ÉLOGE DE MONTESQUIEU
des lois ! Les événements se trouvent expliqués par les mœurs ; et les grands hommes naissent de la constitutioq de l'État. A l'intérêt d'une grandeur toujours croissante , il substitue ce triste contraste de la tyrannie recueillant tous les fruits de la gloire. Une nouvelle progression re- C(»nmence; celle de Tesclavage précipitant un peuple à sa ruine par tous les degrés de la bassesse. On assiste, avec Thistorien , à cette longue expiation de la conquête du monde ; et les nations vaincues paraissent trop vengées. Si msûntenant Ton veut connaître quelle gravité , quelle force de raison Montesquieu avait puisées dans les anciens, pour retracer ces grands événements, on peut comparer son immortel cbef-Kl'œuvre aux réflexions trop vantées qu'un écrivain brillant et ingénieux du siècle de Louis XrV écrivit sur le même sujet. On sentira davantage à quelle distance Montesquieu a laissé loin de lui tous les efforts de l'art et du bel esprit dont il avait d'abord dérobé toutes les grâces. Dans la Grandeur et la Décadence des Romains, Montesquieu n'a plus l'empreinte de son siècle ; , c'est un ouvrage dont la postérité ne pourrait deviner l'époque, et où elle ne verrait que le génie du peintre.
Tout entier dominé par ses études, l'auteur a pris le génie antique, pour retracer le plus grand spectacle de l'antiquité. Ce génie est mâle , quelquefois mêlé de rudesse : on croit voir une de ces statues retrouvées parmi W ruines , et dont les formes correctes et sévères étonnent la mollesse de notre goût. Telle est la simplicité où Montesquieu s'élève par l'imitation des grands écrivains de Rome. Son âme trouve des expressions courageuses , pour célébrer les résistances et les malheurs de la liberté , les entreprises et les morts héroïques. Il est sublime en I Pariant de vertus que notre faiblesse moderne peut à i P^ine concevoir. 11 devient éloquent à la manière de ^utus.
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Rien n'est plus étonnant et plus rare que ces crëatiom du génie qui semblent ainsi transposées d'un siècle k l'autre. Montesquieu en a donné plus d'un exemple qui -décèle un rapport singulier entre son âme et ces grandes âmes de l'antiquité. Plutarque est le peintre des béros; Tacite dévoile le cœur des tyrans ; mais , dans Plutarque ou dans Tacite, est-il une peinture égale à celte révélation du cœur de Sylla, se découvrant lui-même avec une orgueilleuse naïveté? Comme œuvre historique , ce morceau est un incomparable modèle de l'art de pénétrer un caractère , et d'y saisir , à travers la diversité des actions , le principe unique et dominant qui faisait agir. C'est un supplément à la Grandeur et à la Décadence des Romains, Il s'est trouvé des hommes qui ont exercé tant de puissance sur les autres hommes , que leur caractère h£d>ile-ment tracé complète le tableau de leur siècle. C'était d'abord un heureux trait de vérité de bien saisir et de marquer l'époque où la vie d'un homme pût occuper une si grande place dans l'histoire des Romains. Cette époque est décisive. Montesquieu n'a présenté que Sylla sur la scène ; mais Sylla rappelle Marius , et il prédit César. Rome est désormais moins forte que les grands hommes qu'elle produit : la liberté est perdue ; et l'on découvre dans l'avenir toutes les tyrannies qui naîtront d'un escla^ vage passager, mais une fois souffert. Que dire de cette éloquence extraordinaire , inusitée , qui tient à l'alliance de l'imagination et de la politique , et prodigue à la fois les pensées profondes et les saillies d'enthousiasme? élo* quence qui n'est pas celle de Pascal, ni celle de Bossuet, sublime cependant, et tout animée de ces passions républicaines qui sont les plus éloquentes de toutes , parce qu'elles mêlent à la grandeur des sentiments la chaleur d'une faction ?
Ces passions se confondent dans Sylla avec la fureur de ,
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la domination ; et de cet assemblage bizarre se forme ce sanguinaire et insolent mépris du genre humain, qui respire dans le Dialogue d'Eucrate et de Sylla. Jamais le dédain n'a été rendu plus éloquent : il s'agit, en eflTet , d'un homme qui a dédaigné et , pour ainsi dire , rejeté la servitude des Romains. Cette pensée , qui semble la plus haute que Timagination puisse concevoir, est la première que Montesquieu fasse sortir de la bouche de Sylla ; tant il est certain de surpasser encore Tétonnement qu'elle inspire ! « Eucrate, dit Sylla, si je ne suis plus en spectacle «« à l'univers , c'est la faute des choses humaines qui ont « des bornes, et non pas la mienne. . . . J'aime à remporter « des victoires, à fonder ou détruire des États, à faire des « Ugues , à punir un usurpateur : mais pour ces minces « détails de gouvernement, où les génies médiocres ont « tant d'avantages , cette lente exécution des lois , cette « discipline d'une milice tranquille , mon ftme ne saurait « s'en occuper. » L'âme de Sylla est déjà tout entière dans (îes paroles; et cette âme était plus atroce que grande. Peut-être Montesquieu a-t-il caché l'horreur du nom de Sylla sous le faste imposant de sa grandeur ; peut-être a-t*îl trop secondé cette fatale et stupide illusion des hommes, qui leur Mt admirer l'audace qui les écrase. Sylla paraît plus étonnant par les pensées que lui prête Montesquieu que par ses actions mêmes. Cette éloquence renouvelle , pouf ainsi dire , dans les âmes la terreur ^'éprouvèrent les Romains devant leur impitoyable dictateur. Comment jadis Sylla , chargé de tant de haines , osa->t-il abandonner l'asile de la tyrannie , et , simple citoyen , descendre sur la placé publique qu'il avait inondée de sang? Il vous répondra par un mot : « J'ai étonné les hommes. » Mais à côté de ce mot si simple et si profond, quelle menaçante peinture de ses victoires , de ses proscriptions I quelle éloquence I quelle
vériUî terrible! Le problème est expliqué. On conçoit la puissance et l'impunité de Sylla.
Ce merveilleux talent d'expliquer, de peindre et de renouveler l'antiquité , ne paraîtrait pas tout entier , si l'on oubliait un de ces précieux fragments où l'homme supérieur révèle d'autant mieux sa force , qu'il la renferme et la resserre dans un espace plus borné ; et Montesquieu ne serait pas le peintre de l'antiquité le plus énergique et le plus vrai , s'il n'avait point retracé cette philosophie stoïcienne , la plus haute conception de l'esprit humain , et parmi les erreurs populaires du paganisme , la seule et la véritable religion des grandes àmes.4Quand on aura lu l'hymne sublime que Cléanthe le stoïcien adressait à la divinité adorée sous tant de noms divers, au créateur qui a tout fait dans le monde, excepté le mal qui sort du cœur du méchant ; quand on aura médité dans Platon la résignation du juste condamné ; quand on saura par cœur les pensées d'Ëpictète et le règne de Marc-Aurèle , on devra s'étonner encore du langage retrouvé par Montesquieu dans l'épisode de Lysimaque. Ce spiritualisme altier , ce mépris de la terre, cet orgueil et cette joie de la douleur qui rendait les âmes invincibles , qui les rendait heureuses , toutes les grandeurs morales luttant contre la puissance d'Alexandre devenu cruel , Lysimaque réservé par les dieux pour consoler la terre , quelle leçon historique , quels acteurs, et quel intérêt ! Quelques pages ont suffi pour tout dire et tout peindre.
Cette admiration des grands caractères , cette haine de la tyrannie, que Montesquieu recueillait dans l'étude des anciens, transportées sur les temps modernes, auraient fait ressortir à nos yeux des âmes élevées auxquelles il n'a manqué que des peintres , et donneraient à notre histoire un caractère de gravité et de morale
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qu*elle n'a jamais connu. Montesquieu Tavait essayé : il n'a pas achevé Féloge du maréchal de Berwick, qui méritait d'être peint comme les héros de Plutarque. Les fragments de ce travail sont une ébauche de Michel- Ange. 11 n'a manqué à Montesquieu que de le finir , pour égaler la Vie d*Agricola.
La Vie de Louis JfiT/ devait sans doute mieux consacrer encore cette rivalité naturelle de Montesquieu et de Tacite. Le hasard, qui nous en a privés, ne peut rien 6ter à la gloire de son auteur ; des titres plus nombreux ne l'auraient pas augmentée. Il n'était pas au pouvoir de Montesquieu lui-même de rendre son nom plus immortel , et d'ajouter quelque chose à la renommée de Y Esprit des Lois.
V Esprit des Lois apparaît au bout de sa carrière comme le terme de notre admiration et de ses efforts ; et s'il m'est permis, pour célébrer ce peintre sublime de la Grèce et de Rome, d'emprunter une image à l'antiquité, il semble, en suivant le cours et la variété de ses ouvrages, que nous arrivons au dernier monument de son génie par les mêmes détours qui conduisaient lentement aux temples des dieux. Nous avons d'abord traversé ces riants et heureux bocages , qui jadis cachaient la demeure sacrée; plus loin , en étudiant avec Montesquieu les souvenirs de l'histoire, nous avons, pour ainsi dire, rencontré sur notre passage ces statues des grands hommes et des héros qui occupaient la première enceinte des temples antiques, comme étant l'image de ce qu'il y a de plus noble après les dieux ; nous touchons enfin au sanctuaire d'où la sagesse révèle ses oracles. Mais ce dernier trait de l'allégorie ne convient pas aux vérités simples et naturelles annoncées par le législateur français. Montesquieu s'adresse à la raison des peuples ; la simplicité et l'universalité , voilà les deux attributs de
8S DtdCÔtmS BT MÉLÂlfOSd.
80A ouvinge. Ils indiquent à la fois la supériorité de 6ôn génie et les lumières de son siècle. Montesquieu ne se trouvait pas dans Theureuse condition de ces anciens législateurs qui donnaient à des peuples incultes et grossiers des institutions toujours suffisantes; il veut apprendre à tous les peuples civilisés à respecter et à perfectionner leurs lois ; il ne néglige pas même les lois des peuples barbares ; il les explique , et quelquefois les défend pour enseigner à toutes les nations une loi plofi haute et plus sacrée , la toléranôe.
Un grand homme , parmi les talents qu'il développe y est toujours dominé par une faculté particulière que l'on peut appeler Tinstinctde son génie. Les lois étaient pour Montesquieu cet objet de préférence , où se portait naturellement sa pensée. Il n'a pas cherché dans cette étude un exercice pour le talent d'écrire. Il l'a choisie parce qu'elle était conforme à toutes les vues de son esprit ; il a tenté de l'approfondir , enfm , parce qu'une sorte de prédilection involontaire l'y ramenait sans cesse. C'était l'œuvre de son choix , c'était la méditation de sa Vie ; et , malgré les censures de la haine ou de la frivolité, ce fut le plus beau titre de sa gloire. On s'étonne d'abord des immenses souvenirs qui remplissent l'Esprit des Lois; mais il faut admirer bien plus encore ces divisions ingénieusement arbitraires , qui renferment tant de faits et d'idées dans un ordre exact et régulier. Peutêtre au premier abord supposeraitron plus de génie dans un homme qui , sans s'arrêter aux lois positives, trace*rait , d'après les règles de la justice éternelle , un code imaginaire pour le genre humain ; mais cette idée , réalisée par un Anglais célèbre * , est plus extraordinaire que grande. Quoique les lois positives soient quelque*-
* fientham.
fois inconséqueiites et bi^anm « elles résultent de rapports nécessaires. Leur existence est une preuve de leur utilité relative : les lois que conserve un peuple sont les meilleures qu'il puisse avoir ; et la pensée de renouveler sur un seul principe toutes les législations de la terre serait aussi fausse qu'impraticable ; mais les connaître et les discuter , choisir et recommander celles qui ho* norent le plus Tespèce humaine , voilà le travail qui doit occuper un sage , et qui peut épuiser toute la profondeur du plus vaste génie, Alors la connaissance des lois, appuyée sur l'histoire et sur la politique , s'éloigne égie lement de la science du jurisconsulte et des rêves de Vhomme de bien. Les pensées qu'elle fournit à un digne interprète entrent insensiblement dans le trésor des idées humaines ; et , en modifiant l'esprit d'un peuple , elles produisant de nouveaux rapporta qui dans l'avenir pro^ duiront des lois , et changeront en nécessités morales les espérances et les projets d'un génie bienfaisant.
Cependant, quel spectacle présente cette revue de l'univers ! C'est à la fois l'histoire et la morale de la s(^ ciété. Ce sont toutes les nations mortes et vivantes qui passent tour à tour , et donnent le secret de leurs destinées , en montrant les lois qui les faisaient vivre ou les animent encore ; et , de même que la sagesse antique croyait avoir deviné les ressorts du monda matériel , en reconnaissant une céleste intelligence partout répandue^ partout communiquée , partout agissante , ainsi le monde moral ae trouve expliqué tout entier par l'action de la loi , providence des sociétés. Interprète et admirateur de l'iostinct social, Montesquieu n'a pas craint d'avouer que Vétat de guerre commence pour l'homme avec l'état de société. Mais cette vérité désolante, de laquelle Babbes avait abusé pour vanter le calme du despotisme, et Rousseau pour célébrer l'indépendance de la vie sau«-
vage , le véritable philosophe en fait naître la nécessité salutaire des lois, qui sont un armistice entre les £tats, et un traité de paix perpétuel pouk* les citoyens.
La première loi sera l'existence d'un gouvernement Le gouvernement le plus convenable à chaque peuple est le plus conforme à la nature ; et, comme la durée prouve la convenance , cette maxime si libre est un gage de repos. Le philosophe admet tous les pouvoirs , et conçoit tous les systèmes politiques. V Esprit des Lois est comme ce temple romain qui donnait rhospitalité à tous les dieux du monde idolâtre.
Elles seront sans doute retracées avec complaisance , ces belles institutions de la Grèce, où chaque homme se croyait libre, parce qu'il concourait à gouverner les autres; mais elles paraîtront nées de tant d'heureux hasards , limitées par tant de conditions , achetées par tant d'efforts et même d'injustices, que l'admiration nous préservera de l'exemple.
Suivant la méthode des anciens législateurs , Montesquieu placera l'éducation à la base de l'édifice social ; et cette vérité expliquera les républiques anciennes et les monarchies, en montrant d'un côté cette éducation unique et dominante par ses singularités mêmes , qui prenait le citoyen au berceau pour lui imprimer les sentiments et les opinions de toute sa vie; et , d'une part, ces deux éducations contradictoires, où l'homme oubUe les principes qu'avait reçus l'enfant, où les idées du monde doivent remplacer les leçons de l'école ; première différence dont les suites se conservent partout; qui, donnant aux anciens plus d'indépendance politique, leur imposait plus d'assujettissement personnel , et substituait la gêne dés coutumes à celle de l'autorité ; comme si les hommes avaient toujours besoin d'obéir, comme si la liberté elle-même n'était qu'une certaine forme
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d'obéissance. De là naîtra cette vertu * que Montesquieu réservait exclusivement pour les républiques, et que l'on peut définir V amour de la modération et de Végalité : vertu peu durable par sa perfection même , vertu qui doit être protégée par une foule de lois politiques, morales et domestiques ; qui ne peut se développer , si elle n'eidste dans la racine des mœurs ; qui ne peut animer l'État , si elle ne sort de chaque famille ; et qui , formée de deux éléments presque inconciliables , se détruit rapidement, et fait place, soit à la fureur de l'égalité démocratique, soit au despotisme multiplié de l'aristocratie, soit au despotisme simple et terrible d'un chef militaire. Ainsi les lois sont une des causes de l'histoire des peuples , et la forme de chaque gouvernement est la raison des lois. Cette vérité, manifeste à l'égard des lois politiques, se montre dans le caractère et l'application des lois criminelles et civiles ; le petit nombre ou la multiplicité des lois , la proportion des peines , la forme des tribunaux, la rigueur légale, ou la liberté des jugements, tout est sous l'influence du principe de chaque gouvernement. Telle est l'influence de ces principes, qu'ils agissent sur les choses les plus immuables , les droits et les crimes des hommes. Les républiques énervent les lois criminelles , parce qu'enfin les coupables sont des
' On a beaucoup attaqué celte vertu que Montesquieu donnait pour attribut aux républiques. U est manifeste qu'il s'agit moins ici de la vertu morale que d'une vertu poliUque, dans laquelle il entre cependant plusieurs vertus privées. C'est le principe que Bossuet a reconnu et défini sous un autre nom d'une manière admirable. « Le mot de civilité ne signifiait pas seulement parmi les « Grecs la douceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes « sociables. L'homme civil n'était qu'un bon citoyen qui se rc« « garde toujours comme membre de l'État, qui se laisse conduire « par les lois, et conspire avec elles au bien public, sans rien en- • treprendre sur personne. »
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hommes libres, et qu'il n'y aurait personne pour leur {aire grâce. Les despotes se font législateurs, juges et quelquefois bourreaux. La monarchie place trois degrés entre le coupable et la peine : la précision de la loi , l'indépendance des juges , et la clémence du souverain. Le principe de chaque gouvernement s'altère et se détruit par la perte des lois civiles qui le soutenaient. Ut répu<blique, ou la législation est toute morale, périt par la ruine des mœurs ; les mœurs , par Vagrandissement de l'état. La monarchie , fondée sur l'honneur, se corrompt par la servitude et l'intérêt , les deux plus grands en^ nemis de l'honneur. Le despotisme n'a d'autre corruption que l'excès de sa puissance. A force d'avoir perfectionné la terreur , principe de son pouvoir , il est détruit par elle.
Quand on a considéré ces trois gouvernements qui se partagent le monde , il faut les voir dans leurs rapports mutuels, la paix, la guerre et la conquête. C'est ici que Montesquieu unit la politique la plus haute à cette justice qui parait sublime , lorsqu'elle s'applique aux intérêts des peuples avec la même simplicité qu'aux intérêts privés. La guerre et les conquérants , ce funeste et incorrigible désordre des sociétés humaines, passent sous les yeux du législateur, qui comprend que les lois ne furent jamais dans un plus grand péril , et qui veut qu'elles soient asse? fortes pour résister à la victoire. Cependant il reeonnidt des conquérants qui ont stipulé pour le genre humain. Entendez-le parler d*Alexandre : il découvre de nouveaux points de vue dans une grandeur si anciennement admirée ; par la plus difficile de toutes les épreuves, il décompose la gloire et le génie de son héros , de manière qu'un semblable éloge ajoute quelque chose à Tidée que donne le nom même d'Alexandre.
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Cèé lois que Montesquieu conserve et feît prévaloir jusqu'au milieu de la conquête , il les suit bientôt dans leur plus noble application , dans celle qui dépend le plus des pays et des peuples , la liberté politique et la liberté sociale. La liberté ! c'est pour elle qu'écrivait Montesquieu ; c'est elle qu'il cherchait, sans la nommer toujours. La liberté! mère des lois comme la justice elle-même. La liberté! la justice! chacune d'elles n'existe qu'en s'unissant à l'autre. Qu'on les sépare, l'une se détruit par ses fureurs , l'autre est dégradée par son eselavage.
Mais ce n'est pas en vain que l'observateur impartial a distingué la liberté sous deux formes. Quelquefois le citoyeû est plus libre que la constitution ne pardt l'être. Quelquefois la liberté qui n'est pas dans l'ordre politique se retrouve dans les lois civiles, ou même dans les mœurs. Tout en réprimant par cette vérité les plaintes 6t la hardiesse des novateurs, Montesquieu retrace sans détour la véritable théorie de la liberté politique. Elle tient à la distinction de la puissance législative et de la puissance executive; distinction qui, même imparfaitement appliquée par les Romains , fonda toute leur grandeur; distinction admirable que^ parle plus singulier contraste , on voit sortir avec une perfection nouvelle des ruines de la féodalité , et qui forme chez un peuple moderne le gouvernement le plus libre , le plus fort , et s&ûs doute le plus durable, puisque les vices y trouvent leur emploi, et que la corruption même en fait partie.
L'existence de ces deux pouvoirs ne suppose pas un égal partage de forces. La puissance executive concourt à la formation des lois , sans que la puissance législative puisse concourir à leur action ; mais aussi la puissance executive, ne gardant pour elle que ce qui tient au gouvernement et au droit politique, abandonne l'appli^
cation du droit civil aux citoyens eux-mêmes , parce que le pouvoir judiciaire doit être le pouvoir neutre de la société, parce que dans TÉtat tout doit être dépendant du souverain , excepté la justice.
Par quelle admirable analyse de la constitution- anglaise Montesquieu n'a-t-il pas étendu et détaillé ces vérités premières? Mais, lorsque la liberté manque à l'institution politique, il la cherche dans les lois et dans les coutumes, où elle se réfugie quelquefois comme un dieu inconnu , ignoré du peuple qu'il protège. Législateur pour tous les États, Montesquieu montre ce qui serait esclavage dans l'esclavage même , ce qui est liberté dans la monarchie la plus absolue. Sur le degré de liberté se mesure la richesse de TËtat. Plus un peuple est libre, plus il peut supporter la grandeur des impôts. II lui semble que chaque jour il paie la liberté, à mesure qu'il est enrichi par elle^ plus un peuple est libre, plus l'impôt doit être égal et indirect, pour ménager à la fois son orgueil et sa liberté.
Une puissance qui n'influe pas moins que la liberté sur les bis, ou plutôt qui influe sur la liberté mèoie , c'est le climat. Montesquieu prétend-il assujettir les peuples à une sorte de fatalité , lorsqu'il reconnaît cet ascendant impérieux de la température et du sol? Cette hypothèse ne serait-elle pas démentie par l'histoire? Le ciel de la Grèce n'a pas changé ; et l'esclavage rampe sur la terre de la liberté. Il n'y a plus de Romains dans l'Italie ; ce n'est pas le ciel qui manque ; ce sont les lois et les mœurs. Triste et irrécusable exemple qui , sans détruire l'opinion de Montesquieu , prouve seulement la force des divers principes qu'il avait reconnus , et
* Ce que Tacite disait de la servitude des Bretons , Britannia servitutem suam qw)tidie émit, quotidie pascit^ on peut rappliquer aujourd'hui à la liberté des Anglais.
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noBs atteste quel concours de faits et d'institutions est nécessaire pour former et pour maintenir un peuple libre. On ne saurait nier, en effet, l'influence particu*lière du climat sur le plus grand scandale de l'injustice humaine, l'esclavage domestique. C'est sous ce rapport que le législateur examine une question qui ne pouvait être étrangère à V Esprit des Lois, puisque les lois modi* fiées par les vices de la société qu'elles répriment sont devenues quelquefois la science du juste dans l'injustice même, l'art d'observer un certain droit, une certaine mesure dans la violation même du droit naturel. Cet esclavage, dont Montesquieu s'indignait en le discutant, lui parait si odieux, qu'il l'impute tout entier au despotisme de l'Orient S et le déclare incompatible avec la constitution d'un.£tat libre , oubliant que toutes les démocraties de la Grèce avaient pris la servitude domestique pour base de l'indépendance sociale. Le caprice d'un sculpteur a fait porter par des esclaves la statue d'un grand roi dont l'Europe accusa l'orgueiHeuse prospérité. C'est dans la Grèce, dans Rome, que la statue de la liberté pesait tout entière sur les esclaves courbés et tremblants. Tant il est vrai que rien ne peut être extrême sans être injuste, et que l'excessive liberté, par sa nature méme,d besoin, pour être servie, d'un excessif esclavage !
De l'influence du climat, Montesquieu voit naître une autre servitude qu'il avait déjà désignée , celle de l'invasion et de la conquête. Ainsi les diverses parties de ce
* • Dans la démocratie, où tout le monde est égal, et dans l'aristocratie , où les lois doivent faire leurs efforts pour que tout le monde soit aussi égal que la nature du gouvernement peut le permettre , des esclaves sont contre Fesprit de la constitution. Ils ne serrent qu'à donner aux citoyens une puissaace et un luxe qu'ils ne doiventpoint avoir. » {Esprit des Lois , liv. XV,«chap. I.)
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vaste ouvrage se touchent et se mêlent ; mais chacune d'elles est traitée avec cette grandeur de vues générales qui éblouit la pensée , et ce choix infini de détails que l'analyse ne peut essayer d'atteindre, science d'observer qui devient une création de pensées, puisque chaque fait indiqué par l'auteur présente une idée qui forme elle-même partie d'un système de gouvernement, comme tous les gouvernements avec leurs effets et leurs causes entrent dans l'histoire générale des lois. Si dans ce labyrinthe le fil se brise quelquefois, jamais le flambeau ne s'éteint ; le philosophe avance , et se fait jour à travers les obstacles qu'il amasse et les routes qu'il semble confondre, jusqu'au moment où la lumière d'une seule idée vient rétablir l'ordre partout.
Quoique les lois agissent sur les mœurs , elles en dépendent. Ainsi Montesquieu corrige toujours par quelque vérité nouvelle une première pensée qui ne paraissait excessive que parce qu'on la voyait seule. La nature et le climat dominent presque exclusivement les peuples sauvages; les peuples civilisés obéissent aux influences morales. La plus invincible de toutes, c'est l'esprit général d'une nation ; il n'est au pouvoir de ^rsonne de le changer; il agit sur ceux qui voudraient le méconnaître ; il fait les lois ou les rend inutiles : les lois ne peuvent l'attaquer, parce que ce sont deux puissances d'une nature diverse, il ne peut être modifié que par le temps et l'exemple ; il échappe ou résiste à tout le reste.
Ce que la morale réprouve n'est pas toujours un vice politique. Il y a des défauts que le législateur doit ménager comme d'heureux accidents de la nature. La vanité , si flexible quand on la flatte , la vanité, qui s'enchaîne par les concessions qu'elle obtient, la vanité, de toutes les passions la plus irritable et la plus fiidle à
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tttîsfaîre, est un excellent ressort pour le gouvernement. L'orgueil varie dans ses effets,. suivant qu'il tient au caractère seul , ou qu'il est secondé par la dignité des institutions. Chez l'Espagnol, il est le plus grand ennemi de l'activité sociale, et ne produit qu'une superbe insouciance. Chez l'Anglais, il devient le patriotisme même. Cette Angleterre, dont Montesquieu avait analysé l'admirable constitution, lui présente un nouvel aspect dans les mœurs de ses habitants, qui sont une partie de leur liberté. De la même main dont il décrit ces antiques nations de la Chine, esclaves de leurs manières comme un peuple libre doit l'être de ses lois, liées par leurs usages comme par autant de fils innombrables qui les attachent au despotisme, mais qui arrêtent et enveloppent la conquête, il peint les mœurs, les coutumes, les passions et les vices particuliers d'un peuple libre, où la liberté est invincible, parce qu'elle est partout ; originale et sublime peinture, dans laquelle les faits, paraissant l'inévitable conséquence des principes , sor^ tent de la pensée de l'auteur, autant que la vérité de l'histoire.
Le lien de tous les peuples, c'est le commerce. En multipliant les relations, les besoins et les vices , il exige plus de lois que n'en produit le principe même du gouvernement. Tout à la fois instrument et gage de liberté, Il est repoussé ou envahi par le despotisme ; il se développe sous l'abri des monarchies ; il anime, il soutient les États libres ; et , par un contraste bizarre , il fait aujourd'hui sortir de l'intérêt tous les sacrifices que l'antiquité demandait à la vertu. Les révolutions du commerce , qui tiennent à celles du monde , la navigation , qui a civilisé et agrandi l'univers , l'argent, signe de la civilisation et premier ressort des États modernes, voilà les points de vue qui s'ouvrent au législateur. Il semble
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que son génie, après avoir pénétré dans l'intérieur de chaque Ëtat, a besoin d'embrasser à la fois tous les temps et tous les lieux ; et dans l'activité du commerce , il voit d'un seul coup d'œil le mouvement du genre humain.
La population décroît et s'augmente dans un rapport nécessaire avec les institutions politiques , de manière que les mœurs paraissent aussi puissantes que la nature même sur la durée des peuples. Ce nouveau sujet enferme de grandes questions ; le mariage, fondement de la société ; l'immoralité, destructive comme la guerre. Là se présente un des exemples les plus tristes de l'histoire : c'est l'effort impuissant de la législation contre le vice d'un mauvais gouvernement et d'une société corrompue. Malgré les lois, l'empire romain dépeuplé mourait de langueur. Singulière destinée ! la sublimité contemplative du christiatiisme vient accomplir l'ouvrage commencé par la corruption. La piété des empereurs abolit les lois prudentes d'Auguste ; et la race romaine, à demi détruite, achève de disparaître dans les solitudes de la Thébaïde et dans les monastères de Constantin, comme pour effacer la trace des antiques oppresseurs de la terre, comme pour marquer le triomphe du christianisme par le renouvellement des peuples et le rajeunissement du monde.
Ainsi, le législateur est conduit à examiner cette puissante et suprême influence des religions. En calculant les rapports de chaque croyance avec le génie de chaque pays, l'erreur même lui paraît quelquefois plus appropriée à la nature de l'homme ; mais également convaincu que la vérité ne peut se montrer sans être bienfaisante, il nous fait voir la religion chrétienne qui , malgré la grandeur de l'empire et le vice du climat, empêche le d-espotisme de s'établir en Ethiopie, et porte au milieu de
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l'Afrique les fnœurs de l'Europe et ses lois. Cette religion qae, dans la vivacité de sa jeuiiesse et dans la politique légère de son premier ouvrage, il avait trop peu respectée, partout dans YE^rit des Lois il la célèbre et la révère. C'est que maintenant il veut construire Fédifice social, et qu'il a besoin d'une colonne pour le soutenir. Sa pensée s'est agrandie comme sa tâche ; s'il combat les sophismes d'un incrédule fameux, la calomnie qu'il repousse avant toutes les autres, c'est l'idée que la religion chrétienne n'est pas propre à former des citoyens. II croyait au contraire qu'elle était particulièrement la protectrice des monarchies tempérées ; il la concevait, il la voulait amie de la liberté comme des lois, n'imaginant pas sans doute que ce qu'il y a de plus noble, de plus grand sur la terre, puisse mal s'accorder avec un présent du ciel. La religion, malgré sa sublime origine, par l'extrémité qui touche aux choses humaines, doit éprouver comme elles des vicissitudes et des retours; mais elle est le premier gage de la civilisation moderne qui, en s'unissant à sa divine existence, partage les promesses de sa durée, et semble échapper à la loi commune de la mortalité des empires.
Ce n'est pas sans un judicieux motif que Montesquieu, en distinguant les lois de tous les pays, avait pris soin aussi de reconnaître et de caractériser toutes les espèces différentes de lois qui régissent une même nation. Telles sont les bornes de la justice, ou plutôt de la prévoyance humaine, que, pour devenir injuste et tyrannique, il lui suffit de sortir un moment du cercle rigoureux qu'elle s'était prescrit. Le droit naturel, le droit ecclésiastique, le droit politique, le droit civil , ne peuvent être substitués l'un à l'autre dans l'application, sans troubler la société par ces lois mêmes qui doivent la maintenir : idée simple et grande qui prouve que la nature des choses est
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plus forte encore que les lois, ou plutdt que les loiâ ne sont fortes qu*autant qu'elles s*y conforment et la reproduisent. Ce principe d'une immense étendue, explique et condamne toutes les bizarreries de quelques législations barbares, prévient les erreurs en indiquant leur source la plus commune , fixe la limite du pouvoir religieux, et arrête ses usurpations par sa nature môme : mais, avant tout, il donne une garantie à la société entière, en ne soufifrant pas que le droit politique soit juge des citoyens, et que les intérêts privés puissent jamais craindre une autre puissance que le droit civil ; avantage qui est au fond ce que la liberté même renferme de meilleur, mais aussi ce qu'elle seule peut irrévocablement assurer.
Il restait à Axer les conditions générales et nécessaires de la loi, à montrer ce qu'elle doit être dans la volonté du législateur et dans la forme qu'elle en reçoit ; comment elle peut quelquefois tromper la main qui récrit, et revenir contre l'intention de son auteur ; comment elle doit être changée quand ses motifs n'existent plus ; comment les lois diffèrent quelquefois malgré leur ressemblance. Montesquieu n'a prescrit qu'une règle pour la composition des lois ; et cette règle renferme tout son ouvrage. L'esprit de modération, dit-il, est celui du législateur.
En effet, la loi n'est que le supplément de la modéra^ tion qui manque aux hommes. La loi a tellement besoin d'être impartiale, que le législateur lui-même doit l'être, pour ne pas laisser dans son ouvrage l'empreinte de ses passions.
Ces principes généraux, avec quelle érudition pénétrante Montesquieu ne les a-t-il point appliqués àl'examen d'une partie de cette législation romaine, qui a survécu si longtemps à Tempire qu'elle n'avait pu sauver, et qui, servant de passage entre le monde ancien et le monde
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moderne, a empécbé que, dans le naufrage de la dvilisar tioQ, la justice ne vint à périr! Avec une érudition plus étonnante encore, il entre dans le chaos de ces lois barbares qui avaient envahi TËurope, et établi tant d'usages féroces sur les ruines de la sagesse romaine. Comme il k dit lui-même dans son langage allégorique, il voit les lois féodales telles qn'un chêne immense qui s'élève tt domine. Animé d'une incroyable patience» il creuse jua-
Ïu'à ses profondes racines, qui étaient liées à tous les tats de l'Europe ; racines longtemps fortes et vivaces , lors même que le fer avait abattu ce vaste ombrage, et qu'il ne restait plus qu'un arbre mort et dépouillé. Dans les souvenirs innombrables de ces antiquités nationales, on retrouve l'origine et les révolutions de tout ce qui a péri sans retour, et le premier germe des institutions nouvelles qui régissent et sauveront la France. Ce vaste tableau présente partout les rois défenseurs du peuple, fortifiés chaque jour par sa reconnaissance , à mesure qu'ils le délivraient, et substituant enfin l'unité bienfai*^ saote de leur pouvoir à la multitude des tyrannies féoda- [ les. Montesquieu a cru devoir à sa patrie d'entrer dans ce labyrinthe de nos moeurs antiques : l'admirateur des lois romaines ne pouvait approfondir qu'avec répugnance tant de coutumes confuses et barbares ; mais de cet abîme était sortie la France.
Tel est cet immense ouvrage dans lequel Montesquieu a embrassé le monde, en s'occupant surtout delà France, dans lequel il a renfermé les maximes le plus hardies, sans avoir voulu détruire aucune maxime établie ; car les changements achetés par la destruction ne sont pas un titre à la reconnaissance des hommes. Nous n'avons rien à répondre à ceux qui lui reprochent d'avoir séparé la monarchie du pouvoir absolu. Oui, sans doutCj dans
cette division célèbre» Montesquieu ménageait une plac^
pour la France; et je lui en rendrai grâces. Je ue croirai pas que l'antique France se soit formée sous le despotisme afin de conserver le droit de le haïr. Oui, sans doute, en fai^nt de l'honneur le principe de la monarchie, Montesquieu a désigné la France. Notre patrie a pu changer ses lois. Ce qu'un tel changement a produit de juste et de salutaire appartient à Montesquieu; car ce gmnd homme, dans l'apologie même du système ancien, cherchait à consacrer la liberté légale qui doit animer le système nouveau : quand il célébrait les corps intermédiaires de la monarchie, ce n'étaient pas des privilèges qu'il voulait défendre ; il réclamait des barrières. Ces barrières lui paraissaient- si désirables, qu'il les acceptait même sous les formes les plus odieuses, et qu'il remerciait l'inquisition en faveui* de la résistance qu'elle opposait au despotisme : mais l'esprit de son ouvrage invoque et promet pour l'avenir des sauvegardes plus légitimes.'^ En répandant les idées d'humanité, de tolérance et de modération dans les peines, il a disposé les peuples à recevoir des gouvernements limités par les lois et l'intérêt public.
Dans la variété de son ouvrage, Montesquieu avait séparé les peuples anciens des peuples modernes, en marquant ces ditTérences insurmontables qui devaient prévenir pour nous l'imitation insensée des républiques anciennes ; mais par les rapports qu'il reconnaissait entre les peuples modernes, par cet esprit de commerce et d'industrie qu'il donnait pour attribut à l'Europe, il avait préparé le système représentatif ^ système qui ne de-
* Quelquefois on demande : Qu'esl-ce que le système représentatif? La réponse est fort simple : le système représentatif entre dans tous les gouvernements qui admettent des assemblées délibérantes. Mais remploi de ces assemblées peut être plus ou moins heureusement ordonné. L'existence de deux assemblées , l'une
ÉLOGB DE MONTESQUIEU. 97
vaH trouver d'obstacle que dans la tyrannie militmre, et qui triomphera, si la civilisation ne périt pas.
héréditaire et aristocratique, l'autre élective et jiopulaire, semble, par le raisonnement comme par l'exemple, offrir la meilleure combinaison. Voilà jusqu'à présent le système représentatif dans la perfection de sa forme. 11 y a loin sans doute de cette perfection extérieure à la perfection de fait; mille causes peuvent l'arrêter: l'éloquent auteur des Réflexions politiques, M. de Chateaubriand, a prévu et discuté la plupart de ces causes réelles ou possibles. Les événements n'ont rien changé à la vérité de ces observations; et l'admirable vivacité de son langage a donné un nouveau caractère de durée à des idées que le bon sens seul rendrait éternelles. « La vieille monarchie ne vit plus pour nous que dans l'histoire , « comme l'oriflamme que l'on voyait encore toute poudreuse dans " le trésor de Saint-Denis , sous Henri IV. Le brave Grillon pou- « vàit toucher avec attendrissement et respect ce témoin de notre • ancienne valeur; mais il servait sous la cornette blanche, triom- « pbanle aux plaines d'ivry, et il ne demandait point qu'on allât « prendre au milieu des tombeaux l'étendard des champs de Bou- « vines. »
M. de Chateaubriand avait également reconnu la marche générale de l'Europe vers l'ordre constitutionnel. Dans ce mouvement commun il voyait une nécessité et une garantie pour chaque Étal. On a depuis voulu affaiblir l'autorité de ces idées, auxquelles un grand écrivain avait prêté la puissance de son éloquence et de son nom. Mais les idées qui sont des principes ne dépendent pas du talent qui les exprime : elles existent par elles-mêmes : elles ont le bon sens pour auteur, et les faits pour témoins. Le progrès des arts utiles à la vie, la facile communication des peuples, le partage plus égal des connaissances et des lumières, l'imprimerie, voilà les causes qui justifient les principes de liberté légale : lis ne pouvaient rencontrer d'obstacle que dans le plus horrible fléau de la société , la tyrannie militaire. C'est un bienfait pour l'Europe que ces idées de liberté se trouvent si puissantes à l'époque même où la force des armes a pris partout un prodigieux accroissement. Dans l'état présent des choses, l'Europe n'aura jamais que des gouvernements constitutionnels ou des gouvernements Bii^taii*es; et comme l'usurpation ne pourrait s'élever que par la force des armes, elle est essentiellement ennemie de toute constitution ei de toute liberté. Ce sont les souverains héréditaires, tes
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Montesquieu avait aperçu le premier, peut-âtre, une grande vérité.
« La plupart des peuples de l'Europe sont encore gou- « vemés par les mœurs, mais si par un long abus de « pouvoir, si, par une grande conquête, le despotisme «< s'établissait à un certain point, il n'y aurait pas, de « mœurs ni de climats qui tinssent; et dans cette belk « partie du monde, la nature humaine souffrirait, au n moins pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans « les trois autres. » Que d'instruction dans ces belles e1 prévoyantes paroles ! Elles rendent justice au siècle it nos aïeux ; elles prédisaient ce que nous avons souffert ; elles nous apprennent à user de notre heureujse délivrance. Les mœurs ne gouvernent plus l'Europe, les traditions se sont efiacées, les usages ont disparu, l'opinion a tout changé K Sur les débris de ces mœurs, de ces
souverains légitimes , qui peuvent établir la liberté , surtout daos If 8 grands Étals, où toute révolution ne saurait arriver que par l'emploi de la force militaire, qui n'enfantera jamais qu'un pouvoir violent comme elle : ainsi les maximes de la liberté se confondent avec les intérêts des rois. Ces maximes ne sont plus , aujourd'hui, la suite de la révolution; elles sont nées de nouveau, pour ainsi dire, de l'horreur du despolisme impérial; elles ont en leur faveur l'exemple de dix ans de tyrannie ; aussi sont-elles chères à des hommes qui n'ont jamais connu les premières théeriea de la révolution.
' £n célébrant la loyauté chevaleresque de nos vieux temps, M. de Chateaubriand a marqué mieux que personne cette puissance des idées nouvelles, cette ruine irréparable des anciennes mœurs, des anciens privilèges. • L'esprit du siècle , dit-il, a péné- « tré de toutes parts; il est entré dans les tètes, et jusque dans les « cœurs de ceux qui s'en croient le moins entachés. » M. de Chateaubriand expose partout cette vérité avec une force, un éclat, et quelquefois une expression de regret qui en augmente encore Vévidenee. ne cette vérité résulte le bienfait de l'ordre constitutionnel , établi par un sage monarque.
U faUait l la Franee une loi de liberté qui pût satisfaire les idées
ÉLOGS Dfi MONTtSQtItt. M
coutumes dont le retour deviendrait la plus difficile de toutes les innovations, et qui ne seraient plus assez puissantes pour tenir la place des lois, il feut donc élever les lois elles-mêmes.
Cette pensée n*a pas été comprise, lorsqu'on voulait tout détruire; elle avait offensé ceux qui voulaient tout conserver. S*il peut arriver un temps où les esprits plus Calmes cherchent à relever Tordre social, n'écouterontils pas celui qui ne fut entendu ni par le préjugé ni par la ftireur? Le système monarchique expliqué par Montes- (juieu a changé de forme, et toutes les idées de ce grand homme, plus fortes qu'une seule de ses opinions, combattent lesînstitutions dont il a défendu l'existence, mais (pli ne peuvent renaître. Il reste d'autres lois qui ont aussi l'autorité de son génie, lois qui ne sont pas la propriété d'un seul peuple, et qui, modifiées par les temps et les lieux, serviront désormais de fondement à toute liberté sociale. Oui, sans doute, lorsque Montesquieu traçait avec de si fortes couleurs le tableau d'un peuple libre après tant de calamités et de discordes, il instruisait tous les peuples à profiter de leurs révolutions ; et il donnait d'avance le remède à des maux qu'il n'avait point préparés.
Dans un ouvrage où sont traités les intérêts du genre humain, on craindrait presque de remarquer ces beautés qui parlent surtout à l'imagination du lecteur et servent à la gloire de l'écrivain. Et cependant, sans compter ce
et les espérances du siècle ; il fallait une transacUon solennelle qui garantît les intérôts nouveaux * le roi a donné cette Charte , désormais inséparable de la monarchie légiUme ; plus elle sera puissante , plus la monarchie elle-même s'affermira. L'inviolabilité d» la loi sgoute encore à celle du trône; et tel est l'avantage de la stabiUté, que même appliquée à des institutions de liberté , elle est utUe au pouvoir.
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noble et ravissant plaisir qu'elles donnent à la pensée, on doit avouer qu'elles ont rendu plus intéressant et plus populaire le livre qui renferme tant de sérieuses vérités. Il faut reconnaître partout le pouvoir de Téloquence. Vainement l'interprète des lois a-t-il montré que les hommes ne doivent pas se charger des offenses de Dieu , de peur que, devenant cruels par pitié, ils ne soient tentés d'ordonner des supplices infinis, comme celui qu'ils prétendent venger. Quelle que soit la sublimité du raisonnement, l'âme n'est pas entraînée, et la superstition peut lutter encore ; mais lorsque auprès du bûcher de la jeune Israélite, une voix s'élève, et, s'adressant aux persécuteurs , leur dit avec une naïveté pleine de force : « Vous « voulez que nous soyons chrétiens , et vous ne voulez «« pas l'être ; si vous ne voulez pas être chrétiens, soyez « au moins des hommes. » Lorsque cette voix éloquente unit le raisonnement au pathétique , et le sublime à la simplicité, on reste frappé de conviction et de douleur, et l'on sent que jamais plus beau plaidoyer ne fut prononcé en faveur de l'humanité. Montesquieu a compris qu'il avait besoin de reposer les yeux qui suivaient la hauteur et l'immensité de son vol dans les régions d'une politique abstraite. Les points d'appui qu'il présente à son lecteur, c'est Alexandre ou Charlemagne. A ces grands noms , à ces grands sujets, il redevient un moment sublime pour ranimer l'attention épuisée par tantderecherchessavantes et de pensées profondes ; puis il reprend le style impartial et sévère des lois. Aucun ouvrage ne présente une plus admirable variété ; aucun ouvrage n'est plus rempli , plus animé de cette éloquence intérieure , qui ne se révèle point par l'apprêt des mouvements et des figures, mais qui donne aux pensées la vie et l'immortalité. Le seul reproche qu'on puisse faire à l'auteur, c'est d'avoir quelquefois cherché des diversions trop ingénieuses.
ÉLOGE DE MONTESQUIEl*. 101
comme s1l eût douté de l'intérêt attaché à la seule grandeur de ses pensées.
Faut-il parler de Montesquieu lui-même, loi*sque le temps et Tadmiration ne peuvent suffire à Texamen de ses écrits? Que dire des grâces de son esprit à ceux qui ont lu ses ouvrages? La simplicité piquante, la malice ingénieuse de sa conversation ne se retrouve-t-elle pas dans la défense qu'il fut obligé d'opposer aux détracteurs de son plus bel ouvrage ? Et toutes ses vertus ne sontelles pas renfermées dans une anecdote touchante, aussi connue que sa gloire ? Ce qui reste de lui , après les œuvres de son génie , c'est leur immortelle influence : la reconnaître et la proclamer, ce serait moins achever r^oge de Montesquieu qu'entreprendre le tableau de l'Enrope.
Oui, sans doute, ce beau système qui, suivant Montesquieu, fut trouvé dans les bois de la Germanie, appartient à tous les peuples qui sortirent il y a quinze siècles de ces forêts , aujourd'hui changées en royaumes florissants. 11 est un des plus fermes remparts contre la barbarie ; il est la sauvegarde de l'Europe. De grands périls semblaient la menacer ; on a pu quelquefois être tenté de croire qu'elle touchait à cette époque fatale qui termine les destinées des peuples, et ramène sur la terre de longs intervalles de barbarie, d'où renaît lentement une civilisation nouvelle ; mais cette première terreur se dissipe. L'Europe ne ressemble pas à l'empire romain. Les lumières plus grandes sont aussi plus communes : l'Europe les a distribuées dans l'univers. Partout sont des colonies qui nous renverraient la civilisation que nous leur avons transmise. L'Amérique est peuplée de nos arts. Nos arts eux-mêmes sont défendus par une invention qui ne leur permet pas de périr : une seule découverte a garanti toutes les autres. La corruption peut s'ac-
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croître : le renouvellement du monde paraît impossible. De quel point de la terre partirait la fausse lumière d'une religion nouvelle ? Quelle puissance prétendrait nous apporter d'autres idées ? Nous pouvons nous égarer ; mais qui pourrait nous instruire ? Ainsi l'Europe entière suivra la route qu'elle a prise ; il surviendra des guerres ; il passera des révolutions ; tous les malheurs sont possibles, excepté la barbarie. Cependant on cherchera toujours la liberté par les lois. C'est une conquête que les arts et les lumières de l'Europe rendent inévitable, et qui paraît d'autant plus assurée, que chacun de nos malheurs nous en approche davantage. La France y sera conduite par la sagesse de son roi ; et l'ouvrage d*un Français, le livre impérissable de Montesquieu , sera compté parmi les monuments qui doivent la promettre et l'affermir.
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