RAPPORT SUR LA DÉMOCRATIB AMÉRICAINE
démocratie d'Athènes, qui ne se formait pas d'une popu* lace grossière, comme le suppose quelque part M. de Tocqueville, mais qui n'en était pas moins soumise aux passions de la foule, toute démocratie d'élite qu'elle était. Le publiciste moderne combat ces mêmes passions dans le peuple américain. Habile appréciateur des grands principes de la presse libre et du jury, il regrette de les voir parfois envahis, en Amérique, par ces courants uniformes d'opinion , qu'il appelle le despotisme intellectuel de la majorité ; et par là il indique assez combien une nature de gouvernement plus concentrée, moins populaire, pourrait profiter à ces mêmes principes , et leur donner de force en y trouvant appui.
Tel est le livre de M. de Tocqueville. Le talent, la raison , la hauteur des vues, la ferme simplicité du style, un éloquent amour du bien caractérisent cet ouvrage, et ne laissent pas à l'Académie l'espérance d'en couronner souvent de semblables.
Mais ces prix s'appliquent avec moins d'éclat et non moins de convenance à des ouvrages qui n'offrent qu'un caractère d'utilité pratique et de bienfaisance sociale. Le zèle même ne peut être trop encouragé dans cette noble voie; et, chaque année, il peut offrir des résultats. M. Marquet-Vasselota été distingué, à ce titre, par l'Académie, pour son Examen des diverses théories pénitentiaires, livre critique et complet, qui montre partout, avec le zèle de l'homme de bien, l'expérience et les utopies pratiques de l'administrateur habile : l'Académie lui décerne une médaille de 3 000 francs.
Une grande question, ou plutôt un fait sur lequel il n'y a plus de question, l'esclavage, étudié en Amérique par M. de Beaumont, ami de M. de Tocqueville, a inspiré un ouvrage où la vérité, vivement sentie, n'aurait eu besoin que d'une forme plus sérieuse ou plus simple. L'Acadé-
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mie décerne à l'auteur de Marie ou l' Esclavage une médaille de 3 000 francs.
Un récit intéressant de M. Poujoulat, peintre ingénieux et expressif des mœurs de TOrient moderne, a fixé l'attention de r Académie. Une médaille de 1 600 francs est décernée à Tauteur de la Bédouine.
Deux écrivains utiles, animés du même zèle, M. Montfalcon et M. Emile Bères, Tun parle Code moral des ouvriers, l'autre par un ouvrage sur les classes ouvrières, ont prouvé combien la précision des connaissances éclaire la philanthropie, et peut la rendre instructive pour la politique. L'Académie leur accorde, à chacun, une médaille de 1 500 francs, et s'attend à retrouver leurs noms et leurs précieux travaux dans d'autres concours.
La sévérité du jugement public , Messieurs , ne croira pas ces récompenses trop multipliées, si elle songe à la munificence du fondateur qui les a préparées , et si elle féfléchit en même temps que , par l'état de notre société , la culture des lettres pour elles-mêmes, les longues études , les recherches savantes , trouvent peu de secours et de loisirs. Les lettres , il est vrai , conduisent à tout , mais souvent à condition de les quitter ; c'est un chemin plutôt qu'un but. Et cependant , ne méritent-elles pas d'être, pour elles-mêmes et pour les services qu'elles peuvent rendre, le dernier terme des plus nobles ambitions?
N'est-il pas désirable dès lors qu'il y ait quelque part des récompenses publiques, des moyens de libre loisir et de travail indépendant, déposés pour le talent qui voudra les mériter? Et ne devons-nous pas regretter que ces prix annuels ne soient pas plus nombreux et plus riches? Le devoir des Académies sera seulement de les distribuer avec une sévère équité , et parfois de s'en servir pour susciter de nouvelles études, ou diriger à propos de nouveaux efforts.
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C'est dans cette pensée que, sur une part restée libre de la fondation Montyon , l'Académie a proposé un prix de 3 000 francs , pour une question qui embrasse quelques points importants de notre histoire littéraire , et d'où peuvent sortir d'utiles conseils : « Examiner quelle a été , « sur la littérature française, au commencement du « xvn* siècle , l'influence de la littérature espagnole , et , « en général, rechercher par quel art et par quelles heu- « reuses circonstances notre littérature , à diverses épo- « ques , a profité du commerce des littératures étran- « gères, en maintenant son caractère original. »
Une autre somme de 6 000 francs est destinée à récompenser les meilleures traductions d'ouvrages de morale qui seraient publiées d'ici au l*' janvier 1839.
En même temps , Messieurs , l'Académie , attentive k maintenir ce prix d'éloquence qui fut ambitionné par des hommes illustres du dernier siècle , désire le rendre inséparable de quelques études approfondies, afin que l'ardeur sérieuse du travail mette dans nos concours cette gravité de paroles, qui vient ailleurs de la passion et de la réalité. Elle ne craint pas, dans ce but, de revenir encore à cette forme des Éloges, dont le talent a parfois abusé , mais à laquelle il est facile de rendre un caractère historique et vrai. Elle a choisi un nom plutôt respecté que célèbre , celui de Gerson , chancelier de l'Université de Paris, personnage qui eut grande autorité sur son siècle , et n'est pas indigne d'être étudié par le nôtre.
Placé danis une époque décisive pour l'esprit humain , entre la fin du moyen âge et l'essor de la renaissance, philosophe succédant aux scolastiques , réformateur orthodoxe de l'Église*, lui refusant le droit du glaive * et lui
* Protestatio super statum Ecclesiœ, Gersonii opéra, edit. Ant-» werpiae, 1706, t. II, p. 2.
3 De potestate ecclesiastica, t. II, p. 225.
conseillant la science et la vertu * , intrépide contradicteur des puissances injustes et des préjugés funestes ' , se servant de l'opinion du temps , c'est^-dire , de l'opinion religieuse, pour flétrir, devant le peuple et dans les conciles , la doctrine tour à tour impie ou fanatique de l'assassinat politique' ; tantât ambassadeur du roi de France, tantôt pauvre pèlerin cachant le reste de sa vie dans une école de faubourg, où il apprend à lire aux petits enfants «du peuple , et leur répète en mourant : Priez pour Tâme da pauvre Gerson ; voilà Thomme dont une biographie savante et caractérisée retrouverait les vertus , le génie, l'influence , et ferait partout connaître et applaudir le nom.
L'Académie met cet éloge au concours, pour la date du 15 mai 1838.
Le sujet du prix de poésie , pour l'an prochain , à la même date , sera rArc de triomphe.
Enfin, Messieurs, l'Académie, sans se décourager, proroge jusqu'au 1*' janvier 1839 , le prix de 10 000 francs qu'elle avait proposé pour la meilleure tragédie en cinq actes et en vers , ou pour la meilleure comédie également en cinq actes et en vers , qui sera morale et applaudie.
* Sermo de vita clericorum , t. H , p. 576. ^ Tractattu de Sinuh nia, de Temperantia , de Cœlibaîu. Ibid., p. 645, 634 , 617.
' De origine juris et legum, t. II , p. 256. — De erroribus cireu artem magicam, 1. 1 , p. 210. — Ibid., p. 203, 208 et 220.
' De prœcepto : Non occides, t. II, p. 330, 338. — Propoiitio faeta in Concilio Constantiensi, ad condemnationem concltuionum Joannis, Ibid., p. 319 et 38G.