JUIN
Messieurs ,
Le soin d'honorer la mémoire des membres que vous perdez est toujours, dans la bouche de leurs successeurs, un hommage rendu à la dignité même des lettres. Pour moi, c'est aujourd'hui l'accomplissement d'un devoir personnel et sacré. Au moment où vos indulgents suffrages ont daigné me choisir, il m'a semblé que par une insigne faveur vous m'aviez admis à prononcer devant vous l'éloge public d'un bienfaiteur et d'un ami. Je me suis involontairement rappelé cette coutume romaine qui , lorsque la mort avait enlevé quelque célèbre citoyen , noble patron de la jeunesse , autorisait un de ses clients , un de ses élèves , à déplorer une telle perte du haut de la tribune, sans autre droit pour y monter, que le privilège de la reconnaissance et cette recommandation que laisse après elle une illustre amitié. Je ne puis en effet , Messieurs , me rendre compte à moi-même des
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Ëdbles titres qui m'ont ameoé jusqu'à vous , je ne puis jeter les yeux sur les premiers degrés de ma carrière, peu longue et peu remplie , sans y retrouver partout la main tqtélaire et la généreuse amitié de M. de Fontanes. Elle m'accueillit au sortir des écoles publiques , et m'y replaça bien jeune encore dans les fonctions de l'ensei* gnement : elle encouragea mes premiers essais , et les wvit dans l'épreuve de ces concours littéraires, qui m'ont quelquefois attiré vos regards ; elle les protégea de 8on estime ; elle me protégea longtemps moi-même ; elle m'bonora toi^yours.
Et lorsque j'espérais jouir d'une si précieuse bienveil* lance , lorsque , eompatrant à la frôle durée de la jeunesse cette inaturité pleine de force qui semblait promettre beaucoup d'années à M. de Fontanes, je me confiais au temps §t à l'avenir pour lui payer toute ma reconnais^ çance , il nous est enlevé par un coup soudain ; et je ne pourrai rien pour lui que célébrer son rare talent et son noble cœur, par un éloge que vos regrets ont prévenu, et dont sa renommée n'a pas besoin.
J'aperçois parmi vous, Messieurs, un des plus honorables et des plus fidèles amis de M. de Fontanes, celui môme qui me présentait , il y a dix ans , à sa bicfhveillance ; et le sort l'a choisi pour me recevoir aujourd'hui près de sa tombe.
La vie de M. de Fontanes , que les événements jetèrent dans les grands emplois politiques, avait commencé par ce dévouepient aux lettres , par ce pur enthousiasme de l'étude , première vocation et dernière préférence des talents faits pour la gloire. Né avec la passion de la poésie, il y fut encouragé , dès l'enfance , par l'exemple d'un frère , qui mourut fort jeune, à l'aurore du talent , et dont il aimait dans ses derniers jours à répéter le nom et les veis.
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M. de Fontanes sortait d'une famille protestante ; il a lui-même rappelé cette origine dans un poëme de sa jeunesse à la louange du mémorable édit qui rendait aux protestants les droits de famille et de cité : glorieuse réforme , accomplie par le vœu libre et spontané de Louis XYI ! monument d'une justice qui devançait les lois ! Les vers de M. de Fontanes couronnés par rAcadémie française étaient dignes d'un si favorable sujet. La philosophie judicieuse et modérée , le respect de la religion , le culte de la gloire et des arts , qui distinguèrent toujours le talent de M. de Fontanes , sont vivement empreints dans cet ouvrage écrit à une époque où la censure amère du passé était facile et populaire. Tout en déplorant la fatale révocation de l'édit de Nantes , qu'il nomme la grande erreur du siècle de la gloire, le jeune poète offrait un éloquent hommage à l'ombre auguste de Louis XIY ; et en accusant les rigueurs du faux zèle , il célébrait la religion, dont les secours, dit-il dans un beau vers, apportent aux misères humaines ^
Ce dictame immortel qui fleurit dans les cieux.
Quelques autres essais déjà sortis de la plume de M. de Fontanes avaient tous également annoncé cette prédilection invariable, ce penchant naturel qui le condtusaient vers l'école littéraire du siècle de Louis XIV, et ce talent qui méritait d'en perpétuer la gloire. Ces premiers essais d'un jeune homme ignoré parurent au milieu de toutes les recherches du faux goût, et de toutes les prétentions paradoxales , qui marquèrent les heureux et derniers loisirs du xvur siècle , dans cette société tout à la fois curieuse et fatiguée des lettres, qui avait pour ainsi dire usé l'esprit comme le bonheur, et que ses lumières et sa finvolité, sa raison et ses vices tourmentaient du besoin d'une immense nouveauté. Dans cette corruption d'Athènes en
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décadence , M. de Fontanes excita la surprise par la perfection du goût. Ses vers éclatants de pureté semblaient faits sur le modèle des anciens ou de la nature ; et cette éloquence qui s'est montrée tant de fois égale aux plus nobles sujets et aux plus grands événements, M. de Fontanes en posséda le secret dès qu'il commença d'écrire , et il en répandit toutes les richesses dans son premier ouvrage, dans le discours d'une maturité si précoce et d'une élégance vraiment originale qui précède la traduction de l'Essai sur V homme de Pope.
Ainsi, Messieurs, dans la double carrière de l'éloquence et de la poésie s'annonçait , il y a près de quarante ans , un nouvel écrivain , digne de continuer la succession des grands talents , unissant le goût et l'imagination , la correction et l'éclat, et qui surtout semblait retrouver dans ses écrits la langue du xvir siècle, cette langue noble et pure, précise et sonore, que Voltaire avait entendue dans la vieillesse de Louis XIY, et qu'il avait parlée si longtemps , et sur tant de modes divers , à la France trop enchantée par sa voix. Voltaire était descendu dans la tombe , sans avoir d'héritier , et ne laissant après lui d'autre élève que son siècle même; mais la tradition de la licence n'est pas l'héritage du génie ; et cet empire des lettres où Voltaire avait régné, qu'il agitait de sa présence , dont il parcourait à la fois tous les points opposés , parut un moment désert et silencieux après sa mort.
Cependant de grandes renommées soutenaient encore le déclin de la poésie française, et l'enrichissaient de beautés hardies ou brillantes , mais sans lui rendre la pureté de ses premiers modèles. M. de Fontanes , inspiré par des muses plus sévères, porta le goût classique jusque dans la poésie descriptive , où l'abus du talent est si voisin de sa richesse. Le Verger, la Forêt de Navarre, V Essai sur l'Astronomie, semblaient moins une imitation
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complfiisfiiitf^ 4^ Ift nouvelle école , qu'up heureux exeai* pie da précision et de pureté qui lui ^tait offert. Qua Cle beautés eu efiet , Messieqriî , im^ ^^ rapides, esquissas abrégées par le go(tt 1 Quai art de mêler toujours rhoimne à la nature, et d'eu^bellir chaque tableau par la vérité des sentiments , plus rare encore que celle des images I Le poën^e sur le Jour des MorU^, plein d'une mélancolie religieuse, révéla daus r^me du jeune poëte une autre source d'inspiration , et (it vpir qvie la sévérité du goût n'exclut pas cette heureuse originalité qui nait toujours d'une émotiou profonde. Que de promesses de gloire dans un
tel début 1
^u milieu de cette douce préoccupation , parmi les amusements du uiopde et le bonheur de l'étude, Af . de Fuutanes , animé par sa réputation uaj^sante , et méditant un graud poëu^e, avait à peine touché le terme de la première jeuuesse , quaud l'appvoche de nos troubles civils vint saisir tous jeçi esprits , chapger et piêler toutes les reutes , effacer tputes les \v^^ç^ , et jeter chacun dans les hasards d'une d^tinée nouvelle. Ces jeux de la littérature et du théâtre^ qui faisaient depuis un siècle les principaux événemeuts d'une société paisible, ces acadéiuies naguère si puissantes, ces réunions iugénieuses, tous ces travaux d'une civilisation élégante et oisive tombèrent en UU TOQinent dev^Ut te tembk intérêt d'uue révolution comuiencée.
A la vue de ce grand désastre social , dout le progrès surprit et euveloppî^ ceux même qui Tayaient préparé , d^us ce mouvement rapide qui emportait tf^nt d'esprits imprévoyante) M- de Fonti^ues se rangea du parti de la
royauté tempérée par les lois ; et il resta fidèle a la puisaance opprimée , dans ces temp9 d'orage où le calcul et la peur trouvent plus sûr de la pomhattre que de la secou-^ rir : il opnsacra ses taleuta à défendre dans une feuille
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publique la justice inséparable de la liberté , et le trône qui les garantissait l'une et Tautre. Associé c}uelqué temps aux Clei'montrTonnerre et aux Lally-ToUehdal , il fJoursuivit feette honorable tâche au milieu des péHIs et des violences de ranâMchie ; et il ne s'éloigna de Paris qu*at)rès avoir été témoin de ces crimes qui ne laissent plus au bon citoyen lii le courage de Tespérance ni Tutilité du sacrifice.
Mais il avait fchôisi poiir réttàitie le lieu même qui devait être bfentôt le plus affreux théâtre de la proscription et de la guerre civile , cette tité dé tyort , siu* laquelle la tyrannie révolutionnaire épuisa s(5tt acharnemterit et la fureur de ses décrets. D'heureux liens de familte avaient fixé M. de Fohtanes au milieu des désastres de cette ville, dont les ihfbrtunés habitahts devinrent ses cohcitoyens. Après là victblt^e de la Convention , lorsque les hbrreurfe du siège furent rfenifilacée^ pat* lés vengeances de là paijt , lorsque le hom même de là ïhalheureuse ville ftil aboli , et disparut dans là poudrfe dé slîs maisohs incendiées , Lyon n'existant déjà pliis que J)0ùr folitriit des victimes , une plainte hardie s'éleva du milieu de Ses rtiihes. Trois hommes de l'aspect le pldô Isimplé et le pliis jgrossier parurent à la barre de là Conventibh , cômrtie tes envoyés de la cité proscrite : bn redouta moins dans leur bouche Téloquence du malheur. et de rhUmànllé ; brt osa les entendre. Cn d'eux prettd la parble ; et, dans son âbcent rude et vulgaire , le discours qu'il prohoiice , étôiinant mélange de pathétique et de fierté, d'élévàtibti etd'adil5ssfej fait passer impmlément sous les yeiix de l'assemblée toilt le spectacle de ses violences, la saisit d'un troiible involontaire , et Tépouvanie elle-même des ttiaux qu*elle a faits : on accueille la plainte ; oh ordonrife l'examen : Un frémissement d'émotion s'est prolongé dans tôiite la séaiice. Les uns se rappelleht eii liDUgissànt lé Pàifsan ^u
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Danube reprochant au sénat la barbarie de ses préteurs ; d'autres cherchent déjà quel est le dangereux écrivain, le conspirateur secret qui a surpris leur pitié , en empruntant Torgane peu suspect de ces envoyés populdres : ce dangereux écrivain , Messieurs, ce conspirateur, c'était M. de Fontanes.
Retenu parmi les ruines de Lyon , il avait inspiré les pétitionnaires : il avait écrit pour eux ce discours où son talent le trahissait : une nouvelle fuite et de nouveaux dangers furent le prix de cette généreuse imposture aisément découverte. La plainte des Lyonnais et Témotion de rassemblée passèrent bientôt ; mais l'humanité avait parlé , le crime avait senti sa honte , et le devoir du bon citoyen était rempli. On aime , Messieurs , à s'arrêter sur ce trait d'une honorable vie , et à montrer, par l'exemple d'un homme dévoué à la monarchie, que l'amour de l'ordre n'est pas une faiblesse d'âme , et qu'il se change en intrépidité contre une tyrannie sanguinaire.
Puni de ce courage par un arrêt de proscription, M. de Fontanes fut obligé de cacher sa tête, jusqu'au moment où une première lueur de justice et d'humanité vint, ranimer la France. Il reparut alors ; et comme on cherchait parmi les débris de la société à relever quelque apparence d'ordre public , comme la hache de la barbarie s'était arrêtée, et qu'enfin quelque chose d'honorable pouvait être impuni , M. de Fontanes retrouva dans sa patrie les égards et l'inviolabilité qui sont dus au talent. On le choisit pour remplir une chaire de littérature daus les écoles qui venaient de se former. ïl fut admis dans l'Institut naissant ; et l'éclat de son mérite lui aurait ouvert dès lors une route facile sôus le premier gouvernement qui succédait à l'anarchie de la Terreur. Mais ce gouvernement , tout empreint des vices de son origine , ce Directoire, qui pesait sur la France de tout le poi^s
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de sa faiblesse, insultait trop àThéritage de Louis XTV et de Henri IV. M. de Fontanes n'hésita pointa le combattre.
La France offirait alors un des spectacles les plus curieux dans l'histoire morale des peuples. La lassitude du crime avait amené des lois plus douces. Une sorte de trêve avait suspendu les vengeances civiles : dans cet intervalle Tordre social essayait de renaître. Les maux s'oubliaient rapidement ; on se hâtait d'espérer, et de se confier au sol tremblant de la France. Une joie frivole et tumultueuse s'était emparée des âmes, comme par l'étonnement d'avoir survécu; et on célébrait des fêtes sur les ruines. Ainsi dans les campagnes ravagées par le Vésuve , quand le torrent de flamme a détruit les ouvrages et les habitations des hommes, bientôt la sécurité succède au péril , on se réunit , on se rapproche , et on bâtit de nouvelles demeures avec les laves refroidies du volcan.
Mais cette renaissance de la société en France manifest|iit en même temps, Messieurs , une grande et salutaire vérité , le retour de tous les sentiments généreux par la seule force de la conscience publique , la liberté servant elle-même à flétrir les crimes commis en son nom , un pouvoir illégal vaincu par les principes qu'il avait proclamés , et la patrie entière conspiraient pour toutes les idées qui rappelaient la monarchie légitime. Une coalition dans les assemblées nationales soutenait cette cause favorisée parlé vœu public; de nombreux écrivains la secondaient de leur courage etde leurs talents : et la France semblait , à mesure qu'elle était rendue à ellemême, se rapprocher de ses rois et revendiquer à la fois leur pouvoir et sa liberté. M. de Fontanes se distingua parmi les écrivains qui luttaient pour un but si noble : avec eux il fit retentir ces mots de religion, de justice, et d'humanité , qui sont mortels à toute injuste puissance ;
âVec eiix \\ prbclanla le resjifecl pour la vraie liberté , les droits dû tnalheur, la sainteté des tombeaux; avec eux il encourut la jiroscription ; et, quand les déserts de Sihnamari furent la réponsie (j[ue le Directoire opposait aux députés de la Frarice, qùahd les ministres de la religion et les organes des lois furent frappés ensemble , M. dfe Fbntanes , proscrit et dépouillé , subit un exil que |)ai*tageaiént d'illustres citoyens, à côté desquels il à siégé |)lUs taird dahs les Conseils et dans l'Académie.
Dïie nouvelle révolution dans nos mobiles destinéeis iroilvrit au^ Victiihes dii Directoire lé chemin de leur patrie : M. dé Fonlanes se hâta d*y rentrer. î)eu± ans d*ihtervalle aVâient changé la France. tJn poiiVoir opplress^r et méprisé s'était évànoiii devant Téclat d'une . fortune nôuvtèlle. L*ittàupportable horreur des derniers ténips, la fatigué d^tihe si longue instabilité, Tascendant de la force et la dangereuse popularité de la victoire , tout , dans te itioment , livrait la France au bras puissant assez hardi pbiir la saisir. ïl semblait aux yeux éblouis dé la foiilé qil'oh allait commencer une époque de réparation et de repos, où la fidélité niême ne perdait pas ses espérances. Les prosbriptions avaient cessé. Les exilés de toutes les époques revoyaient leur patrie ; les bons citoyeiis étaient tranquilles ; les temples étaient rouverts. Plusieurs actes d'une politique habile , quelque bien acéôrtlpli, beaucoup d'illusions répandues, là dissimulatiott dé Cromwell , et peut-être les promesses de Monk concouraient à séduire et à calmer la France.
C'est à cette époque mémorable que M. de Pbntanes, sur lequel pesait encore une demi-proscription , fut tout à coup tiré de la retraite pour prononcer dans une solennité publique l'éloge de Washington. Je ne chercherai pas, Messieurs, si , en célébrant la mémoire de ce vain-
DI^COITRS PS flÉCia^TIQï^. 159
qpeur 4é$iQtéresaé , de ce général soumis aux lois , le consul ambitieux qui s'élevait alors en Frapce n'avait p^ voulu s'envelopper d'une gloire étrangère, et couvrir ses desseins sous un f;^ux enthousiasme pour des vertus modestes qu'il se promettait de ne pas imiter* Quelle que fût c^tte pensée secrète , la mission de l'orateur était belle; et M. de Fontanes y porta son éloquence et la dignité de son caractère. Tandis que les plus odieux souvenirs étaient encore puissants et armés, \] qe craignit pas de les flétrir, en rappelant avec une juste indignation ces pompes barbares et récentes , où l'of^ prodiguait le mqiris à de grandes ruines^ et la cahmnie à des tombeaux. Il peignit avec force et simplicité 1^ grande ftme de Washington , héros qui fut un sage. Il parla digne^ ment des nouveaux et immortels trophées de la France ; inais il ne méconnut aucune autre gloire, ni surtout aucune adversité. Pans ce discours l'éloge même de la puissance devenait un conseil de bien user de la fortune. C'était un nouveau langage, ^ont la justesse et la dignité semblaient inspirer, et marquer par les expressions mêmes ce retour salutaire à toutes les idées sociales, qui fit d'abord l'espoir et la sécurité de la France,
Une telle influence. Messieurs, ne sera pas contredite dans cette enceinte et parmi les hommes qui savent combien les arts d^ l'esprit tiepnent de près à la paix publique et à U prospérité d^s empires. De grands troubles civils, en agitant toutes les ftm^s, en créant des prodiges de crime et d'énergie , en forçant toutes les idées , en passionnant toutes les paroles, menacent la littérature d'une barbarie presque inévitable, surtout lorsqu'ils succèdent à une époque de civilisation avancée et de raffinement littéraire. D'heureux talents peuvent naître et briller encore sur ce terrain aiUonné par l'orage : mais dans ces premiers moments , la langue se corrompt , le naturel
semble vulgaire, la vérité trop faible. Émoussées par les émotions violentes, les âmes perdent cette sensibilité vive et délicate , qui fait le bon goût dans les lettres ; et le génie n'a plus de règles ni de juges. Dans ce désordre, qui n'est pas l'originalité , quelle reconnaissance ne méritent pas les écrivains dont l'exemple rappelle les esprits vers cette élégance judicieuse et noble, inséparable de la civilisation d'un grand peuple !
M. de Fontanes dans l'éloge de Washington avait fait entendre une éloquence élevée sans effort, animée sans passions violentes, et toujours fidèle aux sentiments généreux par la double inspiration du goût et de l'honneur : à la même époque , il porta ce beau caractère de style dans quelques auti'es écrits d'une nature moins grave, mais qui servirent surtout à développer cette influence de raison et de justesse, dont le besoin succédait au désordre des lettres et de la société . Quelques morceaux de littérature, pleins de l'admiration des grands modèles et qui semblaient écrits sous leur cUctée , furent alors une instructive leçon pour l'art de la critique et le talent des écrivains. Le succès en fut grand et populaire. Tant le goût et la vérité avaient presque le mérite d'une innovation piquante! Ce succès fut bientôt partagé. Les lettres ont eu, depuis vingt ans, une époque nouvelle, dont la gloire est la vôtre, Messieurs. De grands ouvrages ont paru avec l'empreinte éclatante de l'imagination et de l'éloquence. Dans la philosophie morale , dans l'histoire, dans la tragédie, des palmes durables ont été moissonnées. La comédie, qui, grâce à l'un de vous, était restée classique , a mis à profit quelques vices de plus , et s'est élevée souvent jusqu'au naturel. La poésie descriptive a connu la brièveté ; et Delille n'a pas épuisé les derniers trésors de l'élégance et de l'harmonie. La science des lois et les grands spectacles de la nature ont trouvé d'élo-