I ÉLOGE DE MONTESQUIEU
la liberté des peuples, il cherchait à mettre dans le cœurdii monarque les barrières qui n'étaient pas encore dans laloi .
Je ne sais si telle était la pensée de Montesquieu , de cet ardent admirateur des vertus antiques. Peut-être, les yeux attachés sur son siècle et sur la monarchie française , voyant le calme naître du pouvoir absolu, il tolérait cette manière de rendre les hommes heureux ; il consentait même à Tembellir, et lui prétait des prestiges de grandeur, qui manquèrent trop au siècle de Louis XV. Sans doute , lorsque la cause de la liberté est enfin apportée au tribunal des rois, lorsque, pour conduire les générations éclairées, il ne reste plus que les lois, barrière et soutien du pouvoir légjtime , ou la force , instrument passager qui sert à toutes les puissances ; honneur aux esprits élevés qui demandent que les nations soient associées à leur gouvernement , et concourent à leur propre salut ! Quel que soit dans Tavenir le succès de ce noble effort, il faut le tenter ; car toute autre voie serait impossible ou odieuse. Mais s'il exista jadis pour nous un ordre politique dans lequel le pouvoir suprême, sans contre-poids et sans résistance, était modéré par Tesprit du siècle et la législation des mœurs, pourquoi les plus grands génies auraient-ils hâté la ruine de ce système , qui n'était point pénible pour l'orgueil tant qu'il était approuvé par l'opinion? Ceux qui savaient alors mesurer l'étendue des changements une fois commencés ont quelquefois peut-être reculé devant leurs propres espérances.
Souvenons-nous que le xviir siècle fut particulièrement pour la France l'époque la plus paisible et la plus heureuse de la civilisation moderne ; et nous croirons que la sagesse ne devait pas s'irriter contre un pouvoir absolu qui s'adoucissait par le bonheur public. En recevant les mœurs et l'esprit de son siècle, Montesquieu évita cet injuste dédain pour les institutions nationales, cet
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enthousiasme de l'esprit novateur, qui présageait, dans Toisiveté même d*un âge trop heureux, les agitations el les fureurs que renfermait l'avenir. Mais alors même que Montesquieu adoptait et se plaisait à embellir ce gouver* nement que bientôt il justifia par des raisonnements , souvent les jeux de son esprit furent contraires aux opinions sur lesquelles ce gouvernement a besoin de s'appuyer. La monarchie de LouisXIV ne pouvait subsister qu'avec les mœurs , les principes , la religion , qui marquèrent le règne de ce prince. Lorsque la corruption et la licence descendirent du trône dans la nation , chaque jour ce pouvoir absolu devint moins juste et moins révéré. Le système politique de Louis XIV était un miracle de nobles illusions , qui pouvaient à peine durer l'espace d'un siècle ou la vie même d'un homme. Mais surtout on ne devait pas espérer d'en prolonger l'influence au profit du pouvoir, lorsqu'elle n'existait plus au profit des mœurs. Si des écrivains libres et hardis ont préludé par une légère ironie à des attaques plus sérieuses, si la licence des mœurs a conduit à l'avilissement de l'autorité , cette progression était inévitable. En morale, en politique, une chose n'arrive pas précisément parce qu'il s'est rencontré un homme pour l'accomplir; mais il y avait des causes qui la rendaient nécess^re, et devaient la faire sortir de telle ou telle main. Il était impossible que le xv!!!"" siècle ne vît pas naître des écrivains animés d'un esprit d'indépendance et de curiosité, de hardis examinateurs de toutes les opinions, d'éloquents contradicteurs de la puissance, des hommes spirituels et moqueurs, qui jugeraient avec plus de liberté gue de justice tout ce qu'on avait révéré jusqu'alors^
' Cette fatalité , qui ne permet pas aux idées humaines de rester h la même place, soit qu'elles doivent avancer ou s'égarer, m*a paru supérieurement exprimée dans un passage que je vais citer. Il est tiré de l'ouvrage de M. de Barante, sur la littérature du
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la supériorité même des écrivains du grand siècle poussait leurs successeurs dans ces routes nouvelles ; car
xvm* siècle; ouvrage plein de bon sens, d'esprit et d'originalité, et qui renferme assez de vues et d'idées pour défrayer une vingtaine de nos discours académiques.
« C'était surluut par la marche des opinions humaines et par les
• produetioos de l'esprit que le xviii* siècle avait été remarquable. « Les contemporains eux-mêmes s'étaient fort enorgueillis de ee
■ développement de l'esprit humain , et en avaient fait le princi- « pal caractère de l'époque où ils vivaient.
« Atissî c'est contre les opinions françaises du xviir siècle , et « surtout contre les écrits où elles sont déposées, que l'accusation «aélé portée. Parmi les accusateurs, quelques-uns, se laissant «emporter par un esprit d*exagération etd'animosité, sonttom- « bés, ce nous semble, dans une erreur remarquable. Isolant ce
• xvnr siècle de tous les autres siècles, ils le regardent comme « une époque maudite , où un génie malfaisant a inspiré aux écri- « vains des opinions qu'ils ont répandues parmi le peuple. On dit rait, à les entendre, que, sans les livres de ces écrivains, tout •I serait encore au même élat que dans le xvu* siècle, comme si « un siècle pouvait transmetlre à son «uccesseur l'héritage de « l'esprit humain tel qu'il Ta reçu de son devancier. Mais il n'en « est pas ainsi. Les opinions ont une marche nécessaire : de la «réunion des hommes en nation, de leur communication habi* « tuelle, naît une certaine progression de sentiments, d'idées, de « raisonnements, que rien ne peut suspendre. C'est ce qu'on « nomme la marche de la civilisation; elle amène tantôt des épo- « ques paisibles et vertueuses, tantôt criminelles et agitées; quel- « quefois la gloire , d'autres fois l'opprobre ; et suivant que la
■ Providence nous a jetés dans un temps ou dans un autre , nous « recueillons le bonlieur ou le malheur attaché à l'époque où nous «vivons. Nos goûts, nos opinions, nos impressions habituelles « en dépendent en grande partie : nulle chose ne peut soustraire « la société à celte variation progressive. Dans cette histoire des « opinions humaines, toutes les circonstances sont enchaînées de « manière qu'il est impossible de dire laquelle pouvait ne pas « résulter nécessairement de la précédente. »
Je ne crois pas qu'on ait rien écrit de plus instructif et de plus sage sur le xviii' siècle, et mieux expliqué la littérature par hi eMiaaiflHUiee de» homoMi.
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l'ambition de créer égale dans Técrivain le besoin de variété qui tourmente et séduit le vulgaire des hommes. D cherche par les saillies du paradoxe les succès que ne lui promet plus la vérité trop simple ou trop connue ; il demande à la hardiesse , à la licence , au scandale même , ce que lui refusent la décence et la religion. Si les vérités morales ne sont pas infinies comme les vérités géométriques , on peut concevoir que le génie , dans sa perpétuelle activité, attaquera quelquefois les premières, tandis qu'il augmente incessamment les autres. Semblable au conquérant qui se précipite plutôt que de s'arrêter, quand il est au terme de la vérité , il s'élance au delà ; et il égare les hommes plutôt que de renoncer à les conduire.
Vous qui souffrez avec indignation la chute des anciennes maximes , n'accusez pas uniquement les écrivains célèbres dont les opinions hardies ont corrigé quelques erreurs et mis tant de vérités en problème. Ces opinions étaient de leur siècle autant que de leur choix ; elles tenaient à cette mobilité générale de la pensée , qui ne permet ni à l'ambition de l'homme supérieur, ni à la curiosité de la foule , de suivre toujours les routes antiques.
Le caractère du xviu* siècle , c'est d'avoir mis les idées à la place des croyances : mouvement que l'on devait pressentir, et qu'il ne faudrait pas accuser, s'il s'était arrêté devant les bornes éternelles de la religion et de la morale. L'esprit humain s'emploie d'abord à maintenir les croyances ; plus tard son activité le porte à les combattre. Les croyances une fois établies ont besoin de rester immuables et entières. On les altère en les touchant. Les idées sont pour l'homme un essai continuel de sa force, même dans ses erreurs. Les croyances, lorsqu'elles ne sont plus révérées, deviennent importunes
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parles sacrifices ou les vertus qu'elles commandent. Les idées n'imposent pas d'aussi pressants devoirs; elles éclairent , sans retenir. Rarement elles passent dans les actions , parce qu'elles ne sortent pas de la conscience. Le sophisme les dénature , la violence les falsifie ; on les voit céder quelquefois si honteusement et si^ite , qu'on s'effraie de la faiblesse morale d'un peuple qui n'aurait que des idées au lieu de vertus.
L'ordre politique se compose aussi de croyances , si l'on peut donner ce nom à toutes les opinions formées par le temps et l'habitude. Le clergé , la noblesse étaient des croyances que Montesquieu , dans sa jeunesse, attaqua par des plaisanteries, et que [dus tard il défendit par le raisonnement. Car les grands génies , placés entre le mouvement de leur siècle et leur raison , reviennent quelquefois sur leurs pas , et s'efforcent de soutenir des institutions dont ils ne conçoivent l'utilité qu'après les avoir eux-mêmes ébranlées.
Cet effet presque inévitable de la réflexion et de la maturité explique la différence qui se trouve entre Montesquieu soumis à l'influehce de son siècle, et Montesquieu discutant les lois de tous les peuples , entre la frivolité dédaigneuse des Lettres persanes et la sage impartialité de V Esprit des Lois,
L'influence contemporaine qui se montre dans les opinions de Montesquieu, je la retrouve tout entière dans quelques écrits échappés de sa plume. Les images libres et philosophiques du Temple de Gnide sont un sacrifice au goût d'un siècle sentencieux et poli . On serait quelquefois tenté , plus que ne l'aurait voulu l'auteur, de croire à la fiction sous laquelle il annonçait son ouvrage , et d'y reconnaître un de ces élégants sophistes de la Grèce dégénérée. Mais quelques traits de génie , auxquels De peut atteindre la médiocrité la plus ingénieuse , pré-
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viennent oette méprise , et décèlent la main du grand homme.
Il ne faut pas le dissimulei^, eea grftcea afféotéea, ces subtils raffinements qui déparent quelquefois le style de Montesquieu, sont dictés par un système ; car les fautes des grands écrivains sont rarement involontaires. En parcourant quelques théories sur le goût esquissées par Montesquieu , on y retrouve une préférence marqua pour cette finesse délicate , pour ces pensées inattendues , ces contrastes brillants qui éblouissent Tesprit. N*ou«blions pas une pareille censure , pour la gloire môme de Montesquieu : car , du milieu de ces petitesses, il s'est élevé à la hauteur du génie antique. Il semble que ce grand homme , tant qu'il ne traitait pas des sujets dignes de sa pensée , se livrait à rinfluenoe de son siècle ; mais, lorsqu'il avait rencontré un sujet égal à ses forces , alors 11 était libre , il n'appartenait plus qu'à lui , et r^evenait simple et naturel , parce qu'il pouvait moçlfér toute sa grandeur. y'
Dégagé des devoirs de la magistrat^n'e , livré tout entier à la méditation , seul exercice quijBôlt digne d'un homn^e de génie et qui le fortifie, ep'^lé rendant à lui-même, Montesquieu avait visité le§ plus célèbres nations mo^ demes, et observé leurs mœurs, qui lui expliquaient leurs lois. C'est alors qu'il étend sa pensée sur les peuples anciens , et qu'il s'attache de préférence à Tempire romain , qui , seul ayant absorbé l'univers , pouvait repré* senter à ses yeux l'antiquité tout entière. Depuis deui mille ans , on lisait l'histoire des Romains ; on se racontait les merveilles de leur grandeur. Peut<-étre Tesprit de l'homme , encore plus admirateur que curieux , se platt-il à contempler les réaultats incroyables de causes secrètes qu'il ne cherche paa à oonnaltre. Le digne historien de la république romaine , Tite Live , trop frappé de la croire
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dé sa patrie ) avait négligé d'en montrer les ressorts toujours agissant!^, oomme s'il Abt craint d'affaiblir le prodige en l'expliquant.
Tacite ) qui , suivant Téloge que lui a donné Montesquieu, abtéçÉait tout, parée q^'il voyait tout. Tacite n*a paa essayé de voir l'empire romain. U a borné ses regards à un seul point de cet immense tableau. Il n*a montré que Rome avilie, tl n'a pas même expliqué cet inconcevable esclavage qui vengeait l'univers ; et , quoiqu'il ait rendu service au genre humain en augmentant l'horreur de la tyrannie , il a fitit un ouvrage au-dessous du génie qu'il montre dans cet ouvrage même.
Un seul écrividn de l'antiquité , un Grec , regardant r^npirë romain qui marchait à la conquête du monde d'un pas rapide et régulier, avait averti que ce mouve» ment était conduit par des ressorts cachés qu'il fallait découvrir. Un homone qui avait porté la force de son génie sur une foule d'études diverses , pour les subor^ donner à la théologie , et qui semblait , en parcourant toutes les connaissances humaines, les conquérir au profit de la religion , Bossuet examina la grandeur romaine avec cette sagacité et cette hauteur de raison qui le caractérisent; mais, préoccupé d'une pensée dominante, at* tentîf à une seule action dirigée par la Providence , l'ori»gine et l'accomplissement de la foi chrétienne, il ne regarde les Romains eux-mêmes, il ne les aperçoit dans l'univers que comme les aveugles instruments de cette grande révolution , à laquelle tous les peuples lui paraissent également concourir. Cette pensée qui l'autorisait , pour ainsi dire , à ne pas expliquer des effets ordonnés d'avance par une volonté irrésistible et suprême , ne l'a pas empêché d'entrer dans les causes agissantes de la grandeur romaine ; et telle est pour un homme de génie Tévidence et la réalité de ces causes , que , pouvant tout
renvoyer à Dieu dont il interprétait la volonté , Bossuet a cependant tout expliqué par la force des institutions et le génie des hommes.
Montesquieu adopte le plan tracé par Bossuet , et se charge de le remplir, sans y jeter d'autre intérêt que celui des événements et des caractères. Il y a sans doute plus de grandeur apparente dans la rapide esquisse de Bossuet , qui ne fait des Romains qu'un épisode de l'histoire du monde. Rome se montre plus étonnante dans Montesquieu , qui ne voit qu'elle au milieu de l'univers. Les deux écrivains expliquent sa grandeur et sa chute. L'un a saisi quelques traits primitifs avec une force qui lui donne la gloire de l'invention ; l'autre, en réunissant tous les détails, a découvert des causes invisibles jusqu'à lui ; il a rassemblé , comparé , opposé les faits avec cette sagacité laborieuse moins admirable qu'une première vue de génie , mais qui donne des résultats plus certains et plus justes. L'un et l'autre ont porté la concision aussi loin qu'elle peut aller ; car, dans un espace très-court, Bossuet a saisi toutes les grandes idées ; et Montesquieu n'a oublié aucun fait qui pût donner matière à une pensée. Se hâtant de placer et d'enchaîner une foule de réflexions et de souvenirs , il n'a pas un moment pour les affectations du bel esprit et du faux goût ; et la brièveté le force à la perfection. Bossuet, plus négligé, se contente d'être quelquefois sublime. Montesquieu , qui , dans son système, donne de l'importance à tous les faits, les exprime tous avec soin ; et son style est aussi achevé que naturel et rapide.
Quelle est l'inspiration qui peut ainsi soutenir et régler la force d'un homme de génie? C'est une conviction lentement fortifiée pai' l'étude ; c'est le sentiment de la vérité découverte. Montesquieu a pénétré tout le génie de la république romaine. Quelle connaissance des mœurs et