SUCCÉDANT A M. ARNAULT
Monsieur ,
Votre discours a réussi comme une de vos comédies ; et vous venez de retrouver ici les applaudissements qui suivent votre nom sur tous les théâtres de la France et de TEurope. L'Académie Tavait prévu : elle était sûre, en vous nommant , d'être juste et populaire. Dans tout genre de littérature , toute célébrité durable est un grand titre académique ; et il n'est donné à personne d'amuser impunément le public pendant vingt ans de suite.
Vainement , Monsieur, par une tradition de modestie, vous opposeriez à ce long succès la forme un peu frivole de vos ouvrages. En général , ce qui compte le plus dans les productions du goût, ce n'est pas le sujet ou le cadre, mais le talent. Il y a telle chanson qui vaut mieux qu'un poème épique.
L'académicien célèbre que vous remplacez aujourd'hui, et que vous avez si bien caractérisé, après avoir entrepris avec ardeur, et souvent avec force , la grande
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œuvre de la tragédie, a marqué surtout sa verve originale par des épigrammes qu'il appelait des fables. Ce n'est pas lui , homme d'esprit autant que de talent, qui méconnaîtrait tout ce qu'il y a de création littéraire dans 1(^ genre de comédie dont vous renouvelez sans cesse lt;s intentions ou la forme. Il ne vous reprocherait pas môme vos divers et ingénieux collaborateurs à beaucoup (le jolis ouvrages que vous n'avez pas faits seul , mais qui n'auraient pas été faits sans vous. M. Amault savait que le goût qui perfectionne et qui choisit est un côté de l'invention, et qu'une idée appartient pour moitié à celui qui la fait valoir tout son prix. Il accepterait donc volontiers pour lui-même le. collaborateur impérial que vous venez de lui donner, et dont vous avez peint en deux mots la courte et iemhle poétique.
Le cinquième acte des Vénitiens est le seul ouvrage qu'ils aient fait en commun. Si cette société ne fut pas plus active, la faute n'en est pas au général Bonaparte, qui, dans le premier feu de la jeunesse et de la gloire, entre l'Italie vaincue , la France à maîtriser, l'Egypte à conquérir, occupé de tout , rêvant tout à la fois , débordait d'inventions et d'idées, en attendant l'empire. M. Àrnault s'était attaché à sa fortune depuis l'Italie, et depuis la tragédie d'Oscar^ qu'il avait envoyée à l'héroïque admirateur d'Ossian.
Bientôt il fut de la grande expédition ; il fut de ceux qui partaient avec César pour Alexandrie. Durant les premières lenteurs de la traversée, sur ce vaisseau amiral tOrient qui portait tant de renommées scientifiques et militaires, il était là dans de continuels entretiens avec le général. On parlait guerre, beaux*arts, liberté, conquête du monde, littérature, tragédie. Bonaparte revenait souvent à ce dernier sujet , sur lequel il avait toute une théorie. La politique, les intérêts d'État lui semUaient
RÉPONSE Dl M. YlLLBllAm À M. SCRIBE. 255
seuls matière tragique , distàlAX ^ et tout ce- qui n'était qu'amour, combats de cœur, jusqu'à Zaïre inclusivement, il le renvoyait à la comédie. M. Âmault résistait à ces innovations; et comme un jour, après un long débat, le général lui disait : « Il n'importe : je veux que nous « fassions une tragédie ensemble. — Volontiers, lui ré- « pondit M. Amault, quand nous aurons fait ensemble « un plan de campagne. >»
Malgré cette familiarité, que tant d'autres auraient enviée , et malgré sa confiance en l'étoile du conquérant, M. Amault n'acheva pas le voyage. Un devoir d'amitié le retint à Malte, au début de la conquête. Mais il était au premier rang de ceux qui appelaient le retour d'Egypte, et y préparaient l'opinion. Près de Bonaparte, au 18 brumaire, il était un des plus zélés complices de ce coup d'État militaire, qui devint la fondation d'un empire; il l'était, sans calcul personnel. Homme de lettres avant tout, un peu insouciant et fier, M. Arnauït ne poussa pas plus loin sa fortune et la faveur du maître. D s'arrêtait à Malte; et plus tard, loin de la politique et de la cour impériale, il acceptait de modestes et graves fonctions, où son influence, je le sais, fut toujours juste et bienveillante.
Les lettres occupaient tout son loisir. Auteur tragique de l'école de Ducis, il a, dans ses ouvrages, mêlé aux anciennes formes un nouveau degré de terreur, et quelquefois de simplicité. Admirateur passionné de PJapoléon , il ne fut pas le chantre de son règne. Ces grands dominateurs qui ébranlent si fortement l'imagination des peuples n'éveillent celle du poète que longtemps après eux. Doué d'un esprit piquant et satirique, plus fait pour les allusions malignes de l'apologue que pour les pompea du panégyrique, M. Amault n'a beaucoup loué Napoléon qu'après sa chute , et dans le style sérieux de
l'histoire. Sa partialité alors était Tenthousiasme pour le génie et pour le malheur ; et elle lui a inspiré plus d'une page éloquente. Il avait payé de Texil le droit de les écrire. Homme de lettres paisible, fort ennemi de toute révolution sociale, il avait été emporté dans les chances d'une révolution de dynastie.
C'est par là qu'il a pu cesser quelque temps d'appartenir à cette Académie, où sa place était si justement marquée , et où tant de vœux le rappelaient. Il y rentra, même sous le pouvoir qui avait eu le tort de l'en bannir. Il y entendit, pour la seconde fois, l'éloge des travaux qui avaient honoré sa vie, et du talent dont nulle révolution n'avait pu le destituer. On lui redit les vers charmants qui ont daté , pour l'avenir, le premier jour de son trop long exil; et il recueillit, dans les suffi^ages et l'émotion du public, la plus douce récompense d'un noble caractère.
A ce titre, non moins que pour sa renommée, M. Arnault fut appelé à la mission de confiance que la perte du spirituel et respectable Andrieux laissait vacante parmi nous, et qui impose surtout pour devoir d'aimer les lettres , d'en défendre au besoin la dignité , et d'être toujours fidèle aux sentiments qu'elles inspirent et qu'elles commandent.
Combien devons-nous regretter qu'une fin soudaine ait abrégé cette vie encore dans toute sa force , et ait enlevé M. Arnault à ses travaux interrompus ! Les Mémoires qu'il écrivait, avec une verve piquante et négligée, sont un monument curieux de sa vieillesse, qui peut défier avec avantage cette critique si souvent ingrate et dure pour les derniers ouvrages de l'artiste et du poète. Spectateur intelligent et sans ambition , mêlé aux événements du siècle et n'en profitant pas , M. Arnault avait vu beaucoup de choses , et les avait toujours appréciées