RÉPONSE DE M. VILLEMAIN A M. SCRIBE
avec cette droiture de conscience qui donne de nouvelles lumières à l'esprit. Ni l'intérêt ni les engagements politiques ne prévalaient sur la véracité de ses souvenirs et sur son instinct moral ; et il est telle infortune de l'ancienne royauté qui , nulle part , n'a été dépeinte et déplorée avec une sympathie plus touchante que dans les pages de M. Ârnault, banni de France en 1815. C'est qu'il avait surtout de la justice dans le cœur. Par là, ses écrits, empreints parfois de passion contemporaine , respirent toujours une sincérité qu'on estime.
Vous avez senti et dignement loué ce mérite de votre prédécesseur, vous , Monsieur, dont la carrière, toujours heureuse et facile , a été si différente de la sienne. Vous savez ce qu'on doit de respect aux muses sévères , aux pénibles études , aux succès laborieux et contestés. Vous le savez par ouï-dire ; pour vous, les lettres ne furent dès la jeunesse qu'amusement , célébrité , fortune. C'est une destinée bien rare, de dangereux exemple peut-être, mais que votre talent justifie, et que votre caractère fait aimer en vous.
Ne craignez pas , Monsieur, que je veuille vous louer longuement de cette destinée ; mais permettez-moi d'en chercher la cause dans une question plus générale que vous vous êtes proposée tout à l'heure , et que vous avez décidée avec plus d'esprit et de succès que de vérité. Le secret de votre longue prospérité théâtrale, c'est, je crois, d'avoir heureusement saisi l'esprit de notre siècle , et fait le genre de comédie dont il s'accommode le mieux et qui lui ressemble le plus, une comédie vive, dégagée, pressée, non pas un grand tableau d'ar/^ qu'on aurait peu le loisir d'étudier, mais une suite de portraits expressifs qui amusent, qui passent , et dont pourtant on se souvient. Loin donc de partager l'opinion que vous venez de soutenir, loin de croire, comme vous, que le théâtre est par état en
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opposition avec les mœurs , qu'il est le contre-pied de là société , et que , pour plaire au public , il ne doit pas du tout lui ressembler, je m*en tiens, je Tavoue, à Tancienne opinion, et je chargerai vos comédies de réfuter en partie votre discours.
La comédie , sans doute, n'est pas à elle seule toute rhistoire d'un peuple ; mais elle explique , elle supplée cette histoire ; elle ne dit rien des événements politiques, depuis Aristophane du moins, ou, si vous voulez, depuis Bertrand et Bâton ; mais elle est un témoin de l'esprit et des mœurs publiques, qui souvent ont donné naissance à ces événements. Sans nommer personne, elle écrit les mémoires de tout le monde. Connaîtriez->vous parfiiite^ ment le siècle de Louis XIY sans Molière? Sauriet-vous aussi bien ce qu'étaient la cour, la ville , et Tartufe sut^ tout? D n'est aucune pièce de Molière , jusqu'au drame fabuleux de Don Juan, qui ne vous montre quelque côté curieux de l'esprit humain dans le xvii* siècle , qui ne vous fasse sentir le mouvement des mœurs, et deviner le travail même des opinions , sous le calme apparent de cette grande et majestueuse époque.
Et plus tard, Monsieur, ce théâtre subtil et maniéré de Dorât, de la Noue, ou même de Marivaux, que vous confondez trop avec eux, ôtes-vous bien sûr qu'il soit si fort en contraste avec le temps auquel il appartient ? Le xvnr siècle , si rempli de présent et d'avenir y pour emprunter vos expressions , n'avait-il pas, dans l'oisiveté de ses classes élevées, dans l'abus de l'esprit , dans la mol^ lesse raffinée des mœurs , quelque ressemblance avec le drame prétentieux qu'il applaudissait? et ne peut-on pas même trouver, à cet égard , que plusieurs comédies de ce temps , qui sont de faibles ouvrages , sont pourtant de fidèles peintures , et que , peu estimées du critique , elles ne sont pas indignes d'un regard de l'historien ? Quant
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aux bonnes comédies de la même époque , elles en disent encore plus; elles en disent trop ; et le Mariage de Fi^ garo , par exemple , est un renseignement incomparable pour l'histoire de la fin d'une monarchie.
J'hésite, Monsieur, à vous suivre plus loin , et à me jeter avec vous, à propos de comédie, dans les annales de noire révolution» Mais, à cette époque même , l'emphase sentimentale, le culte de la vieillesse, de la vertu, de l'en-^ fance , qu'étaldt le théâtre , au milieu des fureurs politiques, n'étaitH» pas encore un trait de mœurs? Ne peut-on pas y voir le mtoie mensonge social qui se re* tionvait dans des discours de tribune et des furogrammes de fêtes, et qui mêlait un jargon d'humanité à des actes terribles? C'étaient la prédicaticm et les antiennes des ligueurs du temps.
Il me semble donc, Monsieur, que, bon ou mauvais, naturel ou recherehé, le théâtre est toujours, conmie on l'a dit et jadis prouvé spirituellement, un témoin précieux pour l'histoire des opinions et des mœurs.
0ans les mœurs sont compris les préjugés, les souvenirs ^ les regrets d'un peuple* C'est pour cela qu'il va chercher parfois sur la scène des images qui ne sont pas l'expression immédiate de son état présent , mais qui lui rappellent ce qu'il souhaite, ou ce qu'il a perdu. Ainsi , pour prendre vos exemples, si , pendant les années pacifiques de la Restauration , vos colonels en retraite , vos vieux et braves soldats, vos guerriers, vos lauriers, pardon , Monsieur , avaient tant de &veur , ce n'est pas que ce tableau fût en contraste avec l'esprit du temps ; c'est qu'au contraire il le flattait, en caressant un dépit national ; et un politique clairvoyant aurait pu démêler, à ces spectacles si applaudis de la foule , une passion profonde , populaire , que quinze ans n'avaient pas éteinte, et qu'un jour fit édater.
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On trouve donc, Monsieur, dans votre propre théâtre, cette vérité contemporaine que vous refusiez tout à l'heure à la comédie , pour Fattribuer exclusivement à la chanson ; et vous voilà vous-même plus historien que vous ne voulez. Au reste, Monsieur, dans cette question, vous avez pris vos sûretés ; vous avez mêlé la chanson et la comédie, et vous serez applaudi de tous côtés, quelque parti que Ton prenne sur votre théorie littéraire.
J'avouerai même que cette théorie devient très-spécieuse dans les derniers exemples que vous citez. Près de nous, au moment presque où nous parlons, on n'apercevait plus le même rapport, la même intelligence entre le théâtre et le public ; ou plutôt Fun des deux semblait vouloir être le corrupteur de l'autre. N'y avaitril pas, toutefois , dans le contre-coup d'un grand changement social , dans le battement stérile des imaginations émues, quelque chose qui explique et qui faisait naître un besoin d'émotions fortes, en contraste avec des habitudes paisibles , besoin souvent mal satisfait au théâtre , et qu'on aurait vu s'émousser de lui-même par l'ennui du puUic , à défaut de censure? Vous en jugerez mieux que personne, vous, Monsieur, que l'épidémie de l'exagération et du faux n'avait pas gagné , et qui saviez , même en pleine liberté , être piquant par la raison , et vous passer du scandale pour l'effet dramatique.
De longs succès vous avaient appris cet art difficile dont vous vous êtes bien rarement écarté, dans tant de pièces échappées si vite. Boileau disait avec un peu d'aristocratie poétique :
Il faut , même en chanson , du bon sens et de l'art.
Ce conseil , qui paraîtra dédaigneux et superflu de notre temps peut-être , ne s'en applique pas moins avec justice à toutes les variantes de la chanson sur nos théâtres. Ja-
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mais la frivolité du genre , la liberté du cadre , la folie de Tauteur n'excluent ces deux vieilles conditions que demandait Boileau , du bon sens et de l'art ; et elles viendraient, par circonstance ou par système, à manquer dans les grands ouvrages, qu'il faudrait encore les réclamer pour le vaudeville et Topéra-comique.
C'est ainsi que, dans le siècle dernier, un homme dont le talent s'était formé sans culture , Sédaine , à force de réflexion et d'art, se fit une place nouvelle sur notre théâtre , et y laissa des ouvrages que les vôtres mêmes n'ont point fait oublier. Vous, Monsieur, préparé de bonne heure par l'étude des lettres, vous eûtes moins d'efforts à faire et d'obstacles à vaincre. A cette part d'originalité, sans laquelle nul écrivain ne saisit fortement le public , vous aviez joint le goût des bons modèles ; et vos premiers ouvrages, qui semblaient improvisés dans l'insouciante gaieté de la jeunesse, étaient toutefois calculés habilement et écrits avec autant de soin que de vivacité. Mais vous renfermiez d'abord ce talent dans des cadres étroits et légers. Les caractères naturels, les conceptions premières vous semblaient enlevés par les maîtres de la scène. En jetant un coup d'œil observateur sur notre société, vous n'y trouviez plus ces différences marquées, ces luttes de rangs, ces originalités de classes et de personnes, si favorables à l'action de la haute comédie ; et , malgré d'heureux exemples , vous hésitiez à tenter cette belle forme de l'art.
Les succès faciles et prompts vous séduisaient davantage. Au lieu de concentrer la force comique sur quelque sujet d'intrigue et de mœurs longtemps médité , vous avez éparpillé la comédie dans une foule de brillantes esquisses, et reproduit l'ingénieuse fécondité de ces poètes espagnols, dont les ouvrages et les succès se comptaient par centaines.
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Au milieu d'une société placée tout entière sur k même niveau , mais mobile et agitée , vous avez mis en scène les opinions , les fantaisies, les modes , à mesure qu'elles posaient devant vous. Quand la vérité du jour ou du moment devenait difficile à aborder en face, vous Tavez quelquefois adroitement tournée , et vous avez dû prendreles nuances au lieu de grands traits, sachant faire applaudir même ce que vous ne disiez pas. Quelquesunes des petites pièces de Molière ne sont guère moins goûtées des connaisseurs que ses chefs-d'œuvre. Vous avez su être original en les imitant ; et quelquefois le souvenir ou la contre-partie d'une idée de ce grand poète vous a fourni toute une pièce nouvelle
Mais c'est dans notre temps surtout, dans l'horizon de Paris, sa vie d'affaires et de plaisirs, sa banque, son commerce, sa littérature, c'est autour de vous, c'est aujourd'hui , c'est hier que vous avez saisi vos modèles et reçu vos inspirations. Votre théâtre s'est rapproché de cespnh verbes de salon, où la société se peint d'autant mieux qu'elle les fait elle-même , et qu'elle y met son langage. Mais en écrivant ainsi sous la dictée du public , en lui rendant ce qu'il vous donnait , que de vues heureuses et Anes, que d'intentions comiques, quel vif et piquant dialogue marquaient votre part dans ce travail commun! C'est par là, Monsieur, que vos pièces, transplantées, ont amusé toute la France , et que, passant à l'étranger, traduites, mêlées, allongées, selon le goût des peuples, elles ont défrayé les théâtres du Nord et du Midi. Partout on a ri , partout on s'est attaché à vos ouvrages ; ce qui prouve que le costume et l'à-propos ne sont pas tout dans ces pièces si parisiennes, et qu'elles ont un grand fonds d'esprit vrai et de gaieté cosmopolite.
Je me souviens qu'un critique célèbre d'Allemagne, un peu sévère pour nos poètes classiques, et conduit au pa-
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radoxe peutrétre , à force de savoir et d'esprit, préférait , en propres teiKnes , le Solliciteur au Misanthrope. Vous n'élet pasdecetavis, Monsieur, j'en suis sûr. MaisFillu* sion même que votre piquant théâtre a pu faire à de tels jugea est encore un éloge ; et cette illusion serait impossible, s'il n'y avait pas quelque chose de bien spirituel et de bien vivace dans ces scènes légères que Ton joue , et que même on commente chez l'étranger.
Sans vous louer autant , je puis remarquer l'art ingénieux et délicat de vos principaux ouvrages , le mouve* ment toujours vif et libre du drame , la vérité des impressions, lors môme que le langage est parfois trop paré ou trop éphémère , l'habileté de l'auteur à suivre et à retourner en tous sens une donnée dramatique , la manière hMireuae dont le dialogue a tour à tour de la grftce, de la simplicité , de l'émotton , et de l'esprit toujours.
Quel intervalle et quelle variété du Diplomate à Valé' rie, de l'Intérieur d'un bureau à Michel et Christine! Quelle diversité) et parfois quelle ingénieuse morale dans vos nombreuses pièces sur un sujet un peu profané par l'ancien théâtre , le mariage I Une d'elles , le Mariage d'argent , est enfin la comédie complète , en cinq actes , sans couplets , sans collaborateurs , se soutenant par le nœud dramatique , l'unité des caractères , la vérité du dialogue et la vivacité de la leçon. L'absence des vers ne nuit pas plus à cet ouvrage qu'aux excellentes comédies de le Sage ou de Picard.
Il ne faut pas demander, Monsieur, pourquoi vous n'avez pas renouvelé plus souvent cet essai de grande o<y» médie de mœurs qui vous avait si bien réussi : ni le talent ni les ridicules n'auraient manqué. Bientôt môme la car* rière s'élargit au milieu de nos vicissitudes sociales ; et il vous fut possible de tenter la comédie politique, cette dernière licence d'art théâtral , cette liberté de la [uresse
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de la vieille Athènes , qui ne vaut pas la nôtre. Dans la foule de vos succès , on doit distinguer Bertrand et Raton, par le genre nouveau de l'ouvrage autant que par la vérité piquante des détails. La pièce, en elle-même, avait un mérite de circonstance , applaudi d'un public pour qui Tordre était populaire; c'était de se moquer de rémeute et de montrer quelle agitation artificielle et quels faibles instruments troublent parfois les Ëtats. Mais la morale de la pièce serait fausse, ou plutôt votre pensée mal comprise , si on en concluait que les grandes catastrophes sociales sont toujours amenées ainsi , et que les peuples s'émeuvent , comme on agite un carrefour. H n'en est rien, vous le savez. Les révolutions, qui ne sont pas des complots , ont une cause plus élevée , plus se* rieuse ; et la volonté nationale , qui les accomplit et les maintient , ne dépend ni du hasard ni d'une intrigue.
Au reste, Monsieur, cette arène de la comédie politique où vous avez fait quelques pas s'est refermée bien vite , et vous y avez peu de regret. Votre talent ingénieux et flexible n'a pas besoin des passions de parti pour exciter l'intérêt et captiver la vogue.
Le public a beaucoup à vous demander encore. Soit que votre talent cherche des succès plus rares , ou qu'il ne se lasse pas de renouveler les mêmes , l'Académie se félicitera de son choix ; car l'honneur et la vie d'un corps littéraire , c'est d'attirer à soi tous les genres de renommée qui se partagent le suffrage public. Ce sont autant de formes variées qui doivent représenter la culture des arts chez une nation.
Tous ne peuvent venir à la fois , ni apporter la même part. A côté des talents hardis , originaux , se placent les grandes études et le goût sévère. A côté des hommes qui cultivent les lettres pour elles-mêmes , il y a ceux qui les font servir aux rapides et bruyants succès de la tribune,