‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 4 sur 45 · ÉLOGE DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE MONTAIGNE

ration des idées de Montaigne , sur Téducation de l'enfance et Fart de fonner les hommes.

Ce n'est pas que , sur plusieurs points de cet intéressant sujet, Bousseau ne mérite notre reconnaissance , pour avoir renouvelé,' avec toutes les séductions de son talent, des vérités utiles et trop négligées. La nécessité de diriger avec soin les premières années de Tenfance, de prendre ses inclinations dès le berceau, et de les conduire, ou plutôt de les laisser aller au bien, sans gène et sans effort, la grande importance de l'éducation physique, les exercices du corps tournant au profit de Tâme, Tart de former la raison en l'accoutumant à se faire des idées plutôt que d'en recevoir, l'inutilité des études qui n'occupent que la mémoire, le secret de faire trouver les choses au lieu de les montrer : tant d'autres idées qui n'en sont pas moins vraies pour être peu suivies, ont heureusement passé des écrits de Montaigne dans l'ouvrage de Rousseau.

Montaigne haïssait le pédantisme : mais il aimait la science, quoiqu'il en ait*médit quelquefois. Il convient que c'est un grand ornement et un outil de merveilleux service. Cependant ce qu'il exige avant tout dans un gouverneur, c'est le jugement. Je veux, dit-il, qu'il ait plutôt la têt^ bien faite que bien pleine. Quand le gouverneur aura formé le jugement de son élève, il peut lui permettre l'étude de toutes les sciences. Notre âme s'élargit d'autant plus qu'elle se remplit. Ce langage n'est pas celui d'un ennemi des lettres. Et comment Montaigne, aurait-il pu se défendre de les aimer! Elles firent l'occupation et le charme de sa vie; elles élevèrent sa raison au-dessus de celle de ses contemporains, qui les étudiaient aussi, mais qui ne savaient pas s'en servir. Elles firent de lui un sage ; et, ce qu'il estimait peut-être i)ien plus, elles en firent un homme heureux.

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Telle est Tklée que je me forme de Montaigne, considéré comme philosophe et comme moraliste : jam^s d'exagération, jamais de système orgueilleusement chimérique ; quelquefois des idées incertaines, parce qu'il y a beaucoup d'incertitude dans l'esprit humain; toujours une candeur et une bonne foi qui feraient pardonner l'erreur même.

Quand je me représente ces divers caractères, trop faiblement crayonnés dans un éloge imparfait, etquej'es^ saie d'embrasser d'une seule vue ce talent si varié, si na<* turel, cette imagination si vraisemblable et si vive, je suis frappé de plusieurs ressemblances sensibles que j'aper-^ çois entre Montaigne et l'un de nos plus célèbres écrivains, le seul que l'on ne puisse comparer à personne. Je ne sais si je m'abuse : je crains qu'un parallèle ne semble toujours un lieu commun, et qu'un rapproche* ment de Voltaire et de Montaigne ne soit au moins un paradoxe. Mais en écartant les plus brillantes productions de Voltaire, en ne choisissant qu'une seule partie de sa gloire, ses Mélanges de métaphysique et de morale, ne découvre- t-on pas en effet plusieurs rapports remarquables entre deux hommes si différents? Des deux côtés, je vois une vaste lecture, une immense variété de souvenirs, et cette même mobihté d'imagination qui passe rapidement sur chaque objet, dans l'impatience de les parcourir tous à la fois. Des deux côtés, je suis étonné de tout le chemin que je fais en quelques instruits, et du grand nombre d'idées que je trouve en quelques pages, ïous deux se montrent doués d'une raison supérieure. Montaigne, aussi vif, est cependant plus verbeux , plue diffus ; c'est le tort de son siècle : Voltaire, quelquefois moins profond, a toujours plus de justesse et de netteté; c'est le nlérite du sien. Tous deux ont connu les faiblesses et les inconséquences de l'homme ; tous d^UK

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rient de l'espèce humaine : et le rire de Voltaire est plus amer : ses railleries plus cruelles. Tous deux cependant respirent l'amour de Thumanité. Celui de Voltaire est plus ardent, plus courageux, plus infatigable. On connaît assez la haine de l'un et de l'autre pour le charlatanisme et l'hypocrisie. Montaigne a mieux su s'arrêter. Voltaire confond trop souvent les objets les plus saints de la vénération publique , avec de vaines superstitions que l'on doit détruire par le ridicule. Tous deux ont pensé hardiment, et ont exprimé franchement leurs pensées. La franchise de Voltaire est plus maligne, et celle de Montaigne plus naïve ; mais tous deux ont oublié trop souvent la décence dans les idées et même dans l'expression ; et nous devons leur en faire un reproche : car le plus grand tort du génie, c'est de faire rougir la pudeur •t d'offenser la vertu.

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