RAPPORT SUR LA DÉMOCRATIE AMÉRICAINE
En couronnant cet ouvrage, plus moral que politique, et politique par cela même, TÀcadémie est fidèle à l'esprit qui la dirige dans les nombreux concoui^ dont elle est juge. Elle n'élève pas une tribune de plus au milieu de celles qu'a établies la loi ; mais elle admet , elle appelle, sous le point de vue philosophique, toutes les questions, toutes les idées qui sont l'entretien d'une société Ubre. La morale des nations, en effet, se compose en grande partie du degré de liberté dont elles jouissent.
On ne s'étonnera donc pas que l'Académie , chargée par la munificence d'un généreux citoyen de distribuer des prix pour les ouvrages les plm utiles aux mœurs, étende insensiblement le cercle de cette expression, et y comprenne tous les nobles produits de la pensée.
Dans notre civilisation, les idées d'un peuple, sous leurs formes les plus diverses, sa philosophie et ses romans, ont une grande influence sur ses mœurs. Sa littérature est son enseignement de chaque jour, enseignement corrupteur ou salutaire, suivant qu'il flattera l'imagination par les sens, ou qu'il fortifiera l'âme par la réflexion. Dans l'instabilité des esprits, tout ouvrage sérieux qui se fait lire, tout travail instructif et sévère qui apprend à juger, ou seulement à réfléchir sur les vérités sociales, est utile aux mœurs publiques, et réalise, sans Texagérer, la pensée du fondateur de ces prix.
Sous ce rapport. Messieurs, l'Académie, après un long examen , n'a point hésité à réserver, pour le grand prix Montyon , un travail en apparence tout critique , une étude de législation et d'histoire, étrangère à notre pays , le livre de la Démocratie en Amérique, par M. de Tocqueville.
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L'Académie éprouvait sans doute une juste satisfaction à rencontrer, pour objet d'un de ses prix annuels, un ouvrage supérieur et déjà célèbre. Mais ce motif n'aurait pas entraîné sa préférence , si l'ouvrage n*eût paru d'ailleurs atteindre le but moral qu'elle se propose. Elle n'a donc pas considéré si toutes les idées particulières que renferme ce livre , plein d'idées, étaient également utiles aux mœurs et applicables pour nous , mais si ce livre M^ sait penser, et inspirait de généreux sentiments. Elle y a recoftnu ce trait distinctif; et, san^ l'adopter dans toutes ses parties, elle le couronne pour l'utilité et la beauté du travail.
Là se trouvent en effet réunies la grandeur du sujet , la nouveauté des recherches , l'élévation des vues. A qu^* que point qu'on se place , le gouvernement et la société des États-Unis d'Amérique sont un problème curieux ou inquiétant pour l'Europe. Discuter ce problème, analyser ce monde nouveau, montrer ses analogies avec le nôtre et ses insurmontables différences, voir transplan<tées dans leur lieu d'épreuve le plus favorable, et développées à un haut degré de croissance quelques-unes des théories qui agitent l'Europe, et juger ainsi ce qui, au milieu même d'une nature faite exprès pour elles, manque à leur succès , ou en borne la durée , et les rend impossibles ailleurs , voilà sans doute une des plus graves instructions que puisse donner le publiciste ami de l'humanité ; et tels sont les résultats involontaires ou cher* chés du travail de M. de Tocqueville.
Nous n'irons pas le comparer prématurément à un de ces ouvrages, fruits incontestables du génie consacré par le temps. Mais le jeune écrivain , formé à l'école de Montesquieu, dont il imite ou reproduit plusieurs caractères, a transporté la même méthode sur des faits nouveaux, et tiré de cette seconde expérience une part personnelle
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de vues originales. Montesquieu avait dit : « Le ciel n'est pas plus éloigné de la terre que Tesprit de liberté ne l'est de l'esprit d'extrême égalité. »* Mais rien , avant le nouveau publiciste, ne donnait l'idée de cette extrême égalité américaine , qu'il a si vivement dépeinte et si hdi>ilement expliquée. En montrant à quelles conditions elle se maintient, de quels secours contradictoires elle a besoin, depuis le zèle religieux jusqu'à l'esclavage, il indique assez combien , avec quelques éléments de moins, la môme disposition démocratique peut favoriser l'excès du pouvoir, encore plus que celui de la liberté. Et la leçon qu'il en tire, et qui, cette fois, s'adresse à l'Europe, c'est que le progrès des lumières et des lois doit suivre l'égalité croissante des hommes , et qu'ainsi , apprenant à sa régler elle-même, à mesure qu'elle s'élève , la même force populaire peut se plier utilement à des formes diverses de pouvoir, et maintenir en Europe la stabilité monarchique par la liberté des institutions et l'intérêt national.
Mais, à part ces considérations toutes politiques, ce qui fait la beauté et souvent même la profondeur de l'ouvrage, c'est le sentiment moral et religieux dont l'auteur est préoccupé, et qu'il retrouve partout. Ainsi , ces analyses des institutions américaines, ces recherches sur le génie de la démocratie pénètrent plus avant même que la question de gouvernement. Elles touchent au fond même de la nature humaine, et à la grande contradiction sociale de notre siècle, au divorce de l'esprit religieux et de l'esprit de liberté.
Fort des exemples qu'il a devant les yeux , M. de Tocqueville montre que ces deux esprits, loin de se repousser et de se combattre , se servent l'un à l'autre de correctif et d'appui , et que , dans l'Amérique en particulier, c'est au prix de tant d'habitudes religieuses que
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tant de liberté peut être supportée. Belle leçon ^ que cette nécessité, pour Thomme, de compenser en contrainte morale sur lui-même ce qu'il gagne en indépen* dance illimitée !
Et toutefois, même avec ce contre-poids , Tauteur ne se dissimule pas ce qui manque à ces institutions qu'il admire, et dont il détourne l'Europe, plutôt qu'il ne l'en menace. Depuis cet ouvrage, encore si récent , on a vu, dans les États-Unis d'Amérique, le maintien de l'esclavage protégé par l'impunité du meurtre, et par une sorte de tribunal weymique, démocratiquement oi^anisé ; on a vu, sur cette terre de tolérance religieuse, des églises chrétiennes incendiées, afin que la foi à l'esclavage ne fût pas ébranlée, et pour préserver les noirs et les blancs de la contagion de l'Évangile. On lisait partout , il y a peu de jours encore, que, dans une des villes de V Union, un homme de couleur ayant blessé un magistrat, le peuple, indigné du crime, s'est saisi du coupable , pour le punir au delà des lois, et qu'il l'a brûlé à petit feu sur la place publique, comme faisaient, au même lieu, mais barbare alors et couvert de forêts, les cannibales extirpés par les colons civilisés d'Amérique.
M. de Tocqueville n'a pas raconté ces faits, plus nouveaux que son ouvrage ; mais il les a prévus, en montrant , avec une admirable sagacité, ce qu'il y a de faiblesse dans le gouvernement fédéral, et tout ce que l'extrême démocratie renferme de tyrannie. Un des beaux caractères de son livre, c'est d'être une protestation contre toute iniquité sociale , de quelque nom qu'elle s'autorise, et, dans la vive peinture de la souveraineté du peuple en action , d'avoir mis partout au-dessus d'elle la souveraineté de la justice et de la raison. La philosophie antique avait dit quelques vérités semblables à la