i , , .1 I I ■ ■ i, ..,
* On the rcason of church goremmetit.
3l6 KSSAI HISTORIQUE
quitter envers elle. « Dans peu d'années , dit-il , a j'accomplirai cet engagement : il s'agit d'un ou- « vrage qui ne doit pas s'élever du milieu des feux « de la jeunesse et des vapeurs du vin , comme « ces vers qui coulent de la plume d'un amoureux « vulgaire. L'œuvre que je médite ne sera point a obtenue par une invocation à Mnémosyne et ^ ce ses filles séduisantes, mais par une ardente « prière à cet esprit éternel qui peut nous enri- « chir de toute science et de toute éloquence , et « qui envoie son s'éraphin avec un rayon sacré « du feu de ses autels, pour toucher et purifier « les lèvres de celui qu'il a choisi. » Enfin, jetant un triste regard sur les querelles où il s'engage, il regrette de quitter sa douce et agréable solitude nourrie d'heureuses pensées , pour s'embarquer sur une mer turbulente , emporté loin de la brillante image de la vérité qu'il aimait à contempler dans l'atmosphère paisible et pure de ses études chéries.
Les égarements où fut entraîné Milton, rendent ce regret plus juste et plus amer. L'enthousiasme de la liberté , une sorte de candeur et de violence, l'ignorance des hommes et de la vie ordinaire, F'illusion continuelle d'un esprit qur ne voit que ses propres pensées, tout ce qui, dans Milton , préparait un génie original , le disposait aux plus coupables erreurs , et le livrait
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eu proie à la contagion des fanatiques , et à l'ascendant des ambitieux qui bientôt mirent en feu l'Angleterre. Au milieu de ces controverses , Milton avait contracté un mariage qui servit de texte à de nouveaux écrits de sa part. Sa femme, née dans une famille attachée au roi , le quitta par haine de ses opinions. Milton publia successivement quatre dissertations violentes pour prouver la justice et"l^ nécessité du divorce. Blânié par les presbytériens, dont il avait jusque là suivi d'assez près les maximes , il se jeta dans le parti des indépendants, et redoubla de haine contre tous les pouvoirs religieux et civils. Cette ame altière était pourtant ouverte à de plus douces émotions. Dans le malheur de la cause royale, sa femme ayant essayé de se rapprocher de lui , une entrevue ménagée par quelques amis ranima toute sa tendresse. Il reçut même dans sa maison la famille de sa femme, menacée par les proscriptions du parti vainqueur, et lui prodigua les soins les plus généreux.
Cependant la défaite de la cause royale , et la captivité de Charles , amenaient le grand crime qui a souillé la liberté anglaise. Le long parlement, si animé contre le monarque, mais capable d'un reste de justice et d'humanité, venait d'être violemment épuré par les soldats de Cromwell ; et quelques hommes furieux ou avilis allaient
3l8 ESSAI ]ËISTORlQUE
juger leur roi, sous leà yeux du despote q[ui se faisait un mstrché-pièd de ton échafaud. Milton he fut point mêlé à cette scèfle d'horreur. Ami f)assionné de l'itidépendancè , il avait publié, sous le noïîi S: Areopageticà y tm écrit pléîÉi de forcé eh fàvetir de la liberté de la presse, que déjà Çronlwell opprimait , parce que cette liberté s'élevait eh faveur dit roi. Milton s'était abstenu de inettre au jour, avant la fatale sehtence, 4in autre écrit sur la responsabilité des magistMts et dès ]^ois , où refirent toutes les violences du puritaiiisme. Il parait qu'un grand projet d'étude l'occupait encore , et qu'il avait entrepris d'écrire une histoire d'Angleterre. Mais ses talents et l'ardeur de ses opiniotis l'ayslnt désigné au choli de Cromwell, il fut nommé, près le conseil-d'état, seôrétaire-interprè^p pour la lahgue lAtihé; Ci'omwell , par Une sorte de politique àltière qu'il appliquait à tout , voulait faire de cette langue le setil mode de communication àvet les puissances étrangères. Milton fiit jeté, plus que jamais, dans les passions des indépendants ; 6t en partageant leur fanatisme, il s'égara jusqu'à justifier leurs atteh^^ tats.
Un livre attribué à Charles P' , et publié sous le titre de Portrait du roi y avait redoublé l'indignation publique contre le parlement et le tribunal régicide. Milton y répondit par une dia-
tribe injurieuse, ijifous l'avons dit* ailleurs : a Ces « attaques contre un roi qui n'était plus , ces « poursùttés aiu-deïà dii jligetaent, ces insultes « au-delà de l'échafaud , avaient quelque chose « d'abject et de féroce, que l'éblouissement du faux « zèle cachait à l'ame enthousiaste de Milton. » On a souvent parlé du scandale à la fois odieux et bizarre de son débat contre Sàumaisé, qui avait publié , pour défendre la nïéraoire de Charles , un livre peu digne d'une cause si belle , et d'une si grande infortune. La réponse de Milton est hérissée d'une sauvage érudition. C'est le génie pédaritesque du seizième siècle, enflammé d'un implacable fanatisme de liberté, et mêlant lei noms de Brutus , ae Samuel et de Judith pour justifier le crime de Cromwell et de Bradshaw. Milton était presque aveugle lorsqu'il commença cet ouvrage ; et il se glorifiait de perdre la vue en achevant cette œutre odieuse qu'il croyait patriotique. Aigri par les haines qu'il avait méritées, il fit paraître, en i654 , une nouvelle Défense du peuple anglais. C'était le titre qu'il donnait à l'apologie de quelques hommes , tyrans de l'An* gleterre, et désavoués par elle; enfin, il mit au jour sa propre défense {Defensio auctoris) : et l'on doit avouer que , s'il s'était emporté , dans
* Histoire de Cromwell , Ut. IV.
ses attaques, à des violences odieuses, il se défend avec calme et dignité.
En réponse à ses adversaires qui lui avaient appliqué le vers de Virgile ,
Monstrum horrendum , informe , ingens , cui lumen ademptum ,
il donne une espèce de description de sa vie, et même de sa personne. On voit, par ce récit, que les bassesses de l'intérêt ne se mêlèrent jamais aux passions politiques de Milton. Fanatique de bonne foi , il avait sacrifié sa médiocre fortune en dons patriotiques, pour la cause du parlement. Au républicanisme théologique de son siècle il joignait d'autres illusions puisées dans ses études chéries , et dans l'admiration de la belle antiquité. La scolastique violente des puritains , la dictature du long parlement , lui semblaient une imitation de l'éloquence et de la liberté romaine. Son imagination rêvait l'affranchissement de la Grèce *
* Bien des années avant Milton , et avant les troubles civils d'Angleterre, tous les esprits éclairés avaient exprimé le même vœu qui semble le cri naturel de la raison et de l'humanité. Le grand Bacon , ministre d'Elisabeth , avait pensé , a cet égard , comm« le secrétaire du long parlement ^ il s'indignait de l'outrage que le christianisme et la civilisation, subissaient depuis si longtemps , par la présence impunie et le joug détestable des Turcs au milieu de la Grèce-. Dans un écrit éloquent , de Belio sacro , il invoquait , contre les barbares , l'union et les armes des peuples de l''Europe. Il était malheureusement réservé ù notre siècle de
parlés armes de la république d'Angleterre. Il se livre surtout k cette espérance dans une lettre qu'il adressé à Philaras, savant Athénien, qui voyageait alors en Europe ^^ fuyant la honte de son pays et la tyrannie des Turcs. Milton , qui , toujours préoccupé de l'antiquité littéraire, se regardait lui-même , en acceptant les bienfaits du parlement, comme un Grec nourri dans le Prytanée pour prix de ses services, aurait voulu ins-
Oid.
trouver des sophismes pour combattre une cause si sainte , pour en nier même la justice. Au reste , si l'occasion d'une gloire immortelle 'a été manqaëe pour l'Europe , il n'en paratt pas rnoôis atsur^ que la juste cause des Grecs triomphera ; ils seront d'autant mieux afir<inchis, qu'ils le seront par eux-mêmes, par eux seuls. Admirable spectacle ! Dans les siècles antérieurs au nôtre , les Grecs , tèmbés,'par l'ignorance et la barbarie , presque au niveau de leurp oppresseurs, n'auraient pu qu'imparfaitement profiter d'une délivrance qui leur serait arrivée du dehors : leur esclavage , toujours odieux et iUëgitime , e'tait cependant, on Mmit de le dire , presque analogue à leur dégradation morale. Mais lorsque , successivement enrichi , dclairé par le commerce , ce même peuple a senti davantage sa force et son malheur, lorsque le joug de la conquête musulmane , bien que moins cruel dans le fait , lui est devenu plus in« tolérable , alors ses efforts , amenés par une nécessité invincible , ont renfermé avec tous les motifs de religion et d'étemelle justice toutes les chances de succès. Les événements confirment chaque jour cette vérité. L'égoïsme de la politique commerciale cédé' à la persévérance généreuse des Grecs. On les laisse au moins se sauver eux-mêmes sous la bannière sacrée du christanisme : ils y réussiront ; ils redeviendront un peuple de l'Europe : et l'on fait déjà des calculs pour se ménager leur alliance , au lieu d'en faire pour perpétuer leur asservissement.
3a2 essai historique
pirer aux Anglais la pensée d'aller secourir la véritable Athènes , et de ramener dans ses murs la lib wté , la gloire et les arts. Mais Milton devait avoir peu de cr^it sur les conseils de Cromwell; et cet habile usurpateur trouvait , sans doute , plus facile et plus sûr de s'emparer delà Jamaïque. Après l'expulsion du long parlement , Milton , comme beaucoup d'autres indépendants y conserva , près de CromvireU , l'emploi qu'il avait occupé sous la république ; et ce fougueux républicain se trouva le secrétaire d'un tyran. Le protectorat était établi, lorsque Milton publia sa seconde Défense du peuple anglais. Déjà Mon pouvait juger que cette liberté , dont il voulait faire Fexcuse ou le dédommagement de toutes les violences, se terminait au despotisme. Il n'en célèbre pas avec moins d^enthousiasme le destructeur du trône et des libertés de l'Angleterre. On peut croire que cette imagination ardente^ mystique, élevée, étrangère au monde, fut frappée des exploits audacieux de Cromwell , et dupe de son hypocrisie. L'homme extraordinaire , qui Élisait de grandes choses et de grands crimes , toujours au nom de Dieu ; qui appuyait sur ses victoires le mensonge de sa mission; qui jeûnait, priait, pleurait devant le peuple; qui avait toujours à la bouche l'Évangile et la gloire de l'Angleterre; qui, despote dans son pays, humiliait
les rois étrangers avec une fierté républicaine ; ce fourbe , d*une conduite si haute et si ferme , cet imposteur qui paraissait si convaincu , ce Mahomet du nord et de la scolastique, ce génie puissant et inégal, mêlant tous les contrastes de grandeur et de trivialité , de raison hardie et de singularité fantasque, Cromwell, enfin, par tous les accidents de sa fortune et de son caractère , était un héros assorti , pour ainsi dire , à l'imagination sublime et bizarre de Milton. Il devait à la fois Knspirer et le dominer.
Il est juste, ati reste, de remarquer une sorte de candeur et de courage jusque dans les flatteries que Milton adresse à Cromwell tout puissant: « Respecte , lui disait-il , Fattente qu'on a fondée « sur toi ; respecte la présence et les cicatrices de « tant de vaillants hommes , qui , sous tes ordres, « ont combattu pour la liberté ; respecte les a mânes de ceux qui ont péri ; respecte l'opinion v des autres peuples , et les grandes idées qu'ils a se forment de cette république , que nous avons « si glorieusement élevée , et qu'il serait si hon- « teux de voir disparaître. » En même temps il le suppliait de rétablir la liberté de la presse ; mais le jour même où cet écrit fiit présenté au protecteur dans son palais de Windsor, un des amis les plus chers de Milton , et l'un des républicains les plus désintéressés, Overton , était conduit à la
3a4 £SSA1 HISTORIQUE
Tour ; et les républicains pouvaient apprendre quel maître ils s'étaient donné.
Milton vécut dans l'exercice obscur de son emploi : l'infirmité qui le privait de la vue l'éloignait du monde ; son mérite était peu connu : son génie poétique n'était point soupçonné de Cromwell et de ses confidents; et il ne les aurait guère intéressés. A l'occasion d'un traité de commerce qui se négociait à Londres entre la Suède et l'Angleterre, Whitelocke se plaint dans ses Mémoires , qu'un certain Milton , chargé de traduire en latin le texte di\ traité, avançait fort lentement, parce qu'il était vieux et aveugle. White*locke était un politique habile, un des premiers conseillers de Cromwell: il se croyait sans doute fort supérieur au vieux secrétaire aveugle qu'il désigne légèrement; et cependant Whitelocke , et tous les négociateurs , tous les conseillers d'État , tous les hommes importants de cette époque , ont laissé bien peu de souvenirs , tandis que la gloire de Milton remplit le monde : mais parmi ^ses contemporains, haï des uns, dédaigné des autres, il portait doublement la peine des services où il avait abaissé son génie.
Après la perte de sa première femme , qui lui laissa trois filles, Milton avait épousé une personne jeune et belle, qui mourut la seconde année de son mariage , et dont 11 a célébré la mémoire dans
quelques vers d'une admirable douceur. Privé d'un 4ippui également nécessaire à son cœur et à ses maux , il se maria de nouveau à une femme vertueuse, dont les soins adoucirent sa vieillesse : alors seulement , et vers la fin de la dictature de Cromwell , il paraît qu'il commença son poème ; et, par un mélange assez bizarre, il travaillait en même temps à la composition d'un dictionnaire latin , et à une histoire d'Angleterre. Mais la mort du protecteur vint le distraire. Son ame, qui n'était guérie d'aucune illusion , s'enflamma de l'espérance de voir enfin la république. Il se hâta de publier un écrit intitulé : Moyen prompt et facile €Ï établir une société libre. Il avait préparé dans le même sens une lettre adressée au général Monk ; enfin il s'occupait d'attaquer encore les abus du clergé. Mais déjà le jeûne Richard, vaine ombre de Cromwell , avait disparu ; et les parodies républicaines, essayées dans Westminster sous la protection de l'armée, tombaient devant le retour désiré de Charles II,
Un nouveau parlement avait proclamé le roi et se chargeait lui-même d'étendre sa sévérité sur les hommes qui s'étaient le plus signalés par leurs attentats et leur animosité contre le trône. La. courte durée de la révolution, en rapprochant . toutes les scènes de ce drame terrible , et en ne laissant vieillir aucune injure, donnait plus
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de vivacité à toutes les haines et à tous les désirs de punition et de vengeance. Les insultes si odieuses , et encore si récentes , que Milton avait proférées contre la royauté, son enthousiasme pour une liberté devenue sanguinaire , ses enga* gements dans le parti de Oomwell , son apologie du régicide, appelaient sur lui les regards du parlement. Il £ut anrété le i3 septembre, par ordre extraordinaire de la chambre des communes. Mais on voit , par les registres , que la chambre le fit mettre en liberté deux mois après. On a expliqué l'issue prompte et favorable de cette poursuite , par une anecdote touchante , et qui mérite d'être vraie. Davenant, poète ingé* nieux , qui avait servi dans l'armée royale , étant tombé au pouvoir du parlement, en i65o, courait risque de la vie. Milton, puissant alors, obtint qu'il ne serait pas jugé, et le fit sortir de prison. Davenant, par son crédit à la cour de Charles 11^ rendit la pareille à Milton , et prépara , dit-on , la décision de la chambre. Une particularité minutieuse , mais singulière , marqua , dans cette circonstance même , et le caractère inflexible de Milton , et la force des habitudes légales que conservait dès lors l'Angleterre , au milieu des passions politiques. L'officier des communes qui avait Milton en garde ayant voulu, d'après une de ces traditions d'arbitraire qui ne manquent jamais ,
taxer son prisonnier, pour quelques frais d'usage, Milton , à peine délivré , porta plainte devant la chambre , et fiit renvoyé au comité des privilèges, qui lui rendit justice.
Milton , libre et oublié , poursuivit avec ardeur la composition de son sublime ouvrage. Il avait alors cinquante-six ans. Il était aveugle , et tourmenté de la goutte. Une vie étroite et pauvre , de nombreux ennemis , le sentiment amer de ses illusions démenties ; le poids humiliant de la disgrâce publique , la tristesse de l'ame et les souffrances du corps , tout accablait Milton ; mais un génie sublime habitait en lui. Dans ses journées rarement interrompues , dans les longues veilles de ses nuits , il méditait des vers sur un sujet depuis si long- temps déposé dans son ame, et qu'avaient mûri, pour ainsi dire, tous les événements et toutes les passions de sa vie. Séparé de la terne par la perte du jour et par la haine des hommes , il* n'appartenait plus qu'à ce monde mystérieux dont il racontait les merveilles. « Donne des yeux à mon ame » , disait-il à sa muse : il voyait en luimême , dans le vaste champ de sesr souvenirs et de sa pensée. Les fureurs du fanatisme , l'enthousiasme de la révolte, les tristes joies des partis vainqueurs , les haines profondes da la guerre civile avaient de toutes parts assailli et exercé son génie. Les chaires des églises d'Angleterre, les
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salles de Westminster, toutes pleines de séditions et de bruyantes menaces , lui avaient fait entendre ce cri de guerre contre la puissance , qu'il aimait à répéter dans ses chants , et dont il armait l'enfer contre la monarchie du ciel. La religion indépendante des puritains , leurs extases mystiques, leur ardente piété sans foi positive , leurs interprétai tions arbitraires de l'Écriture, avaient achevé d'ôter tout frein à son imagination^ et lui don-f naient qudque chose d'impétueux et d'illimité, eomme les rêves du fanatisme.
A tant de sources d'originalité il faut joindre cette féconde, imitation de la poésie antique , qui nourrissait la verve de Milton. Homère , après la Bible , avait toujours été sa première lecture ; il le sauvait presque par cœur, et l'étudiait sans cesse. Aveugle et solitaire , ses heures étaient partagées entre la composition poétique et le ressouvenir toujours entretenu des grandes beautés d'Isaïe , d'Homère , de Platon , d'Euripide. Il avait fait ap^ prendre à ses, filles à lire le grec et l'hébreux; et l'on sait que d'une d'elles, long- temps après, ré^ citait de mémoire des vers d'Homère qu'elle avait ainsi retenus , sans les comprendre. Chaque jour Milton, en se levant, se faisait lire un chapitre de la. Bible hébraïque; puis il travaillait à son poème, dont il dictait les vers à sa femme, ou quelquefois à un ami, à un étranger qui le visi-
tait. La musique ét^it une de ses distractions ; il touchait de l'orgue et chantait avec goût. Au mi- Ueu de cette vie simple et occupée , le Paradis perdu y si long-temps médité , s'acheva promptement.
A l'époque de la peste de i665, Milton, qui avait quitté Londres , fit voir à Elwood , jeune quaker, son admirs^teur et son ami , une copie complète de son ouvrage , qui était alors partagé en dix chants. Deux ans après, il le vendit pour trente livres sterling , payables à des conditions qui indiquaient la défiance de l'éditeur. Le manuscrit du poème , soumis à l'épreuve d'une censure minutieusement tyrannique , n'en sortit pas sans difficulté. Un docteur Tomkyns , chargé de cet examen , voulait absolument supprimer le passage admirable et tout poétique où Milton faisant allusion à une croyance superstitieuse de l'antiquité, compare la splendeur obscurcie de Satan à V éclipse du soleil ^ qui jette un sinistre cré^ puscule sur une moitié de la terre y et trouble les monarques de la crainte des révolutions. Enfin l'ouvrage parut ; et ce poème , devenu l'orgueil de FAngleterrcy n'obtint d'abord aucun succès. Le nom de l'auteur était défavorable. Le sujet qu'il avait choisi attirait peu l'attention. Les amis du trône et des lois repoussaient le défenseur fa-r patique du régicide. Les hommes voluptueux et
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légers qui peuplaient la cour de Charles , les beautés célèbres , amusées par les vers galants ou satiriques des Rochester et des Waller, et par les comédies licencieuses de Wicherley, ne pouvaient éprouver que du dédain et de l'ennui pour un sujet si grave et un poème si triste. Le frivole athéisme , qui avait succédé aux fureurs des puritains , l'élégante corruption qui était alors une mode et presque un devoir, jetaient une sorte de dérision sur • des chants religieux ; et le poète avait contre lui les préventions du vice , comme celles de la vertu.
Samuel Johnson, d'ailleurs sévère pour Milton , a voulu prouver qu'on avait exagéré la froideur de l'accueil que reçut le Paradis perdu : il allègue le suffrage de Dryden , qui s'en déclara l'admirateur. Mais , en dépit de ce suffrage , le génie de Milton fut méconnu par le public ; et son poème resta sans lecteurs. Milton poursuivit ses travaux, et publia, quelques années après, un Abrégé de t histoire d^ Angleterre , remarquable par la simplicité , et la tragédie de Samson , mêlée de choeurs , à l'imitation de l'antiquité. On sent dans cette pièce que le poète aveugle et malheureux se met involontairement à la place de son héros , et souffre de toutes les douleurs qu'il exprime. C'est lui-même qu'il représente captif, pauvre, aveugle, et jouet de ses ennemis. Milton
avait eu la pensée de mettre en tragédies un grand nombre de traits de l'histoire sainte. La tragédie de Samson fait peu regretter qu'il n'ait pas suivi ce dessein : elle manque à la fois de régularité et de mouvement dramatique. C'est une longue déclamation où brillent quelques éclairs de génie. Ce génie ne reparaît plus dans le Paradis recon^ qiàs , poème en quatre chants , que Milton composa comme une suite à son grand ouvrage, et qui tomba d'abord dans l'oubli profond où il est resté. Milton revint alors à ses travaux d^rudition et à sa passion pour la controverse. L'année qui précéda sa mort , il publia une logique nouvelle d'après la méthode de Ramus , et un traité sur la vraie religion y F hérésie, la tolérance , et sur les moyens de prés^enir les progrès du papisme. Ainsi , cette passion de controverse qui avait possédé sa jeunesse 9 le suivit jusqu'à sa dernière heure ; et ce qu'il y a de plus sublime dans l'enthousiasme et de plus gracieux dans l'amour, la peinture du ciel et de l'Ëden , semble luire comme un rayon passager sur cette vie toute plongée dans les noirs débats de la scolastique et de la guerre civile.
Milton , dans la dernière année de sa vie , réu-^ nit et publia quelques poèmes de sa jeunesse, et quelques lettres écrites en latin. Il mourut le la novembre 1674 9 à l'âge de 65 ans. Cette année,.
parut une seconde édition du Paradis perdu ^ avec quelques changements laissés par l'auteur, et une division nouvelle en douze livres. L'ouvrage fut réimprimé sous cette forme en 1678, et -commença dès-lors à devenir ^lus populaire ; il trouva quelques célèbres admirateurs. En 1688, on en publia une autre édition sous les auspices de lord Sommers; et, quelques années après, Addisson prouva méthodiquement, dans le Spectateur j ce que beaucoup de gens commençaient à soupçonner, c'est à dire que Milton était un génie auquel il n'avait manqué que le climat et la langue d'Homère. Il montra même que les grandes idées de la religion lui avaient donné une nouvelle espèce de sublime qui souvent lé place au-dessus de tout parallèle ; et il osa dire que , si l'on refusait à cet ouvrage le nom de poème épique , il faudrait l'appeler un poème divin. L'Angleterre, si orgueilleuse de tout ce qu'elle produit , se vanta de son Milton xomme de son Shakspeare. Cet enthousiasme, justifié par de véritables beautés, ne fit que s'accroître. Un écrivain écossais , Lauder, eut la maladresse et la mauvaise foi d'accuser Milton de plagiat , en réunissant à quelques vers que ce grand poète avait imités du jésuite allemand Mazenius , d'autres vers extraits d'une mauvaise tra-i duction latine du Paradis perdu. L'Angleterre se souleva d'indignation : le faussaire fut solennel-
lement convaincu ; et l'on admira plus que jamais le génie original de Milton.
U est certain que Milton, dont ' l'imagination était nourrie par une immense lecture, a jeté dans son poème une foule d'imitations et de souvenirs. De même que l'on peut remarquer dans Homère une connaissance singulière de tous les objets naturels ^ Milton possédait au plus haut degré la science des livres ; et il y puise quelquefois sans réserve et sans goût. Mais il n'en reste pas moins un génie créateur. Les idées de l'homme sont si peu variées, que presque toujours l'originalité est seulement l'expression la plus heureuse et le sentiment le plus vif de<ce qu'ont éprouvé les autres hommes. D'ailleurs, il ne faut pas s'y tromper, les premières notions du sujet choisi par Milton étaient de son temps une des idées les plus communes et les plus familières à tous les esprits. Le puritanisme religieux et politique en avait fait un objet perpétuel d'allusions. Les poètes latins , qui s'exerçaient dans les collèges et dans les cloîtres , traitaient de préférence ce texte sacré. Que Grotius , que Taubmannus aient , avant Milton^ pesamment effleuré quelques parties de son sujet; ce sujet n'en est pas moins devenu la conquête exclusive du grand ^oète qui l'a saisi et pénétré tout entier ; et autant il était avant lui vulgaire et rebattu, autant il est devenu, sous sa main, sublime et nouveau.
Ainsi considéré, ce sujet paraîtra le plus grand que l'imagination ait eu jamais à choisir : il a pour premier caractère d'embrasser l'intérêt, non pas d'une famille ou d'un peuple, mais de l'humanité entière ; sorte de grandeur que l'imagination ne trouve dans aucune autre épopée. Addisson a tort de vouloir admirer Milton par les règles et l'autorité d'Aristote. Ce qui Constitue le Paradis perdu, c'est précisément le défaut de ressemblance avec tout modèle connu. Tandis que les autres poèmes sont fondés sur le mélange du merveilleux et de l'historique, le poème de Milton ne sort pas un moment des vastes limites du merveilleux chrétien. Soit que le poète habite les ténèbres ou la lumière de ce monde mystérieux, il faut que tout ce qu'il raconte soit créé par l'imagination, et soutenu par elle. Le travail de son esprit, dans ce sujet tout idéal, ressemble à ce qu'il a lui-même admirablement décrit, au vol fantastique de Satan à travers les espaces du vide. Un essor si périlleux n'est pas à la vérité sans chutes et sans écarts. Les défauts du chantre du Paradis perdu sont grands ; et le lecteur français doit en être plus blessé qu'aucun autre. Ce n'est pas que Milton présente fréquemment des traits de ce naturel bas et effréné qui heurte dans Shakspeare. Sa muse savante et mystique toucherait plutôt à l'autre extrémité du mauvais goût. Shakspeare,
dans les élans de son génie, tire parti de son ignorance. 11 invente hors des règles et des faits qu'il ne sait pas. Il paraît d'autant plus neuf qu'il est plus inculte. C'est au contraire d'un amas de science et de souvenirs que Milton fait jaillir son originalité. Il est d'autant plus neuf que son imagination chargée de connaissances a fermenté par l'étude , et qu'elle invente au*delà de toutes les pensées humaines qui lui sont présentes. Mais l'abus est à coté de cette richesse : des suppositions bizarres et superflues , de fastidieux détails de géographie , de mythologie , des subtilités de controverse ; çà et là d'insipides plaisanteries ; quelquefois une foule d'expressions techniques , et un défaut absolu de poésie : voilà ce qui obscurcit le génie de Milton , et diminue le ravissement qu'inspire d'abord son magnifique ouvrage. Quoi qu'en dise l'ingénieux Addisson , l'idée de rapetisser les démons pour les faire siéger à l'aise dans une espèce de parlement infernal est une ridicule fiction ; et l'épouvantable fiction du péché et de la mort renferme plus d'horreur que de génie. La Mort, qui lève la tête pour respirer Vodeur des 0Ldapres futurs y est une atrocité anglaise, surchargée de mauvais goût italien. Les anges révoltés tirant du canon dans le ciel , Dieu prenant un compas pour circonscrire Tunivers , les diables changés en serpents pour siffler leur chef.
sont des inventions plus capricieuses qiiegmndes. On ne peut nier non plus que Milton ne soit mé* diocrement inspiré dans le langage qu'il prête à Dieu , et qu'il ne le fasse souvent dogmatiser en théologien. Enfin, et ce défaut paraîtra plus grave, son poème , qui n'offre que deux personnages réels, et qu'un seul événement humain, ce poème, soutenu long-temps à force de génie , tombe au dixième chant, aussitôt après la désobéissance du premier homme. £t les deux derniers livrée ne sont plus qu'une déclamation fatigante , mêlée de traits admirables.
Peut-être aussi manque*t-il au poète anglais quejque chose qui n'a été donné qu'aux heureux génies de la Grèce et de l'Italie , et qui ressemble à l'horizon limpide et pur dont ils étaient environnés. Peut-être dans ses mains la lyre hébraïque, appesantie par les cieux monotones du Nord , rend-elle des sonà plus tristes et plus sourds. Et toutefois quels jets de lumière, quelle poésie de l'Orient, brillent à travei:s ceiâ nuages, et les colorent d'un éclat céleste ! On a souvent, adihiré qu'un poète d'un génie si fier et si sombre ait excellé dans les peintures gracieuses. Cet|p alliance des images douces et terribles n'est pas cependant particulière à Milton. C'est le caractère même de l'inspiration poétique : c'est la source de l'intérêt et de la variété. Depuis Homère jusqu'au
Dante, depuis le Tasse jusqu'à Racine y Famé du vrai poète a toujours mêlé ces tons divers. Mais comme jamais les contrastes ne furent plus mar* qués , jamais l'art du poète n'étonna davantage.
Toutefois , ce n'est pas dans la description même de l'Éden que Milton se montre le plus admirable. Ses images ne semblent pas saisies d'original sur le modèle vivant de la'nature, pour être ensuite élevées par l'imagination jusqu'à l'idéal : il décrit d'après les livres. Cette fois , sa mémoire le gêne, au lieu de l'enrichir. Le délicieux Eden est pour lui la vallée àiHennay témoin des larmes de Proserpine;etles fleurs de la poésie antique en font toute la parure. Mais Adam et Eve, leur nature fragile et presque divine, leur amour qui fait une partie de leur innocence , l'inexprimable nouveauté de leurs sentiments ^ et de leur langage ^ cette création est toute au poète anglais. La muse épique n'avait rien inventé de semblable. Malgré le génie de Virgile, et les pleurs dont saint Augustin s'accuse , Didon mourante n'égale pas ce tableau chaste et passionné. L'amour conjugal, retracé par Homère , n'atteint pas à cette pureté sublime. Ici la passion est la vertu même ; et la volupté semble un des biens célestes que l'homme a perdus.
Confident du charme prodigieux attaché à de telles images, Milton a su varier et prolonger les I. 22
scènes d'un drame si admirablement simple. Il ne lui suffit pas d'avoir montré dans l'éclat de leur beauté , dans l'innocence de leur tendresse , ces deux créatures nouvelles ; il ne suffit pas d'avoir achevé ce tableau de pureté, de gloire et de bonheur, parle contraste d'un témoin invisible échappé de l'enfer, et tout ensemble jaloux et presque attendri de la félicité qu'il vient détruire. Après avoir fait succéder à ces couleurs naïves et gracieuses les gigantesques images du combat céleste et le spectacle sublime de la création,le poète, dans le récit que le premier homme fait à l'ange Raphaël , ramène la peinture d'Adam et d'Eve , sortant des mains du Créateur : il arrête lentement l'imagination charmée sur ce premier amour naissant avec la vie; et i\ s*emble recueillir avec un soin religieux toutes les traces du suprême bonheur qui va disparaître. Ce fatal dénouement an poème lui inspire encore des imagés, non plus animées d'une grâce majestueuse comme l'innocence, mais embellies d'une grâce touchante, comme la faiblesse unie à la beauté. Rien ne surpasse en pathétique la douleur d'Eve coupable, et le pardon mutuel des deux époux. On raconte que le poète a consacré dans cette scène un trait de sa vie, sa réconciliation avec sa première femme. Le génie n'est jamais mieux inspiré que par les sentiments dont il a souffert.
SLR MILTOir. 339
Miitoa^ d'ailleurs, ne s'interdît pas des allusions plus directes à lài-même et à ses ïnalbeurs : l'invocation à la lumière que ses yeux ne voient plus ; la prière à Uranie , pour qu'elle daigne vi» siter sa demeure solitaire , et inspirer ses chants dans la nuit; le morceau, si poétique, où il se représente tombé dans de mauvais jours , parmi des langues mauvaises , entouré de périls et de ténèbres, seul et redoutant le destin d* Orphée ; toutes ces digressions forment une des plus gran* des beatités du Paradis perdu, et l'une de celles qui rapprochent le plus de notre nature ce poème trop continuellement idéal. Ce n'est pas que dans l'invention des personnages surnaturels Milton n'ait montré une grande profondeur de génie , et surtout qu'il ne prête à leurs discours une admirable éloquence, et une vérité relative, telle que l'imagination peut la concevoir. Satan est un des chefs-d'œuvre de l'invention poétique. Ce réveil de l'orgueil foudroyé, ce désespoir incapable de remords, cet amour du mal accepté pour con»
solation et pour vengeaiièè; enfin, l'hypocrisie, dernier trait d'une ame infernale, forment un tableau sublime d'horreur et de génie.
Quel que soit le peu d'intérêt qui s'attache à tant d'autres êtres fantastiques, dont Milton crayonne dès portraits arbitraires, la plupart de cé^ portraits, comme types d'une passion ou d'itn vice.
34o ESSAI HISTORIQUE
sont d'admirables allégories , et , malgré les deux vers de Boileau , qui s'appliquent si bien à Milton :
Et quel objet enfin à présenter aux yeux ,
Que le diable toujours hurlant contre les cieux !
il faut avouer que, dans ces. discours infernaux, l'expression poétique est portée à un degré de force et d'énergie qu'aucune langue n'a peut-être , égalé. Un écrivain célèbre reproche à Milton de n'avoir pas complété l'image de l'enfer , en mettant la division et la guerre parmi les anges rebelles , comme l'a fait Klopstock dans une belle fiction de sa Messiade. Mais dans le plan du poème anglais, rien n'est plus terrible que cette concorde du crime : elle accroît l'horreur des lieux qu'il habite. Milton avait approché ces nweleurSy qui couvrirent de sang l'Angleterre ; il avait vu ces âmes obstinées ,, féroces avec fanatisme , profondément unies par la haine : il les avait vues ; et l'empreinte . en restait sur son génie; elle se communiquait involontairement à ses tableaux , et mêlait à toutes les images de terreur et d'effroi la fureur unanime et l'invariable complicité d'une faction.
Les ressources que le poète a d'ailleurs puisées da^ns son génie, pour peindre le séjour infernal, sont au rang des plus étonnants efforts de Tima-, gination humaine. Un critique anglais a dit que Milton avait connu sa force, en choisissant un
sujet où l'esprit ne peut rien hasarder de trop, et où l'exagération est impossible. En effet , voyez , au premier chant , les voûtes de l'abîme s'ouvrir, et, à travers les ténèbres visibles y Satan apparaître sur l'étang de feu, avec là splendeur éclipsée d'un archange. Jamais poète n'a bsé, dès l'abord , saisir l'imagination par de si grandes fictions. Cet enthousiasme anime tout le premier chant ; il se soutient dans le second par l'éloquence et la variété des discours. Il devient plus merveilleux dans le récit du voyage de Satan à travers le chaos , l'une des inventions où l'emploi de la langue humaine paraît le plus étonnant- L'inspiration s'élève et monte à son plus haut degré ', en approchant d'Édén , où le beau feu du poêle s'épure sans s'affaiblir, et jette une si douce lumière.
Si les autres parties du poème égalaient les cinq premiers chants, si ces ailes de feu soutenaient toujours le poète, l'imagination n'aurait rien produit de plus grand que le Paradis perdu. Et, même, quelles que soient les langueurs et Ifes disparates qui se fassent sentir dans te reste de l'ouvrage, il y règne un genre de beauté qui rachète toutes les fautes t c*est le sublime. Nul poète, depuis Homère, n'a eu plus de ce vrai sublime ,' qui consiste , soit dans la magnificence et la splendeur des images^ soit dans le plus haut
degré de grandeur et de simplicité réanies. Sans doute les livres saints ouvraient à Milton une source abondante et facile. Mais il semble plutôt inspiré qu'enrichi par ce qu'il emprunte ; et Ton voit que son génie tendait naturellement au grand et au sublimé. Sous ce rapport, le Paradis perdu fournirait des exemples pour un traité tel que celui de Longin. Comme le style ne se sépare point du génie même de Técrivain, on conçoit sans peine les différents caractères du style de Milton: il est hardi, nouveau, majestueux, excessivement poétique , quelquefois d'une extrême simplicité , et quelquefois bizarre, pénible et pro* saïque. La recherche des termes vieillis, l'imitation des tours hébreux et helléniques lui donnent quelque chose d'antique et de solennel, qui convient à l'inspiration du barde sacré. Les règles vulgaires du langage y sont parfois violées. Notre langue y dit Addisson , y?écAw^aiï sous son génie; et Johnson va jusqu'à dire que, du mélange de tous les idiotismes étrangers qu'il emprunte, Milton s'est formé une espèce de dialecte babylonien. Mais ce dialecte est celui d'un homme de génie; il abonde en expressions d'une inimitable énergie; et quoique modifié sur le modèle des langues étrangères , il tient aux racines de la langue anglaise, qui nulle part ne par^iît plus pompei^ie et plus forte.
Cette influence des lapgues anciennes se fait sentir aussi dans la versification de Milton , nonseulement par la suppression de la rime, liberté que la mesure et l'accent du vers anglais favorisent, mais 3Wtout par les coupes suspendues, les mots rejetéis 9 les longues périodes , et une marche gilnéralement conforme au vers, grec ou latin. Ces caractères étaient assortis à son sujet; et l'absence même de la rime , que Pope lui re* prochait, semble donner à son poème un tour plus fier et plus libre. Les Anglais ont loué son harmonie ; et Ton peut remarquer souvent dans ses vers un soin curieux de tempérer Tâpreté des sons aurais par des nQn;is propres d'origine italienne. Un critique habile * lui reproche cependant d'avoir manqué souvent à cette harmonie première et véritable , qui reproduit dans les sons le caractère des idées , et qui est , pour ainsi dire , l'accent de la pensée. On aperçoit , dans le Paradis perdu j des traces fréquentes de iatigue et de négligence , qui peuvent expliquer ce défaut particulier, dont un étranger n'est pas juge. Ce n'est pas en vain , sans doute , que le poète , aveugle et malheureux, se plaignait d'être engourdi par le froid du climat et des ans. Il avait commenoé tard son ^rand ouvrage : il se hâtait de finir ; et
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♦ The Rambler, r. 3. •
344 ESSàl HISTORIQUE
quand l'inspiration lui manquait , il laissait tomber ses vers , que son siècle n'examinait pas.
Voltaire fut le premier qui fit connaître en France le poème de Mil ton : il te jugea avec son goût exquis et moqueur ; et; il en traduisit quelques vers, du style d'un poète. Dupré de Saint- Maur, long-temps après , fit paraître une traduction en prose du Paradis perdu. Le sage Roliin^ sur cette version incomplète, mais élégante, conçut pour le poète anglais une admiration qu'il a exprimée dans le Traité des études^ Racine le fils , qui d'abord avait mis en vers faibles quelques passages dé la traduction de Dupré de Saint-Maur, sentit le besoin d'étudier le poète dans sa langue ; et ce travail produisit une traduction du Paradis perdu y qui est fidèle , écrite avec goût , et accompagnée de notes instructives. D'autres traductions estimables ont paru de nos jours ; mais le monu» ment qui a naturalisé parmi nous la gloire et le génie du poète anglais , t'est ta traduction en vers de Delille. Nulle part Delille n'a montré un plus riche et plus heureux naturel , plus d'originalité , de chaleur et d'éclat. Les négligences , les incorrections même , abondent , il est vrai , dans cet ouvrage , écrit avec autant de promptitude que de verve. Le caractère antique et simple de l'Ho-^ mère anglais disparaît quelquefois sous le luxe du traducteur. Ce n'est pas toujours Milton : mais
SUR MILTOW. 345
c'est toujours un poète. La Vie de Milton a été écrite en anglais par Philips son neveu , par le célèbre Johnson , et plus récemment par Hailey. On attribue , sans fondement, à Mirabeau un écrit sur Milton, publié en 1791 , et qui n'est qu'un pamphlet démagogique, et une apologie assez peu voilée du régicide. L'auteur y traduit , par fragments , les traités politiques de Milton , qu'il propose à l'admiration. Malgré le pédantisme du style , et l'absurdité fréquente des raisonnements, ils sont en effet remarquables par un tour mâle et vigoureux. On conçoit à toute force que le génie violent et passionné qui les écrivait soit devenu le sublime auteur du Paradis perdu. Mais la postérité , laissant ces diatribes dans l'oubli qu'elles méritent, ne cherche Milton que dans son poème, qui fait un éternel honneur à l'esprit humain. Les œuvres de Milton contiennent encore , sous le titre de Papiers d'État, le recueil des lettres diplomatiques qu'il rédigea comme secrétaire du parlement et du Protectorat : et quoique cette correspondance ne renferme guère, suivant l'usage, que des mensonges officiels exprimés cette fois en beau latin , elle n'est pas sans intérêt pour l'histoire, et fait connaître l'audace altière et l'activité qui caractérisaient le despotisme dé Cromwell.
COIFSII>£RE
œMME ÉCRIVAIN ET COMME MORALISTE.
I — MB— i^— *
JliW parcourant la variété des connaissances humaines, on aperçoit deux grandes divisions de l'intelligence, auxquelles tout vient se réunir. Dan^ l'une, l'esprit s'exerce sur la matière; dans . l'autre, sur lui-même; l'une renferme toute la science des objets extérieurs , depuis la mécanique la plus vulgaire, jusqu'à celle des cieux; l'autre n'a pour objet que notre cœur ; et ses iastruments sont la morale , l'éloquence et la poésie. Un même génie peut - il rassembler en lui ces deux forces opposées ? ou leur séparation est-elle aussi invincible que leur différence est manifeste? Lorsque la science physique était imparfaite et naissante , elle ne pouvait seule suffire à toute
Tactivité d^une tête puissante : et d'ailleurs , elle avait besoin de l'imagination, pour couvrir ses ignorances et ses erreurs. Pythagore, qui porta chez les Grecs la science des nombres , enseignait la morale en vers harmonieux; et le divin Platon étayait sur la géométrie sa brillante métaphysi* que. Mais quand la science eut recueilli dans son domaine des multitudes d'observations et de faits , elle a dû se retirer à part , et ne plus exister qu'ep elle-même. Ainsi par le progrès des connaissances humaines a commencé le divorce des sciences et des lettres; et notre intelligence agrandie s'est divisée, comme im empire trop vuste se sépare en royaumes indépendants.
On compte les hommes qui voulurent faire exception à cette loi de la faiblesse humaine ; et ils la confirment encore. S'ils ont embrassé les extrêmes , ils n'ont pu les porter au même point. L'une des deux p^feetions est toujours. prise sur l'autre ; et ils sont tout ensemble médiocres et sublimes. Un homme s'était présenté pour donner à l'esprit humain deux titres de gloire à la fois ; mais ses premiers élans ont usé les forces de la nature ; et il n'a pas eu le temps de finir. Cependant quel spectacle que les travaux et les essais de cet homme arrêté dans le milieu de sa tâche ! quels monuments que les jets informes de sou
génie !
On se propose de rassembler ici quelques réflexions sur ceux des ouvrages de Pascal qui sont étrangers aux sciences mathématiques. Pascal écrivait à l'un des plus profonds géomètres de son temps : « J'appelle la géométrie le plus beau « métier du monde * ; mais enfin ce n'est qu'un ec métier ; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne « pour hive l'essai , mais non pas l'emploi de notre « force. » Sans devenir complice de ce dur et peutêtre capricieux anathème contre une science si fort admirée de nos jours, il est permis de chercher de préférence la grandeur de l'esprit humain dans ces monuments de haute raison et d'inimitable éloquence , qui parlent à tous les siècles , et transmettent à l'avenir l'homme de génie tout entier. Dans les sciences exactes la découverte se sépare, pour ainsi dire, de l'inventeur; elle se corrige , s'étend , se perfectionne par d'autres mains , 'et devient un simple chaînon dans l'ordre successif des vérités que doit découvrir la patience des siècles; mais Fécrivain qui a gravé par l'éloquence de graj^i^es pensées ou de généreux sentiments a tout fait en une fois , et demeure luimême immortel avec son ouvrage.
En réfléchissant à cet instinct prématuré qui
tourna dès l'enfance le génie dé Pascal vers la
I II. - a ,
* OEuTres de Pascal , V, 1 1 1 .
géométrie , et lui fit inventer les éléments de la science qu'il désirait , sans la connaître , il serait superflu de chercher si la faculté qu'il manifesta la première était nécessairement en lui la plus naturelle et la plus haute. Tous les talents supposent des germes innés ; mais une foule de circonstances extérieures et d'impressions étrangères, mille hasards , que Ton ne calcule pas , peuvent déterminer le développement des facultés de l'esprit, dans un ordre qui ne suppose pas la prééminence de l'une sur l'autre. Le père de Pascal voulait occuper son fils à l'étude des lettres ; mais il était lui-même géomètre passionné ; il ne vivait que pour cette science. En la refusant à spn fils , il la lui promettait dans l'avenir, pour pHx de ses efforts ; il lui annonçait la géométrie comme la science des hommes. On voit tous les jours, par des expériences moins importantes, que les enfants imitent au lieu d'obéir, qu'ils répètent les actions et oublient les conseils; que leur curiosité, enfin, cherche surtout ce qu'on lui dérobe. N'est-il pas vraiseii^blable que , dans une intelligence prodigieusement active et pénétrante comme celle de Pascal , l'ardeur de conns^itre une chose secrète et défendue servit à exciter encore Iç talent mathématique? Une fois développée, cette passion des sciences exactes, Tune des plus puissantes sur les esprits qu'elle
35o DE PASCAL.
possède, retint cet ardent génie par Tattrait des découvertes , la nouveauté des expériences , la certitude des vérités , et consuma de travaux excessifs la plus grande portion de cette vie si courte , et si tôt dévorée.
Mais comment , du milieu de ces études arides et desséchantes , a pu sortir Forateur habile et passionné , le créateur du style français ? IN^os grands écrivains se gont touâ produits au-dehors, ou par le jet soudain d'une première et unique inspiration , ou par la longue patience d'un même travail. Pascal est écrivain sublime, en quittant ses livres de géométrie. Dans les pages éloquentes qui n'occupèrent que quelques-unes des années peu nombreuses accordées à cet homme extraordinaire, vous n'apercevez ni les commencements, ni les degrés du génie : le terme est d'abord atteint ; la trace des pas est effacée.
Peut-être ce singulier phénomène doit-il en partie s'expliquer par l'influence même des études abstraites qu'avait embrassées Pascal, à une époque où ces hautes connaissances, destituées encore de la perfection et de la facilité des méthodes, imposaient à l'esprit l'effort d'une création continuelle. Tout était originalité dans une étude incomplète et naissante. Une sorte d'enthousiasme et d'imagination élevée s'attachait à tous les essais de la science. On peut songer dès-lbrs combien
l'habitude de semblables contemplations devait être plus féconde et plus inspirante que les travaux frivoles auxquels la littérature avait été trop souvent bornée , sous la protection de Richelieu. La langue et le génie français pouvaient-ils être heureusement dénoués par ces écrivains qui ne cherchaient dans le style que le style même , et faisaient de l'étude des mots une science à part? Pour trouver ce qui fait les hommes éloquents , il faut chercher ce qui élève la pensée. L'antique liberté avait créé l'antique éloquence. L'imitation poétique la fit passer dans les vers dé Corneille. Mais nos institutions ne lui laissaient point de pl%ce ailleurs que sur le théâtre.
Quand la pensée ne peut s'occuper des grands intérêts de patrie et de liberté , quand elle est privée , pour ainsi dire , de l'existence publique , il lui reste cependant encore de nobles sources d'inspiration. Ce sont les émotions intimes de l'ame, et les hautes vues de la nature; c'est l'amour de la vérité spéculative. Pascal puisait à telle source sublime ; il en tira son éloquence. Le bon goût, le mépris des faux, ornements et de la vaine rl^étorique, naquirent pour lui de la grandeur des objets dont il avait occupé son intelligence. L'originalité le suivit de la géométrie dans les lettres : il inventa son langage , comme il avait trouvé les principes des sciences , sous
35a DE PASCAL.
une loi éternelle de justesse et de vérité. Peutêtre s'il eût reçu de la nature une imagination moins vive , il l'aurait pour jamais éteinte dans la froideur des études abstraites. Mais un esprit tel que le sien , loin de céder à la géométrie , lui enleva cette vigueur de déduction et ces raisonnements irrésistibles qui devinrent les armes de sa parole.
Combien l'esprit de Pascal dut-il encore s'animer dans l'entretien de ces illustres solitaires , qu'il allait surpasser et défendre ! Je sais qu'il est facile de refuser son admiration à des vertus qui ne sont plus d'usage , à des talents qui n'ont laissé qu'un souvenir. Aujourd'hui le plus beau titre de Port-Royal est d'avoir été l'école de Racine. On ne lit plus Nicole , Hermant , Sacy . La gloire d'Arnauld est un problème ; ses querelles paraissent un ridicule. Cependant les esprits les plus éclairés d'un siècle poli ont étudié avec admiration ces auteurs si dédaignés ; et Louis XIV a fait lutter sa politique et sa puissance contre la fermeté de quelques théologiens. Port-Royal avait donc une grandeur réelle attestée par la persécution, comme par l'enthousiasme.
Au commencement d'une époque où la religion devait briller de toutes les splendeurs des arts et du génie , quelques hommes de mœurs graves , d'un esprit libre et élevé , la plupart unis par le
sang ou par la plus éti^oite amitié , forment loin du monde une société toute occupée du travail et de la méditation. Studieux amateurs de l'antiquité, leurs écrits en portent le, caractère mâle et fort Avec plus de raison que d'élégance, ils donnent cependant le premier modèle du bon goût et de la saine littérature. Ils ont connu les affaires et la vie; ils ont admis dans leur sein des hommes battus par les vents des factions. Ces pieux solitaires sont les amis innocents, mais fidèles, de l'ambitieux coadjuteur de Paris. Port-Royal a ^recueilli plus d'un noble débris de la Fronde; et cette iiidépendance à la fois ^olente et frivole , qui avait agité l'État, sans savoir le réformer, est venue cjiercher un asile dans la religion, 1^ se trouvait presque toute réunie, conmie. une tribu antique, cette famille Arnauld, étonnante par la variété des talents, et l'élévation uniforme des caractères. Si la différence des mœurs permettait ce singulier parallèle, on dirait les Appius de Kome, tous ardents, habiles, opiniâtres. Les Arnauld avaient également à soutenir une de ces longues inimitiés qui, dans les républiques an-, ciennes, faisaient partie de l'héritage des familles. Antoine Arnauld , véhément accusateur des jésuites, dans un procès fameux, avait attiré sur ses noinbreux enfants la haine de cette vindica-
tive et puissante société , et leur avait transmis le courage et le talent de la braver.
Mais , dira-t-on , qu'importent les cinq propositions inintelligibles de Jansénius,et tant de controverses si stériles et si longues? Ce jprompt jaépris serait peu philosophique. Les occasions , les foiïnes changent ; leg occupations de l'esprit humain se renouvellent: mais dans tous les temps, et sous des nbms divers, il existe-un débat entre l'autorité arbitraire et l'indépendance de la pensée^ entre ceux qui veulent introduire la soumission absolue dans le domaine de riutelligence, et ceux qui réclaiyent l'exercice naturel et libre de la raison : c'est la querelle de Socrate et d'Anytus, àes philosophes stoïciens et des empereurs, de Henri IV et de la Ligue, des Hollandais et de Philippe II. Spéculative, religieuse , politique, littéraire, cette controverse se modifie, se transforme, s'agrandit ou s'abaisse au gré de mille hasards , de mille accidents de la civilisation ou des mœurs : mais elle subsiste toujours, elle tient à la dignité même de notre nature , à ce noble privilège qui Êiit que dans l'homme la pensée est le premier, le plus précieux bien qu'on veuille envahir, et que l'on puisse défendre.
Dans cette lutte éternelle, les solitaires de Port- Royal, en paraissant ne discuter que des subtilités scolastiques, représentaient la> liberté de con-
science, Fesprit d'examen, l'amour de la justice et de la vérité. Leurs adversaires plaidaient la cause opposée, celle de la domination aveugle sur les esprits et sur les âmes. Pascal fut indigné du joug que de telles doctrines imposaient à la raison. La hauteur de son génie refusa de plier sous cette insolente usurpation des plus nobles acuités de l'homme vainement réfugié dans le sanctuaire de la conscience et de la foi. Il voyait ses vertueux amis se livrer avec un zèle opiniâtre à des études profondes sur les origines et les monuments de la religion : il les voyait résignés, solitaires, humbles d'une véritable humilité, craignant de trouver l'ambition dans le sacerdoce, et préférant la persécution comme aux premiers jours du christianisme. La société des jésuites , au contraire, était menaçante, accréditée, distribuait la faveur ou la disgrâce , et s'acharnait à poursuivre de calomnies et de lettres d'exil * quelques hommes ' savants , religieux, irréprochables , qui tl'avaient d'autre tort que de croire à leurs opinions, et de garder leur conscience. Cette ame de Pascal noble et pure pouvait-elle rester indifférente devant un tel combat?
Il s'était d'abord approché de Port-Royal , préoccupé de la philosophie d'Épictète et des incer-
Mémaires de Port- Royal, par Fontaine.
titudes de Montaigne. La candeur du yertueux Sacy le frappa d'une lumière nouvelle. La vaste érudition, l'esprit infatigable d'Arnauld, la raisoii insinuante , la finesse judicieuse et la douceur <le Nicole , qui semblait le Mélanchton de cette réforme orthodoxe et mitigée , l'éloquence naturelle et l'imagination de Le Maître , agitèrent en tous sens cette ame violemment éprise de la :vérite. Dans ses . conversations fécondes avec des esprits dignes de lui , Pascal laissait échapper la supériorité de son intelligence^ sur quelque. sujet que ce fût; et ces hommes, dont la mémoire était nourrie d'une vaste lecture, croyaient retrouver dans leurs plus précieux souvenirs les . pensées que Pascal produisait à l'instant de luimême, comme s'il eût dû porter partout cette espèce de divination que, dès l'enfance, il ayait -exercée 3ur la géométrie. Les solitaires étaient surtout grands théologiens; mais tout ce qui peut . intéresse^la pensée humaine faisait le sujet inépuisable de leurs entretiens, philosophie, histoire, antiquités. Ârnauld était profond géomètre ; . et cette netteté , cette vigueur de logique , cette inflexibilité de déduction que Pascal avait aimée dans la géométrie, semblait le caractère commun An langage, des livres, des doctrines, et, si l'on \eut, des erreurs de Çort-Royal. Que de liens devaient resserre^ cette société naturelle entre de
hautes intelligences rapprochées ainsi par Famour de la méditation et de l'étude ! quelle fidélité, non . de parti , mais de conviction , mais de vertu , devait être cimentée par ce noble commerce ! On conçoit dès-lôrs cemment les travaux théologiques des solitaires devinrent la science même de Pascal , et comment les agréments infinis de* son génie moqueur, à force de raison, se prêtèrent si bien à revêtir de naturel et' d'élégance les savantes démonstrations que lui fournissait l'expérience de ses amis.
Ainsi naquirent les Provinciales , par le besoin d'en appeler de la Sorbonne au public, et d'expliquer ces subtiles questions de la grâce, qui servaient de prétexte à la persécution d'Ârnauld , le plus illustre soutien dé Port-Royal. Ces lettres pa * raissaient sous un faux nom, presque furtive * mtot ; elles défendaient un illustre opprimé ; elles, attaquaient un abus de pouvoir théologique, dans une époque où la religion était le premier soin des esprits ; elles n'étaient pas une chose frivole : elles répondaient à l'un des intérêts les plus réels du tettips. La brièveté,' la clarté, une élégance inconnue, une plaisanterie mordante et naturelle^ des mots que Ton retient, en rendirent le succès^ populaire. Pascal explique si nettement la q^es 1 tion ,que, par reconnaissance, on est obligé de la^ juger comme lui. J^admirerais moins les Lettres
Provinciales , si elles n'étaient pas écrites avant Molière. Pascal a deviné la bonne comédie. Il introduit sur la scène plusieurs acteurs , un indifférent qui reçoit toutes les confidences de la colère et de la passion , des hommes dt. parti sincères , de faux hommes de parti plus ardents que les autres, des conciliateurs de bonne foi partout repoussés, des hypocrites partout accueillis. C'est une véritable comédie de mœurs , dont le costume a changé. Mais la scène devient plus plaisante encore , lorsque , réduite à deux personnages , elle nous montre le naïf interprète des casuistes en face d'un disciple apparent , qui , tantôt par d'ingénieuses contradictions , tantôt par une ironique docilité, excite et fsivorise l'indiscrète vivacité du bon père. Animé par un tel auditeur, le jésuite développe , avec une orgueilleuse confiance , les maidmes de ses auteurs, mesure le progrès de son admiration sur celui de leur sottise , et rend vraisemblable, par ses louanges, ce qui par^utrait un reproche invraisemblable. Le dialogue des deux interlocuteurs se prolonge beaucoup ; mais cette forme est si heureuse, si variée dans les détails, elle produit une illusion si naturelle , qu'on ne peut s'en lasser. Platon , combattant les subtilités des rhéteurs, avait donné le modèle de cette excellente satire. Son Euthydême , qui se vante d'enseigner la vertu par une méthode abrégée, res-
DE PA.SCA.L. 35^
«emble au père jésuite expliquant la dé^^otion aisée. Mais, il faut l'avouer, pour le ridicule, les casuistes de Pascal valent encore mieux que les sophistes de Platon.
Le sujet des Provinciales n'est donc pas, et il s*en faut de beaucoup , stérile et défavorable , comme on le supposerait volontiers , par admiration pour le génie de l'auteur : non-seulement Pascal a su créer ; mais il avait bien choisi. Certes, de tous les égarements de l'esprit, un des plus singuliers , c'est de vouloir justifier le vice par la vertu, de faire de mauvaisil actions avec de bonnes raisons , de fausser sans cesse la morale . en protestant qu'on la respecte , et de parvenir, à force de distinctions, jusqu'à trouver dans les lois de Dieu le privilège de nuire méritoirement aux hommes. Rien n'est plus plaisant d'ailleurs que le contraste de la sévérité des personnages et du relâchement des principes ; voilà les ressources qui s'offraient à Pascal, et qu'il a développées avec une prodigieuse malice. En attribuant à ses adversaires le dessein formel et prémédité de corrompre la morale , il fait sans doute une supposition exagérée ; mais il donne à toutes «es attaques un point d'unité , d'où elks partent plus vives et mieux soutenues. Peut-on d'ailleurs affirmer avec Voltaire *, que tout le livre porte à faux, parce
* Siècle de Louis XIV, tome 2.
36o D£ PASCAL.
que jamais société n'a cru établir son autorité en détruisant la morale? L'instinct moral est-il tellement invariable et déterminé qu'on ne puisse le séduire et le dénaturer , à la faveur d'une imposante autorité? Quel homme n'a jamais hésité sur ses devoirs , et n'a pas quelquefois souhaité le droit d'y manquer sans blâme et sans remords? Cette faiblesse de nos cœurs explique assez la faveur que peut obtenir une morale complaisante. Plus d'un écrivain célèbre n'a-t-il pas propagé sa philosophie par sa morale, et corrompu pour réussir? *
On conçoit , en déplorant ce scandale , que j dans un siècle religieux, mais inégalement éclairé, une société qui aspirait à la domination des consciences , et qui portait son empire dans des pays différents de mœurs, de coutumes, de préjugés nationaux et domestiques, ait assoupli, par ambition , la règle morale qu'elle voulait faire adopter à tant d'esprits opposés. Vous êtes tenté de mettre en doute la véracité de Pascal , lorsque vous lisez dans ses Lettres telle citaticm étrange, où des prêtres , ministi'es de douceur et de paix , sanctifient le duel et autorisent l'homicide; mais l'auteur de ces maximes n'est pas seulement jésuite, il est espagnol , il est sicilien , il est de quelque pays où la vengeance restait héréditairement consacrée , où la dévotion , innée dans les mœurs des
habitants 9 pouvait tout obtenir , hormis le sacrifice des passions indigènes et nationales comme elle.
Sans doute les coupables casuistes, qui flattaient ces divers préjugés des peuples, avaient altéré le plus beau caractère de la loi chrétienne, la sublime uniformité de sa morale, indépendante des lieux , des temps et des hommesi C'était donc une oeuvre juste et salutaire entreprise par Pascal , que de combattre hautement de lâches complaisances qui dégradaient la religion , et de diffamer cette jurisprudence bizarre qui avait , pour ainsi dire , introduit dans les sublimes vérités de la morale et de la conscience les subtilités de la chicane , et les formes astucieuses de la procédure. Avec quel feu de naturel, quelle impitoya^ ble ironie , quelle gaîté digne de l'ancienne comédie , Pascal n'a-t-il pas rempli cette généreuse mission ? les doctrines de la probabiUté et de la direction d^ intention y ne sont-elles pas devenues immortelles par le ridicule dont il les a flétries ? Cet art de la plaisanterie, que les anciens nommaient une partie de l'éloquence, cet atticisme moqueur et naïf dont se servait Socrate , cette malice instructive et plaisante que Rabelais avait salie du cynisme de ses paroles , cette gaieté intérieure et profonde qui anime Molière, et que l'on trouve souvent dans Lesage, enfin cette per-
36si DB PASCAL.
fection de Tesprit, qui n'est autre chose qu'une raison supérieure et enjouée, voilà l'ineffaçable mérite des premières Provinciales.
Quand on regarde la vie de Pascal , si bornée dans son cours, si affligée par la souffrance et par la tristesse inséparable des profondes études y quand on lit ces pensées détachées , qui semblent le produit du malaise d'un esprit sublime , on a d'«bord peine à concevoir cette surabondance de gaieté, que ce même homme a répandue sur la sécheresse de la scolastique. Le rire est-il donc voisin de la tristesse dans ces rares intelligences qui regardent d'en haut la nature humaine ? on serait tenté de le croire, en lisant Pascal, Shakspeare et Molière. On a dit, pour expliquer cette alliance, que l'habitude d'observer inspirait la tristesse. Ce sentiment tient plutôt à l'élévation même des facultés intellectuelles , parce que de tels esprits sentent plus vivement les bornes et l'impuissance de la pensée, et sont attristés par leur force même, en même temps qu'ils rient ou s'indignent de la faiblesse commune.
Pascal avait achevé ses dix premières lettres ; Âmauld était défendu , vengé. Son apologiste avait porté la guerre dans le camp de ses ennemis ; et l'exposition rapide, plaisante, familière, des principes erronés de leurs docteurs sur les questions morales , avait égayé le public^ et frappé la puis-
saute société de la plaie du ridicule. Ce fut alors que la discvssion s'agrandit, «t que Pascal changea, pour ainsi dire, de génie. Les jésuites, occupés surtout de faire interdire et supprimer les écrits de ce dangereux contradicteur , essayaient cependant de les réfuter,mais avec peu d'art, peu de logique , conune des gens déconcertés par la surprise d'une attaque si hardie. Il faut l'avouer d'ailleurs , la société n'avait pas alors dans son sein les honunes célèbres qui l'ont illustrée. Bourdaloue n'était point connu , et n'avait pas encore appris sa puissante dialectique dans Pascal lui«^ même. Les défenseurs de la société, feibles, maladroits, outrageux, et pourtant Ulisibles, ne servaient qu'à irriter le génie de son terrible adversaire. Ce fut en leur répondant , que , sous cette forme de simples lettres , Pascal atteignit ,« sans effort, à la plus haute éloquence de la logique et delà colère. Youà avez lu cent fois le passage où Pascal, après avoir décrit avec une admirable énergie la longue et étrange guerre de la violence et de la vérité, deux puissances, dit-il , qui ne peuvent rien l'une sur l'autre, prédit cependant le triomphe de la vérité , parce qu'elle est étemelle et .puissante comme Dieu même. Démosthènes, Chrysostome , ou Bossuet, inspirés par la tribune, ontils rien de plus fort et de plus sublime que ^es paroles jetées à la fin d'une lettre polémique ?
364 l>t^ PASCAL.
Cette grande éloquence est le ton naturel des ' dernières Provinciales. Tout y est amer,véhénienty passionné. Ces mêmes questions sur lesquelles Pascal s'était joué d'abord, et qu'il avait comme épuisées par la plaisanterie, il les reprend, il les renouvelle par le sérieux et la colère, au point de faire bien regretter à ses ennemis ce style rail* leur dont ils s'étaient plaints d'abord. Maintenant il ulcère, il déchire les premières blessures de l'amour- propre humilié. Ces odieuses doctrines sur l'homicide , qu'il avait presque ménagées , en ' ne les couvrant quede mépris , il les attaque corps à corps, avec toute la puissance d'une dialectique inexorable, comme un crime contre l'état, l'église; la nature et. la piété. Sa véhémence semble s'accroître , en poursuivant un autre délit trop commun dans tous les temps de division et de partis^ la calomnie, cet assassinat moral , dont ses adversaires avaient fisiit et un fréquent usage et une' naïve apologie, deux choses qui se corrigent l'une l'autre , mais ne se rachètent pas. Dans cette controv^se, Pascal semble quelquefois se rapprocher d'une véhémence plus injurieuse que chrétienne. En repoussant la calomnie , il prodigue l'insulte. Son ame généreuse, profondément indignée du malheur de ses amis , ne peut plus modérer ses paroles. Fort de son génie, de son ressentiment et du mystère qui couvrait encore son nom , il
D£ PASCÀ.L. 365
s'écrie, en s'adressant ^ tous ses adversaires : « Vous « vous sentez frappés par une main invisible; vous <( essayez en vain de m'attaquer en la personne « de ceux auxquds vous me croyez unis. Je ne te vous crains ni pour moi , ni pour aucun autre. « Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile « à mon égard. Je n'espère rien du monde ; je n'en <c appréhende rien; je n'en veux rien. Je n'ai be- <c soin , par la grâce de Dieu , ni du bien , ni de «l'autorité de personne. Ainsi, mes pères, j'é- « chappe à toutes vos prises. »
Faut-il s'étonner que, dans cette situation si haute, et la seule qui lut digne de lui, Pascal se soit emporté jusqu'aux mouvements et à la liberté violente de la tribune antique? Les o<!;casions, les moeurs ont bien changé : mais l'éloquence est la même.
S'agit-il de quelque grand intérêt de patriotisme ou de gloire? non; il s'agit de défendre quelque* humbles religieuses accusées d'hérésie. Mais qu'importe le sujet? écoutez Taccent de l'orateur , et l'indignation de l'homme de bien : « Cruels et lâches persécuteurs , faut-il donc que ce les cloîtres les plus retirés ne soient pas des « asiles contre vos calomnies? etc. Vous retran-
« chez publiquement de l'église ces vierges saintes, « pendant qu'elles prient dans le secret pour vous « et pour toiite l'église. Vous calomtiiez celles qui
« n*ont point d'oreilles pour vous ouïr, ni de « bouche pour vous répondre. »
Si Pascal , dans ses Lettres, a réuni tous les secrets de l'éloquence la plus énergique et la plus passionnée, quelquesHuies de ses pensées nous apprennent que ce talent s'appuyait sur la méditation de toutes les ressources de l'art , et sur une théorie très^profonde, qu'il inventait à son usag^ Il est assez inutile de Ure des principes sur le goût écrits par des hommes sans génie. Mais quand un grand écrivain expose quelques idées générales sur l'art de la parole , nécessairement il les approprie à son caractère , aux habi*tudes de son esprit ; il y met quelque chose de lui ; et cette révélation est plus instructive que les principes mêmes de l'art Pascal, si profdnd géomètre , avait conçu , par la supériorité de sa raison, l'usage et les bornes de Fesprit scientifique porté dans les arts. Ce qu'il a écrit sur l'esprit de géométrie et sur l'esprit de #nessé est la plus complète réfutation des paradoxes Kttéraires que Fontenelle , d'Alemb^t et Condillac ont publié dans le siècle suivant. Pascal , dont le génie n'avait point de préjugés , parce qu'il n'avait pas de limites , fixe le caractère des sciences positives et celui des lettres, sans^étre arrêté par la crainte de s'ôter quelque chose à lui-même, en bornant le domaine de telle ou telle faculté, et
comme sur de retrouver sa place dans tous les partages de Fesprit humain. Pascal, en effet, réunissait au plus haut degré les deux puissances extrêmes de la pensée , le raisonnement et Timagination. Sa vie , son caractère, ses ouvrages, tiennent à cette alliance ; et elle se trouve marquée dans la plus grande oeuvre qui ait occupé son génie. Personne, dans le même siède, n'a reçu peut-être avec un endiousiasme plus ardent et plus sincère les vérités du christianisme ; mais le raisonnement, soulevé du milidu de son enthousiasme, l'agitait encore par le3 tourments du doute. Peut-on expliquer autrement cette prévoyance qui lui montre tant d'objections peu ÊimiKères à son siècle , et lui inspire la pensée de fortifier, de défendre ce que personne n'attaquait encore ? Les illustres contemporains de Pascal , remplis d'une conviction non pas plus pure, mais plus paisible , se bornaient à développer les conséquences d'une religion dont les principes ne rencontraient pas d'adversaires : ils élevaient la voûte du temple, sans craindre qu'aucune main fut assez hardie pour en saper les colonnes.
Pascal seul , averti du péril par ses propres expé* riences, méditait un ouvrage où il espérait ne laisser sans réponse aucun des doutes du scepticisme , que ce grand génie avait , pour ainsi dire, essayé en tous sens sur lui-même. La main de
l'architecte est encore toute entière dans les ruines de ce monument commencé. Mais qui oserait le reconstruire en idée , et calculer Tassem blage de ses parties éparses et informes ?
Dans les sables de l'Egypte on découvre de superbes portiques qui ne conduisent plus à un temple que les siècles ont détruit, de vastes débris , des vestiges d'une immense cité, et, sur les chapiteaux renversés , d'antiques peintures , dont les éblouissantes couleurs ne passeront jamais, et qui conservent leur frêle immortalité au milieu de ces antiques destructions : telles paraissent quelques pensées de Pascal , restes mutilés de son grand ouvrage.
On sait qu'il le commença déjà mortellement atteint de cette douloureuse langueur qui devait si tôt consumer sa vie. N'ayant sur la terre d'autre action que celle de. l'intelligence , il la continua jusqu'à ce qu'il eût achevé de mourir. Telle était cependant la violence de ses maux , qu'une autre préoccupation que celle des vérités morales lui -devint nécessaire. Plus d'une fois , nous disent les historiens de sa. vie, il. reprit avec ardeur les.plus laborieuses méditations de la géométrie , et s'y plongea tout entier , pour se distraire, des douleurs physiques. N'était-ce pas plutôt contre d'autres douleurs qu'il cherchait ce remède ? n'y trouvait-il pas un repos contre l'inquiète activité de son ame trop assaillie de pensées?
DE VhSCXU "* 369
Que Ton considère en effet cette intelligence sublime, captive dans un corps miséraUe, fsttîr guée par tant de prodigieux efforts , et trouvaiit sans cesse devant elle tous ces grands proMèmes de la deistinée humaine , qui ne peuvent se résoudre comme ceux de la science:
« Je ne sais qui m'a mis au monde , ni ce qu'est « le monde, ni que moi-même* Je suis dans une a ignoi*ance terrible de toutes choses* Je ne sais <c ce que c'est que mon corps, que mes sens, que « mon ame ; et cette partie même de moi, qui « pense ce que je dis, et qui fait réflexion sur <c tout, et sur elle-même, ne se connaît non plus « que le reste. »
Cette terrible ignorance que Pascal retrace avec trop d'énergie pour n'en avoir pas souffert, voilà l'ennemi dont il travaille à àecouer le joug plus accablant que la foi. Les mêmes incertitudes avaient agité les philosophes anciens : elles leë avaient quelquefois troublés jusqu'au désespoir. Ce tourment des plus hautes intelligences avait redoublé dans tous les grands renouvellements de la civilisation , à ce moment où l'homme, après avoir marché long-temps appuyé sur d'antiques croyances, les sent échapper, daQs uo^e égale impuissance de s'en passer, ou de s'en servir. Ainsi, vers les derniers siècles de l'empire , quand le polythéisme tombait de toutes parts, et que les der- I. a4
nwrs disciples de Platon tâchaient en vain à se créer une foi , et à refaire un culte par les forces de la raison , le plus éloquent de ces philosophes, •Por{^yre , nous est représenté dans une mélancolie qui va jusqu'au délire , prêt à se donner la mort * , pour échapper au supplice du doute.
Ains^ , chez plusieurs de ces spéculatifs Allemands qui ont travaillé sur les ruines amoncelées par un ^ècle de scepticisme, la folie semble quelquefois naître de la oontemplaticm trop habituelle et trop àndente des grands mystères de l'existence humaine. Le dott1?e creusé en tout sens , et partout isférile, repousse ces esprits curieux vers une sorte de théurgie mystique : comme si croire était un repos nécessaire à l'âme ^ comme si les illusions de l'enthousiasme étaient le premier bien pour elle après la vérité.
Pascal, à qui la supériorité de son génie avait £siit parcourir d'avance tout le cercle des inquiétudes que peut éprouver l'esprit humain dans une civilisation de plusieurs siècles , Pascal , instruit de tout par le combat que s'étaient livré les puissances de son ame , se jette dans l'asile de la foi chrétienne. Elle Seule lui explique l'origine de la vie huitaine , la grandeur et la misère de
* Platonius , in vitd PorphyriL
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rhomme. Mais que d'eflforts inquiets pour arriver à ce repos ! « En regardant, dit-il, tout Tu- «c nivers muet, et rhom;me sans lumière aban» « donné à lui-même, et comme égaré dans ce 4t recoin de runivers , sans savoir qui l'y a mis , « ce qu'il est venu y Êiire , ce qu'il deviendra en ic mourant , feutre en «ffinoi comme un homme « qu'on aurait porté CTidormi dans une lie dé- « serte^ et qui s'éveiHeraît sans connaître où il « est. Je vois d'autres personnes , auprès de moi , <K de semblable natare. Je leur demande s'ils sont <c mieux instnûts que moi ; et ils me disent que (c non : et sur cela, ces mis^ablas égarés, ayant «c regardé autour d'eux, et ayant vu quelques ob- ^ jets plaçants, s'y sont adonnés, et s'y sont at- <K tachés. Pour moi, je n'ai pu m'y arrêter, ni me «c rq|>osier dass la société de ces personnes sem- <c blables à ixK)i, misérables comme moi , impuis- « santés comme moi. »
Ne 8entK>n pas , daaâ ces partes , toute la soutfranœ , tout le travail de ce grand génie , pour trouver la vérité ? Beut - on être surpris maintenant de la profondeur de tristesse et d'éloquence qui anime sous sa plume quelques pensées métaphysiques jetées au haswd ? Que sont tous les intérêts de la ierre , que sotit toutes l«s passions aufirès de ce grand intérêt de l'être spirituel se cherchant lui-même? Dans une intelligence qui
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voit tout , le combat contre le doute est le plus grand effort de la pensée humaine. Pascal luimême y succombe quelquefois : il cherche des secours bizarres contre un si grand péril. Vous vous étonnez qu'une fois il mette à croix ou pile Texistence de Dieu et l'immortalité de l'ame, et qu'il détermine sa conviction par un calcul de probabilité : souvenez - vous de Rousseau , plus faible .et plus capricieux , faisant dépendre d'une pierre qu'il lance l'espoir de son salut éternel. Il faut reconnaître ici cette impuissance , et , pour ainsi dire, ce désespoir de la pensée, après de longs efforts pour pénétrer l'incompréhensible. Ce fut le tourment de Pascal , tourment d'autant plus grand , qu'il se proportioni^ait à son génie. Une religion positive put seule l'affranchir , et le soulager. Elle hii rendait quelque sécurité, en le domptant à force de croyance. Quand on lit que Pascal en était venu à porter sous. ses vêtements un symbole formé de paroles mystiques , une espèce d'amulette , on sent que cette puissante intelligence avait reculé jusqu'à ces pratiques superstitieuses , pour fuir de plus loin une horrible incertitude. C'était là sa terreur. Le précipice que , depuis un accident funeste , les sens affaiblis de Pascal croyaient voir s'entr'ouvrir sous ses pas, n'était qu'une faible image de cet abime du doute qui épouvantait intérieurement son ame.
Ainsi donc se partagea la vie trop courte de ce grand homme. D'abord il chercha à émanciper la raison humaine , il rédama l'indépendance de la pensée et l'autorité de la conscience ; ensuite , il se consuma d'efforts pour élever des digues et des barrières contre l'invasion ilHmitée du scepticisme. Cet esprit puissant, et inflexible endurasse d'une conviction profonde, comme une sauvegarde, les dogmes du christianisme, et leut donne, par sa soumission , le plus grand peut-être des témoignages humains. Mais si la*, conviction est entière , la démonstration est imparfaite y les preuves ne sont pas réunies , le raisonnement n'est pas achevé : et il reste quelques indices de la lutte qu'avait subie Pascal, et quelques marques extraordinaires de sa force, plutôt qu'un monument complet de sa victoire. Quoi qu'il en soit , ces débris sont là pour étonner le pyrrhonisme frivole , pour le mettre ; en doute ; de lui-ménte , et faire long-temps méditer les savants et les sages;
On a dit que Pascal ne parlait pas au cœur, que sa religion avait l'air d'un joug qu'il impose, plutôt que d'une consolation qu'il promet,- Vincent de Paule et Fénélon auraient obtenu sans doute plus de conversions que Pascal. On ne sent pas en lui cette tendresse d'ame , cette affection pour l'humanité , qui respire dans l'Évangile , et qui fît la puissance de la loi nouvelle. Toutefois il inté-
resse profondément : il est si peu déclamateur , et si vrai ! Ses paroles àmères contre la nature humaine ne sont pas des invectives ; ce sont des cris de douleur sur lui-même. On demeure frappé d'une sorte de triste respect , en voyant le mal intérieur de cette sublime intelligence. Sa misan-» thropie semble une expiation de son génie : il en est lui-même plus humilié qu'enorgueilli. Il n^est pas 9 comme le stoïcien de l'antiquité, un contemplateur ûppassible de nos misères : il les porte toutes en lui : « Mais, dit-il, malgré la vue de « toutes ces misères qui nous touchent ^ et qui « nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct^ « quenoils ne pouvons r^rimer,qui nous élève, y^ Cet instinct de spiritualisme opposé à notre faiblesse mortelle , ce contraste de grandeur et de néant remplit seul les chapitres sublimes de Pascal sur la nature de Tbomme. Il lui inspire des mouvemaits d'une incomparable éloquence , et des pensées d'une effrayante profondeur. On s'étonne de le voir descendre de cette haute métaphysique à des vérités d'observation , surprendre les moindres secrets du cœur, et pénétrer rhomme tout entier d'un vaste et triste regard.
Pascal ne £Biit pas, comme La Bruyère, des descriptions, des portraits : mais il saisit, et exprime d'un trait le principe des actions humaines. U écrit l'histoire de l'espèce , et non celle de l'indi-
vidu. Jugeant les choses de la terre avec une liberté et un désintéressement tout philosophique , il arrive souvent, par une route bien opposée, au même but que les plus hardis novateurs : mais il ne s'y arrête pas ; il voit au-delà. Quelquefois il a l'air d'ébranler les principes mêmes de la société, de la propriété, de la justice; tnais bientôt il les raffermit par une pensée plus haute. Il est sublime de bon sens autant que de génie. Le style porte en lui l'empreinte de ces deux caractères. Nulle part vous ne trouverez plus d'audace et de simplicité, plus de grandeur et de naturel , plus d'enthousiasme et de familiarité. Un écrivain célèbre a remarqué qu'il est peut-être le séufl génie original que le goût n'ait presque jamais le droit de reprendre : on le conçoit, mais on n'y songe pas , en le lisant.
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Xi9É%.ov (Françoi3 de Saligpac |de Lamotte), 4'ui.^ ^e ancieime et illustre, naquit au château de Fénélon en Périgord» te 6 août ]65i.
Sous les yeux d'un père vertueux > il fit avec autant de succès que de rapidité ses études littéraires; et dès Tenfance^ nourri de l'antiquité classique, élevé dans la solitude parmi les modèles de la Grèce , son goût noble et délicat parut en même temps que son heureux génie. Appelé à Paris par son oncle, le marquis de Fénélon, pour achever ses études philosophiques et commencer le cours de théologie nécessaire à sa vocation naissante, il soutint, à quinze ans, la même épreuve que Bossuet, et prêcha devant un auditoire moins célèbre à la vérité que celui de l'hôtel de Ram-
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