‹ Discours et mélanges littéraires (volume 2)Chapitre 7 sur 31 · J'X DISCOURS · texte numérisé non relu

J'X DISCOURS

fausse mais polie n'est pas un affront. Quel que soit votre dépit intérieur, vous ne pouvez vous plaindre d'une observation sur votre ouvrage, comme d'une plaisanterie contre vous. Personne ne partagerait l'exagération de vos plaintes ; et la critique , avec un peu d'habileté , aurait le plaisir d'être injuste, en ayant l'air d'être modérée.

Il est aussi pour l'homme de lettres une sage et noble vengeance, c'est de mépriser l'injustice, de compter sur son talent , et d'en multiplier sans cesse les titres : il y gagnera du temps et de la gloire. Puis-je oublier ici la touchante leçon que présente la vie du grand poète dont nous avons vu les derniers feux s'éteindre, et jeter en mourant une si vive lumière ? Sa longue carrière , mar quée par tant de succès , ne fut pas respectée de l'envie. Quelles opiniâtres censures savaient poursuivi son premier chef-d'oeuvre ! Combien de fois elles se renouvelèrent! Et quand il fallut enfin céder à la renommée, avec quelle obstination ar* tificieuse on s'efforça long-temps de borner le talent de M. Delille par les prodiges mêmes de son art , et d'admirer beaucoup ses vers , pour mieux l'exclure du grand nom de poète ! Mais le poète continua de chanter d'une voix plus forte , plus flexible et plus sonore. Il avait écouté la critique sans colère et sans dédain ; il en avait souri ; et , ce qui n'est pas moins rare , il en avait quelque-

fois profité. Pendant que la critique examinait se* vèrement ses fautes brillantes ,sa verve, long-temps exempte de vieillesse, enfanta des beautés plus fîères et plus hardies. On combattit, mais on céda. Le nom de M. Delille se vit environné de l'admiration des hommes dé lettres, ceux dont la justice est toujours la plus prompte et la plus sûre. La critique perdit son amertume et sa rigueur, et se para quelquefois d'une grâce ingénieuse , pour célébrer un talent qui bientôt allait finir , dont les beautés s'étaient agrandies, et dont les défauts mêmes , conservés sous les glaces de l'âge , devenaient une singularité incorrigible et piquante.

Ainsi , messieurs , les hommes supérieurs , lorsqu'ils sont assez sages pour ne pas s'engager dans ces interminables querelles où l'envie s'aigrit encore du poison de la haine , voient enfin tous les contemporains consentir à leur gloire. Les talents qui , dès leur début , éveillent la critique par de grandes beautés, et qui, moins courageux ou moins féconds , ne la font paJs taire par une sug<cession rapide d'efforts et de triomphes, se ressentent plus long-temps d'une première injustice; mais l'envie désarmée par leur repos leur pardonne aussi. La médiocrité sage et laborieuse est ordinairement ménagée; car elle n'effraie pas; comme elle ne doit pas s'avancer loin dans la carw rière , on la laisse passer sous la garantie de sa,

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£ftiblQsâe« Quelle que soit donc Vinjustiee de la critique y elle afflige plus les hommes de lettres qu'elle ne peut leur nuire. Cest un abus sans doute que le droit de blâmer appartienne à des juges auvent intéressés et inhabiles ; mais le dan» ger de cet abus s'est affaibli par son excès même. On a YU tant d'hommes de talent insultés, tant d'écrivains sans mérite pompeusement célébrés , que les termes ont beaucoup perdu de leur fqree réelle. La critique contemporaine gardera tou«> jours les abus qui lui sont essentiels, l'exagération et le caprice* Plus il y aura de bons écrivains, moins elle sera puissante; elle ne prescrira ja«mais contre le vrai talent.- Considérée généralement , elle n'exercera sur le goût qu'ujie influenqe incertaine et passagère. Quelques hommes pour» ront la manier avec supériorité, mais ils auront tort de s'y condamner. Vous serez plu^ utiles, vous profiterez mieux de vQu»4némes , en faisait un assez bon ouvrage, qu'en critiquant avec es» prit tous les mauvais livres qui se font autour de vous* La haute critique qui s'exerce sur la théorie des bc^ux arts et sur le génie des écrivains anciens ou étrangers , pourra se perfectionner encore. L'époque où les sources de l'invention commen» cent à tarir , où'la composition originale s'épuise , fut toujours celle où l'on raisonna le plus ingé» nieusement sur les productions des siècles créa»

SUR LA GIUTIQUC. jS

teurs. Puisse seulement la critique littéraire ne pas envahir tout le domaine des lettres! Honneur et reconnaissance aux esprits plus hardis, qui, malgré le génie de nos prédécesseurs et la satiété de notre siècle , s'exposent à produire encore , et qui , dans les diverses carrières du talent , perpétuent le difficile mérite de l'invention ! Écrivains justement célèbres, qui honorez votre siècle, et vous qui devez l'honorer un jour, attendez-vous à rencontrer sur votre passage la contradiction et l'envie : mais il y a deux réponses qui triomphent de tout; le silence, et un nouvel ouvrage. Les hommes cèdent toujours à la persévérance du talent. La critique impartiale éclaire et devance l'opinion : la critique injuste ne peut l'être toujours, ou du moins elle cesse d'être dangereuse ; elle se corrige ou se décrédite; on l'écoute, mais on n'y croit plus.

Pour nous, jeunes écrivains, dont les faibles commencements n'inquiètent personne , ne nous flattons pas trop vite de mériter des envieux. Malgré la règle commune, il peut arriver qu'on soit médiocre et sévèrement critiqué. Défionsnous de notre orgueil avant de soupçonner l'injustice d'autrui. L'amour des lettres ressemble à toutes les passions ; il aveugle , il égare , il nous fait illusion sur nous - mêmes et sur les autres ; il prend l'ardeur de ses vœux pour la mesure de

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