SECONDE PARTIE
Oi Montaigne n'avait que le mérite assez rare de dire souvent la vérité, il aurait, on peut le croire, comme Charron son imitateur, obtenu plus d'estime que de succès, et plus d'éloges que de lecteurs. Ceux même qui se piquent d*aimer avant tout la raison veulent encore qu'elle soit assez ornée pour être agréable ; et l'on ne cherche pas l'instruction dans un livre où l'on craint de trouver l'ennui. Montaigne plaît, amuse, intéresse par la naïveté, l'énergie, la richesse de son style et les vives images dont il colore sa pensée. Ce charme se fait sentir aux hommes qui n'ont jamais réfléchi sur les secrets de l'art d'écrire ; mais il mérite d'être particulièrement analysé par tous ceux qui font leur étude de cet art si difficile , même pour le génie.
Je sais que l'on pourrait attribuer une partie du plaisir que donne le style de Montaigne à l'ancienneté de son langage. L'élégant Fénélon lui-
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même regrettait quelquefois Tidiome de nos pères. Il y trouvait je ne sais quoi de court y de naïf y de hardi y de vif et de passionné. On doit avouer en effet que les privilèges , ou plutôt les licences du vieux français , le retranchement des articles , l'usage des inversions , la hardiesse habituelle des tours , le grand nombre d'expressions proverbiales que les livres empruntaient à la conversation, l'abondance des termes et la facilité de les employer tous sans blesser la bienséance , tant d'autres libertés que nous avons remplacées par des entraves , favorisaient l'écrivain , et donnaient au style un air d'aisance et d'enjouement qui charme dans les sujets badins , et pourrait offrir un amusant contraste dans les sujets sérieux. Cependant la langue française n'avait encore réussi que dans \e%joyeusetés folâtres. Ronsard égarait son talent par une imitation maladroite des langues anciennes ; et Amyot n'avait pu rendre que par une heureuse naïveté la précisioii énergique et l'élégance audacieuse de Plutarqiie. Il nous est donc permis de dire avec Voltaire : ce n'est pas le lan" gage de Montaigne y c'est son imagination qu'il faut regretter. Je ne dissimulerai pas cependant que ces expressions d'un autre siècle , ces formes antiques, et, pour ainsi dire, ce premier débrouillement d'une langue, aujourd'hui perfectionnée peut-être jusqu'au point d'être affaiblie, présen-
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tent un intérêt de curiosité qui peut inviter à la lecture. Mais l'emploi si naturel , les alliances si hardies, les effets si pittoresques de ces termes surannés; ces coupes savantes, ces mots pleins d'idées , ces phrases où , par la force du sens , Fauteur a trouvé l'expression qui ne peut vieillir et deviné la langue de nos jours , voilà ce que l'on admire dans Montaigne, voilà ce qu'il n'a pas reçu de son idiome encore rude et grossier, mais ce qu'il lui a donné par son génie.
L'imagination est la qualité dominante du style de Montaigne. Cet homme n'a point de supérieur dans l'art de peindre par la parole. Ce qu'il pense , il le voit ; et par la vivacité de ses expressions , il le fait briller à tous les yeux. Telle est la prompte sensibilité de ses organes , et l'activité de son ame. Il rendait les impressions aussi fortement qu'il les recevait.
Le philosophe Malebranche , tout ennemi qu'il était de l'imagination , admire celle de Montaigne , et l'admire trop peut-être; il veut qu'elle fasse seule le mérite des Essais y et qu'elle y domine , au préjudice de la raison. Nous n'accepterons pas un pareil éloge. Montaigne se sert de l'imagination pour produire au dehors ses sentiments tels qu'ils sont empreints dans son ame. Sa chaleur vient de sa conviction; et ses paroles animées sont nécessaires pour conserver toute sa pensée ,
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et pour exprimer tous les mouvements de son es prit. Quand je vois ces braises formes de s'expliquer si visses et si profondes , Je ne dis pas que c'est bien dire; je dis que c'est bien penser *.
Il est vrai que, lorsqu'il s'agit simplement de décrire et de montrer les objets, l'imagination n'a pas besoin du raisonnement, mais elle est toujours dans la dépendance du goût qui lui défend d'outrer la nature , et souvent ne lui permet pas de la peindre tout entière. Dirons-nous que, dans cette partie de l'art d'écrire, l'auteur des Essais soit toujours irréprochable? Non, sans doute } et l'on peut, dans quelques traits échappés à son pinceau trop libre et trop hardi , découvrir quelquefois la marque d'un siècle grossier, dont la barbarie perce jusque dans la sagesse du, grand homme qui devait le réformer. Mais que de beautés inimitables couvrent et font disparaître ce petit nombr^ de fautes! Quelle abondance d'images!
quelle vivacité de couleurs ! quel cachet d'originalité! Combien l'expression est toujours à lui, lors même qu'il emprunte l'idée ! Les abeilles pil^ luttent de çà, de là, les fleurs ; mais elles eh font après le miel qui est tout leur : ce n'est plus thym ni marjolaine^ Voilà tout Montaigne. C'est ainsi
Montaigne*
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que les pensées et les images des auteurs anciens, fondues sans cesse dans ses écrits, sans perdre rien de leur force et de leur élévation , y prennent un caractère qui n'appartient qu'à sa plume.
Montaigne, si je puis m'exprimer ainsi , décrit la pensée, comme il décrit les objets , par des dé^ tails animés qui la rendent sensible aux yeux. Son style est une allégorie toujours vraie , où toutes les abstractions de l'esprit revêtent une forme matérielle , prennent un corps , un visage , et se laissent, en quelque sorte, toucher et manier. S'il veut nous donner une idée de la vertu, il la placera dans une plaine fertile et fleurissante y où qui en sait V adresse peut arriver par des routes gazonnées y ombrageuses et doux fleurantes. Il prolongera cette peinture avec la plus étonnante facilité d'expression; et, quand il l'aura terminée, pour en augmenter l'effet par le contraste, il nous montrera dans le lointain la chimérique vertu des philosophes sur un rocher à V écart , panni des ronces, fantosme à effrayer les gens.
Je céderais au plaisir facile de citer beaucoup un écrivain qu'on aimera toujours mieux entendre que son panégyriste; mais à quels traits dois- je m'arrêter de préférence, dans un ouvrage où tous les chapitres présentent des beautés diversement originales? C'est la manière de Montaigne qu'il faudrait citer. Je choisis une phrase éner-
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gique, ou spirituelle, ou gracieuse. Je lis encore, et je rencontre bientôt une nouvelle surprise non moins piquante que la première. Rien n'est sem* blable , et l'impression n'est pas moins vive. En effet , l'auteur des Essais , dans un travail libre et sans suite , n'écrivant que lorsqu'il se sent animé par sa pensée, son expression ne peut jamais faiblir; et dès qu'il conçoit une idée, son style se prête à toutes les métamorphoses, pour la rendre plus heureusement. Ainsi, toujours renvoyé d'une page à l'autre , incertain où fixer mon admiration, chaque fois que j'ouvre le livre je découvre quelque chose de plus dans l'auteur, et je désespère de pouvoir jamais saisir ni peindre un écrivain qui, non moins varié que fécond , se renouvelle même en se répétant. Cependant ces différences sans nombre peuvent être ramenées à un principe, l'imitation des grands écrivains de l'ancienne Rome; et je ne crains pas d'assurer que l'on retrouverait dans le génie commun de leur langue , et dans l'usage divers qu'ils en ont fait , tous les surets de l'idiome de Montaigne. On sait avec quelle constance il avait étudié ces grands génies , combien il avait vécu dans leur commerce et dans leur intimité. Doit-on s'étonner que son ouvrage porte , pour ainsi dire , leur marque , et paraisse , du moins pour le style, écrit sous leur dictée ? Souvent il change , modifie , corrige leurs idées.
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Son esprit, impatient du joug, avait besoin de penser par lui-même; mais il conserve les richesses de leur langage et les grâces de leur diction. L'heureux instinct qui le guidait lui faisait sentir que, pour donner à ses écrits le caractère de durée qui manquait à sa langue , trop imparfaite pour être déjà fixée, il fallait y transporter, y naturaliser en quelque sorte les beautés d'une autre langue , qui , par sa perfection , fut assurée d'être immortelle : ou plutôt , l'habitude d'étudier les chefs-d'œuvre de la langue latine le conduisait à les imiter. Il en prenait à son insu toutes les formes , et se faisait Romain sans 1^ vouloir. Quelquefois , réglant sa marche irrégulière , il semble imiter Gicéron même : sa phrase se développe lentement , et se remplit de mots choisis qui se fortifient et se soutiennent l'un l'autre dans un enchaînement harmonieux. Plus souvent, comme Tacite , il enfonce * profondément la signification des mots , met une idée neuve sous un terme familier, et, dans une diction fortement travaillée , laisse quelque chose d'inculte et de sauvage. Il a le trait énergique , les sons heurtés , les tournures vives et hasardées de Salluste; l'expression rapide et profonde , la force et l'éclat de Pline l'ancien^
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Souvent aussi, donnant à sa prose toutes les richesses de la poésie , il s'épanche , il s'abandonne avec l'inépuisable facilité d'Ovide , ou respire la verve et l'âpreté de Lucrèce. Voilà les diverses couleurs qu'il emprunte de toutes parts, pour tra* cer des tableaux qui ne sont qu'à lui.
Souvent on se forme une idée générale sur la manière d'un écrivain , d'après une qualité particulière qui se fait remarquer dans son style. On cite toujours le naturel et la bonhomie de Montaigne; et, sans doute, l'auteur des Essais se montrait bonhomme , lorsqu'il parlait de lui , et qu'il riojus disait quel vin il aimait le mieux. Il se servait d^ un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche t; mais il ne se servait pas moins naturellement du langage le plus fort, le plus précis, et quelquefois même le plus magnifique, lorsqu'il était emporté par le souvenir d'un grand sentiment, d'une action noble et généreuse. N'estce pas dans Montaigne que je trouve la peinture de l'homme de cœur qui tombe obstiné en son courage ; qui. pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aucun point de son asseu^ rancé; qui regarde encore, en rendant Pâme, son ennemi d^une vue ferme et dédaigneuse; est battu.
Expression de Montaigne.
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non pas de nous y mais de la fortune; est tué, sans être vaincu?
Et cette phrase, auraitrelle paru fiaible à Démosthène lllya des pertes triomphantes à Venvi des victoires; et ces quatre Victoires sœurs y de Sala^ mine y de Platée y de Mjrcale , de Sicile, n'osèrent opposer toute leur gloire ensemble à la gloire de la déconfiture du roi Léonidas et des siens au pas des Thermopjrles.
Quelquefois chez Montaigne cette grandeur est portée trop loin , et se rapproche un peu de la grandeur souvent outrée de Sénèqùe et deLucain. Il aimait ces deux auteurs. Il ne haïssait pas les images hardies jusqu'à l'exagération , les expressions éblouissantes , les coups de pinceau plus énergiques que réguliers. On doit le pardonner à l'extrême vivacité de son imagination. Malgré ce penchant naturel , dans ses jugements littéraires , il donne toujours la préférence aux auteurs de l'antiquité qui ont réuni la pureté du goût à l'éclat du talent : Virgile est pour lui le premier des poètes ; et si la philosophie de Cicéron lui parait trop chargée de longueries d^ apprêts , il trouve son éloquence incomparable. Quand il emprunte quelque idée brillante à Lucain ou à Sénèque, jamais il ne l'affaiblit; mais il sait presque toujours la rendre plus naturelle. Le bon sens tempérait en lui l'imagination 9 et retenait sa pensée dans de
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justes bornes , lors même que ses paroles trop vives et trop impétueuses s'élançaient avec une sorte d'irrégularité.
Ce bon sens qui dirige tous ses raisonnements^ qui se fait remarquer au milieu de ses saillies , et ne l'abandonne pas même dans ses caprices et dans ses écarts , devait lui présenter en foule ces pensées heureuses et précises que l'on aime à retenir parce qu'elles trouvent sans cesse leur application , et que l'on peut appeler les proverbes des sages. Dans ce genre, j'oserai dire qu'il a donné les plus heureux modèles d'un style dont La Rdche* foucauld passe ordinairement pour le premier inventeur. Nulle part vous ne trouverez un plus grand nombre de sentences d'une brièveté énergique , où les mots suffisent à peine à l'idée qui se montre d'elle-même. Je n'essaierai pas de multiplier les exemples. On y verrait avec étonnement cette diction si riche en termes pittoresques , si chargée de circonlocutions ingénieuses , d'expressions redoublées, d'épithètes accumulées^ si féconde en développements oratoires et poétiques , se resserrer tout à coup dans les bornes du plus rigoureux laconisme , et ne plus employer les paroles que pour le besoin de l'intelligence. Cet art d'être court, sans ôter rien à la justesse et à la clarté , semble une des perfections du langage humain : c'est au moins im âes avantages que les
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langues obtiennent avec le plus de peine et le plus tard .après avoir été long-temps travaillées en tous sens par d'habiles écrivains.
Il est encore un autre mérite qui semblerait au premier coup-d'œil tenir à l'écrivain beaucoup plus qu'à l'idiome, et qui cependant ne se montre guère que dans les langues épurées et polies, dont il devient en quelque sorte le dernier raffinement; c'e^t l'esprit. Quel sens faut-il attacher à ce mot, ou plutôt en combien de sens divers est-il permis de l'entendre? Qu'est-ce que l'esprit? Voltaire luimême, après en avoir prodigué les exemples, désespère dfe le définir et d'en indiquer toutes les formes. Toutefois , il est permis d'avancer que l'esprit, quel qu'il soit, se réduisant presque toujours à une manière <ie parler délicate, fine, détournée, se produit avec plus d'avantage à mesure que les ressources d'une langue sont plus variées et mieux connues. Au commencement du siècle de Louis XIV, quelques hommes écrivaient avec génie; le reste ne couvrait le manque de génie jpar aucun agrément; et la sentence de Boileau se trouvait de la plus rigoureuse exactitude :
11 n'est pas de degrë du médiocre au pir«.
Dans le siècle suivant, la littérature se rendit plus accessible : il fut permis d'être médiocre , sans être méprisable; et la faiblesse ornée avec art put mé-
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riter quelque estime. Ceux qui ne pouvaient at* teindre aux grandes beautés composèrent ingénieusement de petites choses. Ceux qui ne trouvaient point de pensées neuves cherchèrent des expressions heureuses. A défaut de vastes conceptions, il faUut perfectionner les détails. On mit de l'esprit dans le style : les écrivains du second ordre en firent leur principal ornement ; et les grands écrivains n'en dédaignèrent pas l'usage. Champfort ne brille que par l'esprit qu'il montre dans son style; Montesquieu en laisse beaucoup apercevoir dans, le sien.
Mais ce mérite, qui, bien éloigné d'être le premier de tous , exige du moins beaucoup d'art et d'étude , il est assez extraordinaire de le trouver au plus haut degré dans Montaigne , placé à une époque presque barbare , et maniant une langue dépourvue de grâce et de souplesse.
Conmient cet écrivain si naturel et si négligé connaît-il déjà tout le jeu des paroles, ces nuances fines et subtiles, ces rapprochements déUcats, ces oppositions piquantes, ces artifices de l'art d'écrire, et , pour ainsi dire, ces ruses de style, auxquelles on a recours lorsque le siècle de l'invention est passé ? En les employant quelquefois avec la délicatesse de Fontenelle, ou la malice deDuclos,il ne perd jamais la naïveté qui forme le trait le plus marqué de son caractère et de son talent;
et, par un mélange difficile à concevoir, mais trèsréel, on trouve souvent en lui la simplicité de Fantique bonne foi et la finesse de l'esprit moderne. Pour expliquer ce problème d'un auteur qui réunit dans sa man^re d'écrire celles de plusieurs siècles, il suffit de se souvenir qu'il avait devant les yeux les divers â^es de la littérature latine, et les étudiait indifféremment : il a dû nous deviner plus d'une fois, en imitant Pline le jeune. Des phrases vives et coupées , des bons mots ^ des traits , des épigrammes , convenaient d'ailleurs très-bien dans un style décousu, qui, comme le dit l'auteur lui-même, ne va que par sauts et par ffmibades. Le désordre est souvent pénible : il faut du moins qu'il ait quelque chose d'amusant Mon» taigne abuse beaucoup de son lecteur. Ces cha* [litres qui parlent de tout, excepté de ce que promettait le titre , ces digressions qui s'embarrassent l'une dans l'autre , ces longues parenthèses qui donnent le temps d'oublier l'idée principale , ces exemples qui viennent à la suite des raisonnements et ne s'y rapportent pas , ces idées qui n'ont d'autre liaison que le voisinage des mots, enfin cette manie continuelle de dérouter l'attention du lecteur, pourrait fatiguer; et l'on serait quelquefois tenté de ne plus suivre un écrivain qui ne veut jamais avoir de marche assurée : un trait inattendu nous ramène , un mot plaisant nous I. 3
pique, nous réreUle. Le sujet nous a souvent échappé : mais nous retrouvons toujours Fauteur; et c'est lui que nous aimons.
Je n'ignore pas que c'est un grand ridicule de vouloir attribuer tous les geiyes de mérite à l'homme dont on fait l'éloge, et je ne m'arrête» rais pas sur l'éloquence de Montaigne , dont la réputation peut se passer d'un nouveau titre, si j'avais été moins frappé de quelques morceaux des Essais^ où ce grand talent de l'éloquence s^nble se trahir, à l'insu de l'auteur, par l'audace et la vivacité des mouvements.
£t pourquoi, en effet, la discussion d'une vérité morale intéressante pour l'humanité, le be-* soin de combattre une erreur honteuse, un préjugé funeste, ne pourraient-ils échauffer l'ame de l'écrivain , l'agrandir, lui communiquer cette force persuasive qui commande aux esprits, et du philosophe éclairé faire un orateur éloquent? Le zèle de la vertu ne serait-il pas aussi puissant que les passions ? C'est ainsi que Montaigne me parait s'élever au-dessus de lui-même, lorsqu'il nous exhorte à fortifier notre ame contre la crainte de la mort. Son style devient noble , grave, austère: à l'imitation de Lucrèce , il fait paraître la Nature adressant la parole à l'homme; mais le langage * qu'il met dans sa bouche n'appartient qu'à lui. Sortez , dit-elle, de ce monde , comme vous y éies
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entré; le même passage que vous a^tfais de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, r^faiteS'le de la vie à la mort. P^otre mort est une des pièces de tordre de Vunivers, une pièce de la vie du monde. Cette élévation se soutient dans tout le discours de la Nature. Il s'y mêle quel* ques-unes de ces pensées profondes qui forcent Famé à se replier sur elle-même. Si vous n*as4e% la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé.
Une pareille éloquence semble appartenir à cette philosophie austère qui ne ménage point l'homme , et le poursuit sans cesse avec l'image de la dure vérité. Ce ton ne peut être habituel chez Montaigne. Il devait porter son caractère dans ses écrits ; et ce caractère , qu'il a pris tant de plaisir à nous dépeindre, se compose de faiblesse pour lui-même et d'indulgence pour les autres* Il nous excuse trop aisément, pour nous reprocher avec amertume nos fautes et nos erreurs ; et il s'aime trop lui - même , pour s'irriter contre les siennes. Il s'aime trop lui-même! je n'ai pas craint de faire cet aveu : on ne peut en abuser. L'ami de La Boétie ne sera jamais exposé à l'accusation d'égoïsme. Non , l'égoïsme , ce sentiment stérile , cette passion avilissante , n*a ja mais trouvé place là où régnait la pure amitié. Il n'est pas épuisé par l'habitude de s'aimer seul , ce
cOeur qui conserve une si grande force d'aimer^ et Fépanche avec une intarissable abondance sur l'ami qu'il s'est choisi. O La Boétie ! que votre nom toujours répété serve à la gloire de votre ami^ que toujours on pense avec délices à cette union de deux aines vertueuses qui, s'étant une fois rencontrées , se mêlent , se confondent pour toujours! Mais la mort vient briser des liens si forts et si doux : le plus à plaindre des deux , celui qui survit demeure frappé d'une incurable blessure ; il ne fait plus que traîner languissant : il n'a plus de goût aux plaisirs. Ils me redoublent, dit-il , le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout : il me semble que je lui dérobe sa part. Deuil sacré de l'amitié , sainte et inviolable fidélité , qui n'a plus pour objet qu'un souvenir ! Quelle est l'ame détachée d'elle-même qui se plaît à prolonger son affliction pour honorer la mémoire de l'ami qu'elle a perdu? C'est celle de Montaigne ; c'est Montaigne qui se fait une religion de sa douleur, et craint d'être troublé dans ses regrets par un bonheur où son ami ne peut plus être. On aime à rencontrer dans l'éloge d'un homme supérieur ces marques d'un caractère sensible et tendre. Elles nous donnent le droit de chérir celui que nous admirons; mais que dis-je? ces deux sentiments , l'admiration et l'amour, se confondent tellement au nom de Montaigne, que
l'un disparaît presque dans Tautre. Son idée ne réveille pas en nos âmes ce respect mêlé d'enthou* siasme que nous inspirent les génies illustres qui ont fait la gloire des lettres. La distance nous pBy raît moins grande entre nous et lui. Nous sentons qu'il y a dans ses principes, dans sa conduite, quelque chose qui le rapproche de nous. Nous l'aimons comme un ami plein de candeur et de simplicité que nous serions tentés de croire notre égal , si la supériorité de sa raison et la vivacité de son esprit ne se décelaient à chaque instant par des traits ingénieux et soudains , que toute sa bonhomie ne peut cacher à nos yeux.
Sa vie nous oÉfre peu d'événements ; elle ne fut point agitée : c'est le développement paisible d'un caractère aussi noble que droit. La tendresse filiale, l'amitié, occupèrent ses plus belles apnées. Il voyagea, n'étant déjà plus jeune, et n'ayant plus besoin d'expérience ; mais son ame , nourrie si long- temps des souvenirs du génie antique, retrouva de l'enthousiasme à la vue des ruiner de Rome. Malgré son éloignement pour les hon« neurs et les emplois , élu par le suffrage volontaire de ses concitoyens , il avait rempli deux fois les fonctions de premier magistrat dans la ville de Bordeaux. Il croit que son administration n'était pas assez sévère : ye le crois aussi. Sans doute il était plus fait pour étudier les hommes que pour