‹ Discours et mélanges littéraires (volume 2)Chapitre 6 sur 31 · G4 DISCOURS · texte numérisé non relu

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mètres , les savants et les hommes du monde , les casuistes et les intrigants , elle avait eu soin de se pourvoir de journalistes *. Mais la critique exercée par des hommes de parti ne produit pas une impression durable. Elle sert à l'humiliation du talent , au triomphe passager de la médiocrité ; elle ne change pas le goût public. Cette gloire n'a jamais appartenu qu'aux écrivains supérieurs , à Corneille , à Boileau, à Racine, à Molière , quelque temps à Fontenelle , long-temps à Voltaire. Je sais qu'il se présente dans l'histoire des arts une époque qui donne à la critique plus d'importance et d'autorité : c'est l'époque où les talents s'éteignent et deviennent plus rares j où le goût, émoussé par la satiété , s'égare , se corrompt : alors la portion impartiale du public ne peut-elle pas devenir aveugle ? N'a-t-elle pas besoin d'être éclairée ? On peut en conclure , que la critique est une de ces professions qui prospèrent dans les temps malheureux.

Sous la dictature même de Voltaire le mauvais goût s'était fort répandu. Après l'avoir toléré , tout en le combattant par ses railleries et ses exemples, il avait fini par en être importuné, et par le craindre pour l'avenir. A mesure que cet homme qui avait mis tant d'opinions en mouvement, ou-

* Le Journal de Trévoux.

vert tant de routes , et jeté partout un esprit d'inquiétude et d'innovation , s'approchait de son déclin , l'anarchie s'augmenta^ La fureur d'écrire entassait d'insipides et barbares productions : quelquefois elles surprirent de honteux succès.

Parmi quelques esprits éclairés et délicats qui semblaient terminer la gloire de ce siècle mémorable , et qui ne sont pas tous perdus pour le notre , deux hommes , par les circonstances et par le caractère de leurs études , parurent plus particulièrement appelés au rôle d'arbitres du goût et de juges littéraires : tous deux , disciples de Voltaire, s'étaient trompés en le suivant sur la scène tragique ; ils manquaient de génie. Marmontel jouissait de l'honneur d'avoir fait quelques productions piquantes dans le genre qui. lui coûta sans doute le moins d'efforts. Il avait beaucoup d'esprit, mais il en abusa d'abord pour se former des erreurs systématiques, auxquelles ilrenonçail avec peine. Son goût était plus réfléchi qu'inspiré; et l'on sait que même pour juger , la méditation est moins sûre que le sentiment naturel. La Harpe , à la fois dénué de hardiesse et, de profondeur , se distinguait par la pureté du goût, la sagesse du talent, et s'était heureusement élevé jusqu'à l'éloquence tempérée. Dans la composition originale, il paraissait fixé sans retour au second rang, et ne montrait qu'une seule qualité de l'écrivain supé- I. 5

rieur , ^Êette tiôble tétégatice doXit il ^nitnA l'Éloge de Fénéibn et ie& ^aiBtës ^e Mélàïiiè. <3e$ deux hoimiies de lettres ^vaiieïrt: «exercé fe 'crttiqfue tîefe jornaiatix-; €« ^«ns «éviter reiagéràtion (Jâi inous êîi paraît inséparable , leurs feuilles étaient en général consacrées à l'étoge '^ soiïv^t à l'apôlôgie du vwii talent Marme^èèl, v<D«la»it réunit et augmenter les fragments 'littéraires qu'il isivlait donnée à l'Encyclopédie , publia ses Étéments de Littérature i €ft»,quelq[iïes^attnées après, La ftarpe conttnemçà son Lycée. L*ouvrage de Marftiontel, quoiqu'il renferme lés noms et quelquefois la censure -de plusieui^fe contemaporains , appartient -enWêrement à defte haute «critique ^i ^'est que la Ihéoïieïrâriisoniiiéedeslïe^ttX'art&. La fon»e-de l'ouvrage ôte ime grande difficidté et une grande beauté , la liaison, l'ordonnaifice. Il y a îles paradoxes. L'auteur irencdntre souvent des idées faiisses, parce qu'il cherche ^trop les idées neuves ; mais fl présente beaucoup 'd*insftructî0n ; 'et ses terreurs font peiner.

La Harpe était né pour la critique ; son talefift s'est augmenté daais i'exerciCe de sa faculté natili:relle ; mais a-t41 embrassé le vastie plan qu'il s^é^ tait proposé ? Jette-t-îl \m ccHfrp d'oeil hafrdi sur l'essence des ^beaux-arts ? A*^t-il deis vues fines et profondes? La conpnaissafnce de l'homme , digs moeurs , de f histoire , lui sei<t**eHe à éclatirer Té^

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tilde des lettres ? £st-il autre chose qu'un élégant d^noBstraJteur de vérités connues? Non; et ceipeadafit il a été et sera loang^rt^japs fort utile. Il &&aijt à cette ^o<{ue un esprit conservateur. ]La Harpe n'avait pas assez médité le& anciens ; iziais il en parle avec une viérité d'entbousi^me qui se <3o»iânuûcpie , avec une adcoiration persuasive. Saas avoir la raison supérieure , la philosophie , hi méthode de Quintilien , placé comme lui daas 4tes jours de décadence , il a défendu les droits de la laja^ue et du goût. Lorsqu'il reparut da^ns la trîbu&e littéraire , à la fii» des troubles politiques, sesâdées justes , ^es théories simples et vraies, son style |>ur , &cile , abondsuit ^ devaient réussir et pl^re, après la longue coïnIj/ÊÈfHi du bon sens , ticmme de tout le reste. Presque toujours il com menite les principes de Voltaire ; et , s'il en émousse la vivacité pèquante, il.e» conserve la justesse et la clarté. Souvent il me présente l'image de cette critique , à Vceil séi^ère et juste , que Voltaire plaçait à i». porte du temple dont lui-enéme était le véritable diieu.

La Harpe poursuivait le aoti^uvais goût avec une sorte de ihaine; et, oomme la passion inspire le talent , il trouvait quelquefois dans sa colère une' beureuse éner^^e ; mais sa véritaUe gloire sera toujours d'avoir proclamé le génie de quelques* .uds de nos grands hcmunes. Je ue sais en effet si

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dans les lettres , après l'honneur de produire des beautés originales , il est un titre plus noble que de les admirer avec éloquence , d'en expliquer les merveilles , d'en augmenter le sentiment , d'en perpétuer l'imitation. La Harpe , qui n'avait pas assez de force pour recevoir , pour saisir puissamment la première inspiration , s'anime et s'échauffe par le reflet des grandes beautés qu'elle a produites. Cette éloquence , que peut-être il n'eût pas tirée de lui-même , il la trouve en admirant Britannicus ou Zaïre. On regrette que cet écrivain , qui fut souvent l'interprète du goût , se soit emporté à des censures et même à des accusations violentes jusqu'au ridicule , il avait été faible ; il fut exagéré. Âprèi|||i Harpe on écrivit encore sous la dictée des intérêts et des passions. Je ne veux pas désigner les contemporains; ce serait me donner, du moins à leur égard, la mission de critique , et sur un point difficile et dangereux. Je suppose même qu'il y eut des injustices involontaires ; mais le critique doit être , comme l'historien, éloigné de toute passion, de tout intérêt, de tout parti. Il doit juger les talents bien plus que les opinions. Je sais que la censure des opinions , celle de toutes qui touche le plus près à la personne , présente un intérêt de malignité presque aussi puissant que la calomnie. Mais les ar*bitrcs du goût peuvent-ils envier la charge d'in-

quisiteurs ? C'est un emploi trop délicat , où les méprises sont communes et odieuses ; l'usage en avait commencé par la censure exagérée du dixhuitième siècle. Toutes les accusations morales accumulées sur cette grande époque tournaient au profit de la critique. L'injustice avait l'air d'uq saint zèle; on eût dit que c'était un bienfait public de découvrir ou même d'imaginer des fautes de toute espèce dans ces écrivains supposés si coupables.

Il faut convenir au contraire que la nécessité d'examiner chaque jour le produit de chaque mois réduit souvent le critique à des sujets stériles et ingrats. Il est triste et embarrassant d'analyser les idées d'un homme qui n'en a pas. Les critiques usèrent trop vite le riche fonds que leur avait laissé le dix-huitième siècle. La rigueur avec laquelle ils jugeaient les grands hommes de cette époque leur inspirait naturellement pour les contemporains une inexorable sévérité. On aurait eu mauvaise grâce à demander plus de ménagement que n'en obtenaient Montesquieu et Rousseau, Quelqiïes hommes de talent résistèrent à l'injus-» tice ; quelques autres , pour éviter ou pour combattre la critique, se mirent à l'exercer. On aimait mieux écrire un morceau que d'entreprendre un ouvrage. La littérature passa presque dans les journaux : ce mélange n'a pas duré. Mais , depuis

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cette époque , le ton de la critique s'est élevé ; et par une influence qui s'est conservée jusqu'à nos jours, le goût et le style ont paru dans ces compositions rapidement écrites , et quelquefois trop promptement oubliées. Je ne sais si quelques cri-tiques ont formé jamais un système réfléchi d'exclusion et de dénigrement universel/ Ce serait une foute politique ; car enfin les critiques n'existent qu'à l'occasion des auteurs ; ils régnent dans une littérature affaiblie , mais si la littérature était détruite , ils tomberaient avec elle. Cependant il est possible , il serait affligeant que des talents supérieurs aient gardé trop long-temps un silence involontaire, qu'une juste fierté leur ait fait craindre d'exposer à d'injurieuses attaques un nom respectable, et qu'ils n'aient pas eu le courage d'augmenter leurs titres , de peur de compromettre leur gloire. Mais enfin , si depuis dix ans le goût s'est épuré , si les saines doctrines sont reconnues, en attendant qu'elles soient pratiquées, la critique n'est pas étrangère à cette réforme des idées littéraires long-temps vagues ou fausses ; elle popularise l'instruction; même quand elle juge mal les lettres, elle y fait penser. Elle proteste en général contre les innovations dangereuses : sous la plume de quelques hommes elle s'exprime avec une correction élégante qui n'est pas inutile au maintien de la langue et du goût, dans ua

SUR LA CRITIQUE. Jl

siède oà VhmBgm du mond^ a peu de %mvp& pour bve , Qiù trc|i souyeu^ VWia»9 de lettres u'a que le tieuips d'écrire.

Que la critique^ sache toujours, yiûr à la puireté du style Fusage de oea fiwmea poUes qui n'ôteùt rieu à la vérité des jugeosients , oaais qui la ren-f dent plus tolérable pour Faioouivpropre. Il existe UB art d'être sévère , sana être ojFeasaut. le sais qu'à la, dureté trofi eoirnnune de la critique ob oppose la aenailaâlité oQ^Dirageuse scMiveat repro-* chée aux kioixunes de lettres. Les abus sont par-» tout. Nos ouvrages îeious toucheat de si près, quHl faut uue rare modération pour séparer deux îbh téréts que le censeur affecte presque toujours de eoufoudre. Gepeudant il semble qu'une critique sévère*et raiseomée excite rarement des plaintea. On peut: être offensé , mais on ne s'irrite pas; c'est le sarcaame, c'est la froide moquerie qui blesse et qui outrage. L'amour-propre consentirait à être blâmé ; mais il ne peut souffrir d'être raillé. Le blâme n'exclut pas l'estime ) il laisse la consolaT tion de discuter , de contredire. La raillerie est Fe^pressioQ irrévocable du dédain. Que la critir que ^vite. toujours la hauteur et Firoaie ; elle emr bari*£^s&era beai^coup les amoursrpropres les plus intraitables ; elle leur ôtera la cau^e 01:1 le prétexj:e de leurs ressentiment^. Car enfin Fhomme critiqué mal à propos n'est pas insulté ; t^ne remarque

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