‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 5 sur 45 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Si Montaigne n'avait que le mérite assez rare de dire souvent'la vérité, il aurait, on peut le croire, comme Charron son imitateur, obtenu plus d'estime que de succès, et plus d'éloges que de lecteurs. Ceux mêmes qui se piquent d'aimer avant tout la raison, veulent encore qu'elle soit assez ornée pour être agréable ; et l'on ne cherche pas l'instruction dans un livre où l'on craint de trouver l'ennui. Montaigne plaît, amuse, intéresse par la naïveté, l'énergie, la richesse de son style et les vives images dont il colore sa pensée. Ce charme se fait sentir

aux hommes qui n'ont jamais réfléchi sur les secrets de Tart d'écrire , mais il mérite d'être particulièrement analysé par tous ceux qui font leur étude de cet art si difficile, même pour le génie.

Je sais que Ton pourrait attribuer une partie du plaisir que donne le style de Montaigne à l'ancienneté de son langage. L'élégant Fénelon lui-même regrettait quelquefois l'idiome de nos pères. 11 y trouvait je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné. On doit avouer en effet que les privilèges, ou plutôt les licences du vieux français, le retranchement des articles, l'usage des inversions, la hardiesse habituelle des tours, le grand nombre d'expressions proverbiales que les livres empruntaient à la conversation, l'abondance des termes et la facilité de les employer tous sans blesser la bienséance, tant d'autres libertés que nous avons remplacées par des entraves, favorisaient l'écrivain, et donnaient austyle un air d'aisance et d'enjouement qui charme dans les sujets badins, et pourrait offrir un amusant contraste dans les sujets sérieux. Cependant la langue française n'avait encore réussi que dans les joyeusetés folâtres. Ronsard égarait son talent par une imitation maladroite des langues anciennes ; et Amyot n'avait pu rendre que par une heureuse naïveté la précision énergique et l'élégance audacieuse de Plutarque. Il nous est donc permis de dire avec Voltaire : ce n'est pas le langage de Montaigne, c'est son imagination qu'il faut regretter. Je ne dissimulerai pas •cependant que ces expressions d'un autre siècle, ces formes antiques et, pour ainsi dire, ce premier débrouillement d'une langue , aujourd'hui perfectionnée peut-être jusqu'au point d'être affaiblie, présentent un intérêt de curiosité qui peut inviter à la lecture. Mais l'emploi si naturel, les alliances 4si hardies', les effets si pittoresques de ces termes surannés ; ces couper

ÉLOGB DE i^ONTÀlGNS. 17

savantes, ces mots pleins d'idées, ces phrases où, par la force du sens, Fauteur a trouvé l'expression qui ne peut vieillir, et deviné la langue de nos jours, voilà ce que Ton admire dans Montaigne, voilà ce qu'il n'a pas reçu de son idiome encore rude et grossier, mais ce qu'il lui a donné par son génie.

L'imagination est la qualité dominante du style de Montaigne. Cet homme n'a point de supérieur dans l'art de peindre par la parole. Ce qu'il pense, il le voit; et par la vivacité de ses expressions, il le fait briller à tous les yeux. Telle était la prompte sensibilité de ses organes, et l'activité de son âme. Il rendait les impressions aussi fortement qu'il les recevait.

Le philosophe Malebranche , tout ennemi qu'il était de l'imagination, admire celle de Montaigne, et l'admire trop peut-être ; il veut qu'elle fasse seule le mérite des Essais, et qu'elle y domine au préjudice de la raison. Nous n'accepterons pas un pareil éloge. Montaigne se sert de l'imagination pour produire au dehors ses sentiments tels qu'ils sont empreints dans son âme. Sa chaleur vient de sa conviction ; et ses paroles animées sont nécessaires pour conserver toute sa pensée, et pour exprimer tous les mouvements de son esprit. Quand je vois ces braves formes de s^ expliquer si visves et si profondes, je ne dispos que c'est bien dire ; je dis que c'çst bienpenser * .

Il est vrai que, lorsqu'il s'agit simplement de décrire et de montrer les objets, l'imagination n'a pas besoin du nûsonnement ; mais elle est toujours dans la dépendance du goût qui lui défend d'outrer la nature, et souvent ne lui permet pas de la peindre tout entière. Dirons-nous que, dans cette partie de l'art d'écrire, l'auteur des Essais soit toujours irréprochable ? Non, sans doute ; et l'on

' Montaigne. il i;

18 BISCOUES KT MiLiNOIfl.

peut, dans quelques traits échappés à son pinceau trop libre et trop hardi, découvrir quelquefois la marque d'un siècle grossier, dont la barbarie perce jusque dans la sagesse du grand homme qui devait le réformer. Mais que de beautés inimitables couvrent et font disparaître ce petit nombre de fautes I Quelle abondance d'images! quelle vivacité de couleurs I quel cachet d'originalité ! * Combien l'expression est toujours à lui, lors même qu'il emprunte l'idée 1 Les abeilles pillottent de çà et de là le» fleurs; mais elles en font après le miel qui est tout leur : ce n'est plus thym ni marjolaine. Voilà tout Montaigne. C'est ainsi que les pensées et les images des auteurs anciens, fondues sans cesse dans ses écrits, sans perdre rien de leur force et de leur élévation, y prennent un caractère qui n'appartient qu'à sa plume.

Montaigne, si je puism'exprimer ainsi, décrit la pensée comme il décrit les objets, par des détails animés qui la rendent sensible aux yeux. Spn style est une allégorie toujours vraie, où toutes les abstractions de l'esprit revêtent une forme matérielle, prennent un corps, un visage, et se laissent, en quelque sorte, toucher et manier. S'il veut nous donner une idée de la vertu, il la placera dans une plaine fertile et fleurissante, oii, qui en sait l'adresse, peut arriver par des routes gazonnées, ombrageuses et doux fleurantes. Il prolongera cette peinture avec la plus étonnante facilité d'expression ; et quand il l'aura terminée, pour en augmenter l'effet par le contraste, il nous montrera dans le lointain la chimérique vertu des philosophes sur un rocher à l'écart, parmi des ronoes,fantosme à effrayer les gens.

Je céderais au plaisir facile de citer beaucoup un écrivain, qu'on aimera toujours mieux entendre que son panégyriste ; mais à quels traits dois-je m'arréter de préférence, dans un ouvrage où tous les chapitres présen- *

ÉLOGE 0B MONTÀIGNK. 19

teiit des beautés diversement originales? C'est la manière de Montaigne qu'il faudrait citer. Je choisis une phrase énergique, ou spirituelle, ou gracieuse. Je lis encore, et je rencontre bientôt une nouvelle surprise non moins piquante que la première. Rien n'est semblable , et l'impression n'est pas moins vive. En effet, l'auteur des Essais, dans un travail libre et sans suite, n'écrivant que lorsqu'il se sent animé par sa pensée, son expression ne peut jamais faiblir; et dès qu'il conçoit une idée, son style se prête à toutes les métamorphoses, pour la rendre plus heureusement. Ainsi , toujours renvoyé d'une page à l'autre, incertain où fixer mon admiration, chaque fois que j'ouvre le livre je découvre quelque chose de plus dans l'auteur , et je désespère de pouvoir jamais saisir ni peindre un écrivain qui, non moins varié que fécond, se renouvelle même en se répétant. Cependant ces différences sans nombre peuvent être ramenées à un principe, l'imitation des grands écrivains de l'ancienne Rome ; et je ne crains pas d'assurer que Ton retrouverait, dans le génie commun de leur langue et dans l'usage divers qu'ils en ont fait, tous les secrets de l'idiome de Montaigne. On sait avec quelle constance il avait étudié ces grands génies, combien il avait vécu dans leur commerce et dans leur intimité. Doifron s'étonner que son ouvrage porte, pour ainsi dire, leur marque, et paraisse, du moins pour le style , écrit sous leur dictée? Souvent il change, modifie, corrige leurs idées. Son esprit, impatiefbt du joug, avait besoin de penser par lui-même; mais il conserve les richesses de leur langage et les grâces de leur diction. L'heureux instinct qui le guidait lui faisait sentir que , pour donner à ses écrits le caractère de durée qui manquait à sa langue, trop imparfaite pour être déjà fixée, il fallait y transporter, y naturaliser en quelque sorte les beautés d'une autre langue, qui, par

20 DISCOURS BT MÉLANGES.

sa perfection, fût assurée d*ôtre immortelle : ou plutôt, rhabîtude d'étudier les chefs-d'œuvre de la langue latine le conduisait à les imiter. Il en prenait à son insu toutes les formes, et se faisait Romain sans le vouloir. Quelquefois, réglant sa marche irrégulière, il semble imiter Cicé« ron même : sa phrase se développe lentement, et se remplit de mots choisis qui se fortifient et se soutiennent Tun Tautre dans un enchaînement harmonieux. Plus souvent, comme Tacite, il enfonce * profondément la signification des mots, met une idée neuve sous un terme familier, et, dans une diction fortement travaillée, laisse quelque chose d'inculte et de sauvage. Il a le trait énergique, les sons heurtés, les tournures vives et hasardées de Salluste ; l'expression rapide et profonde, la force et l'éclat de Pline l'ancien. Souvent aussi, donnant à sa prose toutes les richesses de la poésie, il s'épanche, il s'abandonne avec l'inépuisable facilité d'Ovide, ou respire la verve et l'àpreté de Lucrèce. Voilà les diverses couleurs qu'il emprunte de toutes parts, pour tracer des tableaux qui ne sont qu'à lui.

' Souvent on se forme une idée générale sur la manière d'un écrivain, d'après une qualité particulière qui se fait remarquer dans son style. On cite toujours le naturel et la bonhomie de Montaigne ; et sans doute, l'auteur des Essais se montrait bonhomme, lorsqu'il parlait de lui, et qu'il nous disait quel vin il aimait le mieux. Il se servait d'un parler simple et naïf, tel sur le papier quà la boudie • ; mais il ne se servait pas moins naturellement du langage le plus fort, le plus précis, et quelquefois même le plus magnifique, lorsqu'il était emporté par le souvenir d'un grand sentiment, d'une action noble et géné-

'* Expression de Montaigne.

ÉLOGE BS MONTAIGNE. 21

reuse. N'est-ce pas dans Montaigne que je trouve la peinture de Thomme de cœur qui tombe obstiné en son courage; qui, pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aucun point de son asseurance; qui regarde en.core, en rendant l'âme, son ennemi d'une vue ferme et dédaigneuse; est battu, non pas de nous, mais de la fortune; est tué, sans être vaincu ?

Et cette phrase, aurait-elle paru faible à Démosthène? Il y a des pertes triomphantes à l'envi des victoires; et ces quatres Victoires sœurs, de Salamine, de Platée, de Mycale, de Sicile, n'osèrent opposer toute leur gloire enrsemble à la gloire de la déconfiture du roi Léonidas et des siens au pas des Thermopyles,

Quelquefois chez Montaigne cette grandeur est portée trop loin, et se rapproche un peu de la grandeur souvent outrée de Sénèque et de Lucain. Il aimait ces deux auteurs. II ne haïssait pas les images hardies jusqu'à Texar gération, les expressions éblouissantes, les coups de pinceau plus énei'giquës que réguliers. On doit le pardonner à l'extrême vivacité de son imagination. Malgré ce penchant naturel dans ses jugements httéraires , il donne toujours la préférence aux auteurs de l'antiquité qui ont réuni la pureté du goût à Téclat du talent ; Virgile est pour lui le premier des poètes ; et si la philosophie de Cicéron lui paraît trop chargée de longueries d'apprêts, il trouve son éloquence incomparable. Quand il emprunte quelque idée brillante à Lucain ou à Sénèque, jamais il ne l'affaiblit; mais il sait presque toujours la rendre plus naturelle. Le bon sens tempérait en lui l'imagination, et retenait sa peïisée dans de justes bornes, lors. même que ses paroles trop vives et trop impétueuses s'élançaient avec une sorte d'irrégularité.

Ce bons sens qui dirige tous ses raisonnements , qui se fait remarquer au milieu de ses saillies , et ne l'abandonne

K DISCOURS BT IfiLÀNGSS.

pas même dans ses caprices et dans ses écarts , devait Itd présenter en foule ces pensées heureuses et précises, que Ton aime à retenir parce qu'elles trouvent sans cesse leur application , et que Ton peut appeler les proverbes des sages. Dans ce genre, j'oserai dire qu'il a donné les plus heureux modèles d'un style dont la Rochefoucauld passe ordinairement pour le premier inventeur. Nulle part vous ne trouverez un plus grand nombre de sentences d'une brièveté énergique, où les mots suffisent à peine à l'idée qui se montre d'elle-même. Je n'essaierai pas de multiplier les citations. On y verrait avec étonnement cette diction si riche en termes pittoresques, si chargée de circonlocutions ingénieuses , d'expressions redoublées , d'épithètes accumulées, si féconde en développements oratoires et poétiques , se resserrer tout à coup dans les bornes du plus rigoureux laconisme , et ne plus employer les paroles que pour le besoin de l'intelligence. Cet art d'être court, sans ôter rien à la justesse et à la clarté, semble une des perfections du langage humain : c'est au moins un des avantages que les langues obtiennent avec le plus de peine et le plus tard, après avoir été longtemps travaillées en tous sens par d'habiles écrivains.

Il est encore un autre mérite qui semblerait au premier coup d'œil tenir à l'écrivain beaucoup plus qu'à l'idiome, et qui cependant ne se montre guère que dans les langues épurées et polies , dont il devient en quelque sorte le dernier raffinement; c'est l'esprit. Quel sens faut-il attacher à ce mot, ou plutôt en combien de sens divers est-il permis de l'entendre? Qu'est-ce que l'esprit? Voltaire lui-même , après en avoir prodigué les exemples , désespère de le définir et d'en indiquer toutes les formes. Toutefois , il est pennis d'avancer que l'esprit , quel qu'il soit, se réduisant presque toujours à une manière de parler délicate, fine, détournée, se produit avec

ÂLOGl DS MONTAIGlfl. SS

plus d'avantage à mesure que les ressources d'une langue sont plus variées et mieux connues. Au commencement du siècle de Louis XIY, quelques hommes écrivaient avec génie ; le reste ne couvrait le manque de génie par aucun agrément ; et la sentence de Boileau se trouvait de la plus rigoureuse exactitude :

Il n'est pas de degré du médiocre au pire.

Dans le siècle suivant , la littérature se rendit plus accèssible : il fut permis d'être médiocre, sans être méprisable ; et la faiblesse ornée avec art put mériter quelque estime. Ceux qui ne pouvaient atteindre aux grandes beautés composèrent ingénieusement de petites choses. Ceux qui ne trouvaient point de pensées neuves cherchèrent des expressions heureuses. Â dé&ut de vastes conceptions , il fallut perfectionner les détails. On mit de Tesprit dans le style : les écrivains du second ordre en firent leur princi* pal ornement ; et les grands écrivains n'en dédaignèrent pas l'usage. Champfort ne briUe que par l'esprit qu'il montre dans son style ; Montesquieu en laisse beaucoup apercevoir dans le sien.

Mais ce mérite qui, bien éloigné d'être le premier de tous , exige du moins beaucoup d'art et d'étude , il est assez extraordinaire de le trouver au plus haut degré dans Montaigne , placé à une époque presque barbare , et maniant une langue dépourvue de grÀce et de souplesse.

Conunent cet écrivain si naturel et si négligé connattil déjà tout le jeu des paroles , ces nuances fines et subtiles , ces rapprochements délicats , ces oppositions piquantes , ces artifices de l'art d'écrire , et , pour ainsi dire , ces ruses de style , auxquelles on a recours lorsque le siècle de l'invention est passé? £n les employant quelquefois avec la délicatesse de Fontenelle , ou la malice de Ôudos, il ne perd jamais la naïveté qui forme le trait le

plus marqué de son caractère et de son talent ; et , par un mélange difficile à concevoir, mais très-réel , on trouve souvent en lui la simplicité de Tantique bonne foi et la finesse de l'esprit moderne. Pour expliquer ce problème d'un auteur qui réunit dans sa manière d'écrire celles de plusieurs siècles , il suffît de se souvenir qu'il avait devant les yeux les divers âges de la littérature latine, et les étudiait indifféremment : il a dû nous deviner plus d'une fois, en imitant Pline le jeune. Des phrases vives et coupées, des bons mots, des traits, des épigrammes, convenaient d'ailleurs très-bien dans un style décousu y qui , comme le dit l'auteur lui-même , ne va qtie par sauts et par gambades. Le désordre est souvent pénible : il faut du moins qu'il ait quelque chose d'amusant. Montaigne abuse beaucoup de son lecteur. Ces chapitres qui parlent de tout , excepté de ce que promettait le titre , ces digressions qui s'embarrassent l'une dans l'autre , ces longues parenthèses qui donnent le temps d'oublier l'idée principale , ces exemples qui viennent à la suite des raisonnements et ne s'y rapportent pas, ces idées qui n'ont d'autre liaison que le voisinage des mots , enfin. cette manie continuelle de dérouter l'attention du lecteur, pourrait fatiguer ; et l'on serait quelquefois tenté de ne plus suivre un écrivain qui ne veut jamais avoir de marche assurée ; un trait inattendu nous ramène , un mot plaisant nous pique, nous réveille. Le sujet nous a souvent échappé; mais nous retrouvons toujours l'auteur , et c'est lui que nous aimons.

Je n'ignore pas que c'est un grand ridicule de vouloir attribuer tous les genres de mérite à l'homme dont on fait l'éloge ; et je ne m'arrêterais pas sur l'éloquence de Montaigne , dont la réputation peut se passer d'un nouveau titre , si j'avais été moins frappé de quelques morceaux des Essais, où ce grand talent de l'éloquence

ÉLOGE DS MONTAIGNE. tS

semble se trahir, à Tinsu de Tauteur, par Taudace et la vivacité des mouvements.

Et comment , en effet , la discussion d'une vérité morale intéressante pour Thumanité , le besoin de combattre une erreur honteuse , un préjugé funeste , ne pourraient-ils échauffer Tâme de Técrivain , Tagrandir, lui communiquer cette force persuasive qui commande aux esprits , et du philosophe éclairé faire un orateur éloquent ? Le zèle de la vertu ne seraitr-il pas aussi puissant que. les passions? C'est ainsi que Montaigne me paraît s'élever au-:dessus de lui-même, lorsqu'il nous exhorte à fortifier notre âme contre la crainte de la mort. Son style devient noble , grave , austère : à l'imitation de Lucrèce , il fait paraître la Nature adressant la parole à l'homme ; mais le langage qu'il met dans sa bouche n'appartient qu'à lui. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y êtes entré; le même passage que vous avez fait de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites4e de la vie à la mort. Votre mort est une des pièces de V ordre de V univers, une pièce de la vie du monde. Cette élévation se soutient dans tout le discours de la Nature. Il s'y mêle quelques-unes de ces pensées profondes qui forcent l'âme à se replier sur elle-même. Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé.

Une pareille éloquence semble appartenir à cette philosophie austère qui ne ménage point l'homme , et le poursuit sans cesse avec l'image de la dure vérité. Ce ton ne peut être habituel chez Montaigne. Il devait porter son caractère dans ses écrits ; et ce caractère , qu'il a pris tant de plaisir à nous dépeindre , se compose de faiblesse pour lui-même et d'indulgence pour les autres. Il nous excuse trop aisément, pour nous reprocher avec amertume nos fautes et nos erreurs ; et il s'aime trop lui-

36 DI6G0UB8 £T MÉLANGBS.

même, pour s'irriter coiUre les siemies. Il s'aime trop lui-même I je n'ai pas craint de Mre cet aveu : on ne peut en abuser. L'ami de la Boëtie ne sera jamais exposé à l'accusation d'égoïsme. Non ; l'égoïsme , ce sentiment stérile , cette passion avilissante , n'a jamais trouvé place là où régnait la pure amitié. Il n'est pas épuisé par l'habitude de s'aimer seul, ce cœur qui conserve une si grande force d'aimer, et l'épanché avec une intarissable abondance sur l'ami qu'il s'est choisi. la Boëtie I que votre nom toujours répété serve à la gloire de votre anoi ; que toujours on pense avec délices à cette union de deux âmes vertueuses qui , s'étant une fois rencontrées , se mêlent , se confondent pour toujours I Mais la mort vient briser des liens si forts et si doux : le plus à plaindre des deux , celui qui survit , demeure frappé d'une incurable blessure ; il ne fait plus que traîner languissant : il n'a plus de goût aux plaisirs. Ils me redoublent, dit-il, le regret de sa perte. Nom étions à moitié de tout : il me semble que je lui dérobe sa part. Deuil sacré de l'amitié , sainte et inviolable fidélité, qui n'a plus pour objet qu'un souvenir I Quelle est l'ftme détachée d'elle-même qui se platt à prolonger son affliction pour honorer la mémoire de l'ami qu'elle a perdu? C'est celle de Montaigne ; c'est Montaigne qui se fait une religion de sa douleur, et craint d'être troublé dans ses regrets par un bonheur où son ami ne peut plus être. On aime à rencontrer dans l'éloge d'un homme supérieur ces marques d'un caractère sensible et tendre. Elles nous donnent le droit de chérir celui que nous admirons ; mais que dis-je ? ces deux sentiments, l'admiration et l'amour, se confondent tellement au nom de Montaigne , que l'un disparait presque dans l'autre. Son idée ne réveille pas en nos âmes ce respect mêlé d'enthousiasme que nous inspirent les génies illustres qui ont fait la gloire des lettres. La distance

ÉLOGfi DE MONTÀIGlfS. 97

nous paratt moins grande entre nous et lui. Nom sentons qu'il y a dans ses principes , dans sa conduite , quelque chose qui le rapproche de nous. Nous l'aimons comme un ami plein de candeur et de simplicité que nous serions tentés de croire notre égal, si la supériorité de sa raison et la vivacité de son esprit ne se décelaient k chaque instant par des traits ingénieux et soudains , que toute sa bonhomie ne peut cacher à nos yeux.

Sa vie nous offre peu d'événements ; elle ne fut point agitée : c'est le développement paisible d'un caractère aussi noble que droit. La tendresse filiale , l'amitié , occupèrent ses plus belles années. Il voyagea , n'étant déjà plus jeune , et n'ayant plus besoin d'expérience ; mais son âme , nourrie si longtemps des souvenirs du génie antique, retrouva de l'enthousiasme à la vue des ruines de Rome. Malgré son éloignement pour les honneurs et les emplois, élu par le suffrage volontaire de ses concitoyens , il avait rempli deux fois les fonctions de premier magistrat dans la ville de Bordeaux. Il croît que son administration n'était pas assez sévère : je le crois aussi. Sans doute il était plus fait pour étudier les hommes que pour les gouverner. C'était l'objet où se portait naturellement son esprit. Il s'en occupa toujours dans le calme de la solitude et dans les loisirs de la vie privée. Les fureurs de la guerre civile troublèrent quelquefois son repos; et sa modération , comme, il arrive toujours, ne put lui servir de sauvegarde. Cependant ces orages mêmes ne détruisirent pas son bonheur.

C'est ainsi qu'il coula ses jours dans le sein des occupations qu'il aimait, libre et tranquille, élevé par sa raison au-dessus de tous les chagrins qui ne venaient point du cœur, attendant la mort, saiis la craindre , et voulant qu'elle le trouvât ocet^é à béeher son jardin, et noncha- Imt d'elle.

Les Essais, ce monument impérissable de la plus saine raison et du plus heureux génie, ne furent pour Montaigne qu'un amusement facile, un jeu de son esprit et de sa plume. Heureux Técrivain qui, rassemblant ses idées comme au hasard, et s'eritretenant avec luimême, sans songer à la postérité, se fait cependant écouter d'elle ! On lira toujours avec plaisir ce qu'il a produit sans effort. Toutes les inspirations de sa pensée, fixées ,à jamais par le style, passeront aux siècles à venir. Quel fut son secret? il s'est mis tout entier dans ses ouvrages. Il jouira donc mieux que personne de cette immortalité que donnent les lettres , puisqu'en lui seul l'homme ne sera jamais séparé de l'écrivain, et que son caractère ne sera pas moins immortel que son talent.

Montaigne, te croyais-tu destiné à tant de gloire, et n'en serais-tu pas étonné? Tu ne parlais que de toi, tu ne voulais peindre que toi ; cependant tu fus notre historien. Tu retraças, non les formes incertaines et passagères de la société, mais l'homme tel qu'il est toujours et partout. Tes peintures ne sont pas vieillies après trois siècles ; et ces copies, si fidèles et si vives, toujours en présence de l'original qui n'a pas changé, conservant toute leur vérité, n'ont rien perdu de leur éclat, et paraissent même embellies par l'épreuve du temps. Ta naïve indulgence, ta franchise et ta bonhomie ont cessé depuis longtemps d'être en usage :,elles ne cesseront jamais de plaire; et tout le rafiinement d'un siècle civilisé ne servira qu'à les rendre plus curieuses et plus piquantes. Tes remarques sur le cœur humain pénètrent trop avant pour devenir jamais inutiles. Malgré tant de nouvelles recherches et de nouveaux écrits, elles seront toujours aussi neuves que profondes. Pardonne-moi d'avoir essayé l'analyse de ton génie, sans autre titre que d'aimer tes ouvrages. Àh I la jeunesse n'est pas faite pour apprécier dignement

SLOGE DE MONTAIGNE. 29

les leçons de Texpérience, et n*a pas le droit de parler du cœur humain qu'elle ne connaît pas. J'ai senti cet obstacle : plus d'une fois j'ai voulu briser ma plume, me défiant de mes idées, et craignant de ne pas assez entendre les choses que je prétendais louer. La supériorité de ta raison m'effrayait, 6 Montaigne ! Je désespérais de pouvoir atteindre si haut. Ta simplicité, ton aimable naturel m'ont rendu la confiance et le courage : j'ai pensé que toi-même, si tu pouvais supporter un panégyrique, tu ne te plaindrais pas d'y trouver plus de bonne foi que d'éloquence, plus de candeur que de talent.

30 DISCOURS BT MÉLANGBS.

• ^ • H88g888gg 8^888888888 8888888888 8 8

SCB LiES AVANTAGES ST LES INCONVÉNIENTS

DE lA CRITIQUE '.

Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût, sans préjugés et sans envie.

Voltaire.

L*éloge d*un orateur ou d'un poète, Fétude attrayante de ses ouvrages, Tenthousiasme facile qu'inspire son génie, le sentiment continuel d'une admiration toujours profitable à celui qui l'éprouve, voilà sans doute pour les jeunes élèves de l'art d'écrire une tâche plus heureuse, que ne paraît l'être l'examen d'un droit littéraire, peu connu, mal respecté, dont les abus fréquents amusent l'indifférence, et n'irritent que ceux qu'ils menacent. Il est si doux de célébrer une gloire qu'on admire et qu'on aime! Il est si pénible de parler souvent d'injustice et d'envie ! Cependant ces idées plus tristes sont à jamais inséparables des souvenirs brillants de gloire et de génie,

* Ce discours a remporté le prix d'éloquence, décerné par l'InsUtut, classe de la Langue et de la Littérature françaises (séance du 21 décembre 1814).

DISCOURS SUR LA CRniODB* 31

que nous aimons à retracer. L'envie occupe toujours une place dans l'histoire des écrivains célèbres ; et l'on ne peut admirer leurs chefs-d'œuvre, sans se souvenir de leurs détracteurs. Mais une censure impartiale triomphe des critiques passionnées : elle distingue et place les hommes ; elle détruit l'imposture des réputations ; elle épargne au talent supérieur ces concurrences inégales et ces rivalités factices auxquelles on voudrait toujours le rabaisser ; elle répand, elle autorise les leçons du goût ; elle prépare des instructions aux successeurs des grands modèles. Ainsi, la critique, dans ses abus ou dans ses avantages, touche de si près à la littérature, qu'elle se confond avec elle ; et, lorsqu'on essaie d'en fixer le caractère , d'en rappeler les devoirs , au milieu de cette enceinte , où retentit tant de fois l'éloge des grands écrivains, ne semble-t-il pas que, par une succession naturelle, on discute la cause conmiune des lettres, après avoir célébré les talents divers dont elles ont reçu leur plus belle gloire ? Dans ce difficile examen, la bienséance et l'éloignement de toute passion m'interdisent cette amère vivacité qui donne des ennemis et des lecteurs ; mais, si je suis modéré jusqu'à la froideur, peut-^tre j'en aurai plus souvent raison ; et c'est un avantage qu'il ne faut pas trop négliger.

Si Ton remontait à l'origine de la critique, peut-être s'étonnerait-on que quelques hommes se substituent d'eux-mêmes au public, décident à sa place et en son nom, et raisonnent avec autorité sur les impressions que doit éprouver l'esprit d'autrui ; mais, comme cette usurpation est ancienne, supposons qu'elle est devenue légitime. Souvent la critique attaque l'homme de talent et vante les mauvais écrivains ; souvent, par ses censures ou par ses éloges, elle trompe le goût public qu'elle devrait avertir ; mais une vérité consolante qu'il faut rappeler

avant tout, c'est la puissance d'un bon livre, puissance à laquelle on ne peut comparer qu'une seule chose, l'incurable faiblesse d'un mauvais livre ; puisqu'il est également impossible ou d'anéantir l'un, ou de faire durer l'autre.

Le nom de critique est un terme d'une vaste étendue, qui renferme des idées très-éloignées l'une de l'autre. Aristote et Zoïle, Fénelon et Scudéry , Voltaire et Desfontaines sont des critiques. Il est naturel, en effet, que la médiocrité envieuse ait cherché de tout temps à médire des talents et des arts ; et que le génie impartial ait senti le besoin de les juger. Ainsi, le plus hardi penseur de l'antiquité, le plus ancien peintre de la nature, Aristote,. traça les principes de l'éloquence, censura les fautes des poètes, et marqua les limites de la raison et du goût, comme il avait fixé les principes et les lois des sociétés. Le consul romain qui ne connaissait, après la gloire du patriotisme, que celle de 1 éloquence et des lettres, écrivit sur les secrets de cet art dont il était le modèle \ instruisit ses contemporains, et jugea ses rivaux qu'il avait effacés *.

Ces hommes élèvent la critique au niveau de leurs pensées ; ils font disparaître toutes les différences qui séparent l'art de juger du talent de produire, ou plutôt, par la force involontaire de leur génie, ils portent une espèce de création dans l'examen des beaux-arts; ils ont l'air d'inventer ce qu'ils observent. Quintilien s'est approché de ces grands maîtres. A leur exemple il éclaire par la philosophie les principes de l'art oratoire : son goût le fait juge des écrivains supérieurs, son style le fait leur rival. Quintilien et Longin semblent animés de cette ému-

» Orator.-— De oratore.

' De Claris oratoribus.

lation ; leurs éloges sont des luttes contre ceux qu'ils admirent ; et leur propre éloquence un hommage de plus pour les grands hommes, qu'ils ne peuvent célébrer gu'en les. égalant. Nous ne devons pas perdre de vue cette grande et noble critique ; mais elle n'est pas l'objet véritable de ce discours. Il s'agit surtout d'apprécier cette critique inférieure et détaillée qui mêle quelques avantages à beaucoup d'abus , telle enfin que la justice ou la malignité contemporaine l'exerça toujours sur les productions du talent littéraire.

L'imprimerie, cett^ heureuse découverte des siècles modernes, qui rendit la pensée populaire, et multiplia l'instruction et la sottise, rendit aussi la critique plus indispensable et plus fréquente. D'abord, il devint si aisé de répandre un libelle, que les hommes mécontents et jaloux ne se refusaient plus le plaisir de le composer. Après un siècle écoulé, dans l'accroissement prodigieux des livres nouveaux, on eut besoin de choisir ,' et d'équitables censures pouvaient éclairer sur le choix : malheureusement les bons ouvrages étaient presque toujours les seuls contre lesquels la critique voulait prémunir les lecteurs* Pendant vingt années on écrivit en Italie, pour démontrer que la Jérusalem était un mauvais poème. Le Tasse vivait. Depuis, la critique n'a plus travaillé que pour le mettre avant ou après l'Arioste. En Espagne les critiques contemporains ont méprisé Cervantes ; les critiques modernes l'ont placé tout près de Virgile et d'Homère.

En général, la critique a deux caractères bien différents, selon qu'elle s'exerce sur les vivants ou sur les morts. Son adresse et son triomphe consistent à savoir blâmer les uns, à savoir louer les autres, à contester les réputations contemporaines , à légitimer les anciennes renommées. Ici le plus spirituellement injuste est aussi le

plus habile ; là au contraire le plus adroit panégyrî! semble toujours le meilleur critique ; Tuu désire d^ feutes, Tautre des beautés ; et quelquefois chacun êon côté suppose et voit ce qu'il désire. Le public a] prouve également ces deux méthodes. En effet, c'est double avantage de se voir autorisé dans ses vieilles a( mirations, et dispensé d'en adopter de nouvelles. Le crifice une fois fait, le consentement une fois donné, y tient par amour-propre ; et par amour-propre aussi, n'aime pas à recommencer en faveur d'un autre. Je bien que cette répugnance n'est que trop justifiée ; c'e^ même un hommage que l'on doit au talent, de ne pas' croîte facilement, et de se défier des premières promeî ses ; mais à la défiance doit succéder la justice. Quelqu( fois, il est vrai, cette justice est hors de la portée des ci tiques. Il est une supposition qui ne peut se présent! que dans les commencements d'une grande époque littéraire, celle d'un ouvrage où le génie de l'auteur va plus loin que les lumières de la critique, où il a plus fait qu'elle ne peut juger. En effet la critique éclairée ne saurait exister que longtemps après les bons ouvrages , qui l'im struisent et la forment elle-même. A l'époque où le premier chef-d'œuvre paraît, elle n'est pas encore préparée; ses erreurs viennent de l'ignorance autant que de la passion ; mais lorsque les grands écrivains, une fois établis par la force du temps et de la vérité, ont instruit la critique, alors elle puise dans l'étude et l'admiration de ces premiers modèles un art plus réfléchi d'apprécier leurs successeurs. De là cette longue opposition à la renommée de Voltaire ; les rigoureuses censures qui accueillirent tousses ouvrages, et cet éternel procès de sa réputation, qui, jugé depuis longtemps, n'est pas encore fini.

Les sentiments de l'Académie sur lé Cid sont le modèle naissant de la saine critique. Il est surtout honorabk

DISCOURS SUR LA CRITIQUl/ 35

Eue des gens de lettres défendent l'écrivain qui les doit Sacer, contre le ministre tout-puissant qui les favorise, ependant cet examen trop vanté ne fait-il pas soupçoner qu'à cette époque le goût de l'Académie était encore lus imparfait que le génie de Corneille? Cette critique t impartiale et sincère ; mais Corneille avait besoin de former son siècle, avant d'y trouver des juges. Le siède de Louis XIY vit éclore beaucoup de libelles. Il y avait fiant de grands hommes I Boileau parut, et sans long xamen, avec de bonnes plaisanteries et de bons vers, il écrédita les mauvais écrivains, qui presque tous se vénèrent en se faisant mauvais critiques. Boileau fut le ré- ''formateur de son siècle ; il appuya sa doctrine de ses exemples; voilà ce qui fit sa puissance. Son style était I encore plus redoutable que ses épigrammes. Il écrasait I doublement les poètes médiocres : il n'avait pas besoin |de compter leurs fautes; il écrivait ses vers. Cependant • cette critique impartiale et raisonnée, qui détaille les dé-» fauts et rend justice aux beautés, n'était pas encore née. Bayle l'exerça sur l'érudition bien plus que sur le goÛt| sans amertume et sans passion, avec un esprit supérieur ! et modéré. Du reste, les hommes de génie n'avaient que I le temps d'imaginer et de produire ; et les talents secoU'-* daires, dans le premier étonnement où les jetaient tant de créations nouvelles, savaient à peine les admirer, quand ils ne les enviaient pas. C'est depuis le siècle de Louis ÎIY que la critique a dû naître, pour ainsi dire, du développement de toutes le^ autres facultés littéraires ; comme nous voyons , dans l'étude de la nature , les progrès des diflérentes sciences en produire quelquefois une nouvelle , qui doit son existence à la perfection des i autres.

Lorsque la critique est devenue nécessairement un genre de littérature, souvent ceux qui l'exerçaient n'ont

pas respecté dans les autres un titre qu'ils portaient euxipêmes. Ils semblaient oublier que la justice et la vérité sont la loi commune de tout écrivain , et que celui qui écrit sur les livres des autres , au lieu d'en faire luimême , n'est pas un ennemi naturel des gens de lettres , | mais un homme de lettres moins entreprenant ou plus ' modeste. Cette injuste amertume , cette inimitié sans motif est la cause des plus grands abus de la censure littéraire. Que le critique conunence par aimer d'un amour sincère l'étude des beaux-arts ; que son âme en ressente avec délices les nobles impressions ; qu'il entre dans l'empire des lettres, non pas comme un proscrit qui veut venger sa honte, mais comme un rival légitime qui mesure sur son talent l'objet de son ambition , et qui veut obtenir une gloire , en jugeant bien ceHe des autres : alors il sera juste ; et sa justice accroîtra ses lumières. Il sera le vengeur et le panégyriste des écrivains distingués. Il sentira vivement leurs fautes; il en souffrira. Mais, tandis qu'il les blâme avec une austère franchise , son estime éclate dans ses reproches, toujours adoucis parce respect que le talent inspire à tous ceux qui sont dignes d'en avoir. 11 se croira chargé des intérêts de tout bon ouvrage qui paraît sans la recommandation d'un nom déjà célèbre ; à travers les fautes , il suivra curieusement la trace du talent ; et , lorsque le talent n'est encore qu'à demi développé , il louera l'espérance. Quelquefois l'enthousiasme même des lettres peut lui inspirer une sorte d'impatience et de dépit à la lecture d'un ennuyeux et ridicule ouvrage ; mais l'habitude corrigera bientôt l'amertume de son zèle ; il s'apercevra qu'il est inutile d'épuiser tous les traits du sarcasme et de l'insulte contre un pauvre auteur, dont les exemples n'ont pas le droit d'être dangereux.

Un sage l'a dit ; // faut avoir de Vame pour avoir du

goût *. Ainsi , l'impartialité , l'amour des lettres pour elles-mêmes , le désir des succès d'autrui , ce mélange de principes équitables et de sentiments nobles doublera le mérite du critique , et rendra son goût plus lumineux et plus pur. A force d'abuser de sa conscience , on parvient à se fausser l'esprit. Une erreur souvent répétée pénètre .insensiblement dans la pensée de son auteur, à la suite de tous les vains sophismes dont il la fortifiait sans la croire lui-même. C'est la punition d'un critique de mauvaise foi ; il finit par perdre le bon sens. Cette instabilité d'une opinion sans pudeur ne sait plus où s'arrêter, ïout est variable et faible, quand il n'y a pas d'appui dans le cœnr. Tel un juge corrompu se livrant à une indifférence universelle , pour se donner plus de liberté , laisserait à dessein chaque jour s'émoUsser en lui l'intelligence du bien et du mal , et jetterait au hasard ses décisions tantôt capricieuses , et tantôt mercenaires. Non , tout ce qu'il y a de pur, de noble et d'élevé dans le plus sublime des beaux-arts, n'est pas fait pour être senti par une âme rampante et avilie; elle n'entend pas ce langage; elle trouve dans sa propre bassesse une incrédulité toute prête contre les sentiments généreux. Les lumières de la science et de l'esprit ne peuvent la conduire jusque-là. Son goût est imparfait ; il lui manque le sens moral ; et , si le goût n'est que la sensation vive et réfléchie de la beauté, le pouvoir de saisir, dans les objets et dans les passions , les nuances les plus délicates de la vérité et de la convenance ; s'il doit juger de tous les rapports du cœur humain ; si , comme le génie même , il doit avoir ses illusions , ses enthousiasmes , ses théories d'un sublime idéal , combien ce sens moral ne devient-il pas pour lui un guidé infaillible et nécessaire! Formé à

' Vauvenargues.

38 DISCOURS ET MÉLANaSS.

Técole antique , le goût si pur de Féneion s'embellissait encore de la pureté de son âme. Je sais qu'il est un goût acquis par l'étude , la lecture et la comparaison ; et je ne prétends pas en nier l'empire ni le mérite. C'est ce jugement pur et fm , composé de connaissances et de réflexions , que possédera d'abord le critique ; il a pour fondement l'étude des anciens , qui sont le& maîtres éternels de l'art d'écrire , non pas comme anciens , mais comme grands hommes. Cette étude doit être soutenue et tempérée par la méditation attentive de iios écrivains , et par l'examen des ressemblances de génie , et des différences de situation, de mœurs, de lumières, qui les rapprochent ou les éloignent de l'antiquité. Voilà le goût classique ; qu'il soit ^age sans être timide , exact sans être borné ; qu'il passe à travers les écoles moins pures de quelques nations étrangères, pour se familiariser avec de nouvelles idées , se fortifier dans ses opinions, ou se guérir de ses scrupules; qu'il essaie, pour ainsi dire , ses principes sur une grande variété d'objets : il en connaîtra mieux la justesse ; et , corrigé d'une sorte de pusillanimité sauvage , il ne s effarouchera pas de ce qui parsdt nouveau , étrange , inusité ; il en approchera , et saura quelquefois l'admirer. Qui connaît la mesure et la borne des hardiesses du talent? Il est des innovations malheureuses, qui ne sont que le désespoir de l'impuissance ; il en est qui , dans leur smgularité même, portent im caractère de grandeur. Confrontez-les avec le sentiment intime du goût. Le goût n'exige pas une foi intolérante. Vous éprouverez qu'il adopte de lui-même, dans les combinaisons les plus nouvelles , tout ce qui est fort et vrai , et ne rejette que le faux , qui presque toujouris est la ressource et le déguisement de la faiblesse. Quelques productions irrégulières et informes ont enlevé les suffrages ; elles ne plaisent point par la violation des

principes, mais en dépit de cette violation; et c'est au contraire le triomphe de la nature et du goût , que quelques beautés conformes à cet invariable modèle , répandues dans un ouvrage bizarrement mélangé , suffisent à sxm succès , et soient plus fortes que Talliage qui les altère. Le critique éclairé fera cette distinction ; il s'empressera d'accorder au talent qui s'égare des louanges instructives. Pourquoi montrerait-il une injuste rigueur? C'est au mauvais goût qu'il appartient d'être partial et passionné ; le bon goût n'est pas une opinion , une secte ; c'est le raffinement de la raison cultivée , la perfection du sens naturel. Le bon goût sentira vivement les beautés naïves et sublimes dont Shakspeare étincelle : il n'est pas exclusif. Il est comme la vraie grandeur, qui, sûre d'ellemême , s'abandonne sans se compromettre.

Je sais que cette pureté , et en même temps cette indépendance de goût supposent une supériorité de connaissances et de lumières qui ne peut exister sans un talent distingué. Mais je crois aussi que la perfection du goût , dans l'absence du talent , serait une contradiction et une chimère. Tous les arts sont jugés par de prétendus connaisseurs qui ne peuvent les pratiquer. Il en est ainsi souvent de l'art d'écrire; et nulle part l'abus n'est plus ridicule et plus nuisible. Pour être un excellent critique, il faudrait pouvoir être un bon auteur. Dans un esprit fiEiible et impuissant , le bon goût se rapetisse , se rétrécit, devient craintif et superstitieux , et se proportionne à la mesure de l'homme médiocre qui s'en sert aussi timidement pour juger que pour écrire. Le talent seul peut agrandir l'horizon du goût , lui faire prévoir confusément de nouveaux points de vue, et le disposer d'avance à juger des beautés qui n'existent pas encore. Gomme le sentiment de nos propres forces influe toujours sur nos opinions , le critiqué sans chaleur^ et sans imagination

40 y DISCOURS ET MÉLAN6KS.

sentira faiblement des qualités qui lui sont trop étrangères. N'ayant que du goût, il n'en aura point assez. C'est ainsi qu'en général les écrivains sages et froids, qui, dans leur marche compassée, affectent le goût, en manquent souvent ; ils évitent les écarts et les fautes ; mais , incapables d'un vrai sublime ou d'une noble simplicité, ils ont recours à des agréments froids et recherchés , qui ne valent pas mieux que des fautes , et sont plus contagieux, parce qu'ils sont moins choquants.

N*étes-vous pas , me dira-t-on , trop libéral envers le critique? avec l'amour passionné des lettres, qui selon vous renferme plusieurs vertus, vous lui accordez encore la science , le goût, le talent; c'est-à-dire , je les lui demande. Je veux reporter sur les critiques la sévérité qu'ils exercent , et reculer si fort pour eux le point de perfection , que , par frayeur, ils deviennent plus modestes, et qu'ils respectent aussi la difficulté de leur art. Cicéron se plaignait de ne trouver nulle part le parfait orateur; peut-êlre ne trouverait-on pas davantage le parfait critique , même en cherchant parmi les écrivains célèbres. Le sage et élégant Àddison fit servir la critique à son plus noble usage , à la gloire du génie ; mais il ne présente aucune vue originale dans l'examen du plus extraordinaire de tous les poèmes ; il juge Milton par Aristote : et le défaut d'invention se fait sentir jusque dans sa manière d'admirer des idées neuves. L'ingénieux la Motte avait le véritable langage , et, pour ainsi dire , les grâces de la critique. Sa censure est aussi polie que sa diction est élégante; il ne lui manquait que d'avoir raison. Mais il se trompa d'abord en attaquant les anciens , et plus encore en défendant ses vers. Personne n'a porté plus loin que Voltaire la netteté du style , mesure ordinaire de la justesse des idées. Personne ne fut favorisé d'un instinct plus délicat, et ne naquit avec plus de

DISCOITRS SUR LA CRITIQUE a 41

goût. Sa raison était mûre dès la jeunesse ; et son imagination fut toujours vive. Il avait sur la littérature d'autant plus de lumières et d'idées qu'il ne s'en était pas uniquement occupé , et qu'il pouvait y rapporter la variété de ses réflexions et de ses études. Mais son caractère ardent et mobile ne lui permit pas de garder l'invariable impartialité du critique. Quelquefois, en censurant de prétendus rivaux, il parsdt trop se souvenir d'une insultante comparaison ; et sa sévérité est une vengeance. Au reste , il est difficile peutrétre de lui reprocher les injustices qu'il laisse échapper, en songeant à celles qui tourmentèrent sa vie. Il suffit d'un succès pour se faire plusieurs ennemis : l'homme qui , dans la confiance de ses talents, aspire à l'universalité des succès, ne semble-t-il pas appeler sur lui toutes les haines de l'innombrable médiocrité, que partout il écrase , sans la voir? Voltaire a soutenu cette lutte par l'ascendant du génie qui l'avait fait naître. Ses détracteurs n'ont obtenu qu'une sorte d'immortalité grotesque , qu'il leur a libéralement distribuée dans ses ouvrages. C'est qu'aucun d'eux n'était digne de le juger. Cette tâche pouvait honorer un véritable critique ; mais il aurait fallu commencer par des concessions trop pénibles. D fallait d'abord proclamer Voltaire le conservateur du goût , le représentant de la poésie française , le créateur d'une prose originale , trois titres qu'un autre homme n'a point réunis. Après ce début, la critique devenait instructive et légitime. A cet écrivain d'un goût si pur, si ami du simple et du vrai , malgré tant d'esprit, on pouvait reprocher une censure quelquefois irréfléchie et injuste de l'antiquité classique , et même de cette autre antiquité qui commence avec le siècle de Louis XIV. Voltaire , grand ppëte par le style et la passion , poète de génie , passant avec un égal bonheur des grâces de la poésie légère à l'énergie de la verve théâ-

4t DISCOURS BT MAlaNGBS.

traie , p'avait pas porté dans sa riche élégimce assez de précision et d'audace. Enfin , cette prose neuve et sans imitateurs , incomparable dans tous les genres où la familiarité est une grâce , quelquefois éloquente en sortant du badinage , dérogeait trop souvent à la dignité de la morale etdeThistoire. Une critique si modérée aurait au* jourd'hui des lecteurs ; mais la justice ne produit point de scandale : et, pour beaucoup de gens , le scandale est un succès. Fréron Fobtint ; abondamment pourvu d'idées communes, écrivant facilement d'un style médiocre, il imprima deux cents volumes de critique , dont le but principal est Voltaire. Beaucoup d'écrivains aujourd'hui célèbres y sont injuriés par diversion. Ce n'est pas que ce recueil ne renferme un nombre prodigieux d'éloges ; il y parait successivement une foule de grands hommes dont personne ne connaît les ouvrages. Mais il semble qu'une pareille indulgence, loin d'être une compensation de tant d'injustices, est un double affront fait au talent, et par la rigueur absurde des critiques, et par la ridicule prostitution des louanges.

Voltaire rencontra d'autres adversaires. Le besoin de leur répondre a grossi la collection de ses œuvres ; on peut leur pardonner ; c'est un des services que la critique injuste rend au public. Le gazetier ecclésiastique n'a pas arrêté le succès de l* Esprit des Lois; mais il nous a valu le dernier chef-d'œuvre de Montesquieu, son Apologie, modèle dont Voltaire aurait, dû quelquefois imiter la raillerie bienséante et l'amertume sagement tempérée. Je m'arrête ici de peur d'être injuste : je n'ai désigné que des abus nombreux; ne s'y mêle-t-il aucun avantage? Je l'avoue, un homme passionné peut dire la vérité; un plat écrivain peut dénoncer son semblable. Enfin, la critiqu^ même la plus chagrine est obligée de choisir un objet d'admiration, ne fûtK^e que par malignité ; et quel-

quefois elle "place bien sa préférence, pour se couvrir d'un acte de justice. Quel est le détracteur qui, dans l'exar gératîon de ses reproches, ne révèle pas quelque défaut véritable? S*il faut parler des avantages, lorsqu'ils disparaissent sous de nombreux abus, proclamons Tutilité de la critique. Mais avouons cependant que dans les belles époques de notre littérature, elle n'exerça aucune grande et salutaire influence ; quand elle était sage, elle n'était pas piquante; le public le veut ainsi. En général, on n'aime pas à lire une dissertation sur le mérite d'autrui. Les hommes ont quelque peine à croire qu'un homme de leur siècle, un homme fait comme eux, qu'ils voient, qu'ils entendent, ait un talent supérieur ; ils s'ennuieraient à la preuve d'une si fade vérité. On souffre avec plus de patience de voir des prétentions humiliées, des talents contestés, des hommes d'esprit tournés en ridicule, si jamais ils peuvent l'être. Cependant, je voudrais qu'on essayât une critique absolument impartiale, sans complaisance et sans rigueur. A tout prendre, comme cette critique impartiale serait encore assez méchante, peutêtre réussirait-elle : c'est une expérience à faire.

Il est un préjugé, c'est que la critique même la plus injuste ne nuit point aux lettres. Qu'importe, dira-t-on, les petites blessures de l'amour-propre humilié : si l'auteur a du talent, la persécution doit l'animer ; nos plus grands écrivains ont subi cette épreuve ; ils en ont profité. Boileau le disait à Racine. Oui, sans doute, et c'était une noble et ingénieuse consolation à présenter au grand homme découragé, que l'espérance de voir son génie s'accroître par les tourments de sa vie. Mais pourquoi fallait-il alors consoler Racine? Les hommes n'ont-ils rien de mieux que le blâme et l'envie pour animer les progrès du talent? Si quelquefois une âme fière et indignée remonte par l'effort même qui devait l'abaisser,

combien de fois le ressentiment pénible de l'injustice n'â-t-il pas jeté dans l'inaction et l'oubli des talents faits pour la gloire? Racine lui-même, las de combattre la haine et de peur de l'augmenter encore, n'a-t-il pas arrêté le cours de ses chefs-d'œuvre dans la force de l'imagination et de l'âge, exerçant ainsi, par le silence de son génie, la seule vengeance que le grand homme peut tirer de ses injustes contemporains ? L'inspiration des succès, voilà ce qui réellement anime le grand écrivain par le besoin toujours croissant de surpasser ses premiers efforts, d'atteindre toute la portée de son talent, que lui seul il connaît; enfin, de se justifier à soi-même sa gloire, sur laquelle il est peut-être plus difficile qii'un autre.

On peut le croire , sans faire tort à l'envie. Racine , quand il n'eût pas reçu d'elle de si pénibles encouragements, aurait trouvé dans les conseils de l'amitié, dans les anciens , dans lui-même , des forces et des beautés nouvelles. Mais pourquoi discuter ainsi? Peut-on, sans un regret amer, songer que ces hommes, qui feront éternellement l'honneur et les délices du monde civilisé, que ces aimables enchanteurs, qui, par la passion et l'harmonie, agitent si doucement les âmes, que ces véritables rois de la pensée humaine, qui savent l'éclairer en la charmant, et l'ennoblir en l'éclairant, furent malheureux par leur gloire et pour nos plaisirs ; qu'ils ont jeté des regards inquiets et douloureux sur les chefs-d'œuvre que nous adorons, qu'ils se sont repentis de leur génie, que peut-être ils en ont douté ; et qu'ébranlés par les cris de cabales ignorantes et envieuses, ils ont eux-mêmes trempé dans l'injustice de leurs censeurs, et sont morts en se défiant de cette postérité, qui ne manque jamais aux grands hommes? Vainement les accusera-t-on d'une sensibilité excessive : c'est une vérité vulgaire, que l'ai-

Uance de cette délicatesse trop irritable avec les mouvements et les illusions du génie. Un homme médiocre peut avoir un sot orgueil ; mais il est impossible qu'un homme doué de quelque talent n'ait pas l'âme fière, sensible, impatiente du mépris. L'étude des lettres même lui don* nerait ce caractère. Et vous, qui l'en blâmez, voyez tous les hommes, quel prix ils attachent au maintien de leurs prétentions, surtout quand elles occupent une grande place dans leur vie, et qu'elles leur coûtent de grands efforts. L'écrivain n'a qu'une prétention, qu'une espérance, qu'une passion, l'estime des autres hommes. Il la poursuit au prix de travaux pénibles, auxquels tous les esprits n'ont pas droit d'atteindre ; illa poursuit avec plus d'ardeur que de sagesse ; voilà sa force et son excuse : et cependant, lorsqu'il est troublé dans la possession de ce droit, et, si vous voulez, de cette erreur, on s'étonne de son indignation et de ses plaintes. Mais quels sont ces hommes si calmes et si patients sur les ii\jures d'autrui, qui tolèrent volontiers la persécution du talent? Quel est ce juge rigoureux, qui ne peut se défendre d'une invincible prévention contre les écrivains de son siècle, qui ne conçoit pas qu'on puisse exagérer la critique, et ne croit pas à l'injustice, parce qu'il ne croit pas au mérite? Ce sera quelque homme d'esprit, qui n'a pu s'élever jusqu'à la médiocrité du talent, et qui cache sa faiblesse et ses regrets sous le faste impitoyable de ses dédains. Ce sera quelque lecteur plus sévère qu'habile, qui se fait dénigrant par politique, et condamne d'abord, de peur d'être exposé à l'embarras déjuger; ce sera quelque esprit frivole et tranchant qui blâme au lieu de lire, et ménage à la fois son amour-propre et sa paresse ; enfin, ce sera quelque esprit systématique , qui, depuis une époque fixée, ne lit plus, ne veut plus lire, ne veut plus qu'on écrive, demeure convaincu que la littérature est

46 DISCOURS BT MÉLANGES.

anéantie sans retour, méprise le présent, tue Tavenir, imagine qu'il est impossible d'avoir encore du talent et du goût, et tire toutes ses preuves de lui*méme. Voilà les adversaires que Thomme de lettres rencontre même dans le monde ; voilà les fauteurs indiscrets de la critique injuste et passionnée. Mais, loin des échos de la sottise, le bon goût garde en réserve un petit nombre d'esprits éclairés qui se communiquent et s'entendent , jugent la critique', devinent les intérêts cachés, et ne croient pas plus à l'exagération des reproches qu'à la fureur des louanges.

Cependant, comme c'est la foule qui forme l'opinion du jour, et que c'est la critique qui forme l'opinion de la foule, on avait senti de tout temps l'influence que peuvent obtenir les feuilles publiques. Aussi cette société religieuse, si célèbre par son ambition souple et infatigable, non contente de s'introduire à la Chine, de dominer en Europe, de tenir entre ses mains la foi des peuples et la conscience des rois, pour compléter son singulier empire, avait cru nécessaire de régler le goût à peu près comme la morale ; et, parmi cette variété de talents qu'elle réunissait dans son sein, outre les prédicateurs et les géomètres, les savants et les hommes du monde, les casuistes et les intrigants,elle avait eu soin de se pourvoir de journalistes *. Mais la critique exercée par des honunes de parti ne produit pas une impression durable. Elle sert à l'humiliation du talent, au triomphe passager de la médiocrité ; elle ne change pas le goût public. Cette gloire n'a jamais appartenu qu'aux écrivains supérieurs, à Corneille, à Boileau, à BÏacine, à Molière, quelque temps à Fontenelle, longtemps à Voltaire. Je sais qu'il se présente dans l'histoire des arts une époque qui donne à

* Le Journal de Trévoux.

DISCOURS SUR Là CRITIQUE. 47

la critique plus d'importance et d'autorité, c'est l'époque où les talents s'éteignent et deviennent plus rares ; où le goût émoussé par la satiété s'égare, se corrompt : alors la portion impartiale du public ne peut-elle pas devenir aveugle ? n'a-t-elle pas besoin d'être éclairée ? On peut en conclure que la critique est une de ces professions qui prospèrent dans les temps malheureux.

Sous la dictature même de Voltaire le mauvais goût s'était fort répandu. Après l'avoir toléré, tout en le combattant par ses railleries et ses exemples, il avait fini par en être importuné, et par le craindre pour l'avenir. A mesure que cet homme qui avait mis tant d'opinions en mouvement, ouvert tant de routes, et jeté partout un esprit d'inquiétude et d'innovation, s'approdiait de son déclin, Vanarchie s'augmenta. La fureur d'écrire entassait d'in^pides et barbares productions : quelquefois elles surprirent de honteux succès.

Parmi quelques esprits éclairés et délicats qui semblaient temiiner la gloire de ce siècle mémorable, et qui ne sont pas tous perdus pour le nôtre, deux hommes^ par les circonstances et par le caractère de leurs études,, parurent plus particulièrement appelés au rôle d'arbitres . du goût et de juges littéraires : tous deux disciples de Voltaire s'étaient trompés en le suivant sur la scène tragique : ils manquaient de génie. Marmontel jouissait de l'honneur d'avoir fait quelques productions piquantes dans le genre qui lui coûta sans doute le moins d'efforts. Il avait beaucoup d'esprit, mais il en abusa d'abord pour se former des erreurs systématiques, auxquelles il renonçait avec peine. Son goût était plus réfléchi qu'iospire ; et l'on sait que, même pour juger, la méditation est moins sûre que le sentiment naturel. La Harpe , à la fois dénué de hardiesse et de profondeur, se distinguait par la pureté du goût, la sagesse du talent, et s'é^

tait heureusement élevé jusqu'à Téloquence tempérée. Dans la composition originale, il paraissait fixé sans retour au second rang, et ne montrait qu'une seule qualité de l'écrivain supérieur, cette noble élégance dont il anima l'éloge de Fénelon et les plaintes de Mélanie. Ces deux hommes de lettres avaient exercé la critique des journaux; et sans éviter l'exagération qui nous en parait inséparable, leurs feuilles étaient en général consacrées à l'éloge et souvent à Tapologie du vrai talent. Marmontel, voulant réunir et augmenter les fragments littéraires qu'il avait donnés à l'Encyclopédie, publia ses Éléments de littérature, et, quelques années après, la Harpe commença son Lycée, L'ouvrage de Marmontel, quoiqu'il renferme les noms et quelquefois la censure de plusieurs contemporains, appartient entièrement à cette haute critique qui n'est que la théorie raisonnée des beaux-arts. La forme de l'ouvrage ôte une grande difficulté et une grande beauté, la liaison, l'ordonnance. Il y a des paradoxes. L'auteur rencontre souvent des idées fausses, parce qu'il cherche trop les idées neuves ; mais il présente beaucoup d'instruction; et ses erreurs font penser. La Harpe était né pour la critique; son talent s'est augmenté dans l'exercice de sa faculté naturelle. Mais a-t-il embrassé le vaste plan qu'il s'était proposé? Jettet-il un coup d'oeil hardi sur l'essence des beaux-arts? A-t-il des vues fines et profondes? La connaissance de l'homme, des mœurs, de l'histoire, lui sert-elle à éclairer l'étude des lettres? Est-il autre chose qu'un élégant démonstrateur de vérités connues? Non ; et cependant il a été et sera longtemps fort utile. Il fallait à cette époque un esprit conservateur. La Harpe n'avait pas assez médité les anciens; mais il en parle avec une vérité d'enthousiasme qui se communique, avec une admiration persuasive. Sans avoir la raison supérieure , la

philosophie , la méthode de Quintilien , plaœ comme lui dans des jours de décadence, il a défendu les droits de la langue et du goût. Lorsqu'il reparut dans la tribune littéraire, à la fin des troubles politiques, ses idées justes, ses théories simples et vraies, son style pur, facile, abondant, devaient réussir et plaire, après la longue confusion du bon sens, comme de tout le reste. Presque toujours il commente les principes de Voltaire; et, s'il en émousse la vivacité piquante, il en conserve la justesse et la clarté. Souvent il me présente l'image de cette critique, à l'œil sévère et juste, que Voltaire plaçait à la porte du temple dont lui-même était le véritable dieu.

La Harpe poursuivait le mauvais goût avec une sorte de haine ; et, comme la passion inspire le talent , il trou* vait quelquefois dans sa colère une heureuse énergie; mais sa véritable gloire sera toujours d'avoir proclamé le génie de quelques-uns de nos grands hommes. Je ne sais en effet si dans les lettres, après l'honneur de produire des beautés originales, il est un titre plus noble que de les admirer avec éloquence , d'en expliquer les merveilles, d'en augmenter le sentiment, d'en perpétuer l'imitation. La Harpe, qui n'avait pas assez de force pour recevoir, pour saisir puissamment la première inspiration , s'anime et s'échauffe par le reflet des grandes beautés qu'elle a produites. Cette éloquence, que peutêtre il n'eût pas tirée de lui-même, il la trouve en admirant Britannicvs ou Zaïre, On regrette que cet écrivain , qui fut souvent l'interprète du goût , se soit emporté à des censures et même à des accusations violentes jusqu'au ridicule : il avait été faible ; il fut exagéré. Après la Harpe on écrivit encore sous la dictée des intérêts et des passions. Je ne veux pas désigner les contemporains ; ce serait me donner, du moins à leur

50 DISCOURS ET MÉLANGIS.

égard, la mission de critique, et sur un point difficile et dangereux. Je suppose même qu'il y eut des injustices involontaires; mais le critique doit être, comme l'historien, éloigné de toute passion, de tout intérêt, de tout parti. Il doit juger les talents bien plus que les opinions. Je sais que la censure des opinions, celle de toutes qui touche le plus près à la personne , présente un intérêt de malignité presque aussi puissant que la calomnie. Mais les arbitres du goût peuvent-ils envier la charge d'inquisiteurs? C'est un emploi trop délicat, où les méprises sont communes et odieuses; l'usage en avait conmiencé par la censure exagérée du xvni» siècle. Toutes les accusations morales accumulées sur cette grande époque tournaient au profit de la critique. L'injustice avait l'air d'un saint zèle ; on eût dit que c'était un bienfait public de découvrir ou même d'imaginer des fautes de toute es|>èce dans ces écrivains supposés si coupables.

Il faut convenir au contraire que la nécessité d'examiner chaque jour le produit de chaque mois réduit souvent le critique à des sujets stériles et ingrats. Il est triste et enibarrassant d'anajyser les idées d'un homme qui n'en a pas. Les critiques usèrent trop vite le riche fonds que leur avait laissé lexviir siècle. La rigueur avec laquelle ils jugeaient les grands hommes de cette époque leur inspirait naturellement pour les contemporains une inexorable sévérité. On aurait eu mauvaise grâce à demander plus de ménagement que n'en obtenaient Montesquieu et Rousseau. Quelques hommes de talent résistèrent à l'injustice; quelques autres, pour éviter ou pour combattre la critique , se mirent à l'exercer. On aimait mieux écrire un morceau que d'entreprendre un ouvrage. La littérature passa presque dans les journaux : ce mélange n'a pas duré; mais , depuis cette époque, le

Discoims sm la CHmoui. Ht

ton de la critique s'est élevé , et par une influence qui s'est conservée jusqu'à nos jours, le goût et le style ont paru dans ces compositions rapidement écrites , et quelquefois trop promptement oubliées. Je ne sais si quelques critiques ont formé jamais un système réfléchi d'exclusion et de dénigrement universel. Ce serait une faute politique ; car enfin les critiques n'existent qu'àrooeasion des auteurs; ils régnent dans une littérature affaiblie ; mais si la littérature était détruite , ils tomberaient avec elle. Cependant il est possible, il serait afiligeant que des talents supérieurs aient gardé trop longtemps un silence involontaire , qu'une juste fierté leur ait fait (craindre d'exposer à d'injurieuses attaques un nom respectable, et qu'ils n'aient pas eu le courage d'augmenter leurs titres, de peur de compromettre leur gloire. Mais enfin , si depuis dix ans le goût s'est épuré , si les saines doctrines sont reconnues , en attendant qu'elles soient pratiquées , la critique n'est pas étrangère à cette réforme des idées littéraires longtemps vagues ou fausses; elle popularise l'instruction ; même quand elle juge mal les lettres , elle y fait penser. Elle proteste en général contre les innovations dangereuses : sous la plume de quelques hommes elle s'exprime avec une correction élégante , qui n'est pas inutile au maintien de la langue et du goût, dans un siècle où l'homme du monde a peu de temps pour lire, où trop souvent l'homme de lettres n'a que le temps d'écrire.

Que la critique sache toujours unir à la pureté du style l'usage de ces formes polies , qui n'ôtent rien à la vérité des jugements, mais qui la rendent plus tolérable pour l'amour-propre. 11 existe un art d'être sévère, sans être offensant. Je sais qu'à la dureté trop commune de la critique on oppose la sensibilité ombrageuse souvent reprochée aux hommes de lettres. Les abus sont

partout. Nos ouvrages nous touchent de si près , qu'il faut une raf e modération pour séparer deux intérêts que le censeur affecte presque toujours de confondre. Cependant il semble qu'une critique sévère et raisonnée excite rarement des plaintes. On peut être offensé, mais on ne s'irrite pas ; c'est le sarcasme, c'est la froide moquerie qui blesse et qui outrage. L'amour-propre consentirait à être blâmé; mais il ne peut souffrir d'être raillé. Le blâme n'exclut pas l'estime ; il laisse la consolation de discuter, de contredire. La raillerie est l'expression irrévocable du dédain. Que la critique évite toujours la hauteur et l'ironie; elle embarrassera beaucoup les amours-propres les plus intraitables ; elle leur ôtera la c^use ou le prétexte de leurs ressentiments. Car enfin l'homme critiqué mal à propos n'est pas insulté; une remarque fausse mais polie n'est pas un affront. Quel que soit votre dépit intérieur, vous ne pouvez vous plaindre d'une observation sur votre ouvrage , comme d'une plaisanterie contre vous. Personne ne partagerait l'exagération de vos plaintes ; et la critique , avec un peu d'habileté, aurait le plaisir d'être injuste, en ayant l'air d'être modérée.

Il est aussi pour l'homme de lettres une sage et noble vengeance, c'est de mépriser l'injustice, de compter sur son talent, et d'en multiplier sans cesse les titres; il y gagnera du temps et de la gloire. Puis-je oublier ici la touchante leçon que présente la vie du grand poète dont nous avons vu les derniers feux s'éteindre , et jeter en mourant une si vive lumière? Sa longue carrière, marquée par tant de succès, ne fut pas respectée de l'envie. Quelles opiniâtres censures avaient poursuivi son premier chef-d'œuvre ! Combien de fois elles se renouvelèrent ! Et quand il fallut enfin céder à la renommée , avec quelle obstination artificieuse on

s'efforça longtemps de borner le talent de M. Delille par les prodiges mêmes de son art, et d'admirer beaucoup ses vers, pour mieux l'exclure du grand nofti de poète ! Mais le poète continua de chanter d'une voix plus forte, plus flexible et plus sonore. Il avait écouté la critique sans colère et sans dédain , il en avait souri ; Bt, ce qui n'est pas moins rare , il en avait quelquefois profité. Pendant que la critique examinait sévèrement ses fautes brillantes, sa verve longtemps exempte de rieillesse enfanta des beautés plus fières et plus hardies. On combattit, maïs on céda. Le nom de M. Delille se vit snvîromié de l'admiration des hommes de lettres, ceux iont la justice est toujours la plus prompte et la plus sûre. La critique perdit son amertume et sa rigueur, et se para quelquefois d'une grâce ingénieuse, pour célébrer un talent qui bientôt allait finir, dont les beautés s'étaient agrandies, et dont les défauts mêmes, conservés sous les glaces de l'âge, devenaient une singularité incorrigible et piquante.

Ainsi, Messieurs, les hommes supérieurs, lorsqu'ils sont assez sages pour ne pas s'engager dans ces interminables querelles où l'envie s'aigrit encore du poison de la haine , voient enfin tous les contemporains consentir à leur gloire. Les talents qui, dès leur début, éveillent la critique par de grandes beautés , et qui , moins courageux ou moins féconds , ne la font pas taire par une succession rapide d'efforts et de triomphes , se ressentent plus longtemps d'une première injustice; mais l'envie désarmée par leur repos leur pardonne lassi. La médiocrité sage et laborieuse est ordinairement nénagée; car elle n'effiraie pas ; comme elle ne doit pas l'avancer loin dans la carrière, on la laisse passer sous la garantie de sa faiblesse. Quelle que soit donc l'injustice le la critique , elle afflige plus les hommes de lettres

54 DISCOURS BT MÉLAN61S.

qu'elle ne peut leur nuire. C'est un abus sans doute que le droit de blâmer appartienne à des juges souvent intéressés et inhabiles ; mais le danger de cet abus s'est afTaibli par son excès même. On a vu tant d'hommes de talent insultés, tant d'écrivains sans mérite pompeusement célébrés, que les termes ont beaucoup perdu de leur force réelle. La critique contemporaine gardera toujours les abus qui lui sont essentiels, l'exagération et le caprice. Plus il y aura de bons écrivains , moins elle sera puissante; elle ne prescrira jamais contre le vrai talent. Considérée généralement , elle n'exercera sur le goût qu'une influence incertaine et passagère. Quelques hommes pourront la manier avec supériorité, mais ils auront tort de s'y condamner. Vous serez plus utile, vous profiterez mieux de vous-même, en faisant un assez bon ouvrage , qu'en critiquant avec esprit tous les mauvais livres qui se font autour de vous. La haute critique qui s'exerce sur la théorie des beaux-arts et sur le génie des écrivains anciens ou étrangers , pourra se perfectionner encore. L'époque où les sources de l'invention commencent à tarir, où la composition originale s'épuise , fut toujours celle où l'on raisonna le plus ingénieusement sur les productions des siècles créateurs. Puisse seulement la critique littéraire ne pas envahir tout le domaine des lettres! Honneur et reconnaissance aux esprits plus hardis, qui, malgré le génie de nos prédécesseurs et la satiété de notre siècle , s'exposent à produire encore , et qui , dans les diverses carrières du talent, perpétuent le difficile mérite de l'invention 1 Écrivains justement célèbres, qui honorez votre siècle, et vous qui devez l'honorer un jour, attendez-vous à rencontrer sur votre passage la contradiction et l'envie ; mais il y a deux réponses qui triomphent de tout : le silence et un nouvel, ouvrage. Les hommes cèdent toujours à la persévérance

t DISCOURS SUR LA CRITIQUB. &6

du talent. La critique impartiale éclaire et devance l'opinion; la critique injuste ne peut Fétre toujours, ou du moins elle cesse d'être dangereuse ; elle se corrige ou se décrédite : on l'écoute encore ; mais on n'y croit plus.

Pour nous, jeunes écrivains, dont les faibles commoDcements n'inquiètent personne, ne nous flattons pas trop vite de mériter des envieux. Malgré la règle commune, il peut arriver qu'on soit médiocre et sévèrement critiqué. Défions-nous de notre orgueil avant de soupçonner l'injustice d'autrui. L'amour des lettres ressemble à toutes les passions ; il aveugle, il égare, il nous fait illusion sur nous-mêmes et sur les autres ; il prend l'ardeur de ses vœux pour la mesure de ses forces ; il s'indigne d'être arrêté dans son cours, et souvent il a besoin de l'être. Le talent est rare, la vanité crédule, la gloire séduisante.

56 DISCOURS ET MâLANGBS.

Page 1